Blanche Belle par Le Chevalier de Mailly

Lamberie, marquis de Montferrat, gouvernait ses États avec une grande prospérité ; tout lui réussissait à souhait ; à la réserve d'un seul bien qu'il désirait passionnément, il possédait tout ce qui fait la félicité des hommes ; il n'avait jamais pu avoir des enfants, dont la marquise sa femme et lui étaient dans une grande affliction.
La marquise avait entendu parler de la naissance de Romulus, que l'Antiquité attribue à une simple conversation que Rhéa sa mère avait eue avec un sylphe, elle souhaita mille fois une pareille aventure ; et de quelque manière que ce fût, elle désirait d'effacer la honte de n'avoir pu être mère ; un jour qu'elle était seule dans un cabinet de son jardin, ayant l'imagination pleine du pouvoir des sylphes, elle s'endormit, et fut occupée durant son sommeil d'un songe qui lui fit fort grand plaisir, elle avait cru avoir passé une nuit fort agréable avec un sylphe beau comme l'amour, et elle s'éveilla fortement persuadée qu'elle était grosse ; elle ne s'y trompa pas, elle accoucha neuf mois après d'une fille qui parut, en naissant, d'une beauté merveilleuse ; comme les maris ont la bizarrerie de n'approuver pas que leurs femmes aient des conversations mystérieuses avec les sylphes mêmes, la marquise tint son songe secret et laissa le marquis se flatter d'être le père de cette charmante petite princesse qu'on nomma Blanche Belle parce qu'elle était l'une et l'autre.
Elle devint en peu d'années la merveille des merveilles par sa beauté, elle fut élevée avec tant de soin, qu'on la vit bientôt l'admiration de tout le Montferrat, et le bruit s'étant répandu dans toute l'Italie qu'il n'y avait jamais eu une personne si parfaite, il n'y eut pas de potentat qui n'en prétendît faire la conquête ; outre tous les agréments qui la rendaient si désirable, elle tenait du sylphe à qui elle devait le jour un don d'un prix infini, car toutes les fois qu'en s'éveillant elle ouvrait les yeux il lui sortait une perle de chacun, et la première parole qu'elle proférait chaque jour était accompagnée d'un rubis qui lui tombait de la bouche, ce qui était la source d'une richesse immense. Le marquis sachant qu'elle avait un si beau moyen d'amasser de grands biens devint fort difficile sur le choix du prince de qui elle serait la félicité, il songea, avant que de s'en séparer, à se servir d'une si belle occasion de mettre sa maison dans un état bien florissant ; et il amassa de si grands trésors que rien ne lui pouvait plus manquer dans le cours de sa vie ; cette précaution prudemment prise, il se détermina à examiner lequel de tous les princes qui prétendaient à Blanche Belle était le plus digne de posséder tant de beauté et tant de grandeurs, il consulta même cette charmante fille qu'il aimait si tendrement, et ayant appris qu'elle n'avait pas encore d'inclination au mariage, et qu'aucun de tous ceux qui avaient soupiré pour elle ne lui touchait le cœur, il ne se pressa pas de se déterminer, dans l'espérance qu'avec le mérite et les secrets admirables qu'elle avait, elle pourrait toujours choisir qui il lui plairait, quand le désir de s'engager lui serait venu ; elle était dans cet état de nonchalance il y avait longtemps, lorsque le plus aimable prince que le soleil eût jamais éclairé parut à la cour de Casal, c'était Fernandin roi de Naples lequel voulant visiter toutes les cours d'Italie, ayant commencé par Milan et étant venu de Milan à Casal y borna toute sa curiosité aussitôt qu'il eut vu Blanche Belle, et tous ses projets se convertirent en celui de lui plaire ; la princesse de son côté le trouva si aimable que le marquis lui ayant demandé ce qui lui en semblait, elle avoua franchement qu'elle ne serait pas fâchée qu'un prince de sa sorte voulût penser à elle, et elle déclara au marquis son père qu'elle serait toute prête d'obéir s'il lui commandait de l'écouter favorablement quand il lui ferait l'offre de son cœur.
Le roi de Naples méditait dans ce même temps les moyens de se rendre agréable au marquis et à la princesse sa fille, et n'eut aucune peine à y réussir, les dispositions étaient si grandes de part et d'autre pour cette alliance qu'elle fut aussitôt conclue que proposée. Le mariage se célébra avec grande pompe. Le marquis était satisfait d'avoir trouvé un grand roi pour gendre, et la princesse sa fille, charmée du mérite du roi son époux, se croyait la plus heureuse personne du monde. Le roi voulut faire voir à ses sujets l'aimable princesse qui faisait son bonheur et elle parut à Naples toute brillante de sa beauté et ses habits l'étaient des perles et des rubis dont ils étaient chamarrés partout. Le peuple ébloui de tant d'éclat allait jusqu'à l'adoration pour sa reine incomparable, et le roi était dans un contentement qu'on ne peut exprimer de posséder dans le milieu des applaudissements d'une grande ville la plus aimable princesse qu'il y eût au monde ; mais comme l'on n'a pas encore vu de bonheur éternel, il n'est pas surprenant que le sien ait été troublé ; le roi de Tunis, ayant appris que Fernandin était le maître d'un si rare trésor, résolut de le lui ravir ; ainsi vivement touché de la relation qu'on lui avait faite de la beauté de la reine Blanche Belle, et du don qu'elle avait de produire tous les jours des perles et des rubis, il fit un grand armement pour faire la guerre à Fernandin, lequel ayant autant de soin de conserver sa chère Blanche Belle que sa couronne, l'envoya dans un château qu'il avait dans le fond des bois et pria la reine veuve du roi son père et une fille qu'elle avait d'un premier mariage, de lui vouloir faire compagnie, ce qu'elles accordèrent volontiers, étant fort aise d'avoir cette occasion d'exécuter un mauvais dessein qu'elles avaient médité contre la reine Blanche Belle dès le premier jour qu'elle avait paru à Naples.
Cette vieille reine la haïssait mortellement parce qu'elle occupait une place qu'elle avait prétendu de faire remplir par sa fille pour qui le roi Fernandin avait eu quelque bonne volonté pendant la vie du roi son père, jusques à lui avoir même fait espérer qu'il l'épouserait quand il serait roi.
La vieille reine ni sa fille n'avaient fait aucune plainte de l'infidélité du roi ; mais elles n'en étaient pas moins à craindre : le roi devait avoir jugé qu'une haine dissimulée n'en est que plus dangereuse, et qu'une dame abandonnée pour une autre pardonne rarement l'affront qu'elle prétend qu'on lui a fait, l'aventure de Blanche Belle en a été un fameux exemple. Aussitôt que la vieille reine eut cette charmante personne en sa disposition dans un château où elle était la maîtresse, elle ne songea plus qu'à s'en défaire, et à mettre sa fille en sa place ; mais comment faire pour tromper les yeux du roi et mettre la reine en lieu où il ne pût jamais la retrouver ? Car toute méchante qu'était la vieille reine, elle ne le fut pas assez pour faire mourir une personne qui lui faisait tous les jours mille caresses, ou peut-être qu'elle ne se voulait pas rendre le roi irréconciliable s'il découvrait un jour la supercherie qu'elle lui faisait ; dans tous les embarras d'un si grand dessein, la vieille reine crut qu'elle ne pouvait mieux faire que de se servir du secours et du conseil contribué par son art à la faire reine, et avait toujours pris un soin particulier de ce qui l'avait regardée depuis son enfance, ainsi elle alla la trouver ; la fée avait son palais dans l'endroit du bois le plus épais, la vieille reine y alla ; ne menant que sa fille avec elle, et après avoir bien consulté et pris de bonnes mesures elle dit un jour à la reine Blanche Belle qu'elle la voulait mener dans le plus beau lieu qu'elle eût jamais vu ; c'était, disait-elle, une belle prairie entourée de canaux où courait une si belle eau qu'elle faisait plaisir à voir, et ils étaient remplis de toutes sortes de poissons ; il y avait à un bout de cette prairie, disait-elle encore, un château où demeurait une de ses anciennes amies qu'elle serait bien aise de connaître, et qu'on ne pouvait voir que chez elle parce que, étant incommodée, elle ne sortait guère, et pour donner encore plus de curiosité à la jeune reine, elle lui dit que son amie était savante comme les fées, et qu'elle lui dirait en voyant sa main ce qu'il adviendrait de l'entreprise du roi de Tunis, et toutes les choses les plus considérables qui lui devaient arriver dans tout le cours de sa vie ; quelle curiosité n'a pas une jeune personne qui sait son mari qu'elle aime tendrement exposé aux événements incertains de la guerre, et en a-t-on vu quelqu'une qui néglige de savoir l'avenir ? Ainsi il n'est pas étonnant que la jeune reine se fût laissée séduire et mener dans un lieu où elle eût passé tristement sa vie, si le sylphe qui avait présidé à sa naissance n'eût eu le pouvoir de l'en retirer. Ce sylphe était fils d'une fée plus puissante que l'amie de la vieille reine, et qui n'avait jamais rien refusé au sylphe, le plus accompli de ses enfants.
La vieille reine qui croyait que Blanche Belle ne trouverait jamais les moyens de sortir des mains de la fée son amie, la conduisit hardiment chez elle, où, aussitôt que cette charmante reine fût arrivée elle se trouva enfermée dans un appartement du palais. La fée lui fit entendre que c'était une juste punition de l'infidélité qu'elle avait été cause que le roi avait faite à la fille de la reine, à qui il avait promis mariage ; mais qu'il ne lui arriverait aucun autre accident que la perte d'un amant qui ne lui appartenait pas, et qu'elle serait servie dans son appartement de manière qu'elle n'aurait rien à désirer.
Blanche Belle se voyait dans un lieu écarté, à la miséricorde d'une vieille personne qu'elle ne connaissait pas, et qui lui paraissait toute puissante dans ce lieu par la quantité d'hommes noirs et de nains qui portaient tous des colliers comme ses esclaves ; il n'est pas surprenant qu'une jeune personne ait eu peur en une pareille occasion et qu'elle ait eu recours à la soumission et aux prières comme elle fit pour tâcher de se conserver la vie ; la fée l'assura qu'elle n'avait rien à craindre, et lui promit même de faire tout ce qui serait possible pour lui rendre sa captivité supportable ; il est vrai qu'outre qu'elle faisait servir Blanche Belle avec de grands respects dans son appartement, elle lui faisait faire fort bonne chère, elle lui donnait même tous les jours le plaisir de la musique, et lui faisait porter des livres, elle adoucissait ainsi sa solitude, mais elle lui avait mis des gardes impitoyables à la porte de son appartement de sorte qu'elle n'en pouvait jamais sortir.
La vieille reine s'en était retournée à son château avec sa fille, à qui la fée son amie avait, par son art de féerie, fait prendre si parfaitement la ressemblance de Blanche Belle que tout le monde y fut trompé. La reine dit qu'elle avait laissé sa fille à son amie qui la lui avait demandée pour lui faire compagnie et qu'elle la lui avait laissée d'autant plus volontiers qu'elle promettait de la faire héritière de son château et de tous ses biens. Il n'y avait plus rien à désirer que de pouvoir accoutumer cette nouvelle princesse à toutes les manières de Blanche Belle, car pour la ressemblance elle l'avait parfaite ; la reine prit soin de l'instruire et elle espéra que le roi en serait satisfait ; il n'y avait qu'un seul défaut auquel on ne savait aucun remède : la fée n'avait pas eu le pouvoir de lui accorder le don de perles et de rubis qu'avait Blanche Belle ; mais comme la reine avait eu la précaution d'en rassembler une grande quantité à mesure que Blanche Belle les produisait, elle crut que ce serait un moyen de tromper le roi longtemps : elle savait de plus qu'il n'avait pas fait grand état de cette sorte de richesse, et il y avait lieu d'espérer qu'il la regarderait encore avec plus de nonchalance s'il revenait, comme il y avait apparence, victorieux du roi de Tunis, de qui la dépouille aurait considérablement augmenté sa fortune.
Le roi revint véritablement bientôt à Naples après une victoire complète, et envoya en toute diligence chercher sa charmante Blanche Belle ; la vieille reine se mit incontinent en chemin avec une si grande confiance aux mesures qu'elle avait prises pour faire sa fille reine qu'elle ne douta pas de lui voir remplir cette place toute sa vie.
La tromperie était si habilement faite que le roi crut les premiers jours posséder son aimable Blanche Belle ; il y trouvait pourtant quelque chose à dire, et il crut qu'elle avait perdu une partie de ses agréments ; insensiblement cette pensée le jeta dans des dégoûts fort grands, qui furent bientôt suivis d'une tristesse et d'une mélancolie dont il se trouvait saisi sans en pouvoir dire précisément la raison, et enfin cette mélancolie alla si loin que ne prenant plus aucun plaisir dans sa cour il résolut d'aller à la chasse avec fort peu de monde ; il choisit le château et la forêt où il avait prié qu'on menât la reine pendant la guerre, il y chassa quelques jours de suite, et toujours la chasse le conduisait à la vue d'un château qu'il ne connaissait pas, mais dans la nonchalance où il était il n'y fit pas grande réflexion ; il était si détaché de toutes choses qu'il n'avait aucune curiosité, la chasse même l'occupait sans lui donner du plaisir ; voilà l'état insipide où le roi était tombé ; quand tout d'un coup il en fut retiré par une voix qui se fit entendre d'une fenêtre du château et qu'il crut reconnaître ; ne se remettant pas précisément de qui elle était, il s'approcha et vit une personne qui lui tendait les bras et lui demandait du secours d'un son de voix qui le pénétra jusques au fond du cœur ; il s'approcha encore un peu, et tout d'un coup il sentit renaître la vivacité des premiers empressements qu'il avait eus pour Blanche Belle, il reconnut enfin qu'il voyait le véritable objet de sa passion ; mais il était dans une surprise étrange de voir dans ce château une personne qu'il croyait à Naples ; et ayant réfléchi sur le changement si subit qui était arrivé dans son cœur, il ne savait si ce qu'il voyait n'était pas un songe, sa surprise devint bien plus grande quand il vit cette personne en l'air, et qu'elle descendait un moment après fort doucement auprès de lui ; son cœur lui disant que c'était sa véritable Blanche Belle, il se jeta à terre et l'ayant embrassée tendrement, ils furent tous deux quelques moments sans pouvoir parler ni se quitter ; les premiers transports de joie étant passés Blanche Belle rendit compte au roi de son aventure, et comme elle s'était sentie soulever et porter en l'air par une puissance qu'elle ne connaissait pas ; elle en eut l'obligation au sylphe qui avait présidé à sa naissance : il était venu la délivrer d'une captivité à laquelle elle se croyait condamner pour toute sa vie et lui fit trouver la parfaite félicité dont elle avait plus mille fois regretté la perte que celle de sa liberté.
Le roi plus passionné qu'il n'avait encore été, différa le soin de sa vengeance pour ne songer qu'à remener sa charmante Blanche Belle au château où il tenait sa petite cour, et l'éloigner d'un lieu où il ne savait pas s'il y avait encore à craindre pour elle.
Il assembla le lendemain son conseil où il exposa la méchanceté de la vieille reine et la supercherie qu'elle et sa fille lui avaient faite ; il dit aussi le sujet qu'il avait de se plaindre de la fée qui y avait prêté sa puissance, et après avoir entendu les avis d'un chacun qui allaient tous à des punitions sévères, il ordonna de son propre mouvement la seule peine du bannissement contre la vieille reine et contre sa fille et que le château de la fée serait rasé ; mais la reine et sa fille s'étaient déjà retirées avant que d'avoir su le jugement qui avait été prononcé contre elles, et le château de la fée fut cherché inutilement par ceux qui avaient l'ordre de le faire raser ; il y a apparence qu'il avait été transporté ailleurs, et qu'en quelque endroit que ce fût, il avait servi de retraite à la vieille reine et à sa fille, qui y allèrent passer leur vie dans les regrets d'avoir commis un crime inutile, et laissèrent le roi Fernandin, le plus heureux de tous les princes, auprès de sa charmante Blanche Belle, pour qui sa passion augmenta tous les jours pendant le cours d'une longue vie. Merveille dont on n'avait jamais vu d’exemple.