Le Prince Roger par Le Chevalier de Mailly

Il y avait autrefois un comte de Poitou, qui voulait faire voir le monde à son fils aîné dans la vue de le rendre plus honnête homme, et d'être instruit à son retour de plusieurs choses, qu'il avait curiosité de savoir, mais ayant peur qu'il ne lui arrivât des accidents, comme il en arrive assez souvent dans les grands voyages, principalement en ces temps-là, auxquels les chemins étaient pleins de voleurs, et qu'on se disputait les moindres choses par les armes.

Quelle précaution prendre contre de si grands dangers ? Il se souvint d'avoir ouï dire que Mélusine, de qui il descendait en ligne directe, avait été fée, qu'elle avait laissé des secrets de féerie admirables et plusieurs instruments servant à des usages particuliers de son art. C'était une ancienne tradition de sa maison, il se mit à penser où il pourrait trouver tout cela, et jugea que ce serait dans la tour de Lusignan, demeure ancienne de Mélusine et où elle apparaît encore de temps en temps, si l'on en croit les chroniques du Poitou.

Le comte impatient de trouver ce qu'il cherchait, ne se contenta pas de faire percer la tour en plusieurs endroits ; il renversa des murs entiers, et fit si bien, qu'il trouva ce trésor caché pendant tant d'années. C'était un petit coffre couvert partout de lames d'acier, dont l'ouvrage était si fin et si délicat, et la matière si brillante, qu'il était aisé de s'y voir de tous côtés. Le comte ne douta nullement que les secrets de la fée son aïeule ne fussent enfermés dans ce coffre. Il chercha de tous côtés un endroit par où on le pût ouvrir, et n'en ayant pu trouver aucun il prit la résolution de le faire rompre à coups de hache. C'était pourtant grand dommage ; mais quel moyen de faire autrement à moins que de renoncer à tous les avantages que l'on pouvait tirer de ces secrets ? Car il y avait lieu de juger qu'un si beau coffre contenait des choses encore plus belles ; on appela donc des ouvriers, et le coffre fut rompu, mais quelle surprise, lorsqu'on en vit sortir une lumière qui éblouit tous les assistants, et les saisit d'un si grand étonnement que personne n'osait en approcher. Cette lumière étant peu à peu disparue le comte mit la main dans le coffre, et la première chose qu'il en tira fut un livre dont la couverture était d'un beau cristal, mais d'un cristal peint de toutes les couleurs les plus vives et les plus éclatantes, imprimées dans la matière de manière qu'elles y paraissaient naturelles, les feuillets étaient d'un or fin et poli, et les lettres étaient d'azur et du plus beau caractère qu'on ait jamais vu.

Tout le monde fut surpris d'une chose si nouvelle, et le comte crut avoir trouvé un livre qui ne contenait rien moins que des oracles, il le lut avec empressement et trouva des secrets dont il ne fit confidence à personne, et qui comprenaient apparemment les prédictions de ce qui est arrivé de grand à sa postérité, dont il y a eu des rois dans des régions éloignées.

Le comte trouva aussi dans ce coffre quelques baguettes mystérieuses, et plusieurs anneaux d'or à chacun desquels Mélusine avait attaché quelque charme, et qu'elle avait enfermés dans ce coffre pour servir à celui de ses descendants qui aurait le bonheur de le trouver. On ne compte pour rien les pierreries et l'or qu'on y trouva en abondance, ceux qui ont la connaissance des secrets des fées, n'en ont pas besoin, et jamais rien ne leur manque, aussi le comte fit-il libéralement part à tous ceux qui étaient auprès de lui de ces richesses communes, et ne se réserva pour lui que les seuls charmes de la féerie, qu'il communiqua au prince son cher fils, qu'il fit partir peu de jours après.

Il lui donna surtout une baguette d'ivoire qui avait le pouvoir de métamorphoser tout ce qu'elle toucherait en tout ce qui plairait à celui qui la porterait. Il lui donna aussi des anneaux d'or qui avaient la vertu de rendre invisibles les hommes qui les portaient à découvert, et il lui en donna quatre afin qu'il s'en pût servir dans les occasions où il serait obligé d'avoir deux ou trois de ses gens auprès de lui.

Avec cet appareil, et un équipage magnifique, le jeune comte de Poitou partit pour chercher des aventures ; il fit dix lieues la première journée, et ayant laissé son équipage, il marcha avec son écuyer seulement, et fit encore deux lieues à l'entrée de la nuit, mais s'étant approché d'un château où était une dame pour qui il avait une forte inclination, il laissa ses chevaux dans une hôtellerie sur le chemin, et s'en alla avec son écuyer droit au château ; ce fut là où il éprouva la première fois le charme de ses anneaux d'or, car il s'introduisit jusque dans le cabinet de la dame, sans avoir été vu quoiqu'il eût rencontré beaucoup de monde, il s'y cacha pour attendre qu'elle fût seule et couchée.

Il avait fait mettre son écuyer dans un endroit de la maison où il lui avait dit de se tenir jusqu'à ce qu'il le vînt prendre ; comme le jeune cavalier n'aimait pas à dire les particularités de ses aventures, on ne sait pas ce qui se passa entre lui et la dame, ce qu'on sait est qu'il sortit le matin avec son écuyer fort satisfait apparemment de la nuit, et d'avoir éprouvé le pouvoir de ses anneaux ; il retourna au plus vite à l'hôtellerie où il avait laissé ses chevaux, fit un léger déjeuner, et alla joindre son équipage dans le lieu où il l'avait laissé. On jugea dans ce lieu-là qu'il venait de passer la nuit en bonne fortune, et on le jugea d'autant plus, qu'il se coucha en arrivant et dormit quelque heures. À son réveil il partit, après avoir un peu mangé, il prit le chemin de Barcelone et marcha sans avoir recherché les occasions de se servir de tous les beaux secrets qu'il possédait, qu'il réservait pour la cour de Catalogne, où il arriva le cœur plein de hautes espérances ; ce n'était pas sans raison puisque étant beau comme l'amour il n'était pas possible qu'il ne fût désiré, outre qu'ayant de si beaux moyens de tromper les jaloux il devait trouver de grandes facilités à se faire heureux.

Il arriva à Barcelone le propre jour que commençaient des tournois que le comte de Catalogne avait convoqués à l'occasion du mariage de la princesse sa fille qui se devait faire incessamment, tous les chevaliers de toutes les cours d'Espagne, même de celles des rois maures, y étaient chacun le plus magnifique ; la princesse pour qui la fête se faisait était plus belle que l'astre du jour, et le prince Roger, c'était le nom du jeune prince du Poitou, fut frappé de sa beauté au premier moment qu'il la vit et ayant appris qui elle était, et qu'elle s'allait marier, il en fut fort fâché : il eût bien voulu l'ôter à cet heureux rival, non pas qu'il l'eût voulu épouser, car il n'avait pas résolu de borner à cette cour les aventures qu'il s'était proposé de chercher, mais il était déjà jaloux des faveurs qu'elle destinait à son mari et il eût voulu qu'elle eussent été toutes réservées pour lui.

Il se fit présenter au comte de Catalogne et à la princesse comme un chevalier français qui cherchait les aventures de chevalerie, et qui était venu à leur cour sur le bruit du tournoi qui y était convoqué ; on le trouva fort bien fait, et la princesse commença de fort bonne heure à le regarder de bon œil, il s'en aperçut et résolut d'en profiter ; il se retira chez lui pour s'armer et se présenta dans la lice avec une armure si belle qu'elle attirait les yeux de tout le monde, on n'en avait jamais vu de si éclatante ; il courut contre tous venants, et fut toujours le vainqueur, voyez quel avantage c'est d'avoir la protection d'une puissante fée comme Mélusine, il emporta les prix trois jours de suite, et les reçut toujours de la main de cette princesse qu'il avait trouvée si charmante. Quel bonheur d'être couvert de gloire, car il était l'admiration de tous les spectateurs, et il était encore récompensé par les mains de l'amour même, puisqu'il est vrai que la princesse en avait déjà pour lui !

Les courses finies il se mêla dans les conversations, et dans les autres plaisirs de la cour plus tranquilles que les tournois. Il se servit plus d'une fois de son anneau d'or pour se tenir auprès de la princesse sans en être vu, et il fut témoin des entretiens fades et languissants que lui faisait le prince à qui elle était promise ; il connut aisément que l'amour ne se mêlait guère de ce mariage, aussi ne se faisait-il que par politique. Il essaya de connaître ce qui se passait dans le cœur de cette princesse, il fut témoin de ses fréquents soupirs, et étant persuadé qu'ils ne pouvaient être pour le prince qu'elle allait épouser, il présuma que ce pouvait être pour lui ; il n'eut plus sujet d'en douter, car la princesse, qui ne croyait être entendue que d'une personne qui était sa confidente, dit : « Ah ma chère ! que le sort d'une princesse est cruel de se voir destinée, par politique, à épouser la personne du monde qu'elle aime le moins ! Fallait-il me faire voir tous les plus aimables chevaliers du monde, pour me faire après cela passer ma vie avec celui de tous qui l'est le moins ? Hé ! que je croirais être heureuse si je la passais avec celui qui a été le vainqueur de tous les autres, et qui n'a reçu de ma main que le moindre des prix que je lui eusse voulu donner, tant je le trouve digne de tout. »

Le prince Roger étant assuré par ce discours qu'il était tendrement aimé, ne fut plus occupé que du soin de dire qu'il aimait aussi, il cacha aussitôt son anneau d'or, et s'étant rendu visible, il aborda la princesse, qui rougit à la vue de cet aimable chevalier comme si elle eût eu peur qu'il n'eût entendu ce qu'elle venait de dire ; ce n'est pas qu'elle eût été fâchée qu'il l'eût su, mais elle eût eu honte de s'être déclarée la première.

Le prince qui savait parfaitement bien son monde et que c'était à lui à parler le premier lui dit qu'il se trouvait bien malheureux d'être venu à la cour de Barcelone précisément pour être témoin de la félicité d'un prince qui n'en était peut-être pas le plus digne, parce qu'il ne connaissait pas assez le prix d'un bien qui ne devait être que la récompense d'une grande passion, ce qui ne lui était accordé, disait-on à la cour, qu'à cause du voisinage de ses États. « Faut-il, continua le prince Roger, que la plus aimable princesse du monde n'ait pas le pouvoir de choisir, et qu'il ne soit pas permis de la disputer à celui qui ne l'[o]btient pas de son choix ? - Non répondit la princesse, mon sort est réglé, et je n'ai qu'à m'y soumettre. - Mais, Princesse, dit le passionné Roger, si vous permettiez de le changer, il ne serait peut-être pas impossible d'y réussir. - Non répondit-elle, il n'est pas au pouvoir des hommes, et je n'y veux jamais songer. - Vous pouvez du moins, lui dit encore le prince, qui avait d'autres desseins que de l'empêcher de se marier, disposer de votre cœur à votre gré, et s'il était dû à celui qui en connaît mieux le prix, je serais en droit de le disputer à tous ceux qui y ont jamais prétendu. - Si je consultais mon cœur, répondit la princesse, je n'en serais que plus malheureuse ; laissez-moi je vous en prie, ajouta-t-elle, suivre une destinée que je ne puis changer sans m'exposer à trop de malheurs, le comte mon père est inébranlable dans ses résolutions, et cette affaire est trop avancée pour pouvoir être rompue ; laissez-moi, vous dis-je, mes malheurs en seront moins grands, si je ne vous vois pas davantage. - Je consens, aimable Princesse, à vous laisser suivre votre destinée pourvu que vous me pardonniez quelques supercheries que je veux faire à un amant qui n'a pas mérité votre tendresse, et que vous ne saurez qu'au moment de l'exécution. » Voilà les dernières paroles que dit le prince Roger à la princesse qui en fut dans de grandes inquiétudes. Elle ne savait de quelle supercherie il entendait parler, et elle n'eût pas soupçonné en mille ans celles qu'il méditait de faire. Il ne parla plus à la princesse de peur qu'on ne l'observât, il faisait seulement parler continuellement ses regards pleins de tendresse.

Il se fit de grands préparatifs pour le mariage de la princesse, le prince Roger en fut témoin, et le soir, étant entré invisible dans la chambre après que tous les hommes en furent sortis, il vit avec plaisir toutes les cérémonies qui se font ordinairement pour mettre la mariée dans le lit, ce fut alors que la princesse lui parut encore plus belle et plus aimable, et il conçut pour elle dans ce moment un amour qui le rendit le plus passionné de tous les hommes ; peu de temps après le prince marié entra et toutes les dames se retirèrent. Le prince Roger resta toujours invisible dans la chambre de la princesse, et jaloux des faveurs qu'elle ne pouvait refuser au prince son époux, il le laissa mettre au lit, et dans l'instant l'ayant frappé de sa baguette d'ivoire il le fit tomber dans un profond sommeil, dont il n'y avait que lui qui le pût retirer en le touchant de la même baguette ; alors charmé de l'effet de sa baguette et le cœur tout rempli de la plus belle passion du monde, il voulut profiter de la supercherie qu'il avait faite à son rival, et se voyant plus digne que lui du bonheur qu'il avait de posséder une si aimable personne, il tâcha de le persuader à la charmante princesse à qui il se rendit visible en lui confiant le secret des supercheries qu'il l'avait déjà suppliée de lui pardonner.

La princesse fort surprise de voir le prince si près d'elle dans un temps où elle avait tout à craindre si on venait à le découvrir, le pria instamment de vouloir bien se retirer. « Ne craignez rien, charmante Princesse, lui dit-il, vous savez mon secret et celui de mon cœur, mais puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir vous posséder, permettez-moi du moins de me venger sur mon rival de tous les maux que vous m'allez faire souffrir en ne vous voyant plus. » La princesse lui pardonna tout à condition qu'il se retirerait. Le prince Roger lui obéit, mais avant que de se retirer il frappa le prince de sa baguette. Il était déjà jour et le prince endormi se réveilla et n'osa troubler le repos de la princesse qui, en ayant besoin, s'était endormie d'un profond sommeil. La même supercherie fut faite quelques jours de suite et le bruit s'étant répandu de la disgrâce de ce prince infortuné qui s'endormait en entrant dans le lit, sans pouvoir s'en empêcher, quelque soin qu'il prît, on en chercha la cause et l'on conclut qu'il fallait qu'il y eût de l'enchantement.

La princesse ayant peur que par quelque malheur ce secret ne fût découvert, pria le prince Roger d'interrompre pour quelques jours un commerce qui ne lui avait pourtant pas été fort désagréable ; le prince Roger ne fut peut-être pas fâché d'avoir cette complaisance pour la princesse, et demeura ainsi quelques jours sans penser à aucune entreprise ; il était cependant continuellement à la cour où il faisait les désirs de plusieurs belles, car il était véritablement fait à peindre, et poli dans la dernière perfection ; mais comme il s'était mis dans la tête de voler de conquête en conquête, il cherchait toujours qui le voulu: écouter.

Un jour croyant avoir trouvé quelques dispositions, comme il les pouvait souhaiter, dans le cœur d'une très aimable personne, il parla de passion et ne fut pas rebuté ; il crut que c'était assez pour pouvoir hasarder d'entreprendre, il se servit du moyen qu'il avait d'être invisible pour entrer dans sa chambre pendant qu'y avait encore de 1s lumière, et les lumières étant éteintes il s'approcha du lit ; mais ayan fait un peu de bruit en marchant, cette aimable personne ne sachant ce que c'était, se mit à crier comme une désespérée, ce qui fit venir ses domestiques à son secours. Dans ce moment le prince ne songea qu'à se sauver au plus vite, de peur d'être rencontré et saisi, quoiqu'on ne le vît pas ; comme il se retirait à la hâte, on l'entendit encore n arche , on le suivit, et ceux qui le suivaient ne voyant rien, demeurèrent s transis de frayeur que les flambeaux leur tombèrent des mains ; leur étonnement redoubla par le bruit des portes qu'il ouvrit pour sortir, et ne sachant tous par quel enchantement ils avaient entendu marcher ouvrir des portes sans avoir vu qui que ce soit, ils crièrent au secours, et mirent toute la maison en alarme.

Cette aventure étant sue le lendemain à la cour et à la ville, un chacun conclut qu'il fallait qu'il y eût des enchanteurs parmi les étrangers qui étaient venus depuis peu dans la ville ; l'on raisonna sus les merveilles qu'on avait vu faire au prince Roger qui avait toujours; remporté le prix dans les tournois, on fit réflexion sur l'aventure du prince nouveau marié, et l'on en fit encore sur les assiduités du prince Roger auprès de la princesse pendant quelques jours ; on demanda à cette aimable personne, qu'il avait encore voulu surprendre, quelles conversations il avait eues avec elle, elle en avoua une partie, et de tout cela on conclut qu'il était un enchanteur.

Le comte de Catalogne se laissa persuader, par tout ce qu'on lui représenta, que la chose pouvait être vraie, et il ordonna au prévôt de le chercher ; le prévôt obéit, mais il arriva trop tard à son logement, il apprit qu'il était parti il y avait quelques heures, il en fit son rapport au comte qui lui ordonna de monter à cheval, et de le ramener s'il était possible, tant il était curieux de connaître de quel art ii s'était servi, mais il défendit expressément de lui faire aucun mal ; le comte était un bon prince qui aimait mieux ignorer toute sa vie tous les enchantements, que de s'instruire en faisant répandre la moindre goutte du sang d'un homme pour qui il commençait d'avoir de l'amitié.

Le prince Roger qui avait prévu qu'il serait suivi, avait fait marcher son équipage en grande diligence, et était demeuré derrière avec son écuyer, qui avait comme lui un anneau d'or pour devenir invisible ; il eût pu transformer le prévôt et sa suite en la manière qu'il lui eût plu, mais il était le plus bénin de tous les princes, et au point qu'il eût été fâché de faire pleurer un enfant ; aussi se contenta-t-il de s'approcher du prévôt qui marchait le premier, et ayant touché son cheval de sa baguette il en fit un éléphant, dont le prévôt étonné se jeta par terre en criant miséricorde, ses archers aussi étonnés que lui coururent à son secours, quoiqu'ils eussent grand peur d'une si grande bête et du prodige qui la leur faisait voir, ils furent encore aussi étonnés d'entendre rire à gorge déployée, c'était le prince Roger qui avait la malice de se moquer d'eux avec son écuyer ; après quoi il poursuivit son chemin et laissa le prévôt et sa bande se tirer d'embarras comme ils pourraient.

Comme cette aventure devait faire encore beaucoup de bruit et qu'il ne se pouvait pas qu'elle ne fût sue avec les précédentes en peu de jours, dans toutes les cours d'Espagne, le prince crut qu'il était de la prudence de repasser les montagnes et de revenir dans les Gaules, de sorte qu'ayant joint son équipage, il changea aussitôt de route et prit celle de la Navarre, qui était même la plus courte, pour retourner en Poitou, où il résolut de repasser seulement pour donner au comte son père le plaisir d'apprendre ses aventures et reprendre bientôt après un autre chemin dans le dessein d'en chercher de nouvelles ; mais il n'avait pas su prévoir qu'il rencontrerait avant que d'être en Poitou une princesse qui lui allait faire changer tous ses projets de folie, en un dessein sérieux de passer sa vie avec elle.

Ce fut à Angoulême où il arriva sans s'être amusé à chercher aucune aventure, il alla en arrivant à la cour du comte d'Angoulême, où s'étant fait connaître pour le fils du comte de Poitou, il reçut un accueil tel qu'il avait lieu de l'attendre d'un prince voisin et confédéré du comte son père ; le comte lui donna un appartement dans son palais, et le fit tous les jours manger avec lui et avec sa famille, c'est-à-dire avec madame la comtesse d'Angoulême son épouse et deux jeunes princesses leurs filles qui étaient d'une beauté charmante.

Quoique le prince Roger les eut trouvées toutes deux fort belles, il ne tarda guère à y mettre de la différence ; ce fut peut-être l'effet de quelque sympathie, qui lui fit dès ce jour former le dessein sérieux de plaire à l'aînée, et de renoncer pour jamais à toutes les aventures qu'il s'était proposé de tenter par les enchantements, pour ne songer qu'à la mériter par mille complaisances, et une véritable passion qui s'empara de son cœur dans ce premier moment ; ce n'est pas le seul des galants de profession qui ait été fixé pour jamais par une aimable personne, mais aucun ne l'a été plus promptement et n'a renoncé, comme lui, à tant de moyens de faire réussir ses galanteries, car sans parler de ses enchantements il était fait pour l'amour tant il avait d'agréments dans toute sa personne, mais il trouvait que c'était trop peu pour la princesse Tullie (c'était le nom de l'aînée des deux princesses d'Angoulême) et il eût voulu posséder les attraits de tous les hommes du monde et l'empire de l'univers pour lui en faire un sacrifice.

La princesse Tullie par l'effet de la sympathie dont j'ai parlé que beaucoup de mérite de part et d'autre fait presque toujours naître, le regarda aussi dès le premier jour comme un prince digne d'elle, ce qui l'avait disposée à l'écouter favorablement quand il parlerait ; le prince ne tarda guère à lui découvrir les sentiments de son cœur, et elle lui répondit assez tôt qu'elle ne serait pas fâchée que le comte d'Angoulême son père eût son dessein agréable ; le prince Roger charmé de cette réponse en fit parler au comte d'Angoulême qui fut fort satisfait de cette proposition, et déclara qu'il accorderait très volontiers la princesse sa fille au prince Roger si le comte de Poitou la lui taisait demander.

Le prince Roger plein de sa passion, prit le parti, pour éviter les longueurs, d'aller lui-même en diligence en Poitou afin d'obtenir le consentement du comte son père qui était pour lui une faveur plus précieuse que toutes celles qu'il aurait jamais pu lui demander ; il lui peignit si bien son amour et le mérite qui l'avait fait naître, que le comte de Poitou, touché de ce qu'il entendait, le dépêcha en peu de jours avec un ambassadeur chargé du pouvoir de régler les conditions de son mariage avec la princesse d'Angoulême ; le prince Racer était si impatient de la revoir, qu'à peine eut-il le temps de donner au comte son père le plaisir d'apprendre les aventures qu'il avait eues par le moyen de ses enchantements, qu'il lui remit aussitôt n'en ayant plus besoin, puisqu'il ne voulait désormais songer qu'à passer une vie tranquille en aimant fidèlement une princesse qu'il croyait la seule digne d'être aimée éternellement, ce qui arriva comme il en faisait le projet, car il épousa la princesse Tullie et passa avec elle la vie la plus heureuse qu'on ait vu passer dans le mariage. De cette belle union sont descendus tant de conquérants et de héros qui ont porté des couronnes dans une autre partie du monde.