La Reine de l'Ile des Fleurs par Le Chevalier de Mailly

Il y avait autrefois dans le royaume de l'île des Fleurs une reine qui perdit dans une grande jeunesse le roi son mari qu'elle aimait tendrement et de qui elle était aimée de même ; cette tendresse réciproque avait donné la vie à deux princesses parfaitement belles, que la reine leur mère faisait élever avec tous les soins possibles, et elle avait le plaisir de voir tous les jours augmenter leurs agréments ; l'aînée particulièrement était à l'âge de quatorze ans devenue incomparable en beauté, ce qui causa quelque inquiétude à la reine, parce qu'elle savait que la reine des îles en aurait de la jalousie.
La reine des îles, qui croyait être la plus belle princesse du monde, exigeait de toutes les belles personnes une reconnaissance de la supériorité de sa beauté ; étant poussée par cette vanité, elle avait obligé le roi son mari à conquérir toutes les îles qui étaient au voisinage de la sienne, et le roi qui était équitable, et qui n'avait proprement fait cette entreprise que pour satisfaire la reine, ne songeant encore après sa conquête qu'à ce qui pouvait lui faire plaisir, n'imposa pour loi à tous les princes qu'il avait soumis que l'obligation d'envoyer toutes les princesses de leur sang, aussitôt qu'elles seraient en l'âge de quinze ans, faire hommage à la beauté de la reine sa femme.
La reine de l'île des Fleurs, qui savait cette obligation, songea, aussitôt que sa fille aînée eût quinze ans, à la conduire aux pieds du trône de la superbe reine ; la beauté de la jeune princesse avait déjà tant fait de bruit qu'il s'était répandu partout, et que la reine de îles, qui en avait beaucoup entendu parler, l'attendait avec une inquiétude qui était le présage de la jalousie dont elle se trouva saisie dans la suite ; elle fut véritablement éblouie d'une beauté si éclatante, et ne put s'empêcher de demeurer d'accord qu'elle n'avait jamais rien vu de si beau, s'entend qu'elle jugeait que c'était après elle, car l'amour-propre qui la possédait absolument l'empêchait de croire la princesse plus belle qu'elle, elle la traitait même assez civilement, dans la pensée qu'elle ne lui ôterait pas sa supériorité : mais les acclamations que tous les hommes et toutes les femmes de sa cour donnaient à la beauté de la princesse, causèrent un si grand dépit à la reine, qu'elle en perdit toute contenance ; elle se retira dans son cabinet faisant la malade, pour n'être plus témoin des triomphes d'une si aimable rivale, et elle fit dire à la reine de l'île des Fleurs qu'elle ne la pourrait plus voir à cause de l'incommodité qui lui était survenue, qu'elle lui conseillait de plus de se retirer dans ses États et d'y ramener la princesse sa fille.
La reine [de l'île] des Fleurs, qui avait autrefois fait un assez long séjour en cette cour, y avait fait amitié avec la dame d'honneur de la reine, laquelle lui conseilla confidemment de ne demander pas à prendre congé de la reine, et de songer à sortir de ses États le plus promptement qu'il lui serait possible.
La dame d'honneur qui était bonne personne, et qui avait promis amitié à la reine de l'île des Fleurs, était embarrassée entre les devoirs de l'amitié, et la fidélité qu'elle devait à la reine qu'elle servait : elle crut prendre un juste tempérament, en avertissant seulement la reine son amie, que la reine sa maîtresse avait quelque mécontentement qu'elle ne lui pouvai[t] dire ; elle crut pouvoir seulement lui conseiller de se retirer dans ses États sans perdre aucun temps, et quand elle y serait, d'empêcher durant six mois la princesse sa fille de sortir de son palais, pour quelque cause et quelque occasion que ce fût, elle lui promit de plus d'employer pendant ce temps-là tout son crédit et toute son industrie pour adoucir l'esprit de la reine sa maîtresse.
La reine de l'île des Fleurs qui avait compris par les discours mystérieux de son amie, que la princesse sa fille avait beaucoup à craindre de la vengeance de la reine, et que c'était parce qu'elle se sentait fort offensée du grand bruit que la beauté de cette charmante princesse avait fait à sa cour, la ramena dans ses États, et la conduisit dans son palais en toute diligence.
Comme elle n'ignorait pas jusqu'où s'étendait le pouvoir que les secrets de féerie donnaient à la reine irritée, elle avertit la princesse sa fille qu'elle était menacée d'un grand danger, si elle sortait du palais, lui recommandant par toute l'autorité et par toute la tendresse de mère de ne pas l'entreprendre sans sa permission, pour quelque raison que ce fût. La reine n'oubliait rien pour divertir la princesse sa fille, et ne sortait même que rarement, pour lui rendre ce long séjour plus supportable, en lui faisant compagnie.
Les six mois étant prêts d'expirer, il se faisait précisément au dernier jour une fête de grande réjouissance dans une prairie charmante qui était au bout de l'avenue du palais, de sorte que la princesse en ayant vu les préparatifs par la fenêtre de son appartement, et étant très ennuyée d'avoir été pendant un si long temps privée du plaisir de la promenade, dans un pays qui était partout couvert de fleurs, vile supplia la reine de lui permettre d'aller faire un tour dans la prairie ; la reine qui crut que le péril était passé, y consentit, elle y voulut même aller avec elle, suivie de toute la cour, qui était charmée de vor une princesse, qui faisait ses délices, en liberté après une détention de six mois, dont la reine n'avait pas dit la cause. La princesse ravie de, joie de marcher dans un chemin parsemé de toute sorte de fleurs api es en avoir été privée si longtemps, devançait la reine sa mère de quelques pas, mais (quel cruel spectacle) la terre s'ouvrit sous les pieds de la charmante princesse, et se referma après l'avoir engloutie ; la reine tomba évanouie de douleur, la jeune princesse répandit des larmes et ne pouvait quitter le lieu où elle avait vu disparaître la princesse sa sœur. Cet accident mit toute la cour dans une si grande consternation, qu'on n'en a jamais vu de pareille.
Les médecins furent appelés pour secourir la reine, laquelle étant revenue de son évanouissement par leurs remèdes, fit percer la terre jusqu'aux abîmes, et ce qu'il y eût de plus surprenant c'est qu'on n’y trouva aucuns vestiges du passage de la princesse, elle avait fort promptement traversé l'épaisseur de la terre, et s'était trouvée dans un désert où elle ne voyait que des rochers et des bois, sans pouvoir apercevoir la moindre trace de pas d'hommes ; elle y rencontra seulement un petit chien d'une beauté merveilleuse qui courut à elle aussitôt qu'elle parut et lui faisait mille caresses. Tout étonnée qu'elle était d'une aventure si terrible, elle ne laissa pas de prendre entre ses bras ce petit chien qu'elle trouvait si joli et si caressant ; après l'avoir tenu quelques moments, elle le mit à terre, et incertaine de quel côté elle devait conduire ses pas, elle vit marcher le petit chien, lequel tournant à tous moments la tête, semblait la convier de le suivre, elle se laissa ainsi conduire sans savoir où, elle n'eût pas marché longtemps qu'elle se trouva sur une petite éminence, d'où elle découvrit un vallon chargé d'arbres fruitiers qui portaient des fleurs et des fruits en même temps, elle aperçut même que la terre aux pieds des arbres était couverte de fleurs et de fruits, et elle vit dans le milieu d'un si beau parterre une fontaine bordée de gazon, elle s'en approcha, et trouver que l'eau en était claire comme eau de roche, elle s'assit sur ce gazon, où accablée d'un malheur qu'elle ne pouvait regarder sans horreur, elle fondait en larmes, voyant tout à craindre, et ne pouvant prévoir d’où lui pourrait venir le moindre secours. Elle voyait bien quelque remède contre la faim et la soif, elle prit des fruits et se servit de sa blanche main pour prendre de l'eau, et en but ; mais quel secours pouvait-elle se promettre contre les bêtes sauvages ? Elle ne pouvait s'ôter de la pensée qu'elle était en danger d'en être dévorée.
S'étant enfin résolue à tous les maux qu'elle ne pouvait éviter, elle cherchait à étourdir sa douleur en caressant son petit chien ; elle passa ainsi le jour sur le bord de cette fontaine, mais la nuit s'approchant ses embarras redoublèrent, et elle ne savait quel parti prendre, quand elle s'aperçut que son petit chien la tirait par la robe ; elle n'y fit pas au commencement une grande attention, mais voyant qu'il s'opiniâtrait, et qu'après l'avoir prise par la robe, il marchait trois pas, et toujours du même côté, et revenait un moment après la reprendre par la robe, paraissant visiblement lui vouloir faire suivre ce chemin-là, elle s'y laissa enfin conduire, et se trouvant au pied d'un rocher, elle y vit une ouverture spacieuse, où il lui sembla encore que son petit chien la conviait d'entrer par les mêmes moyens dont il s'était servi pour la conduire où elle était.
La princesse surprise en entrant dans le rocher d'y découvrir une caverne agréable, éclairée par l'éclat des pierres qui la composaient comme elle l'eût été par la lumière du soleil, y aperçut dans l'endroit le plus reculé un petit lit couvert de mousse ; elle s'y alla reposer, et son petit chien se mit incontinent à ses pieds ; elle était toujours dans un nouvel étonnement de voir des choses qu'elle connaissait si peu ; les réflexions qu'elle faisait, et le travail de sa journée l'ayant accablée, le sommeil la saisit, et elle s'endormit.
Le jour étant venu elle fut éveillée par le chant des oiseaux qui couvraient toutes les branches de quelques arbres qui étaient autour du rocher. Dans une autre conjoncture, elle en eût été charmée, car jamais ramage ne fut si diversifié ni si mélodieux. Le petit chien s'étant éveillé, comme elle, s'approcha de ses pieds avec de petites manières caressantes, il semblait qu'il les lui voulut baiser ; elle se leva et sortit pour respirer l'air le plus doux qu'elle eût pu désirer, n'y ayant pas sous le ciel un plus aimable climat ; le petit chien se mit à marcher devant elle, et revenait comme il avait déjà fait, la prendre par la robe ; elle se laissa guider, et il la ramena dans cet agréable parterre et au bord de la fontaine, où elle avait passé une partie du dernier jour, elle y mangea des fruits, et but de l'eau dont elle se trouva satisfaite comme d'un bon repas ; voilà comme elle passa plusieurs mois ; ne se voyant aucun ennemi à craindre, sa douleur s'apaisa peu à peu, et sa solitude lui devint plus supportable ; son petit chien si joli et si caressant y avait beaucoup contribué : un jour qu'elle le vit fort triste, et qu'il ne la caressait plus, elle e[u]t peur qu'il ne fût malade, elle le mena en un lieu où elle lui avait vu manger d'une herbe qu'elle espéra qui le soulagerait, mais il ne fut pas possible de lui en faire prendre, sa tristesse dura tout le jour, et ensuite toute la nuit qu'il passa faisant de grandes plaintes.
La princesse s'était endormie et à son réveil son premier soin fut de chercher son petit chien, mais ne le trouvant plus à ses pieds qu'il n'avait pas coutume de quitter, elle se leva avec de grands empressements pour voir ce qu'il serait devenu ; en sortant du rocher elle entendit la voix d'un homme qui se plaignait, et elle vit un vieillard qui s'enfuit si promptement qu'elle le perdit de vue en un moment ; voilà une nouvelle surprise pour elle ; un homme dans un lieu où il n'en avait paru aucun depuis plusieurs mois, et la perte de son petit chien la surprenait autant qu'aucune autre chose. Comme il lui avait été si fidèle depuis le premier jour de sa disgrâce, elle ne savait si ce vieillard ne serait pas venu le lui enlever : elle errait autour de son rocher avec cent pensées différentes, quand tout d'un coup elle se vit enveloppée d'une épaisse nue, et transportée dans les airs ; elle ne fit pas de résistance, et s'étant laissée conduire, elle se vit avant la fin du jour, ne sachant par où elle était passée, dans une des avenues du palais où elle était née, et la nue avait disparu ; mais elle vit, en approchant du palais, un triste spectacle, tous les hommes qu'elle rencontrait étaient vêtus de deuil, ce qui lui fit appréhender d'avoir perdu la reine sa mère ou la princesse sa sœur. Quand elle fut plus près du palais, elle fut reconnue, et elle entendit retentir l'air de cris de joie ; la reine avertie par la voix publique courut au-devant de la princesse, l'embrassa tendrement, et lui dit qu'elle lui remettait sa couronne que les peuples l'avaient obligée de prendre après la mort de la reine leur mère arrivée quelques jours après le fatal accident qui l'avait fait disparaître ; il y eut entre les deux princesses une noble contestation, se voulant céder toutes deux la couronne, et enfin l'aînée l'accepta, mais à condition de partager son autorité avec la princesse qui la lui cédait, et qui déclara qu'elle n'y accepterait aucune part étant très satisfaite de la gloire d'obéir à une si charmante reine.
La princesse ayant donc pris la couronne qui était son droit songea à rendre les derniers devoirs à la mémoire de la reine sa mère, et à donner à la princesse sa sœur, mille marques de reconnaissance de la générosité qu'elle avait eue de lui céder une couronne dont elle était en possession ; et ensuite étant sensiblement touchée, de la perte d’un petit chien qui lui avait été si longtemps fidèle dans sa solitude, ordonna qu'on le cherchât dans toutes les parties du monde qui lui étaient connues, et ceux qu'elle y avait employés ne lui en ayant rien appris, elle en fut si affligée que sa douleur la porta à dire qu’elle donnerait la moitié de ses États à celui qui le lui remettrait entre les mains ; la princesse sa sœur étant très surprise d’une résolution si extraordinaire, pour ne pas dire extravagante, employa inutilement mille raisons pour la combattre.
Les seigneurs de la cour touchés d'une si belle récompense partirent chacun de son côté, et revinrent comme les premiers n’ayant aucune nouvelle agréable à dire à la reine ; elle en tomba dans une affliction si excessive qu'elle se porta à faire publier qu'elle épouserait celui qui lui apporterait son petit chien sans lequel elle sentait, disait-elle, pour s'excuser, qu'il ne lui était pas possible de vivre. L’espérance d'un prix si peu attendu, rendit la cour déserte ; pendant qu’un chacun cherchait de son côté, on vint un jour avertir la reine qui était dans son cabinet avec la princesse sa sœur, qu'il y avait un homme de fort mauvaise mine qui demandait à lui parler ; elle ordonna qu’on le fît entrer ; il entra et dit à la reine qu'il venait lui offrir de lui rendre son petit chien pourvu qu'elle tînt sa parole ; la princesse parla la première, et soutint que la reine ne pouvait prendre la résolution de se marier sans le consentement de ses sujets, et qu'il était nécessaire d'assembler le conseil dans une occasion si importante : la reine n'ayant rien à répondre contre les raisons de la princesse, ordonna un appartement dans le palais à un homme qui avait une si haute prétention, et consentit de se soumettre aux délibérations de son conseil qu'elle fit assembler le lendemain ; quand la princesse fut seule avec la reine, elle lui représenta si fortement le tort qu’elle se faisait en proposant une pareille récompense pour un petit chien, qu’elle la fit résoudre de renoncer à un dessein si bizarre.
La reine ne fut peut-être pas fâchée qu'on lui eût fourni un prétexte pour manquer de parole à un homme de si mauvaise mine ; le conseil étant assemblé le lendemain, la princesse y fit résoudre qu'on offrirait à cet homme si laid de grandes richesses, pour le prix du petit chien, et que s'il les refusait on le ferait sortir du royaume sans qu'il parlât davantage à la reine ; cet homme refusa les richesses et se retira ; la princesse rendit compte à la reine de la résolution du conseil, et de celle de cet homme qui s'était retiré après avoir refusé les richesses qu'on lui avait offertes ; la reine dit que tout cela s'était passé dans l'ordre mais que comme elle était maîtresse de sa personne, elle partirait le lendemain après lui avoir remis la couronne, et irait errer par le monde jusqu'à ce qu'elle eût trouvé son petit chien ; la princesse effrayée de la résolution de la reine qu'elle aimait véritablement, n'oublia rien pour la faire changer, elle l'assura avec une générosité sans égale qu'elle n'accepterait jamais la couronne. Dans le temps qu'elles étaient dans une conversation si triste, un des principaux officiers de la maison de la reine se présenta à la porte de son cabinet pour l'avertir que la mer était couverte de vaisseaux ; les deux princesses se mirent sur un balcon, et virent une armée qui s'approchait du port à toutes voiles, et l'ayant considérée elles jugèrent par sa magnificence qu'elle ne venait pas pour faire la guerre ; elles voyaient tous les vaisseaux couverts de mille marques de galanterie : ce n'étaient que pavillons, enseignes, banderoles et flammes de soie de toutes couleurs ; elles furent confirmées dans cette pensée quand elles virent avancer un des plus petits vaisseaux qui portait des enseignes blanches en signe de paix ; la reine avait ordonné qu'on courût au port, et qu'on allât au-devant de cette armée pour savoir d'où elle était, et elle fut bientôt avertie que c'était le prince de l'île des Émeraudes qui demandait la liberté de descendre dans ses États, et de lui venir offrir ses très humbles respects ; la reine envoya ses principaux officiers jusqu'au vaisseau du prince pour lui faire ses compliments, et l'assurer qu'il était le très bienvenu ; elle l'attendait dans son trône qu'elle quitta quand elle le vit paraître, elle alla même quelques pas au-devant de lui : cette entrevue se fit avec une grande civilité de part et d'autre, et la conversation fut fort spirituelle.
La reine fit conduire le prince dans un appartement magnifique ; il demanda une audience particulière, et elle lui fut accordée pour le lendemain ; l'heure de l'audience étant venue, le prince fut introduit dans le cabinet de la reine qui n'avait que la princesse sa sœur auprès d'elle ; il dit à la reine en l'abordant qu'il avait des choses à lui dire qui eussent pu surprendre toute autre personne ; mais qu'elle en reconnaîtrait aisément la vérité, par des circonstances qui n'étaient sues que d'elle. « Je suis, continua-t-il à dire, voisin des États de la reine des îles, les miens font une péninsule qui a un petit passage dans son royaume ; un jour étant animé par la passion que j'avais pour la chasse, je suivis un cerf jusque dans l'une de ses forêts ; j'eus le malheur de la rencontrer, et ne l'ayant pas cru la reine, parce qu'elle n'avait pas grande suite, je ne m'arrêtai pas pour lui rendre ce qui lui était dû ; vous savez Madame, mieux que personne, dit-il encore, qu'elle est très vindicative, et qu'elle a une puissance de féerie admirable ; je l'éprouvai sur l'heure, la terre s'ouvrit sous mes pieds et je me trouvai dans une région éloignée, transformé en petit chien et c'est où j'ai eu l'honneur de vous voir, Madame ; six mois étant expirés, la vengeance de la reine n'étant pas encore complète, elle me métamorphosa en hideux vieillard, et en cet état j'eus tant de peur de vous être désagréable, Madame que j'allai m'enfoncer dans l'endroit le plus épais d'un bois, où j'ai encore passé trois mois, mais j'ai été assez heureux pour y rencontrer une fée secourable qui m'a délivré de la puissance de la superbe reine des îles, et m'a averti de tout ce qui vous était arrivé, Madame, et du lieu où je vous pourrais rencontrer ; j'y viens pour vous offrir les hommages d'un cœur qui ne connaît pas d'autre puissance que la vôtre, Madame, depuis le premier jour que je vous ai rencontrée dans le désert. »
Après ce discours, le prince continua à dire à la reine que les fées offensées du mauvais usage que la reine des îles avait fait de ses dons de féerie, les lui avaient ôtés ; le prince eut ensuite avec la reine plusieurs autres conversations où la reine et lui convinrent ensemble de se lier de nœuds éternels, et cette résolution ayant été rendue publique, fut reçue avec des applaudissements universels. Ce n'était pas sans raison, car jamais des sujets n'ont vécu sous une domination si douce, ils en jouirent même près d'un siècle, le roi et la reine les ayant gouverné[s] ensemble, et vécu dans une parfaite félicité jusqu'à une extrême vieillesse.