Riquet la Houppe par Catherine Bernard

Un grand seigneur de Grenade, possédant des richesses dignes de sa naissance, avait un chagrin domestique qui empoisonnait tous les biens dont le comblait la fortune. Sa fille unique, née avec tous les traits qui font la beauté, était si stupide que la beauté même ne servait qu'à la rendre désagréable. Ses actions n'avaient rien de ce qui fait la grâce; sa taille, quoique déliée, était lourde, parce qu'il manquait une âme à son corps.
Marna (c'était le nom de cette fille) n'avait pas assez d'esprit pour savoir qu'elle n'en avait point, mais elle ne laissait pas de sentir qu'elle était dédaignée, quoiqu'elle ne démêlât pas pourquoi. Un jour qu'elle se promenait seule (ce qui lui était ordinaire), elle vit sortir de la terre un homme assez hideux pour paraître un monstre. Sa vue donnait envie de fuir, mais ses discours rappelèrent Mama:
- Arrêtez, lui dit-il, j'ai des choses fâcheuses à vous apprendre, mais j'en ai d'agréables à vous promettre. Avec votre beauté, vous avez je ne sais quoi qui fait qu'on ne vous regarde pas; c'est que vous ne pensez rien; et sans me faire valoir, ce défaut vous met infiniment au-dessous de moi qui ne suis que par le corps ce que vous êtes par l'esprit. Voilà ce que j'avais de cruel à vous dire; mais à la manière stupide dont vous me regardez, je juge que je vous ai fait trop d'honneur lorsque j'ai craint de vous offenser; c'est ce qui me fait désespérer du sujet de mes propositions; cependant je hasarde de vous les faire. Voulez-vous avoir de l'esprit?
- Oui, lui répondit Marna de l'air dont elle aurait dit: non.
- Eh bien, ajouta-t-il, en voici les moyens. Il faut aimer Riquet à la houppe, c'est mon nom; il faut m'épouser dans un an; c'est la condition que je vous impose, songez-y si vous pouvez. Sinon, répétez souvent les paroles que je vais vous dire, elles vous apprendront enfin à penser. Adieu pour un an. Voici les paroles qui vont chasser votre indolence, et en même temps guérir votre imbécillité:
Toi qui peux tout animerAmour, si pour n'être plus bête, Il ne faut que savoir aimerMe voilà prête.
 
À mesure que Mama prononçait ces vers, sa taille se dégageait, son air devenait plus vif, sa démarche plus libre ; elle les répéta. Elle va chez son père, lui dit des choses suivies, peu après de sensées, et enfin de spirituelles. Une si grande et si prompte métamorphose ne pouvait être ignorée de ceux qu'elle intéressait davantage. Les amants vinrent en foule; Mama ne fut plus solitaire ni au bal ni à la promenade ; elle fit bientôt des infidèles et des jaloux; il n'était bruit que d'elle et que pour elle.
Parmi tous ceux qui la trouvèrent aimable, il n'était pas possible qu'elle ne trouvât rien de mieux fait que Riquet à la houppe; l'esprit qu'il lui avait donné rendit de mauvais offices à son bienfaiteur. Les paroles qu'elle répétait fidèlement lui inspiraient de l'amour, mais, par un effet contraire aux intentions de l'auteur, ce n'était pas pour lui.
Le mieux fait de ceux qui soupirèrent pour elle eut la préférence. Ce n'était pas le plus heureux du côté de la fortune; ainsi son père et sa mère, voyant qu'ils avaient souhaité le malheur de leur fille en lui souhaitant de l'esprit, et ne pouvant le lui ôter, lui firent au moins des leçons contre l'amour; mais défendre d'aimer à une jeune et jolie personne, ce serait défendre à un arbre de porter des feuilles au mois de mai; elle n'en aima qu'un peu davantage Arada, c'était le nom de son amant.
Elle s'était bien gardée de dire à personne par quelle aventure la raison lui était venue. Sa vanité était intéressée à garder le secret; elle avait alors assez d'esprit pour comprendre l'importance de cacher par quel mystère il lui était venu.
Cependant, l'année que lui avait laissée Riquet à la houppe pour apprendre à penser et pour se résoudre à l'épouser était presque expirée; elle en voyait le terme avec une douleur extrême; son esprit, qui lui devenait un présent funeste, ne lui laissait échapper aucune circonstance affligeante; perdre son amant pour jamais, être au pouvoir de quelqu'un dont elle ne connaissait que la difformité, ce qui était peut-être son moindre défaut, enfin quelqu'un qu'elle s'était engagée à épouser en acceptant ses dons qu'elle ne voulait pas lui rendre: voilà ses réflexions.
Un jour que, rêvant à sa cruelle destinée, elle s'était écartée seule, elle entendit un grand bruit, et des voix souterraines qui chantaient les paroles que Riquet à la houppe lui avait fait apprendre; elle en frémit, c'était le signal de son malheur. Aussitôt la terre s'ouvre, elle y descend insensiblement, et elle y voit Riquet à la houppe environné d'hommes difformes comme lui. Quel spectacle pour une personne qui avait été suivie de tout ce qu'il y avait de plus aimable dans son pays ! Sa douleur fut encore plus grande que sa surprise; elle versa un torrent de larmes sans parler, ce fut le seul usage qu'elle fit alors de l'esprit que Riquet à la houppe lui avait donné.
Il la regarda tristement à son tour:
- Madame, lui dit-il, il ne m'est pas difficile de voir que je vous suis plus désagréable que la première fois que j'ai paru à vos yeux; je me suis perdu moi-même en vous donnant de l'esprit; mais enfin, vous êtes encore libre, et vous avez le choix de m'épouser ou de retomber dans votre premier état; je vous remettrai chez votre père, telle que je vous ai trouvée, ou je vous rendrai maîtresse de ce royaume. Je suis le roi des gnomes, vous en serez la reine; et si vous voulez me pardonner ma figure, et sacrifier le plaisir de vos yeux, tous les autres plaisirs vous seront prodigués. Je possède les trésors enfermés dans la terre, vous en serez la maîtresse; et avec de l'or et de l'esprit, qui peut être malheureux mérite de l'être. J'ai peur que vous n'ayez quelque fausse délicatesse; j'ai peur qu'au milieu de tous mes biens je ne vous paraisse de trop; mais si mes trésors avec moi ne vous conviennent pas, parlez, je vous conduirai loin d'ici, où je ne veux rien qui puisse troubler mon bonheur. Vous avez deux jours pour connaître ce lieu, et pour décider de ma fortune et de la vôtre.
Riquet à la houppe la laissa après l'avoir conduite dans un appartement magnifique ; elle y fut servie par des gnomes de son sexe, dont la laideur la blessa moins que celle des hommes. On lui servit un repas où il ne manquait que la bonne compagnie. L’après-dînée, elle vit la comédie, dont les acteurs difformes l'empêchèrent de s'intéresser au sujet. Le soir, on lui donna le bal, mais elle y était sans le désir de plaire; ainsi elle sentit un mortel dégoût qui ne l'aurait pas laissée balancer à remercier Riquet à la houppe de ses richesses, comme de ses plaisirs, si la menace de la sottise ne l'eût arrêtée.
Pour se délivrer d'un époux odieux, elle aurait repris sans peine la stupidité si elle n'avait eu un amant, mais ç’aurait été perdre cet amant de la manière la plus cruelle. Il est vrai qu'elle était perdue pour lui en épousant le gnome; elle ne pouvait jamais voir Arada ni lui parler, ni même lui donner de ses nouvelles; il pouvait la soupçonner d'infidélité, enfin elle allait être à un mari qui, en l'ôtant à ce qu'elle aimait, lui aurait toujours été odieux, même quand il eût été aimable; mais de plus, c'était un monstre. Aussi la résolution était difficile à prendre.
Quand les deux jours furent passés, elle n'en était pas moins incertaine: elle dit au gnome qu'il ne lui était pas possible de faire un choix.
- C'est décider contre moi, lui dit-il; ainsi je vais vous rendre votre premier état que vous n'osez choisir.
Elle trembla; l'idée de perdre son amant par le mépris qu'il aurait pour elle la toucha assez vivement pour la faire renoncer à lui.
- Eh bien, dit-elle au gnome, vous l'avez décidé, il faut être à vous.
Riquet à la houppe ne fit point le difficile; il l'épousa, et l'esprit de Mama augmenta encore par ce mariage, mais son malheur augmenta à proportion de son esprit; elle fut effrayée de s'être donnée à un monstre, et à tous moments elle ne comprenait pas qu'elle pût passer encore un moment avec lui.
Le gnome s'apercevait bien de la haine de sa femme, et il en était blessé, quoiqu'il se piquât de force d'esprit. Cette aversion lui reprochait sans cesse sa difformité, et lui faisait détester les femmes, le mariage et la curiosité qui l'avait conduit hors de chez lui. Il laissait souvent Mama seule; et comme elle était réduite à penser, elle pensa qu'il fallait convaincre Arada par ses propres yeux qu'elle n'était pas inconstante. Il pouvait aborder en ce lieu, puisqu'elle y était bien arrivée; il fallait du moins lui donner de ses nouvelles, et s'excuser de son absence sur le gnome qui l'avait enlevée, et dont la vue lui répondrait de sa fidélité. Il n'est rien d'impossible à une femme d'esprit qui aime. Elle gagna un gnome qui porta de ses nouvelles à Arada ; par bonheur, le temps des amants fidèles durait encore. Il se désespérait de l'oubli de Mama sans en être aigri; les soupçons injurieux n'entraient point dans son esprit; il se plaignait, il mourait sans avoir une pensée qui pût offenser sa maîtresse, et sans chercher à se guérir; il n'est pas difficile de croire qu'avec ces sentiments il alla trouver Mama au péril de ses jours sitôt qu'il sut le lieu où elle était, et qu'elle ne lui défendait pas d'y venir.
Il arriva dans les lieux souterrains où vivait Mama, il la vit, il se jeta à ses pieds; elle lui dit des choses plus tendres encore que spirituelles. Il obtint d'elle la permission de renoncer au monde pour vivre sous la terre, et elle s'en fit beaucoup prier quoiqu'elle n'eût point d'autre désir que de l'engager à prendre ce parti.
La gaieté de Marna revint peu à peu, et sa beauté en fut plus parfaite, mais l'amour du gnome en fut alarmé; il avait trop d'esprit, et il connaissait trop le dégoût de Mama pour croire que l'habitude d'être à lui pût adoucir sa peine. Marna avait l'imprudence de se parer; il se faisait trop de justice pour croire qu'il en fût digne; il chercha tant qu'il démêla qu'il y avait dans son palais un homme bien fait qui se tenait caché; il n'en fallut pas davantage. Il médita une vengeance plus fine que celle de s'en défaire. Il fit venir Mama:
-Je ne m'amuse point à faire des plaintes et des reproches, lui dit-il, je les laisse en partage aux hommes; quand je vous ai donné de l'esprit, je prétendais en jouir; vous en avez fait usage contre moi; cependant je ne puis vous l'ôter absolument, vous avez subi la loi qui vous était imposée. Mais si vous n'avez pas rompu notre traité, vous ne l'avez pas observé à la rigueur. Partageons le différend; vous aurez de l'esprit la nuit, je ne veux point d'une femme stupide; mais vous le serez le jour pour qui il vous plaira.
Mama dans ce moment sentit une pesanteur d'esprit que bientôt elle ne sentit même plus. La nuit, ses idées se réveillèrent; elle fit réflexion sur son malheur; elle pleura, et ne put se résoudre à se consoler, ni à chercher les expédients que ses lumières lui pouvaient fournir.
La nuit suivante, elle s'aperçut que son mari dormait profondément; elle lui mit sous le nez une herbe qui augmenta son sommeil, et qui le fit durer autant qu'elle voulut. Elle se leva pour s'éloigner de l'objet de son courroux. Conduite par ses rêveries, elle alla du côté où logeait Arada, non pas pour le chercher, mais peut-être qu'elle se flatta qu'il la chercherait; elle le trouva dans une allée où ils s'étaient souvent entretenus, et où il la demandait à toute la nature. Mama lui fit le récit de ses malheurs, et ils furent adoucis par le plaisir qu'elle eut de les lui conter.
La nuit suivante, ils se rencontrèrent dans le même lieu sans se l'être marqué, et ces rendez-vous tacites continuèrent si longtemps que leur disgrâce ne servait qu'à leur faire goûter une nouvelle sorte de bonheur; l'esprit et l'amour de Mama lui fournissait mille expédients pour être agréable, et pour faire oublier à Arada qu'elle manquait d'esprit la moitié du temps.
Lorsque les amants sentaient venir le jour, Marna allait éveiller le gnome; elle prenait soin de lui ôter les herbes assoupissantes sitôt qu'elle était auprès de lui. Le jour arrivait, elle redevenait imbécile, mais elle employait le temps à dormir.
Un état passablement heureux ne saurait durer toujours ; la feuille qui faisait dormir faisait aussi ronfler. Un gnome domestique qui n'était ni bien endormi, ni bien éveillé crut que son maître se plaignait; il court à lui, aperçoit les herbes qu'on avait mises sous son nez, les ôte, croyant qu'elles l'incommodaient: soin qui fit trois malheureux à la fois. Le gnome se vit seul, il cherche sa femme en furieux ; le hasard, ou son mauvais destin, le conduisit au lieu où les deux amants ne se lassaient pas de se jurer un éternel amour; il ne dit rien, mais il toucha l'amant d'une baguette qui le rendit d'une figure semblable à la sienne; et ayant fait plusieurs tours avec lui, Marna ne le distingua plus de son époux. Elle se vit deux maris au lieu d'un, et ne sut jamais à qui adresser ses plaintes de peur de prendre l'objet de sa haine pour l'objet de son amour; mais peut-être qu'elle n'y perdit guère: les amants à la longue deviennent des maris.