Le Prince Rosier par Catherine Bernard

La reine d'un royaume qui ne se trouve point sur la carte, étant veuve d'un roi qu'elle avait tendrement aimé, vivait dans une douleur proportionnée à l'amour qu'elle avait eu; une fille, unique fruit de leur mariage, lui donnait une sorte d'occupation capable de dissiper les chagrins, mais Florinde (c'était le nom de cette fille) lui en devait causer à son tour.
Un jour que toutes les femmes de la reine étaient dans sa chambre avec la princesse, il parut un petit char d'ivoire traîné par six papillons, dont les ailes étaient peintes de mille couleurs ; une personne dont la taille répondait à l'équipage, et qu'on soupçonna être une fée, après avoir fait plusieurs tours avec le char, jeta ce billet:
Florinde est née avec beaucoup d'appas,
Mais son malheur doit être extrême,S'il faut qu'un jour elle aimeL'amant qu'elle ne verra pas.
La fée disparut, et laissa une grande surprise dans les esprits. La reine en fut plus émue que raisonnablement elle ne le devait être; la bizarrerie, et même l'impossibilité apparente de ce malheur, ne la rassurait point contre les caprices de l'amour et ceux du destin joints ensemble. Elle songea à les prévenir, et elle n'attendit pas que Florinde eût atteint l'âge d'aimer pour lui faire connaître tous ceux qui pouvaient prétendre à l'épouser. Entre les princes ses voisins il y en avait un caché aux yeux du monde, mais le portrait de Florinde ne laissa pas d'aller jusqu'à lui par le moyen des fées, à qui rien n'est impossible. Le roi son père, étant veuf d'une femme qui lui avait fait souffrir toutes les horreurs de la jalousie, en épousa une seconde peu propre à en inspirer, mais née pour en prendre. Elle porta si loin les caprices de sa passion que le prince connut qu'il n'avait fait que changer de peine, et qu'il douta lequel de ses maux était le plus grand. Dans cette incertitude il conclut que le mariage était un lien affreux et il résolut de tenir loin du commerce de toutes les femmes un fils unique qu'il avait; il le fit élever dans un magnifique château, et le livra à tous les divertissements de son âge. On lui apprit toutes les sciences qui ne pouvaient l'instruire de ce qu'on lui voulait cacher; enfin on lui prodigua tous les amusements, hors le seul pour qui il était né; mais l'amour ne laisse rien échapper.
Ce prince, qui trouva le portrait de Florinde sous ses pas, le regarda d'abord avec surprise. L'admiration suivit de près, accompagnée d'un trouble inconnu à un jeune homme accoutumé à des exercices qui n'avaient rien de commun avec ces sentiments. Son premier désir fut de voir l'original de ce portrait; c'était un visage plus délicat que ceux qu'il avait vus jusque-là, et soit l'instinct d'un mystère naturel à l'amour, soit qu'il jugeât qu'on lui cachait quelque chose, il ne communiqua à personne le dessein qu'il avait de quitter un lieu qui lui avait toujours paru agréable, mais qu'il commença à regarder comme sa prison dès qu'il en voulut sortir. Il sut se dérober à ses surveillants, et il se mit en chemin sans savoir où il allait. À peine avait-il fait quelques pas qu'il rencontra la fée dont nous avons déjà parlé: « Où vas-tu, Prince malheureux ? lui dit-elle. Tu cours à toutes les infortunes qu'on t'a voulu éviter, mais tu ne peux échapper à ta destinée.»
Cependant la mère de Florinde ordonna un magnifique tournoi qui attira à sa cour tous les princes des royaumes voisins. Ils voulurent à l'envi faire éclater leur bonne mine et leur adresse; mais si Florinde ne put se défendre de les estimer, l'amour ne lui fit point faire de choix, et une pitié cruelle pour tous l'empêcha de se déterminer en faveur d'aucun. Ils avaient pris pour elle les sentiments que sa beauté devait inspirer, elle aurait fait trop de misérables si elle en avait fait un heureux.
La reine congédia ces princes avec douleur; sa fille n'aimait point ce qu'elle avait vu; la moitié de la prophétie s'accomplissait, le reste était à craindre.
À quelque temps de là, Florinde, lassée de la cour, et n'ayant rien qui l'arrêtât, obtint de sa mère la permission de se retirer à une maison de campagne; c'était un lieu agréable et propre à amuser une personne libre des soins de l'amour. Un jour qu'elle s'y promenait dans un parterre, elle aperçut un rosier plus vert et plus fleuri que les autres qui, courbant ses petites branches à son approche, semblait lui donner de l'approbation à sa manière. Une action si nouvelle dans un rosier surprit la princesse; ce prodige qui se faisait en sa faveur lui plut: c'était une espèce d'hommage dont elle fut touchée. Elle fit plusieurs tours dans le parterre ; le rosier se courba autant de fois qu'elle passa. Elle voulut cueillir une rose qui lui semblait fort vermeille, et elle se piqua vivement; cette piqûre l'empêcha de dormir la nuit, et le lendemain elle se leva plus matin qu'à l'ordinaire et se vint promener dans le parterre. Le rosier redoubla ses révérences avec un empressement qui réjouit la princesse et qui lui fit oublier la piqûre pour ne songer qu'à cette merveille. Enfin, en rêvant, elle s'approcha trop du rosier et elle s'y trouva accrochée sans pouvoir se débarrasser. Comme elle voulait se retirer, elle sentit une résistance extraordinaire ; elle se débarrassa cependant, mais elle entendit un son qui sortait de ses feuilles et qui ressemblait à des soupirs. «Quoi, s'écria-t-elle, un rosier soupire? - Il fait plus, Madame, lui dit-il, et vous avez le pouvoir de le faire parler; souffrez qu'il vous conte sa triste histoire. Je suis prince, ajouta-t-il. On m'avait caché ce qu'il y avait de plus précieux dans le monde. J'ai vécu sans vous voir, et voici ce qu'il m'en coûta pour être venu vous chercher. Une fée m'a donné cette figure et m'a prédit que je la garderais jusqu'au jour que je serais aimé de la plus belle personne du monde; mais ce que je vois ici doit être réservé pour les dieux, et je cours risque d'être toujours rosier.»
La princesse ne lui répondit point; je ne sais quoi de sérieux prit la place de la joie que lui avait donnée les révérences du rosier; elle le trouva même trop hardi de l'avoir osé embarrasser dans ses branches; elle le quitta, mais non sans regarder plus d'une fois vers le parterre. Son esprit fut agité de sentiments assez semblables, quoiqu'elle les crût différents. Le rosier animé lui donnait de l'étonnement; le prince qu'il cachait lui donnait de la pitié. Elle avait quelque sorte de colère de ce qu'il avait eu l'audace de lui parler d'amour; mais enfin elle pardonnait à l'amant en faveur de l'arbuste; et le moyen de se fâcher contre un rosier?
La princesse retourna encore le lendemain dans le parterre ; elle prit soin à la vérité de se tenir loin du rosier, mais elle en pouvait être aperçue, et pouvait même entendre ses plaintes. Après plusieurs tours, elle s'en approcha et tâcha de le consoler sur sa métamorphose, sans lui répondre sur le reste.
Peu de jours après, le voyant trop exposé aux injures de l'air, elle lui fit bâtir un petit cabinet de marbre soutenu par des pilastres, où elle l'allait visiter souvent. Insensiblement, elle s'accoutuma à lui donner dans son esprit une figure humaine, et même une figure aimable; peu à peu elle souffrit qu'il lui parlât d'amour; il lui semblait que les discours d'un arbre ne pouvaient être dangereux. Le rosier sut se prévaloir de cette disposition favorable; il en disait beaucoup, mais il faisait entendre qu'il en supprimait encore davantage; et par un désordre au-dessus de l'éloquence, il la persuadait qu'elle était très tendrement aimée.
La princesse songeait si souvent au prodige du rosier qu'enfin elle ne pensa plus à autre chose. Le cabinet de marbre était le lieu où ses pas la conduisaient naturellement; il lui échappait même de dire des choses trop tendres au prince, qui lui donnait une grande compassion. Mais l'oracle menaçant de la fée ne pouvait s'effacer de son esprit; elle aimait peut-être déjà ce qu'elle n'avait point vu; cependant elle en doutait tant qu'elle ne voyait qu'un arbre; elle avait peur de lui rendre sa première figure et quelquefois, malgré elle, elle le souhaitait. Le rosier de son côté trouvait lieu à des plaintes au travers des paroles les plus flatteuses que lui disait la princesse: «Si j'en crois, lui disait-il, vos discours et vos soins, j'excite votre pitié, mais vous n'en avez pas assez, si vous ne me donnez rien davantage, et ce doux sentiment de la plus belle personne du monde ne me redonne pas ma figure.»
La reine cependant ne put supporter plus longtemps l'absence de sa fille, et lui donna ordre de revenir incessamment. Ce fut un coup de foudre pour la princesse; il fallait se séparer du rosier, pour qui dans le moment elle se trouva avoir une véritable passion. Elle versa quantité de larmes sur ses feuilles qui ne purent en être arrosées sans en ressentir la vertu. Aussitôt le rosier disparut et Florinde ne vit plus à ses pieds qu'un prince charmant. Il lui embrassa les genoux avec toute la certitude d'être aimé, plaisir qui n'est jamais sûr pour les autres amants ; toutes les marques ordinaires sont suspectes en comparaison de cet événement merveilleux; aussi l'idée de son bonheur le transporta à tel point qu'il perdit, pour ainsi dire, l'usage de ses sens à mesure qu'il les recouvrait; il semblait par son immobilité tenir encore quelque chose de l'arbre qui l'avait caché.
Florinde à la vue d'un prince si aimable sentit augmenter son amour, mais sa pudeur augmenta à proportion ; elle regretta les voiles qui lui cachaient à elle-même ses propres sentiments ; elle revint à la cour, le prince l'y suivit. La reine, qui ne savait rien de l'aventure du rosier et qui connaissait seulement la naissance du prince, lui permit de prétendre à sa fille. Il voyait tous les jours sa maîtresse, mais ce n'était plus sans témoins; il regrettait souvent son écorce d'arbre; elle l'avait moins contraint que toutes les bienséances que l'on exigeait de lui.
Le prince pressait son mariage mais Florinde, épouvantée par le prodige de son amour qui lui donnait lieu de craindre l'oracle de la fée, engagea la reine à souffrir qu'elle éloignât cet amant pour s'assurer de sa constance avant que de se donner à lui. Elle le fit venir: «Prince, lui dit-elle, vous savez que je vous aime et après ce mot je suis en droit de disposer de vous. La prédiction de mes malheurs m'effraie; tout ce qui doit me les faire craindre n'est que trop arrivé. Quand vous ne seriez pas sûr d'être infiniment aimé, mes alarmes pourraient vous en convaincre; si vous l'étiez moins, je préviendrais ma disgrâce en rompant avec vous; mais malgré mes terreurs, je ne le puis, et il vaut mieux qu'en me donnant des marques certaines de votre fidélité, vous démentiez l'oracle. Vous n'aviez vu que moi lorsque vous m'avez aimée, je n'ai peut-être su vous plaire que par la grâce de la nouveauté; il faut vous éprouver. Allez demeurer dans l'Île de la Jeunesse jus­qu'au jour que je vous rappellerai. Partez ; je veux bien me flatter que plus le séjour en est charmant, plus le voyage vous afflige.»
Quelle proposition pour un amant aimé ! Depuis qu'il connaissait l'amour, il avait toujours vu ce qu'il aimait et il n'avait jamais eu l'idée de l'absence. Vivre éloigné de Florinde lui parut si terrible qu'il crut être à son dernier moment. Il n'avait pas la force de se plaindre: ses larmes coulaient sans qu'il le sentît, et son action marquait un si grand amour que la princesse, jugeant qu'elle ne pourrait résister à tant de passion, s'enfuit dans l'appartement de la reine et de là manda à son amant qu'il obéît sans la revoir, qu'il partît seulement, qu'elle aurait le soin d'adoucir ses maux.
Le prince se mit en chemin avec une soumission dont on n'a point vu d'exemples après lui. Il arriva malade dans l'Île de la Jeunesse et il crut y trouver des médecins, mais il n'y en avait jamais eu dans une île de ce nom. Les ris, les jeux et les amours le reçurent en lui jetant des roses; il y respira d'abord un air qui lui rendit sa santé, et en même temps tous les charmes que la douleur lui avait fait perdre. On le conduit au palais de la reine du lieu par un chemin couvert de ces fleurs qui naissent dans le commencement du printemps. Il voit une personne qui avait toutes les grâces de la beauté, avec toute la naïveté et toute la joie de l'enfance; elle n'avait que quatorze ans. Elle était assise sur un trône de jasmin; mille amours folâtraient autour d'elle; les uns l'enchaînaient avec des fleurs d'oranges; les autres en répandaient sur sa tête: les autres la décoiffaient et laissaient tomber ses cheveux sur une gorge naissante; elle badinait avec ses femmes et leur jetait des fleurs avec une grâce merveilleuse.
Ce spectacle avait bien de quoi le distraire de ses sentiments pour Florinde. La reine de la jeunesse n'était point mariée, parce qu'elle voulait un mari de son âge, et galant; cela n'avait pu se rencontrer. Le prince avait vingt-quatre ans;' c'était un barbon. Quelques-unes des suivantes de la Jeunesse lui demandèrent des nouvelles des siècles passés, mais la reine commença à le regarder favorablement. Ce siècle de dix années qui distinguait leur âge disparaissait par tous les agréments dont le prince était rempli. Cette reine n'oublia rien pour l'engager; les regards, les paroles flatteuses, de petites actions badines dont le sens est très sérieux, tout fut mis en usage et tout fut entendu, quoique le prince, plus fin qu'elle, feignit de n'y pas faire attention. Elle s'expliqua plus ouvertement, fit faire des propositions de mariage avec les avantages qui pouvaient le plus toucher un homme aimable, comme de l'être toujours, de posséder à jamais, et sans interruption, tous les biens sans qui les autres ne sont rien, toutes les grâces, tous les plaisirs. Il était difficile que le prince refusât cette dot qu'elle offrait de lui apporter. Il oubliait peu à peu Flo­rinde, et il était temps qu'elle le forçât de se souvenir qu'elle était encore au monde.
À peine avait-elle été un jour sans voir le prince qu'elle sentit l'horreur de vivre sans ce qu'on aime ; cependant elle s'efforça de vaincre ses sentiments. Elle avait déjà aimé sans voir, voulait-elle épouser sans connaître si elle était aimée constamment? Quinze jours se passèrent dans ces agitations, mais elle allait y succomber; la crainte et la jalousie vinrent se joindre aux douleurs de l'absence. Il fallut sacrifier les réflexions à l'amour; elle envoya vers le prince, à qui on donna cette lettre de sa part:
 
Si vous souffrez autant que moi, que vous êtes à plaindre ! Je ne puis supporter mes douleurs et les vôtres; je ne veux point risquer de vous perdre pour vouloir trop m'assurer de vous; c'est assez, vous êtes digne d'être récompensé pour avoir obéi au plus cruel de tous les ordres. Hélas ! Je n'en connaissais pas bien la rigueur, mais je l'ai sentie et je juge que vous ne la pouvez soutenir. Partez et revenez; que n'êtes-vous ici !
Ce billet arriva fort à propos; le prince à qui, dans sa solitude, on avait donné une éducation sévère, n'avait pas encore eu le loisir de se gâter dans le monde; il crut qu'il n'était pas permis d'être inconstant; et malgré le goût qu'il avait pour la reine de la Jeunesse, il sortit de l'île; mais comme il s'éloignait lentement d'un lieu qui avait des charmes pour lui, il lut sa proscription dans quelques placards qu'il rencontra en son chemin; la reine promettait à ceux qui lui livreraient mort ou vif son fugitif les mêmes faveurs qu'elle lui avait offertes.
Il ne fallait pas davantage pour guérir le prince. Il précipita sa fuite et il arriva aux pieds de Florinde qui, le voyant revenu, n'eut pas la force d'examiner s'il avait été fidèle. Ils s'épousèrent, et le prince étant devenu roi par la mort de son père, il emmena son épouse dans ses états où le mariage, selon la coutume, finit tous les agréments de leur vie. Heureux s'ils en étaient demeurés à une honnête indifférence ! Mais les gens accoutumés à aimer ne sont pas si raisonnables que les autres et ne font guère l'exemple des bons ménages. Le prince par oisiveté conta à Florinde qu'il avait eu quelque faiblesse légère pour la reine de la Jeunesse. Florinde lui fit autant de reproches que si elle n'avait pas été sa femme; il en fut choqué, importuné; il voulut s'en plaindre et s'en consoler avec les dames de la cour; elle l'épia, le surprit, l'accabla d'injures; enfin persécuté de ses fureurs, il demanda aux fées de redevenir rosier et il l'obtint comme une faveur. De son côté, Florinde jalouse avait la tête si faible qu'elle ne pouvait souffrir l'odeur d'une fleur qui la faisait ressouvenir de son amour. C'est depuis ce temps-là que les roses ont toujours donné des vapeurs.