Constance par Le Chevalier de Mailly

Une fille qui avait nom Constance, née dans une grande ville du royaume de France, se ressentit autrefois d'un affront qu'un homme lui avait fait. Se voyant recherchée par les magistrats, elle se déguisa pour éviter la rigueur des lois, et sortit du royaume habillée en homme, ayant changé son nom de Constance en celui de Constantin. Elle se mit en tête de mépriser les vaines occupations de son sexe, pour chercher à faire quelque fortune par les armes. Elle avait été élevée auprès d'une princesse qui aimait la chasse, ce qui l'avait accoutumée à monter à cheval, et elle s'y était rendue fort adroite. Cette princesse ne se voyant pas assez puissante pour la protéger contre les lois, et ne pouvant désapprouver l'action qu'elle avait faite, parce qu'elle était dans le fond fort honorable, lui donna de l'or et des pierreries pour la mettre en équipage, et lui donna une patente signée de sa main, et scellée de ses armes, où elle recommandait à tous princes et grands un cavalier homme de condition et de mérite, qui était obligé de quitter le lieu de sa naissance pour une action pleine d'honneur, mais que les lois du royaume n'approuvaient pas.
Constantin recommandable par ce que je viens de dire, et encore plus par sa bonne mine, ayant appris que Vivian roi de Suède était un prince qui cherchait à acquérir de la gloire, et aussi à étendre ses limites, il jugea qu'il ne pouvait choisir un meilleur parti que celui de lui aller offrir ses services ; ce qui lui réussit au-delà de ses espérances, comme on le verra par la suite de cette histoire.
Constantin s'était associé dans sa marche avec quelques aventuriers français qui cherchaient comme lui des occasions de guerre, et s'était si bien accoutumé parmi eux à faire le cavalier, qu'il ne fut en aucune manière embarrassé en arrivant à la cour de Suède.
Le roi ayant vu la patente qui était signée d'une princesse qui était sa parente, fit à Constantin un accueil fort favorable, il lui donna même une pension pour pouvoir subsister à sa cour, en attendant qu'il y eût des occasions de l'employer à la guerre, qu'il méditait de recommencer bientôt, car il avait la paix depuis quelques mois ; il donna aussi quelque subsistance aux aventuriers français qui s'étaient joints avec Constantin, et qui avaient le même dessein que lui de chercher à être employés à la guerre. Constantin fut si touché de reconnaissance du bon traitement que le roi lui avait fait, qu'il devint le plus assidu de ses courtisans. Le roi avait épousé une princesse plus belle que le jour, et de qui il se voyait parfaitement aimé ; mais cette princesse qui avait vu longtemps le roi le plus aimable de tous les hommes, parce qu'il n'était pas convenable qu'une femme pût aimer un autre que son mari, s'était déjà relâchée de cette sévérité, et y renonça absolument à la vue de ce charmant Constantin. Elle ne céda pourtant pas sans combat : elle se représenta, comme elle l'avait fait en quelque autre occasion, les malheurs qui suivent l'infidélité d'une reine ; mais elle se les représenta en vain, les attraits de Constantin firent taire tous les raisonnements, et cette malheureuse princesse n'y pouvant résister, se détermina à mettre tout en usage pour l'engager à la servir. Elle avait toute sa vie entendu dire que les Français étaient fort galants, elle était fort éloignée de croire que Constantin ne répondrait pas à la tendresse qu'elle avait pour lui ; elle chercha les occasions de l'entretenir, et en attendant elle voulait lui en inspirer, et de l'espérance, par des regards languissants qui faisaient voir bien intelligiblement le dessein qu'elle avait de l'engager ; et ayant trouvé un prétexte pour lui parler, elle lui dit, que s'il voulait s'attacher à son service, il n'y avait pas d'emploi dans sa maison qu'il ne pût se promettre ; que même elle lui donnerait moyen d'acheter la charge de son chevalier d'honneur qui était possédée par un homme qui lui était fort désagréable, et à qui elle avait fait connaître il y avait longtemps qu'elle voulait qu'il s'en défît, et il n'en faisait plus difficulté.
Constantin était estimé propre pour les emplois de cette cour, parce qu'il avait, dès sa première jeunesse, appris la langue allemande, qui a toujours été fort familière à tous les gens de qualité en Suède ; mais il était peu propre pour les desseins de la reine qui ne voulait en faire son chevalier, que pour avoir plus de facilité à le posséder comme son amant, ce qui était une fonction de la maison de la reine que malheureusement un pareil chevalier d'honneur n'eût pas été capable de remplir. Aussi le dessein secret de la reine lui ayant été connu par ses regards languissants, et ne se trouvant point du tout digne de tant de bontés, il répondit à Sa Majesté, que n'étant à la cour de Suède qu'en attendant la guerre, où il ne pouvait même prendre de l'emploi que pour peu de temps, il lui était impossible de répondre à ses bontés, et de prendre des engagements, en ayant d'indispensables de retourner dans sa patrie, aussitôt que quelques affaires qui l'avaient obligé d'en sortir seraient accommodées. La reine parut se payer de raison, et être satisfaite de tout ce que Constantin lui avait dit. Mais quel dépit ne s'empare pas du cœur d'une reine qui a fait de si grandes avances d'amitié inutilement ? Il fut si grand qu'elle ne songea plus qu'à faire périr un ingrat qu'elle trouvait indigne de vivre, puisqu'il n'avait pas assez d'esprit pour connaître jusqu'où allait pour lui la bonté d'une grande reine, à laquelle il avait refusé de répondre. La reine étant donc sensiblement touchée, après avoir bien médité les moyens de se venger de cet ingrat, n'en trouva pas un meilleur que de persuader au roi qu'il avait la réputation d'un vaillant homme, et qu'en attendant qu'il pût servir contre les ennemis de l'État, il serait bon de l'employer contre une espèce d'hommes de figure extraordinaire qui désolaient le plat pays par les courses qu'ils y faisaient quand la misère les faisait sortir des bois, leur demeure ordinaire. Ces hommes avaient la figure humaine jusqu'à la moitié du corps, et l'autre moitié était la parfaite ressemblance des bêtes les plus hideuses, et on les nommait des satyres'. Le roi les haïssait, et les eût voulu détruire ; mais comme il ne connaissait ni leur origine, ni leurs opinions, il avait grande curiosité d'en être instruit, et il souhaitait pour cela qu'on en eût pu voir un en vie avant que de répandre le sang d'aucun. Mais il ne savait comment en venir à bout : l'entreprise était dangereuse contre des ennemis qui avaient déjà mangé la plupart de ceux qui avaient osé les attaquer.
La reine pressait tant le roi d'employer Constantin avec ses aventuriers contre eux, qu'il y consentit. Elle l'assurait qu'il se devait promettre un bon succès de la valeur de ces étrangers, et qu'enfin quoi qu'il en arrivât, il était de la prudence de les exposer à un grand danger plutôt que ses sujets qu'il devait ménager en bon père, et de plus les réserver pour d'autres occasions, où il serait plus sûr d'eux que de ces aventuriers, qui étaient peut-être des traîtres envoyés par ses voisins, à qui sa puissance donnait de l'inquiétude. Le roi ayant trouvé toutes les raisons de la reine admirables fit venir Constantin, et lui dit qu'il pourrait choisir sa récompense s'il s'acquittait bien d'un emploi qu'il lui voulait confier ; mais qu'il était de difficile exécution, et qu'il serait nécessaire de s'y servir autant de l'industrie que de la force ouverte. Constantin répondit au roi qu'il était prêt d'obéir aux commandements de Sa Majesté, aussi bien que les aventuriers français qui s'étaient dévoués à son service. Le roi lui dit qu'il avait souvent reçu de grands déplaisirs de cette espèce d'hommes inconnue qui habitaient dans ses bois, et qu'il n'y avait rien qu'il désirât si passionnément que d'en avoir un en vie, pour tâcher de connaître leur origine, et leurs opinions, avant que de procéder contre eux avec une plus grande sévérité : qu'il savait bien que pour en venir à bout à force ouverte, il eût fallu répandre beaucoup de sang, et qu'il eût mieux aimé qu'on y eût employé la ruse. Constantin demanda un jour pour y songer, et dit cependant au roi qu'il espérait trouver quelque expédient pour lui donner une entière satisfaction. Après avoir un peu pensé sérieusement aux moyens de se rendre digne de la confiance que le roi avait en lui, il lui vint dans l'esprit que s'il pouvait faire goûter du vin à ces hommes qui n'en connaissaient pas la force, ils en prendraient peut-être tant qu'étant ivres ils s'endormiraient, et que s'il les trouvait en cet état, il lui serait facile d'en enlever un pour satisfaire la curiosité du roi : ce qui réussit comme Constantin l'avait prévu. Ayant reçu ses ordres pour cette expédition, il fit conduire des tonneaux pleins de vin à l'entrée de la forêt, et les ayant enfoncés et mis de grands gobelets, et du pain et des viandes bien apprêtées auprès, il se mit avec ses compagnons en embuscade dans l'endroit du bois le plus épais, et fit mettre une sentinelle au haut d'un arbre pour être averti de ce qui se passerait. Il ne fut pas longtemps en cet état, que celui qui était en sentinelle l'avertit qu'il voyait arriver une troupe d'une espèce d'hommes qu'il n'avait jamais vue ; elle était apparemment attirée par l'odeur du vin. Si elle avait été touchée par l'odeur, elle le fut encore plus du goût, et de la bonne chère qu'elle trouva sur le tapis vert. Il n'y eut pas un homme de cette sauvage troupe qui ne se saisit d'un gobelet, qui ne courut au vin, et ne revint après avoir bu faire bonne chère, et ayant fait succéder le vin à la bonne chère et la bonne chère au vin pendant quelques heures, ils s'en trouvèrent enfin si remplis et si entêtés qu'ils se laissèrent tous aller à un profond sommeil, sans défiance aucune. Constantin, s'il eût été cruel, pouvait les égorger tous ; mais il était humain, et il avait même ordre d'épargner le sang : pourvu qu'il en pût enlever un en vie, il savait que le roi serait satisfait. Il n'y eut aucune peine, et il choisit celui qui lui parut le chef par sa bonne mine ; il le fit lier sur un cheval et le conduisit ainsi devant le roi.
Le satyre ayant rencontré à son réveil un petit enfant mort qu'on portait en terre, et son père accompagné de ses parents, qui suivaient en pleurant, il se mit à rire à gorge déployée. Interrogé par Constantin, pourquoi il riait, il répondit qu'il trouvait un homme plaisant qui pleurait pour la mort d'un fils de sa femme, de qui il n'était pas le père.
Constantin voyant que le satyre pouvait avoir connaissance de plusieurs choses inconnues aux autres hommes, le caressa fort dans la vue de lui faire déclarer ce qu'il savait de plus particulier, et le mena au palais par une grande rue et par la plus grande place de la ville, où il trouva le peuple assemblé pour un triste spectacle : c'était un jeune homme qu'on menait au gibet pour avoir fait un vol de quelques florins. Le satyre pria Constantin d'arrêter un moment, afin qu'il pût connaître pourquoi tant de gens étaient assemblés, et après avoir tout considéré il se prit encore à rire. Constantin lui ayant demandé pourquoi il riait, il dit qu'il se moquait de la simplicité de ce peuple, qui s'empressait de voir mourir un homme qui n-avait pris que très peu de chose, et de ce que dans le même temps il l'avait vu se ranger pour laisser passer de fort grands voleurs qu'il saluait même avec de grandes démonstrations de respect.
Le roi et la reine ayant appris que Constantin conduisait un satyre étaient descendus dans la cour du palais avec tous les courtisans pour voir une chose si rare. Le roi ordonna aussitôt qu'on le déliât, et ordonna cependant des gardes pour se tenir auprès de lui, de peur qu'il ne fit quelque désordre ; et après avoir donné à Constantin des assurances d'une parfaite reconnaissance, il s'approcha du satyre pour l'assurer qu'il serait bien traité, pourvu qu'il voulût renoncer à son mauvais naturel, et vivre dans sa cour avec la douceur et la sagesse dont ses courtisans lui donneraient l'exemple. Il ne répondit rien au discours du roi, il était occupé à considérer ce qui se passait sur un théâtre, où il voyait tant de personnages différents. Quand le roi le vit si attentif, il le laissa pendant quelques moments promener sa vue partout, et lui demanda ensuite ce qu'il avait observé de plus remarquable parmi ses courtisans. Il ne répondit encore rien au roi ; mais il se prit à rire en secouant la tête, et puis s'écria à pleine voix : « Que de masques ! Quoi, pas un homme dans son naturel ! Je vois, dit-il, un homme ambitieux qui a fait mille intrigues pour chasser cet autre du poste qu'il occupe : il lui fait cependant mille compliments, et lui témoigne de grandes déférences. Ha, continua-t-il à dire, quelle perfidie ! Ne vois-je pas un jeune homme fort bien fait et fort paré, qui va au-devant d'un homme à qui il fait mille caresses, quel dessein croyez-vous qu'il ait[ ?] C'est celui de se rendre les entrées libres dans sa maison pour avoir la commodité de voir souvent sa femme qu'il aime passionnément, et de laquelle il sera bientôt le favori, s'il ne l'est déjà. Et ces trois hommes qui ont abordé ce quatrième en lui faisant des révérences, pourquoi, pensez-vous, qu'ils l'aient fait ? C'est parce qu'il a beaucoup d'argent, qu'il aime à jouer, et qu'il n'est pas si habile joueur qu'eux. » Le satyre n'en voulant pas dire davantage, le roi curieux de connaître le cour des hommes et des dames de sa cour, lui ayant dit qu'il pouvait tout examiner et parler en toute liberté, il se mit à observer attentivement la reine, et les dames qui étaient autour d'elle ; et un moment après il se prit à rire comme un fou, et dit à pleine tête : « Ah, que de belles couleurs ! Le beau secret, cette femme que vous voyez avec un si beau teint était jadis Franchipane, cette autre a eu une fluxion qui lui a coûté deux ans, mais il n'y paraît plus et rien ne lui manque. Ah, s'écria-t-il, en se tournant d'un autre côté, que de faux serments, que de parjures ! Permettez-moi, dit-il au roi, de retourner dans mes bois, j'y trouverai de la bonne foi parmi mes semblables. » Le roi le caressa, et lui promit qu'il le traiterait si bien qu'il espérait qu'il s'accoutumerait à sa cour, et le pria de considérer plus attentivement les personnes qu'il voyait, l'assurant qu'il y trouverait plus de sincérité qu'il ne croyait. Le satyre touché de voir un si bon roi trompé par ceux en qui il prenait plus de confiance, avait fort grande envie de lui déclarer tout ce qu'il connaissait : la peur de causer quelque grand désordre l'en empêchait ; mais le roi le pressant de parler et lui ayant demandé s'il n'avait rien à dire de la reine, il éclata de rire sans pouvoir s'en empêcher ; et le roi l'ayant encore pressé de s'expliquer, il lui dit, qu'il voyait que la reine l'avait autrefois aimé tendrement ; mais que n'ayant pu résister au penchant qui entraîne tous les cours vers la nouveauté, elle avait aimé un jeune homme qu'elle tenait déguisé parmi les filles qui la servaient, et que cette passion avait cédé à une plus forte qu'elle avait eu pour une fille qui lui avait paru toute autre chose que ce qu'elle était, et qu'elle haïssait présentement, au point d'avoir conseillé de l'employer dans une entreprise où elle avait espéré qu'elle périrait. Le roi, embarrassé de cette énigme, dit qu'il voulait absolument qu'il s'expliquât plus intelligiblement. « Je le veux bien, répondit-il, j'entends parler de ce Constantin qui m'a conduit où je suis : il n'est pas Constantin, mais une fille nommée Constance sous les apparences que vous voyez, laquelle ne se sentant pas propre aux desseins de la reine, a résisté aux sollicitations qu'elle lui a faites d'accepter une grande charge dans sa maison. »
Le roi, la reine, le jeune homme déguisé en fille, et Constance déguisée en homme demeurèrent si déconcertés d'une explication si cruelle, qu'ils n'eurent pas la force de dire une parole, et tous les courtisans qui étaient présents demeurèrent fort étonnés, et attendaient avec inquiétude quelle serait la catastrophe d'une si notable scène ; mais le roi ne sachant encore quel parti prendre, très fâché d'avoir tant fait parler le satyre, ordonna aux gardes qui en étaient chargés de le conduire dans la prison qui lui était destinée, et se retira dans son appartement accablé d'une si affreuse aventure.
Il est facile de voir que la reine qui se retira dans le sien y fut saisie de toutes les horreurs que peut donner la pensée d'une mort prochaine. Le jeune homme déguisé en fille reprit ses habits et songea à chercher un lieu de sûreté. Constance reconnue pour ce qu'elle était ne se trouvait pas sans embarras d'avoir été la cause de la disgrâce d'une reine qui avait eu tant de bonne volonté pour elle, et de se trouver en une pareille conjoncture dans un pays où elle n'avait ni parents, ni amis ; mais le roi qui avait conçu une grande passion pour elle depuis qu'il l'avait connue pour fille, envoya une femme de la cour lui offrir sa maison, qu'elle accepta, pour y attendre sa destinée.
La reine qui avait craint pour sa vie en fut quitte pour se retirer dans une province où le roi lui ordonna des revenus considérables pour sa subsistance ; et après avoir assemblé son conseil, et exposé qu'il y avait des nullités dans son mariage avec la reine, il déclara qu'il la répudiait, et quelques jours après il épousa Constance avec qui il passa une longue vie dans une grande tranquillité au milieu d'une nombreuse et aimable famille qu'elle lui donna.