La Princesse Délivrée par Le Chevalier de Mailly

Une très aimable et jeune princesse fille d'un prince qui possédait une grande île en souveraineté sous un autre titre que celui de roi, fut recherchée en mariage par deux puissants rois tous deux voisins de l'île. Elle était élevée par les soins de la princesse sa mère, une des plus sages personnes de son temps : la jeune princesse était d'une beauté merveilleuse ; et étant comme j'ai dit, élevée avec de grands soins, il n'était pas surprenant qu'elle fût la plus accomplie princesse de son siècle : aussi était-ce son seul mérite qui la faisait désirer par l'un des deux rois, lequel avait fait quelque séjour dans l'île, dans un temps que le roi son père vivait encore. La princesse n'était qu'un enfant quand il la vit, mais un enfant d'une grande beauté fait des impressions que le temps ne peut effacer. Le prince étant dans l'île avait acheté le portrait de la princesse chez un fameux peintre, et lui donna toujours depuis la première place dans son cabinet. Étant devenu roi par la mort de son père, et la princesse étant venue en âge d'être mariée, il songeait à envoyer des ambassadeurs au prince de l'île, quand il apprit qu'un roi de ses voisins l'avait déjà demandée en mariage. Il fut très fâché de s'être laissé prévenir ; et ayant peur que le prince de l'île ne fût disposé à écouter favorablement un roi qui avait de grands États, il ne balança pas un moment à déclarer qu'il prétendait à la princesse. Il envoya une ambassade solennelle pour la demander au prince son père, et en même temps il fit préparer une armée pour soutenir sa prétention. Il eut aussitôt occasion d'employer son armée ; car les ambassadeurs de son concurrent prétendirent en toute sorte d'occasions la préséance sur les ambassadeurs nouveaux venus ; et la contestation alla si loin entre eux, que les derniers venus ne se trouvant pas les plus forts furent obligés de céder : ils furent même insultés en plus d'une manière. Le prince de l'île faisait tout ce qu'il pouvait pour apaiser cette querelle qui se passait dans sa cour, et dans laquelle il ne pouvait prendre parti, parce que c'était chez lui ; il n'eût même osé suivre son inclination qui l'eût porté à préférer le prince qu'il avait vu dans son île avant qu'il fût roi, et il jugeait bien que la princesse sa fille eût été dans les mêmes sentiments que lui ; mais il craignait, dis-je, de s'attirer sur les bras toutes les forces d'un roi puissant, lequel, parce qu'il avait été le premier à demander la princesse en mariage se serait trouvé très offensé de la préférence qu'on eût donné à son rival. Il y avait pourtant une grande différence à faire entre les deux rois ; la dignité était à peu près égale entre eux ; mais les qualités personnelles étaient fort différentes : le premier qui s'était déclaré était un roi féroce, haï de ses sujets, parce qu'il répandait leur sang de sa propre main à toutes les occasions de mécontentement qu'il croyait avoir : c'était un prince sans politesse, sans mœurs, sans égards, sujet à toute sorte de débauches, et n'ayant pas même l'ombre de la moindre vertu. Celui qui s'était présenté pour lui disputer la princesse avait toutes les qualités opposées à celles que nous venons de dire ; il avait acquis une gloire immortelle à la tête des armées du roi son père dans les guerres qu'il avait eu à soutenir contre ses voisins, la valeur qui la lui avait acquise était accompagnée de la sagesse des plus vieux capitaines, et ces deux vertus étaient encore relevées de prix par la modestie avec laquelle le prince parlait de toutes les actions qu'il avait faites, et par la modération qu'il avait eu[e] après toutes ses victoires. Des vertus si recommandables eussent dû suffire pour faire donner toutes les préférences à un prince si illustre. Je ne dois pas pour cela négliger de dire, qu'il avait la mine aussi noble et aussi relevée, que celle de son concurrent était basse, et qu'il possédait tous les agréments de l'esprit qui peuvent rendre un prince fort aimable, et ce qui est encore digne de considération, c'est qu'il était très sensiblement touché du mérite de la princesse, au lieu que le roi son rival n'avait en vue que de mettre l'île de la princesse sous sa domination, ce qui lui était de conséquence, à cause des bons ports et des bonnes rades que la nature avait si libéralement placés, et qu'elle avait refusé à la côte de la terre ferme dont il était le souverain, où les vents du nord jetaient continuellement des sables, ce qui en rendait l'abord très dangereux pour ses vaisseaux qu'il espérait de tenir en sûreté dans les ports et les rades de l'île. Voilà les raisons différentes des poursuites des deux concurrents. Il sera facile de juger que le prince de l'île et la princesse sa fille n'avaient pas une grande inclination de s'allier avec un prince sans mérite, qui ne recherchait leur alliance que par un intérêt sordide : aussi après avoir consulté pendant quelque temps leur politique, ils prirent la résolution de se déclarer pour le prince de qui l'alliance leur devait faire plus de plaisir, et plus d'honneur. Aussitôt que le roi méprisé sut qu'on donnait la préférence à son rival qui ne s'était déclaré que le dernier, il rappela ses ambassadeurs, et les chargea de déclarer la guerre au prince de l'île en prenant congé de lui, et en même temps il envoya un héraut la déclarer à son concurrent jusque dans sa cour. Après cette déclaration de guerre, ne respirant que feu et carnage, il alla consulter une vieille fée méchante comme lui : elle se tenait dans une caverne au fond d'un rocher sur le bord de la mer ; elle avait toujours eu part à toutes les cruelles entreprises que son roi avait fait[es], et lui avait souvent fourni par son art les moyens de conduire à fin des desseins de difficile exécution ; elle lui promit qu'elle ne lui manquerait pas en cette occasion : le grand pouvoir de la fée était sur les vents dont elle disposait en souveraine, ce qui donna l'espérance au méchant roi que le roi son concurrent ne pourrait jamais se mettre en état d'aller le combattre devant l'île, ni de traverser en aucune manière le dessein qu'il avait formé, d'assiéger la ville où le prince de l'île demeurait avec la princesse sa fille. Dans cette confiance il fit mettre à la voile, et étant arrivé devant l'île, il débarqua ses troupes, et investit la ville. Ses vaisseaux se tenant à l'ancre devant le port, le bloquaient de manière que rien n'y pouvait entrer ; il avait en même temps commandé à l'un de ses lieutenants d'entrer dans les États du roi son rival avec des forces considérables ; mais le roi attaqué dans ses États en commit la défense à un prince de son sang, pour ne songer qu'à voler, pour ainsi dire, au secours de la princesse qu'il jugeait être attaquée, parce que ses espions lui avaient rapporté les préparatifs du roi si irrité contre elle et contre lui. Il fit donc en grande diligence embarquer ses meilleures troupes, et tenta de mettre à la voile : il voulut détacher quelques frégates légères pour aller reconnaître l'état où était le roi qu'il avait dessein de combattre ; mais tout ce qu'il entreprit fut inutile, il trouva durant plusieurs jours des vents contraires ou des calmes, et il ne put s'avancer en aucune façon, quoiqu'il vît passer à deux ou trois lieues de l'endroit où il était, des vaisseaux à toutes voiles, ce qui lui fit juger qu'il fallait qu'il y eut de l'enchantement. Il tint conseil où l'on conclut qu'il n'y avait aucun lieu de douter que le méchant roi ne se fût servi dans cette occasion du secours d'une fée malfaisante qui l'avait favorisé dans plusieurs autres méchancetés, et qu'il était certain qu'elle empêchait par son art la flotte d'avancer au secours de la princesse attaquée. Quelqu'un de ceux du conseil dit au roi qu'il avait une fée dans ses États qui avait toujours employé les secrets de son art pour secourir tous ceux qu'elle connaissait malheureux, et qu'il y avait lieu d'espérer qu'elle serait fort aise de s'employer dans une occasion où il s'agissait de délivrer une princesse innocente de la tyrannie du méchant roi : ce qu'elle ferait d'autant plus volontiers que ce serait rendre un service important à un roi dans les États duquel elle avait choisi sa demeure. Le roi et tous ceux du conseil trouvèrent l'avis fort bon : on envoya à terre un des principaux officiers de la maison du roi pour aller en toute diligence prier instamment la fée de venir visiter le roi sur son vaisseau, et l'on envoya des chaloupes à la côte avec beaucoup d'officiers pour recevoir la fée et lui faire honneur. La fée ennemie, n'ayant de pouvoir que sur les vents, n'empêchait pas qu'on allât à la rame ; celle qu'on était allé chercher ayant été rencontrée dans son palais, regarda comme un bonheur d'avoir occasion de rendre un service important à un roi d'un si grand mérite, et à une princesse qu'elle savait être une des plus aimables personnes qu'il y eût au monde. Elle partit donc incontinent, et elle eût la précaution d'emporter les livres de son art qu'elle crut lui être nécessaires. Lorsqu'elle fut arrivée auprès du roi, ayant appris toutes les circonstances de l'aventure, et consulté ses livres, elle assura qu'il n'y avait aucun moyen de détruire la puissance que la méchante fée exerçait sur la mer qu'en brûlant ses livres. Il fut dans le moment résolu qu'on ferait entrer dans les États du méchant roi un corps de cavalerie, qui eût ordre de faire grande diligence pour pénétrer par des chemins que la bonne fée enseigna jusqu'à la caverne de la méchante fée où il était nécessaire d'entrer le flambeau à la main, et de brûler irrémissiblement tout ce qui s'y trouverait ; ce qui fut exécuté promptement, et par bonheur tous les livres et les instruments de féene se trouvèrent brûlés et la puissance de la féerie détruite.

Pendant cette expédition qu'on avait confiée à des officiers entreprenants et fidèles, l'on envoya une barque longue avec de bons rameurs pour aller apprendre l'état du siège, et porter à la princesse et au prince son père des assurances qu'ils seraient bientôt secourus ; et comme il était très difficile que cette barque longue pût entrer dans le port qui était bloqué, la fée donna au roi une colombe qui avait quelques vertus de féene, et qui alla porter une lettre au prince assiégé : l'on avait choisi un officier matelot des plus hardis pour conduire la barque longue jusqu'à la vue de l'armée ennemie, où il eut ordre d'arriver seulement à l'entrée de la nuit ; et le roi donna la commission à celui de tous les officiers de sa maison en qui il avait le plus de confiance, de prendre le soin de faire partir la colombe pour porter un billet au prince assiégé. La colombe bien instruite par la fée sa maîtresse quitta à l'entrée de la nuit l'officier qui en avait la garde, elle se reposa en chemin sur la hune d'un des vaisseaux ennemis, entra par une fenêtre dans le cabinet du prince, mit le billet sur la table, et reprit son vol pour revenir à la barque longue qui l'attendait. Le roi fut bientôt instruit par le retour de la barque que ce qu'il avait ordonné avait été exécuté ; il n'avait plus rien à désirer que de recevoir des nouvelles de la réussite de l'entreprise qu'il avait envoyé faire contre la méchante fée de qui il avait tant de sujet de se plaindre ; il fut peu de temps après assuré (même avant le retour de ceux qu'il avait envoyés), que cette exécution s'était faite heureusement, car il s'éleva un vent favorable qui le conduisit à sa route. La fée qui avait négligé de consulter ses livres, avait été surprise fort à propos dans sa caverne, dont elle était retirée en se rendant invisible par le moyen d'un anneau qu'elle portait au doigt ; mais n'ayant pas eu le temps d'enlever ses livres ils avaient été brûlés avec tous ses meubles, et elle perdit à perpétuité la puissance qu'elle exerçait sur les vents. De tout ce qu'elle possédait, il ne lui demeura que son anneau, et l'on n'a pas su depuis ce qu'elle était devenue. Ceux qui avaient fait cette exécution revinrent, se mirent dans les vaisseaux que le roi leur avait laissés, et le joignirent quelques heures avant le combat qu'il allait donner ; ils lui rendirent compte de leur expédition, dont il fut très satisfait, et il vogua ensuite avec grande confiance.

La bonne fée, avant que de se retirer à terre, avait composé des artifices dont elle avait conseillé de se servir pour mettre le feu dans les vaisseaux ennemis, et c'est peut-être l'origine des brûlots : le roi en avait fait charger un vaisseau, qu'il avait confié au plus expérimenté de ses officiers matelots, à qui il avait donné l'ordre d'aller aborder le vaisseau qui portait le pavillon royal, et de mettre le feu à ses artifices aussitôt qu'il l'aurait abordé.

Le méchant roi surpris de voir venir une flotte à toutes voiles contre les promesses de la fée son amie, embarqua ses meilleures troupes en diligence, n'ayant laissé au siège que celles qui étaient nécessaires pour conserver ses travaux : il mit à la voile pour aller au-devant de ses ennemis, et il se commença un combat fort rude, qui dura jusqu'à ce que l'habile matelot eût pu prendre son temps pour aborder le vaisseau qui portait le pavillon royal. Il l'aborda enfin, et mit le feu si à propos aux artifices préparés, que le vaisseau royal fut brûlé, et que le méchant roi périt dans l'embrasement.

Les officiers qui commandaient les vaisseaux de son armée envoyèrent toutes leurs chaloupes à son secours ; mais ce fut si tard qu'elles furent inutiles. Aussitôt qu'ils surent que le roi était mort, ils quittèrent le combat un à un lorsqu'ils purent se dégager.

Le roi victorieux uniquement occupé du soin d'achever de secourir la princesse, et d'apprendre l'état où elle était, entra à toutes voiles dans le port, où il trouva le prince et la princesse qui venaient dans une galiote au-devant de lui. Quel plaisir eut le roi d'avoir délivré cette charmante princesse, et d'entendre les acclamations des peuples, qui faisaient retentir l'air de bénédictions, et des louanges de leur libérateur !

Le lieutenant du méchant roi qui tenait la ville investie n'attendit pas à être attaqué pour se confesser vaincu : il envoya un officier précédé d'un trompette pour déclarer qu'il n'était plus ennemi du prince et de la princesse, et qu'il ne l'avait jamais été qu'avec répugnance. L'officier demanda ensuite qu'il plut au roi victorieux de lui donner quelques vaisseaux pour transporter les troupes qui étaient demeurées au siège : ce que le roi accorda du consentement du prince, lequel méprisa l'occasion de se venger pour ne songer qu'à donner à son libérateur mille marques d'une parfaite reconnaissance.

Le roi victorieux n'en avait qu'une à souhaiter, il déclara qu'il ne pouvait être heureux s'il n'épousait la princesse. Son bonheur ne fut différé que le temps nécessaire pour préparer les noces, qui se firent avec de grandes magnificences, et des marques infinies d'une joie publique. Le prince de l'île et ses peuples étaient dans un parfait contentement de posséder le plus aimable roi du monde, à qui ils croyaient devoir la conservation de leurs biens et de leur liberté ; mais ils ne purent conserver un si grand bien. Le roi se voyait obligé de songer au gouvernement de ses États, et il aimait trop ses sujets pour les vouloir priver longtemps de sa présence, qu'il savait leur être très chère ; il leur mena, pour comble de bien, une souveraine qui était la plus aimable princesse qu'il y eut au monde, avec laquelle il passa un long règne dans une parfaite félicité.

La princesse, ayant su la part que la généreuse fée avait eu à sa délivrance, souhaita de la voir, et lui donna un bel appartement dans le palais, qu'elle fut priée d'occuper aussi souvent qu'il lui plairait ; car on savait qu'on ne pourrait obtenir d'elle que ce fût toujours. On connaît la forte inclination des fées pour la solitude : celle-ci, la plus sociable de toutes, y renonça souvent pour avoir le plaisir de voir un roi et une reine pour qui elle avait une tendresse infinie, dont elle leur donna mille marques dans toutes les occasions où son art pouvait leur être utile.