Le Palais de la Magnificence par Le Chevalier de Mailly

Le très grand roi, très grand par toutes les vertus, et par sa puissance, a préparé une fête pompeuse dans le palais de la magnificence, qui est son ouvrage, pour célébrer les noces d'un jeune prince digne des héros dont il est descendu, qui épouse une aimable princesse sortie d'un lieu si haut, et élevée avec tant de sagesse, qu'il n'est pas surprenant de la voir aussi accomplie qu'elle l'est. Tout ce qu'il y a de grand et de beau dans la plus belle partie du monde assistera à cette fête et les siècles passés n'ont jamais vu tant de pompe. Les fées qui sont dispersées dans toutes les régions du monde en étant instruites par leur art de féerie, viennent pour faire hommage à tant de grandeur. Celle qui vient de la région la plus éloignée du monde connu, est partie dans un superbe cabinet de la Chine, tiré par douze chevaux marins qui fendent les flots avec une rapidité incroyable, elle apporte pour tribut tout ce qu'il y a d'ouvrages plus exquis d'or, et de fine porcelaine dans les lieux où elle préside ; mais il y a sujet de croire qu'elle ne les osera montrer quand elle verra combien ils sont au-dessous des moindres choses qu'elle trouvera dignes d'admiration dans le palais de la magnificence, et l'on juge qu'elle s'en retournera, après avoir tout contemplé, publier dans un empire qui est rempli de merveilles, la supériorité de toutes celles dont elle sera sans doute éblouie.

La fée qui est partie des États du Mogol a rencontré en chemin celle de l'empire du Sophi de Perse, et toutes deux chacune dans un char traîné par six éléphants, s'étant trouvées dans le même dessein de venir visiter le palais de la magnificence, ont fait amitié ensemble. Elles n'ont pas fait une grande diligence jusqu'à Constantinople, parce que les éléphants dans leur train naturel ne vont pas fort vite, et que les deux fées en faisaient conduire plusieurs chargés de toutes les raretés des régions où s'étend leur puissance, ce qui rendait encore leur marche plus lente. Quand elles furent arrivées à Constantinople, elles allèrent loger dans un palais magnifique, la demeure d'une fée qui s'était préparée à les recevoir au passage, et avait résolu de prendre l'occasion d'une si bonne compagnie pour faire le même voyage. Elle les avertit que la fête pour laquelle elles avaient toutes une grande curiosité étant assignée pour un terme qui n'était pas éloigné, elles n'arriveraient pas à temps si elles ne se pressaient. « Quel moyen, lui répondit-on, de presser un voyage dans des chariots tirés par des éléphants ? » La fée de Constantinople dit qu'elle avait des chevaux turcs véritablement plus vites que les éléphants ; mais que cette vitesse n'eût servi que bien peu pour un si grand voyage, si l'on n'avait recours aux expédients, et qu'il n'était pas possible d'entreprendre de faire une si grande route par terre, et qu'ainsi elle avait résolu de donner à ses chevaux des ailes propres à leur faire traverser les mers ; et qu'elle espérait de faire de grandes traites, dont la première serait jusqu'aux châteaux des Dardanelles, la seconde en Candie, et la troisième au grand Caire, où il y avait une famille de fées qui était sortie de la sienne par une fée malheureuse qui suivit Pompée en Égypte, et après sa mort se mit dans les intérêts de Scipion, de Caton d'Utique, et du roi Juba, auxquels elle fut inutile par la supériorité de l'étoile de ce terrible César, contre qui toutes les fées du monde eussent été sans puissance. La fée de Constantinople ajouta que ce héros si redoutable au genre humain et à la féerie, n'ayant pu résister à trente poignards, cette famille de fées qui résidait au grand Caire avait depuis sa mort repris sa puissance. Les deux fées tirées par des éléphants, persuadées par le discours de la fée de Constantinople, résolurent de leur donner aussi des ailes, et de se laisser conduire : les deux premières traites se firent fort heureusement ; mais en partant de Candie cette nombreuse et extraordinaire troupe ayant pris son vol pour passer au grand Caire, les éléphants chargés de mille raretés, accablés sous le trop grand poids de ce qu'ils portaient, tombèrent tous dans la mer. La fée de Constantinople avait aussi chargé de sabres de Damas plusieurs chevaux, lesquels n'avaient pu suivre à cause de la rapidité de la course. Les trois fées se consolèrent ensemble de n'avoir aucun tribut à donner, après avoir fait réflexion que la paix étant faite, les sabres de Damas ne seraient pas beaucoup prisés, et que la mer étant libres, le commerce allait rendre très commun au palais de la magnificence tout ce qu'elles avaient eu l'intention d'y apporter, s'il ne l'était déjà dans un lieu où l'on savait qu'il n'y avait rien à désirer. Elles résolurent donc étant arrivées au grand Caire de n'y faire aucun séjour que celui qu'il fallait pour donner le temps de se préparer à la fée qui y résidait. Elle fit promptement atteler six dromadaires à son char, et ces quatre superbes fées ensemble marchèrent le long de la côte d'Afrique en grande diligence jusqu'à Tanger.

La fée du grand Caire ayant vu que les autres fées n'avaient pas de présents à faire, ne s'était chargée de rien ; quand elles furent arrivées à Tanger, elles mirent en délibération si elles prendraient des vaisseaux pour passer à Cadix, ou si elles y voleraient. Je ne sais quelle résolution elles prirent, mais j'ai appris qu'elles traversent l'Espagne, et qu'elles viennent à grandes journées admirer toutes les pompes du palais de la magnificence, et mêler leurs vœux, et leurs acclamations avec la voix publique qui fait retentir de tous les côtés le bruit de la gloire du très grand roi.

Si l'on me demande comment je sais des choses qui se sont passées dans des régions si éloignées, je répondrai qu'une fée, ou mon petit doigt me les a dites.