Le Prince Guérini par Le Chevalier de Mailly

Le royaume de Lombardie était autrefois gouverné par le roi Philippe, lequel n'ayant ni galanterie ni ambition passait sa vie comme eût pu faire le plus simple de ses sujets dans la tranquillité que l'on trouve avec sa femme et ses enfants ; il n'était véritablement occupé que du mérite de la reine, et du soin d'élever Guérini son fils unique, qui était un prince d'une grande espérance : s'il avait quelque autre application ce n'était que pour la chasse, plaisir qu'il prenait assez souvent quoique ce fût toujours sans passion.

Un jour qu'il y était avec quelques-uns de ses barons, il vit sortir d'un bois un homme sauvage qui était laid à faire peur ; il ordonna qu'on l'arrêtât, mais comme il fallait combattre pour s'en rendre le maître, le roi cria qu'on l'enveloppât et qu'on se gardât de le tuer, car il en avait déjà coûté du sang à ceux qui avaient eu la hardiesse de s'en approcher, cependant quand il se vit enveloppé il céda à la multitude et se laissa enchaîner. Il fut ainsi mené et gardé dans une étroite prison où le roi curieux d'apprendre de lui les mœurs et les opinions des sauvages, l'allait visiter tous les jours avec toute sa cour ; il ne le voulait tenir dans les fers que jusqu'à ce qu'on eût des marques qu'il fût apprivoisé et disposé à se soumettre aux lois et aux coutumes des hommes disciplinés ; mais comme il n'y voyait pas encore d'apparence et qu'il avait peur que, s'il laissait à un chacun la liberté d'entrer dans cette prison, quelqu'un ne le fît évader, il en gardait lui-même les clefs, et quand il s'éloignait de la ville il les donnait en garde à la reine à qui il recommandait fortement de ne les laisser prendre à qui que ce soit.

Une autre fois qu'il était allé à la chasse, il prit curiosité à Guérini son jeune fils d'aller entretenir l'homme sauvage, et s'étant approché de la fenêtre de la prison où il y avait une grille de fer, ayant à la main une flèche d'un ouvrage fort précieux, le sauvage qui la lui voulait ôter le caressa pour l'attirer si près de lui qu'il la pût prendre, comme effectivement il la prit. Le jeune prince fort affligé d'avoir perdu sa flèche le pria instamment de la lui rendre ; le sauvage lui répondit franchement que bien loin de la lui donner, il l'allait mettre en pièces s'il ne voulait lui ouvrir la prison et lui donner le moyen de rompre ses chaînes.

Le jeune prince à qui rien n'était si cher que sa flèche, car son exercice le plus ordinaire était de tirer de l'arc, eût bien voulu la retirer à quelque prix que ce fût, outre qu'étant humain comme on l'est à son âge, il eût cru faire une bonne action en mettant un prisonnier en liberté, surtout ce sauvage qui n'avait commis aucun crime ; mais il trouvait de grandes difficultés à disposer des clefs de la prison, dont il savait que la reine prenait grand soin ; il songea cependant que si elle s'endormait après son dîner, ce qui lui arrivait quelquefois, comme il avait la liberté d'entrer chez elle à toutes les heures, il lui serait facile d'enlever les clefs, ce qui arriva comme il l'avait prévu. Il courut aussitôt à la prison chargé d'un paquet de clefs, où était aussi celle de la chaîne du prisonnier et ainsi sans faire réflexion qu'il allait fâcher le roi son père, il rendit la liberté au sauvage qui lui remit sa flèche entre les mains, et s'enfuit au plus vite dans les bois.

La reine s'étant éveillée, et n'ayant pas trouvé ses clefs, en fut fort en peine ; elle envoya incontinent voir si la prison était ouverte ; on lui revint dire qu'elle l'était, et que le sauvage n'y était plus ; la voilà dans une grande affliction, craignant les premiers mouvements de la colère du roi, qui étaient fort violents ; elle pleura, elle cria, elle menaça, et voulant absolument savoir qui avait été assez hardi pour entrer dans sa chambre pendant qu'elle dormait, ses femmes lui dirent qu'il n'y était entré personne que le prince son fils ; elles n'osèrent nommer un de ses écuyers qu'elles y avaient aussi vu entrer, et qui y entrait fort familièrement dans l'absence du roi ; mais c'était un fait où il y avait du mystère, et l'on n'eût osé prononcer son nom.

La reine avertie que son fils était entré dans sa chambre l'envoya chercher, il parut incontinent et avoua tout ce qui était arrivé ; cette pauvre reine affligée, craignant plus la colère du roi pour son fils que pour elle-même, résolut de ne pas l'exposer aux premiers emportements de son père ; elle fit appeler deux serviteurs du jeune prince qu'elle croyait fort affidés et leur dit qu'il avait fait une faute que le roi aurait de la peine à lui pardonner et qu'elle voulait qu'il allât voyager pour laisser le temps à la passion du roi de s'apaiser, qu'elle le leur confiait comme à deux hommes sages, et qu'elle les conjurait de penser qu'elle leur mettait entre les mains ce qu'elle avait de plus cher au monde ; elle donna ensuite à son fils quantité d'or et des pierreries de grand prix, afin qu'il pût paraître en bon équipage partout où il irait, et le congédia en grande diligence, de peur que le roi n’arrivât.

Ainsi partit le prince Guérini, mais le roi étant arrivé bientôt après, et ayant en passant trouvé la prison ouverte, il courut dans l'appartement de la reine plein de furie ; elle alla au-devant de lui, et désarma sa colère par sa soumission, et sa douceur ; elle lui dit qu'elle était seule coupable puisqu'elle avait si mal gardé les clefs qu'il lui avait confiées, qu'elle les avait laissé prendre par son fils de qui elle ne se défiait pas, lequel séduit par les instantes prières du prisonnier lui avait donné la liberté, et qu'elle avait jugé à propos d'éloigner pour quelque temps des yeux d'un père irrité, un fils qui avait commis une si grande faute, qu'ainsi elle l'avait envoyé apprendre par le monde à être plus sage.

Le roi apaisé par une punition qu'il trouvait trop grande, ne songea plus qu'à envoyer des gens de tous les côtés, avec ordre d'assurer son fils qu'il lui pardonnait volontiers la faute qu'il avait faite d'ouvrir la porte de la prison au sauvage, et qu'il l'avait beaucoup affligé par la mauvaise opinion qu'il avait eue de lui en désespérant de sa bonté paternelle, qu'il le conjurait de revenir incessamment et d'être très persuadé qu'il ferait mourir son père de chagrin s'il était longtemps éloigné de lui ; mais tous les soins du roi furent inutiles, puisque tous les gens qu'il avait mis en campagne, revinrent sans avoir pu apprendre quelle route le prince son fils avait prise.

Cependant le prince Guérini marchait toujours avec ses deux serviteurs sans savoir presque où il allait ; il ne pouvait être en de plus mauvaises mains que celles de ces deux scélérats qui avaient résolu de le tuer, et de partager ses richesses ; l'exécution de ce détestable projet n'était différée que jusqu'au premier bois où ils n'eussent eu aucun témoin à craindre.

Mais le prince fit une heureuse rencontre qui le préserva d'un si grand danger, ce fut celle d'un jeune chevalier mieux fait et plus beau que tous ceux qu'il avait vus à la cour du roi son père, et qui était monté sur un si beau cheval et si richement équipé qu'on ne le pouvait regarder que comme un homme sorti de bon lieu, aussi le prince fût il bien disposé à recevoir très civilement les offres qu'il lui fit de lui faire compagni[e ;] ils entrèrent en conversation sur des choses générales ; et parce que le prince ne savait à qui il parlait, il ne s'ouvrit pas du premier abord, et ne dit ni où il allait ni d'où il venait.

Il n'était pas besoin que le prince Guérini se déclara, puisque le jeune chevalier savait parfaitement bien tout ce qui lui était arrivé pour lui avoir fait plaisir, et était là pour lui en rendre sa reconnaissance, c'était l'homme sauvage que le prince avait mis en liberté, et qui depuis avait eu une aventure fort heureuse, il avait rencontré une fée de celles qui cherchent à faire du bien, et peut-être aussi à faire montre de leur puissance ; cette bonne fée l'ayant trouvé endormi dans le fond d'un bois l'avait touché d'une baguette qu'elle portait à la main, dont il se sentit éveiller avec grand plaisir, et même pour ainsi dire renaître ; car il se trouva avec des sentiments tou[t] différents de ceux qu'il avait eus jusque-là, et au lieu qu'auparavant il ne respirait que sang et carnage, il ne songeait plus qu'à mener une vie douce ayant honte de sa férocité naturelle ; il s'aperçut même qu'il était d'une plus aimable figure, et malgré l'amour-propre qui nous rend toujours contents de notre premier être, il sentait une joie indicible d'un changement qu'il voyait si considérable.

La fée l'ayant ainsi métamorphosé, l'avait conduit dans son palais, où elle l'avait retenu quelques jours, mais comme elle était fée qui avait soin de sa réputation elle l'avait congédié pour quelque temps, et lui avait donné les moyens d'avoir un équipage et quelques secrets de son art dont il se pouvait servir pour aller par le monde avec toutes les commodités et tous les agréments de la vie ; elle était fort généreuse, ce qui l'avait portée à lui recommander sur toute chose de chercher le prince Guérini à qui il avait l'obligation de sa liberté, et qui était en fuite pour la lui avoir donnée, en lui faisant entendre qu'il ne pouvait rien faire où elle eût pris tant de plaisir, qu'en évitant l'ingratitude en toute sorte d'occasions. Ce fut ainsi qu'elle le renvoya après l'avoir bien instruit, et lui avoir enseigné la route qu'il avait à tenir pour rencontrer son libérateur.

Voilà comme le prince Guérini commença à recevoir la récompense d'une bonne action que sa compassion pour les maux d'autrui lui avait fait faire. Le chevalier qui l'avait rencontré et à qui la fée avait fait prendre le nom d'Alcée, lui dit que charmé de son esprit et de toutes ses manières, il était résolu de ne le point quitter qu'il ne l'eût conduit en lieu où il pourrait espérer des aventures agréables dont il osait bien lui répondre, et qu'avec tout le mérite qu'il lui voyait, il ne se pouvait pas qu'il ne fût aimé dans tous les lieux où il irait, et que pour cette raison, il lui conseillait de choisir la cour d'un grand roi où il pût rencontrer des aventures dignes de lui.

Le prince, qui n'avait autre chose en vue et qui crut voir qu'Alcée lui parlait de bonne foi, le pria de lui enseigner quelle cour il devait choisir ; après quelques raisonnements, et quelques réflexions sur l'état des affaires de tous les princes voisins, ils résolurent de passer les Alpes pour aller chez le roi d'Arles qui avait nom Godefroy, prince qui faisait beaucoup de bruit dans le monde, tant par sa science que par sa sagesse, et qu'on savait qui recevait les étrangers chez lui fort honorablement ; on savait encore qu'il n'avait que des filles, et Alcée dit au prince Guérini qu'étant fait comme il était, il n'y avait aucune fortune à laquelle il ne pût prétendre.

Le prince qui était jeune, et qui se connaissait né de grand lieu, conçut facilement des espérances ; il forma dès ce moment le dessein de plaire à l'une des princesses d'Arles, et le cœur plein d'un si beau projet, ils voyagèrent ensemble et arrivèrent enfin à la cour d'Arles. Quelque temps après leur arrivée le prince Guérini se présenta devant le roi Godefroy comme un chevalier qui courait le monde par la curiosité de s'instruire de ce qui s'y passait. Le roi voulut savoir qui il était, et le prince lui ayant dit qu'il avait des raisons pour cacher sa patrie lui apprit seulement que son nom était Guérini, et que le chevalier qui l'accompagnait avait nom Alcée, qu'ils étaient deux chevaliers qui avaient fait vœu de chercher des aventures de chevalerie, et d'apprendre ce qui se faisait de considérable dans le monde. Le roi qui les voyait de si bonne mine, et qu'ils lui parlaient avec toute l'assurance de ceux qui sont nourris parmi les princes, expliqua le mystère qu'ils faisaient très avantageusement pour eux et les jugeant de haute naissance, leur fit de fort grands honneurs, et leur en fit rendre par tous ses courtisans.

Les deux chevaliers vécurent ainsi tranquillement à la cour d'Arles pendant quelques mois, et le prince Guérini, qui avait son dessein formé, songeait à plaire à l'aînée des deux princesses sans pourtant se déclarer. Pour Alcée, quoiqu'il ne fût pas prince, il avait tant de confiance à la science que la fée lui avait conférée qu'il ne désespérait pas de plaire à la cadette, mais la fée qui était jalouse, n'eût pas cédé aisément à une autre un chevalier si aimable, et qu'elle n'avait rendu tel que pour en faire de temps en temps les délices de son palais.

Cependant les courtisans à qui le mérite des deux étrangers donnait de l'inquiétude, ayant appris qu'ils se vantaient d'avoir beaucoup de valeur, et qu'ils cherchaient des occasions de la faire paraître, proposèrent au roi de les envoyer combattre des géants qui faisaient trembler tous ses sujets, et lesquels après avoir de temps en temps fait de grands désordres dans la plaine, se retiraient dans les montagnes, où personne ne les osait aller chercher ; le roi répondit qu'il ne pouvait se résoudre à les exposer à de si grands dangers, à moins que le désir de gloire, pour laquelle on les disait si passionnés, ne leur fît se présenter de leur propre mouvement pour une si grande expédition, où il les ferait assister par ceux de ses sujets à qui il connaissait meilleure volonté de lui rendre service ; il ajouta en même temps qu'il n'y avait rien qu'ils ne dussent attendre de sa reconnaissance s'ils venaient à bout de délivrer ses États d'ennemis si cruels ; et il confessait qu'il ne pouvait attendre ce bonheur que d'eux, puisque ses sujets, qui n'avaient jamais vu la guerre, n'étaient pas propres aux entreprises hardies.

Le bruit s'étant répandu dans la cour que les deux chevaliers étrangers voulaient entreprendre d'exterminer les géants, il parvint jusqu'à eux qui n'y avaient pas encore songé, et ils apprirent en même temps que le roi avait déclaré qu'ils pouvaient tout espérer de sa reconnaissance s'ils lui rendaient un service si important.

Alcée qui avait confiance à la protection de la fée, laquelle lui avait déjà tant fait de grâces, encourageait Guérini à cette entreprise, et voyant qu'il avait beaucoup de peine à se résoudre de s'exposer à un péril qui était si évident, il lui confia tout son secret, et après lui avoir dit qu'il était l'homme sauvage qui lui avait une si grande obligation, et lui avoir fait savoir celles qu'ils avaient tous deux à une puissante fée qui les avait pris en sa protection, il lui déclara comme il avait été averti du complot de ses domestiques, dont la bonne fée l'avait voulu garantir en l'envoyant pour lui tenir compagnie, mais que comme il les avait toujours observés depuis, et que la volonté pourrait leur être changée, il ne lui en avait rien dit ; il ajouta qu'il était d'avis de ne leur pas témoigner qu'on les soupçonnât, parce qu'il fallait les réserver pour les exposer à la première fureur des géants, que c'était un moyen de les punir de leur mauvais dessein dont on pouvait tirer de l'utilité ; le prince charmé du raisonnement d'Alcée qu'il trouvait si prudent, et enflé d'espérance par la protection d'une fée, ne balança plus ; et ils convinrent tous deux qu'il fallait aller s'offrir au roi sans perdre de temps.

Ce qui encouragea principalement Guérini, fut la passion qu'il avait pour la princesse Pontiane, et la bonté qu'elle avait eue depuis quelques jours de lui laisser voir un peu de tendresse dans ses yeux. Alcée de son côté qui trouvait la princesse Éleuthérie charmante, eût exposé mille vies pour la mériter, mais il craignait fort d'être traversé par la fée qu'il savait jalouse au dernier point. Ce qui ne l'empêcha pourtant pas de se livrer volontiers à l'entreprise, il savait que du moins la gloire lui en demeurerait éternellement, et qu'il contribuerait à la satisfaction du prince Guérini qu'il aimait véritablement.

Ils allèrent donc offrir leurs très humbles services au roi, à qui ils promirent de détruire la race des géants qui désolaient ses États, ou du moins de les chasser bien loin, s'il avait agréable de leur donner des guides qui pussent les conduire, et leur enseigner les retraites qu'avaient dans les montagnes les ennemis qu'ils allaient combattre : ils le prièrent aussi de leur donner la liberté de choisir quinze ou vingt hommes dans les troupes de sa garde, pour s'en servir dans cette expédition, selon les occasions où ils en auraient besoin. C'était bien peu de monde pour une si grande entreprise, mais le prince qui la faisait était d'une grande valeur, et Alcée l'assurait que la fée, de qui il était le favori, ne les abandonnerait pas dans une occasion si importante.

Ils marchèrent tous deux avec cette confiance, et une petit troupe pour une expédition que tout autre qu'eux n'eût pas entrepris[e] avec deux mille hommes bien aguerris ; les géants étaient en grand nombre, et un seul était capable de mettre en fuite une troupe comme celle qui les allait chercher, c'étaient des hommes d'une taille et d'une force prodigieuse, ils étaient même d'une mine si affreuse qu'on ne pouvait seulement soutenir leurs regards ; ils étaient armés chacun d'une massue faite d'une grosse branche d'arbre ; et ils n'avaient jamais trouvé hommes ni animaux qui eussent pu leur résister, ils passaient la nuit dans des cavernes dont ils fermaient l'entrée avec de grands rochers qu'ils maniaient comme il leur plaisait, ils se repaissaient de sang et de carnage, et ne portaient pour tou[t] habit que les peaux des lions et des ours qu'ils avaient vaincus.

Voilà les ennemis que Guérini et Alcée, suivis d'une petite troupe mal aguerrie, entreprenaient de détruire et dont ils ne seraient jamais venus à bout sans cette fée secourable qui les avait pris sous sa protection. Elle leur apparut le premier jour de leur marche, et n'étant vue que de Guérini et d'Alcée, elle les fit chevaliers, leur donna à chacun une lance enchantée, et à chacun un casque pour toutes armes offensives et défensives ; mais à chacun des casques il y avait une escarboucle, laquelle, lorsqu'on la laissait à découvert, lançait devant elle des traits de feu si éclatants qu'on en était ébloui au point de ne pouvoir plus rien discerner, et ce fut ce qui causa la perte des géants.

Les deux chevaliers étant arrivés dans les montagnes, avec leur petite armée fournie de vivres pour quelques jours, aperçurent une caverne fermée avec de gros rochers, d'où s'étant approchés avec grand bruit et les géants curieux de ce qui se passait étant sortis incontinent, ils exposèrent à leur première fureur les deux serviteurs de Guérini qui avaient eu de mauvais desseins contre leur maître, et de qui la défaite était si bonne. Il en arriva ce qu'on en avait espéré ; car les géants poussant, devant eux, en sortant, les rochers qui les enfermaient, en écrasèrent ces deux malheureux, mais ils ne se furent pas plus tôt avancés que les deux chevaliers les attaquant sans en pouvoir être discernés à cause de la lumière que jetaient les escarboucles, ils furent percés de coups de lance, et se retirèrent dans leurs cavernes avec des cris épouvantables ; la même disgrâce arriva à plusieurs le premier jour de cette entreprise ; et ceux qui avaient évité la mort, s'étant assemblés la nuit, pour tenir conseil, firent un signal au point du jour avec une manière de drapeau blanc, pour demander la paix ; les chevaliers firent avancer deux des leurs, et deux géants s'avancèrent aussi et offrirent de la part de tout leur corps, de se retirer fort avant dans les montagnes, et de donner des sûretés qu'ils n'entreraient jamais dans la plaine pourvu qu'on jurât de les laisser les maîtres dans une étendue des montagnes qu'ils demandaient.

Le traité fut fait suivant le pouvoir qu'en avait le prince Guérini, aux conditions que deux des principaux géants se laisseraient conduire enchaînés jusques à la cour, qu'ils y demeureraient quelques années en otage, et que Guérini pût faire emporter pour marque de sa victoire les têtes de ceux des géants qui étaient morts de leurs blessures, ce qu'on lui accorda.

Le prince partit ensuite des montagnes après avoir fait en exécution du traité, retirer les géants dans les bornes qui leur étaient prescrites, et avoir fait enterrer quelques-uns des siens qui avaient été tués dans cette occasion. Les otages furent livrés, et les têtes des géants au nombre de dix, après quoi il reprit le chemin de la cour.

La généreuse fée qui avait tant contribué à l'heureux succès de cette expédition, n'avait [rien] exigé d'Alcée pour toute reconnaissance sinon qu'aussitôt qu'elle serait achevée il allât passer quelques jours avec elle, ce qu'Alcée ayant promis, et voulant éviter l'ingratitude qu'il regardait comme un vice énorme, y alla malgré la passion qu'il avait de revoir la charmante princesse, à qui il avait fait le dessein de plaire ; il regrettait aussi de quitter son cher Guérini qui le priait de prendre part à ses triomphes, puisqu'il en avait eu une si grande à la victoire. Alcée qui le quittait avec la douleur qu'on peut juger, l'assura qu'il le reverrait bientôt, et ainsi ces deux chevaliers se quittèrent après s'être embrassés tendrement. Alcée alla revoir la généreuse fée, et Guérini arriva à la cour où il fut reçu avec des acclamations du peuple qui ne se peuvent exprimer.

Le roi et la reine eurent une si grande reconnaissance de ce qu'il avait fait qu'ils l'assurèrent qu'ils n'avaient aucun moyen de récompenser une si grande action dont il ne pût disposer ; la princesse Pontiane lui fit un accueil si favorable qu'il en fut charmé : elle avait été disposée à lui vouloir beaucoup de bien devant son départ, un retour si glorieux la détermina, et son cœur devint fort sensible. Les dames se croient obligées de récompenser les actions glorieuses, et on en voit tous les jours qui aiment des hommes fort laids et sans politesse, seulement parce qu'ils ont acquis quelque réputation par les armes.

Le roi qui avait conçu beaucoup d'estime pour Alcée demanda avec empressement ce qu'il était devenu ; Guérini répondit qu'il serait bientôt à la cour, que quelques devoirs indispensables l'avaient obligé à un voyage qui ne serait que pour peu de jours, et il rendit un compte exact à Sa Majesté] de la part qu'un si brave chevalier avait eue à la victoire. Le roi fut bien aise d'apprendre qu'il viendrait recevoir les témoignages de sa reconnaissance, et en attendant qu'il arrivât, il n'oublia aucune caresse ni aucun bon traitement pour en donner à Guérini, il fit aussi des présents considérables à ceux de ses sujets qui s'étaient distingués dans cette occasion, sur le rapport que lui en fit Guérini.

Plusieurs jours s'étant passés en fêtes et en réjouissances continuelles, Guérini fut pressé de la part du roi de déclarer quelle récompense il avait choisie. Il demanda encore deux jours pour y penser, c'était pour chercher une occasion de parler à la princesse ; il la trouva, et lui ayant dit sa naissance, il lui déclara ensuite la grande passion qu'il avait pour elle, et que c'était dans la vue de la mériter, qu'il avait fait l'entreprise qu'il venait d'exécuter, qu'il y avait eu des succès dont le roi était satisfait, mais pour lui qu'il ne trouvait pas que ce fût assez, pour être devenu digne d'elle, qu'il ne demandait pour toute la récompense que le roi lui offrait, que la permission de la servir jusqu'à ce qu'elle eût agréable de lui accorder la seule qu'il pouvait jamais désirer, qui ne pouvait dépendre que d'elle. À quoi la princesse ayant répondu, que si elle dépendait d'elle, le roi la lui pouvait accorder quand il lui plairait, puisqu'il était le maître de ses volontés, et qu'elle lui obéirait dans cette occasion sans répugnance.

Le prince charmé d'entendre parler si favorablement pour lui, se jeta aux pieds de la princesse et lui jura qu'il ferait au-delà de toute imagination, pour se rendre digne du bonheur qu'elle lui accordait, il lui dit que puisqu'elle le trouvait bon, il allait déclarer au roi ce qu'il avait appris de sa naissance, et ensuite la hardiesse qu'il avait eue de prétendre à une si haute récompense du peu qu'il avait fait pour son service.

Le roi ayant appris que Guérini était fils de roi fut très satisfait d'avoir occasion de ne rien faire qui ne fût digne de lui et de la princesse, en la donnant à un vainqueur qui était déjà si illustre par sa victoire qu'il n'eût pu lui refuser la princesse, quand il n'eût été qu'un simple chevalier. Les noces se firent peu de jours après et furent suivies d'une félicité d'un grand nombre d'années. Le crédit du prince Guérini fut si grand dans cette cour, qu'il obtint peu de temps après son mariage la princesse Éleu[thé]rie pour Alcée. Et ensuite pour rendre son bonheur parfait, il voulut le faire connaître au roi et à la reine à qui il devait le jour, et partagea ainsi tout le reste de sa vie entre deux cours, dont la princesse et lui faisaient les délices, et où leur postérité a régné plusieurs siècles avec grande gloire.