La Supercherie Malheureuse par Le Chevalier de Mailly

Il était autrefois un roi qui avait été marié fort jeune à une aimable princesse qu'il aimait tendrement ; elle lui donna un fils et une fille et mourut presque aussitôt qu'elle eût mis le dernier au monde.
Le roi demeuré veuf, étant encore dans une grande jeunesse, contemplait dans ses deux enfants l'image de la charmante personne que la mort lui avait ravie ; ne songeant qu'à les faire bien élever, et à gouverner son royaume avec l'application que demande une dignité qui est toujours accompagnée de grands embarras, il ne croyait pas qu'il fût possible de rencontrer une personne qui eût assez de mérite pour remplacer l'aimable femme qu'il avait perdue, et il vivait dans une grande indifférence, résolu de ne prendre jamais aucun engagement ; étant satisfait d'avoir un successeur qu'il estimait digne de lui, il jugeait que ses sujets n'avaient rien à désirer, puisqu'il y avait apparence que le sang de leurs princes ne manquerait pas. Pour les en rendre encore plus certains, il méditait de trouver pour son fils une jeune princesse qui lui pût donner une alliance capable de le fortifier contre ses voisins jaloux de sa grandeur.
Après avoir longtemps cherché, il apprit qu'une jeune reine qui possédait de grands États avait une fille unique, et il jugea par la relation qu'on lui en fit, qu'il ne pouvait rien désirer de plus grand pour son fils. Il apprit en même temps que la reine était une jeune princesse veuve depuis fort peu de temps, que dans l'âge où elle était l'inclination de se remarier lui pouvait facilement venir, et qu'elle pourrait avoir des enfants, ce qui éloignerait la princesse sa fille de la couronne car le royaume où elle régnait était son héritage.
Il fit ensuite réflexion qu'il ne serait pas de mauvais sens de songer à se rendre maître d'un si grand royaume, en épousant la reine, mais il avait déclaré qu'il renonçait au mariage, ce qui l'embarrassait, car il se piquait de garder ses résolutions ; il lui prit cependant curiosité de savoir si la reine était encore belle, et on l'assura qu'il n'y avait pas une plus belle personne au monde ; il poussa sa curiosité plus loin, il voulut voir son portrait, et il le fit chercher chez les gens de sa cour qui avaient voyagé ; il se trouva un fameux peintre qui l'avait, et en original, tiré de sa propre main.
Aussitôt que le roi eut jeté les yeux dessus, il le paya au peintre le prix qu'il en demanda, et le fit mettre dans son cabinet comme une pièce fort rare ; il prit grand plaisir à le regarder, et dans peu de jours cette charmante reine ébranla ses résolutions, et lui inspira enfin une si grande passion, qu'il n'en avait jamais eu une pareille ; n'ayant pu y résister, et ne jouissant plus d'aucun repos, il prit le seul parti qu'il avait à prendre, qui était celui d'envoyer des ambassadeurs à cette aimable reine, pour la supplier d'agréer le don de son cœur, et de sa couronne.
La reine répondit aux ambassadeurs qu'elle recevait comme elle devait la proposition que le roi lui faisait, qui était une marque de son estime dont elle avait de la reconnaissance, mais qu'elle ne se pouvait résoudre à s'engager qu'elle n'eût trouvé un établissement considérable pour la princesse sa fille qu'elle aimait uniquement, et de qui elle ne pourrait être éloignée qu'avec une douleur insupportable ; les ambassadeurs dirent à la reine que le roi avait un fils de la plus belle espérance qu'on pût concevoir, et qu'il y avait apparence qu'il serait très satisfait de lui voir épouser la princesse, lorsqu'elle et lui seraient en âge d'être mariés : la reine consentit à cette condition d'épouser le roi ; les ambassadeurs curent ordre d'en donner à la reine telles assurances qu'il lui plairait.
La cérémonie du mariage étant faite, la reine fut conduite à la cour du roi son époux, et y mena la princesse sa fille pour être élevée auprès d'elle dans la vue qu'elle épouserait le prince, se tenant assurée qu'une princesse aussi aimable qu'était sa fille toucherait le coeur du prince aussitôt qu'il serait en âge d'être susceptible de tendresse ; mais le ciel en avait disposé autrement, le prince conçut une aversion invincible pour la princesse dès le premier jour qu'il la vit ; comme il savait qu'on le destinait à l'aimer et à l'épouser bientôt, il eut la sagesse de se contraindre et de cacher autant qu'il lui était possible cette injuste aversion qu'il avait pour une princesse qui avait paru très aimable aux yeux de toute la cour.
Il fit confidence à la princesse sa sœur de l'aversion qu'il avait pour la princesse qu'on lui destinait, et de la résolution qu'il avait prise de s'éloigner de la cour, lorsqu'on le presserait de l'épouser, et de ne pas revenir qu'il ne la sût mariée. La princesse sa sueur lui dit toutes les raisons qu'elle lui pouvait dire pour le détourner de ce dessein, et n'y ayant pu réussir, elle l'obligea, lorsqu'il voulut partir, à prendre ses pierreries pour lui servir dans un si grand voyage ; il les prit après de grandes difficultés, et ne put quitter cette aimable sueur qui lui était si chère sans répandre des larmes ; mais il n'y avait pas de remède ; tous les maux lui paraissaient petits au prix de celui qu'il trouvait à épouser la princesse qu'on voulait qu'il épousât, ce qu'il ne pouvait éviter qu'en se dérobant à la puissance du roi son père qui l'y voulait contraindre. Il partit donc pour éviter ce qu'il envisageait comme le plus grand des malheurs, et partit n'ayant pour tout équipage que son écuyer, et pour toute ressource que les pierreries de la pri[n]cesse sa sœur.
Il avait laissé sur la table de son cabinet une lettre pour le roi par laquelle il le suppliait très humblement de lui pardonner la résolution qu'il avait prise d'aller voyager jusqu'à ce qu'il eût appris que la princesse à laquelle on le destinait fût mariée ; il était, disait-il, fort à plaindre de n'avoir pu ployer son cœur et son esprit à obéir à son père et son roi, à qui il devait tant de respect, mais que son étoile l'avait fait naître pour avoir une antipathie avec la princesse qu'il n'avait jamais pu vaincre, quelque effort de raison qu'il y eût employé. II avouait que c'était une cruelle et injuste prévention, puisque la princesse était très aimable, et digne des respects de tous ceux qui la connaissaient ; il ajoutait que ne pouvant jamais l'aimer, il eût été malheureux de passer sa vie avec elle, et d'avoir à se reprocher de rendre une princesse malheureuse qui méritait de trouver une meilleure destinée.
Le roi averti du départ du prince et de ses résolutions par la lettre qu'il avait laissée envoya des gens de tous les côtés pour tâcher de le ramener, mais inutilement, le prince avait fait si grande diligence qu'il était sorti des États du roi son père avant qu'il sût son départ ; il voyagea en plusieurs cours, où il eut diverses aventures, il se trouva enfin à la cour d'un jeune roi dans un pays fort éloigné de celui de sa naissance ; il se fit présenter au roi comme un jeune chevalier qui cherchait des occasions de guerre, et des aventures de chevalerie ; le roi le reçut fort civilement, lui disant qu'il était le très bien venu à sa cour et souhaita qu'il la trouvât assez agréable pour être convié d'y faire un long séjour.
Le jeune roi était fort adonné à la chasse, et particulièrement à celle du sanglier, et il avait des forêts où il en trouvait de redoutables qu'il terrassait toujours, mais souvent avec péril.
Peu de jours après que le prince fut arrivé, il se fit une fameuse chasse où il ne manqua pas de se trouver ; le roi y attaqua un terrible sanglier et lui ayant lancé son javelot, et manqué son coup, le sanglier vint à la charge, et tua le cheval du roi, qui fut obligé de faire tête à ce sanglier en furie, à pied, avec son épée pour toutes armes ; il eût été en grand danger si le jeune prince n'était venu à son secours, et n'eût percé le sanglier d'un coup de javelot au travers de la gorge ; le sanglier se sentant grièvement blessé n'en fut que plus animé, et poursuivant le roi, le prince se jeta pied à terre, affronta le sanglier, et acheva de le tuer à coups d'épée. Le roi fut si touché de cette action qu'il embrassa son défenseur et l'assura d'une reconnaissance éternelle. Les officiers du roi et les courtisans, qui le cherchaient, arrivèrent dans le temps que cette action finissait, et le roi ayant monté un cheval qu'on lui menait en main mit fin à la chasse de ce jour-là ; il dit à ses courtisans, sans oublier la moindre circonstance, l'obligation qu'il avait au chevalier qui était venu à son secours si à propos, qu'il lui avait sauvé la vie.
Depuis ce jour-là, tout inconnu qu'était le jeune prince, il eut les entrées libres partout, et il était considéré à la cour comme l'étaient tous les grands de l'État. et fort peu après il le fut plus qu'eux, car il devint le favori du roi, et sa faveur alla si loin que le roi ne lui cachait rien de ce qu'il pensait, ni de ce qu'il voulait faire, et ne s'en séparait que quand il allait voir la princesse sa sœur, qui était élevée dans un château, suivant la coutume du pays qui ne permettait de laisser voir les princesses qu'à leurs proches parents, jusqu'à ce qu'elles fussent mariées ; et cette coutume était observée avec tant d'exactitude qu'aucun des courtisans n'entrait même dans l'enceinte du parc du château, de peur que la princesse n'y fût rencontrée dans les promenades.
Un jour le roi par grâce singulière fit entrer le prince son favori dans le parc pour en voir les raretés, et il lui fut permis d'y demeurer pendant que le roi serait chez la princesse ; le jeune prince était monté sur un cheval un peu ombrageux, et peu s'en fallut qu'il ne lui en coûtât la vie ; il était tourné du côté par où il attendait le roi, et s'étant un peu penché sur l'encolure de son cheval, la bride abandonnée, une profonde rêverie l'occupait, quand le roi arriva tout d'un coup par un petit sentier par où on ne l'attendait pas ; il avait songé au plaisir de sui-prendre son favori, mais il en fut un moment après bien fâché, car ce cheval ombrageux ayant eu peur fit deux bonds, le prince occupé de sa rêverie ayant été surpris tomba, et fut blessé considérablement à la tête. Le roi qui en fut très affligé envoya à toute bride chercher les chirurgiens de la princesse qui trouvèrent la plaie du prince dangereuse ; le roi qui appréhendait de lui causer de la fièvre, en le faisant transporter plus loin, le fit coucher dans un appartement du château de la princesse où il le venait voir tous les jours, et il en disait continuellement tant de bien à la princesse, qu'elle le contredit et lui soutint que toutes les merveilles qu'il en disait ne pouvaient être vraies, qu'il était préoccupé pour son favori, et que sa préoccupation lui avait fasciné les yeux, n'étant pas possible qu'il y eût un homme sous le ciel qui fût si parfait.
Le roi, piqué de l'incrédulité de la princesse, lui dit qu'il voulait la convaincre de la vérité de ce qu'il avait avancé, en lui faisant voir le chevalier de qui il avait parlé, aussitôt qu'il serait hors de danger ; il ajouta qu'elle serait punie de ses doutes et qu'elle le trouverait peut-être trop aimable ; il avertit ensuite le prince qu'il voulait lui accorder une grâce qu'il n'avait jamais accordé à personne, et qu'il lui allait mener la princesse dans sa chambre ; elle était charmante, et le prince surpris de tant de beauté et d'une grande passion qui s'empara en un premier moment de son cœur, s'observa et songea sérieusement à cacher sa surprise au roi, de peur qu'il ne se fût repenti de la grâce qu'il lui accordait, et que ce ne fût la dernière fois.
Le roi y mena tous les jours la princesse, et le prince s'en trouvait si honoré, et s'estimait si heureux de voir cette adorable princesse que ce qu'il craignait le plus au monde était d'achever sa guérison, parce qu'il savait que son bonheur ne durerait qu'autant que son mal ; il guérissait cependant à vue d'œil, et se levait pour prendre l'air à la fenêtre.
Il y était un jour, tenant le portrait de la princesse sa sœur à la main : il avait cru qu'elle avait quelque petite ressemblance de la princesse qu'il adorait, et il voulait voir s'il ne s'était pas trompé. Le roi qui était entré doucement dans sa chambre le surprit en cette occupation, et lui ayant vu un portrait garni de pierreries de grand prix, il ne douta pas qu'il n'eût une grande passion dans le cœur ; il regarda ce portrait attentivement, et le trouva si touchant qu'il crut être dans cet instant devenu le rival de son favori, il en fut affligé ; mais il n'était plus possible d'y résister ; la beauté qu'il avait vue avait fait de si grandes impressions qu'il n'était plus le maître de ses résolutions ; le prince ayant voulu mettre le portrait dans la poche où il le portait, le roi le pria de le lui laisser considérer encore un peu de temps, le prince qui ne désirait rien tant que d'en voir le roi touché, le lui abandonna volontiers ; le roi le lui rendit après l'avoir longtemps admiré ; et il n'osa demander de qui il était, tant il craignait d'apprendre précisément ce qu'il avait déjà jugé, que son favori était le plus heureux des hommes d'avoir su plaire à une si aimable personne, dont il ne croyait pas qu'il y eut lieu de douter, parce qu'il lui voyait son portrait entre les mains, et sa jalousie lui fit même juger qu'il le tenait d'elle-même. Le roi prévenu de cette manière sortit assez brusquement de la chambre de son favori, il y était venu seul ce jour-là, parce que la princesse s'était trouvée un peu incommodée ; il y revint le lendemain avec la princesse et la fit voir encore une fois à son favori qu'il ramena ensuite à la cour, parce qu'il craignait de causer des murmures parmi ses courtisans en continuant plus longtemps à un étranger une si grande grâce contre les lois de l'État ; le prince très affligé de sa guérison prit congé de la princesse, mais d'une manière si triste qu'elle s'aperçut, si elle y fit attention, qu'il la quittait avec une grande douleur. Le roi et le prince marchèrent tous deux également rêveurs, mais le prince s'étant surmonté, et ayant voulu parler au roi, il en fut reçu avec froideur, il en demeura surpris, et s'examina pour tâcher d'en connaître la cause, ce fut inutilement ; il ne se reprochait d'avoir manqué à quoi que ce fût, il s'était même si bien ménagé avec tous les courtisans qu'il ne croyait pas qu'on eût pu avoir songé à lui rendre aucun mauvais office, ce qui lui donna la hardiesse de supplier très humblement le roi de lui dire s'il était soupçonné d'avoir en quelque occasion oublié le respect, ou manqué à la fidélité qu'il devait à un grand roi qui l'avait comblé de faveurs.
Le roi ne lui répondit rien, mais après avoir rêvé quelques moments, il le pria d'un air fort empressé de lui faire revoir le portrait qu'il lui avait vu entre les mains dans le palais de la princesse ; le prince le lui donna aussitôt, et le roi l'ayant considéré avec une grande attention, tourna tout d'un coup la vue sur son favori et le pria d'une manière fort gracieuse de lui avouer de bonne foi si ce n'était pas là une personne qu'il aimait et de qui il était aimé ; le prince ayant dit que c'était véritablement une personne qu'il aimait mais qu'elle était sa sœur, le roi l'embrassa et lui avoua ingénument qu'il avait conçu une grande passion pour elle depuis le moment qu'il avait vu son portrait, et que ce qui avait causé la froideur dont il s'était plaint, c'était qu'il avait eu peur de l'avoir pour son rival. « Je suis, dit le roi, ravi de joie d'apprendre que je n'ai pas à craindre auprès de cette charmante personne un homme aussi aimable que vous, et de pouvoir au contraire espérer de vous trouver favorable au dessein que j'ai formé de la demander en mariage. » Le prince fut charmé d'entendre parler le roi, et crut lui devoir déclarer qui il était afin de le pouvoir tirer de l'inquiétude où il pourrait être de ne savoir à quelle alliance il prétendait, et croyant lui faire plaisir, en lui apprenant qu'il ne méditait rien qui fût indigne de son rang, il lui dit qu'il était fils d'un roi très puissant, lequel n'ayant que la princesse sa sœur et lui d'enfants, pourrait donner à la princesse des provinces entières pour dot ; le roi lui répondit qu'il n'avait à désirer pour devenir le plus heureux des hommes que la seule personne de la princesse sa sueur, et qu'il renonçait volontiers à la dot ; et étant impatient de savoir ce qu'il avait à espérer ou à craindre, il résolut d'envoyer une pompeuse ambassade qui fît montre de sa grandeur, pour demander la princesse en mariage. Le prince l'assura du succès de son ambassade pourvu qu'il ne donnât aucune connaissance aux ambassadeurs de ce qu'il lui avait confié de son État, parce que si le roi son père et la reine sa belle-mère l'eussent su à la cour et aussi bien traité qu'il l'était, le mécontentement qu'ils avaient de lui eût été capable de faire refuser la princesse.
Les ambassadeurs partirent, et le prince fit partir un courrier pour avertir la princesse du sujet de l'ambassade ; il lui rendit un compte exact de tout ce qui lui était arrivé, et du mérite et de la passion du roi qui la demandait en mariage ; le courrier qui était l'écuyer du prince, le seul à qui il eût pu confier son secret, trouva la princesse reléguée dans un château où elle avait demandé la liberté d'aller pour se soustraire aux reproches et aux mauvais traitements que la reine lui avait continuellement faits depuis le départ du prince son frère, qu'elle la soupçonnait d'avoir su ; la princesse était encore dans ce château quand les ambassadeurs arrivèrent à la cour, et comme elle était avertie par le courrier qui les avait devancé[s] du sujet de leur voyage, elle attendait tous les jours des nouvelles du roi son père, mais la reine qui avait tout pouvoir sur l'esprit du roi, avait obtenu qu'elle n'en apprendrait point, et elle avait de plus obtenu de faire la plus grande supercherie qui eût jamais été faite à des ambassadeurs et à un puissant roi qui les envoyait ; elle lui faisait aussi renoncer aux intérêts de son propre sang en supposant une autre personne en la place de la princesse sa fille, mais la reine lui fit croire qu'il avait le moyen de revoir un fils qui lui était si cher, en ne montrant aux ambassadeurs que la princesse qui causait son absence, qu'il serait facile de leur faire prendre pour celle qu'ils demandaient, pourvu qu'on usât de diligence ; le roi y ayant donné son consentement, cette intrigue fut conduite si habilement qu'elle réussit, et les ambassadeurs, les cérémonies du mariage étant faites, amenèrent la princesse fille de la reine en grande pompe ; la princesse à qui cette supercherie se faisait, étant avertie, comme j'ai dit, que les ambassadeurs étaient venus pour la demander, impatiente de n'entendre pas parler du roi, envoya un homme affidé à la cour pour apprendre ce qui s'y passait ; ayant su à son retour que les ambassadeurs étaient partis, et amenaient la fille de la reine pour occuper un trône qui lui était destiné, résolue de tout mettre en usage pour se venger de l'affront qu'on lui faisait, eut recours à une fée avec qui elle avait fait connaissance dans sa retraite, et qui l'avait assurée qu'elle la servirait de tout le pouvoir que lui donnait son art dans toutes les occasions importantes de sa vie ; cependant la nouvelle reine s'approchait de la cour où on la conduisait, et le roi qui était venu au-devant d'elle ne la trouvant pas semblable au portrait que son favori lui avait donné, s'en prit à lui et l'envoya sans vouloir l'entendre dans un château pour y attendre le châtiment d'une tromperie qu'il croyait qu'il lui avait faite, et ayant appris de ses ambassadeurs qu'ils n'avaient pas vu d'autre princesse à la cour, il résolut de conclure son mariage malgré la répugnance horrible dont il avait été saisi à la vue de cette princesse si différente du portrait qu'il avait vu ; il résolut en même temps de punir du dernier supplice son favori, qui lui avait fait, croyait-il, une si cruelle supercherie, et envoya ordre de le faire mourir. Les tristes noces se préparaient quand on vit arriver à la cour la véritable princesse que le roi avait eu dessein d'épouser : elle avait eu recours à la fée sa voisine qui lui avait donné un chariot volant dans lequel elle s'était transportée en fort peu de temps dans le lieu où sa rivale allait triompher ; elle se présenta à la cour en arrivant, et le roi l'ayant reconnue à la ressemblance du portrait, il n'eut pas de peine à croire ce qu'elle lui dit ; elle demanda avec de grands empressements des nouvelles du prince son frère ; le roi lui avoua les ordres qu'il avait donnés, et dépêcha en toute diligence pour en porter la révocation, et faire venir incessamment le prince pour prendre part à la joie qu'il avait d'avoir découvert la supercherie qu'on lui faisait, et voir la princesse sa sueur que le roi avait trouvée cent fois plus aimable que ne promettait son portrait ; les préparatifs qu'on avait faits pour les tristes noces, auxquelles le roi s'était résolu par politique, furent convertis en mille magnificences qu'il ordonna, quoique à la hâte, ne voulant pas différer son bonheur d'un jour ; la princesse qui avait fait la supercherie fut traitée avec toute sorte d'égards, le roi ordonna aux mêmes ambassadeurs de la ramener à la reine sa mère ; cette malheureuse princesse demanda que ce fût dans ce même moment pour s'épargner la douleur d'être témoin du triomphe de sa rivale, ce qui s'exécuta comme elle l'avait demandé. Le roi était si satisfait de se voir à la veille de posséder la charmante princesse qu'il avait si passionnément désirée, qu'il ne songea à faire aucune plainte de la supercherie qu'on lui avait faite ; le favori arriva pour rendre par sa présence la félicité du roi parfaite ; la sienne la fut aussi, car le roi qui savait sa passion pour la princesse sa sœur la lui accorda. Cette journée est très remarquable par une des plus grandes et des plus subites révolutions qui soient arrivées parmi les hommes : quatre personnes qui étaient au désespoir se trouvent en un moment au comble de la félicité. Les deux mariages se firent et ces quatre personnes passèrent une longue vie fort heureuse. Le prince succéda aux États du roi son père mort peu de temps après cet événement, et ses sujets vécurent dans un grand contentement de se voir gouvernés par un roi et une reine qui étaient la bonté et la sagesse mêmes.