Le Roi Magicien par Le Chevalier de Mailly

Il y avait autrefois un roi qui était puissant, tant par l'étendue de sa domination que par les secrets de magie qu'il possédait. Après avoir passé ses jeunes années dans tous les plaisirs, qui ne pouvaient manquer à un prince riche et magicien, il rencontra une princesse d'une grande beauté qui fixa son humeur volage, car il avait toujours volé de belle en belle. Il la demanda en mariage, et l'ayant obtenue, il se crut le plus heureux des hommes de posséder une si aimable personne de qui il était parfaitement aimé.
On vit naître de cette belle union avant la fin de l'année un fils digne de sa naissance, car il parut en entrant au monde, d'une beauté si merveilleuse qu'il faisait l'admiration de toute la cour. Dès que la reine sa mère le crut assez fort pour pouvoir supporter la fatigue d'un petit voyage, elle prit le prétexte de lui faire prendre l'air et le fit conduire secrètement chez une fée qu'elle avait pour marraine.
Je dis secrètement, car la fée avait averti la reine que le roi était magicien, et comme il y a eu de tous temps une guerre fort animée entre les sorciers et les fées, le roi n'eût pas trouvé bon qu'on eût entretenu commerce avec elles.
Celle qui était la marraine de la reine avait son palais dans une forêt qui n'était pas éloignée de la cour, et la reine comme j'ai dit y mena son fils pour recevoir de la fée les dons de féerie, si utiles dans les aventures auxquelles les princes sont destinés.
La fée qui s'intéressait très particulièrement à tout ce qui touchait la reine, et qui trouvait le jeune prince fort joli, lui donna l'art de plaire à tout le monde, pour ainsi dire dès le berceau, et dans la suite du temps une facilité merveilleuse à apprendre tout ce qui pouvait le rendre un jour un prince accompli. Il y faisait un si grand progrès que tous ceux qui se trouvaient chargés de son éducation étaient charmés de voir qu'il prévenait tous les jours leur attente.
Ce prince de si grande espérance n'était pas encore fort avancé en âge lorsqu'il perdit la reine sa mère qui lui donna pour dernier conseil, en mourant, de ne rien résoudre qui fût de conséquence sans avoir demandé l'avis de la fée qui l'avait pris sous sa protection.
Le prince reçut les conseils de la reine avec tout le respect possible, et ses derniers soupirs avec une affliction qu'on ne peut exprimer sans l'avoir vue, et que rien ne pouvait égaler que celle du roi son père qui était inconsolable de perdre une charmante princesse avec laquelle il avait espéré de passer la vie la plus heureuse qu'il eût pu désirer.
Le temps ni la raison ne le pouvant consoler, et la vue de tous les endroits de son palais, où il avait entretenu cette charmante personne, lui renouvelant tous les jours ses douleurs, il résolut d'aller voyager avec peu de monde, mais comme il était magicien, il quittait souvent ce peu de monde pour plusieurs jours, et quelquefois pour plusieurs semaines, mais après avoir parcouru, sous des formes différentes, tous les pays qui lui donnaient de la curiosité, il revenait dans le lieu où il avait laissé sa petite suite.
Après avoir ainsi voltigé longtemps, de royaume en royaume sans avoir rien trouvé qui le touchât, il s'avisa de se transformer en aigle, et en cet équipage il fendit l'air, traversa une infinité de pays où il n'avait pas encore été et parvint jusqu'à une région qu'il trouva très agréable par la douceur de l'air qu'on y respirait, causée par l'odeur du jasmin et de la fleur d'orange dont toute la terre était couverte. Charmé de cette odeur il fit descendre son vol un peu plus bas pour voir de plus près ce qui lui causait tant de plaisir. Et enfin il aperçut au-dessous de lui des jardins qui lui parurent d'une beauté enchantée, des parterres faits de différentes manières, chargés de toutes les plus belles fleurs qu'on se peut imaginer, des bassins remplis d'une eau vive et claire, poussée dans les airs en cent figures différentes, autant de jets d'eau, qui s'élevaient d'une hauteur prodigieuse. D'un autre côté des cascades dont le bruit était propre à entretenir sa mélancolie, se présentaient à ses yeux.
Il y avait aussi plusieurs canaux revêtus de marbre et de porphyre, chargés de galiotes et de gondoles, où l'on voyait briller l'or et l'azur jusque sur les avirons. Mais des objets bien plus brillants encore lui frappèrent la vue. Plusieurs personnes d'une grande beauté, vêtues d'une manière à éblouir par la quantité de perles et de diamants dont leurs habits tissus d'or étaient garnis, remplissaient les galiotes et les gondoles ; c'était la reine de ces lieux ; et auprès d'elle la princesse sa fille plus belle que l'astre du jour, avec toutes les dames de la cour qui étaient sorties du palais pour prendre l'air depuis que le soleil s'était retiré.
Jamais mortelle n'a paru si brillante que parut alors cette adorable princesse, et le roi eut besoin de ses yeux d'aigle pour en soutenir tout l'éclat. Il fut si charmé d'un si beau spectacle, qu'il en perdit l'usage de ses ailes, et qu'il se trouva arrêté par une puissance à laquelle il n'était pas possible de résister ; il se percha au haut d'un gros oranger sur le bord du canal qui portait cette superbe flotte, et là il contempla longtemps tous les attraits de cette divine princesse. Comme un aigle qui a le cœur d'un roi est audacieux, il forma sur l'heure le dessein d'enlever la princesse. Il était si touché de sa beauté qu'il prévoyait ne pouvoir plus vivre sans la posséder. Ce dessein était grand et beaucoup au-dessus de la force ordinaire d'un aigle ; mais le roi trouva dans son art des forces proportionnées à son projet et s'en étant pourvu, il ne songea plus qu'à le faire réussir.
Il attendit que la princesse fût sortie de sa galiote, et la voyant un peu séparée de sa troupe, il prit si bien son temps qu'il l'enleva en l'air avant que son écuyer qui se préparait à lui donner la main s'en fût aperçu ; la princesse faisait des cris et des plaintes si touchantes, entre les serres de son ravisseur, que peu s'en faut qu'il ne se repentît de son entreprise, cependant comme il y eût eu de la faiblesse à manquer d'achever l'exécution d'un si beau dessein, l'aigle continua à traverser les airs avec une rapidité qui lui ôtait les moyens de faire entendre à la princesse les sentiments tendres et respectueux qu'il avait pour elle. Mais quand il se crut en sûreté, il abaissa insensiblement son vol, et posa doucement la princesse dans une prairie émaillée de fleurs. Ce fut là qu'après lui avoir demandé mille fois pardon de la violence qu'il lui avait faite, il lui expliqua qu'il la conduisait dans un royaume florissant, où il était le maître, et dont il voulait la mettre en possession, avec plus d'autorité qu'il n'en avait lui-même.
Il n'oublia rien pour lui faire valoir sa tendresse, et il n'épargna aucun des serments que font les amants pour lui persuader qu'elle serait éternelle. La princesse encore épouvantée du péril où elle s'était vue fut quelque temps sans parler. Mais quand elle eut un peu repris ses esprits, et qu'elle ne se vit plus entre les bras de la reine sa chère mère, pénétrée d’une douleur profonde elle versa un torrent de larmes ; le roi qui l'aimait véritablement en fut touché : « Cessez de vous affliger, adorable Princesse, lui dit-il, je ne cherche qu'à vous rendre la plus heureuse personne du monde. - Si vous me dites vrai, Seigneur, lui repartit la princesse, je vous demande la liberté que vous m'avez ravie, autrement souffrez que la violence que vous me faites aujourd'hui me fasse vous regarder comme mon plus cruel ennemi. Elle tâcha de l'adoucir ensuite en lui disant qu'il pouvait la demander au roi son père, de qui il y avait apparence qu'il l'obtiendrait, puisque étant un puissant roi, comme il disait, il n'y aurait pas de raison de refuser son alliance. Le roi repartit à la princesse qu'il était au désespoir de la voir si opposée à son dessein, mais qu'il se flattait de le lui rendre plus agréable, en la conduisant en un lieu où elle serait respectée de tout le monde et où il pouvait l'assurer que les plaisirs naîtraient sous ses pas : dans ce même moment, il reprit la princesse, et malgré ses cris qu'elle redoubla de toute sa force, il la transporta avec la même rapidité jusques auprès de la ville capitale de ses États. Il la mit doucement sur un gazon, et à peine y fut-elle, qu'elle vit en un instant sortir dessous ses pieds un palais d'une magnificence extraordinaire ; l'architecture en était très belle et très régulière : l'or brillait également dans les dehors comme dans les appartements qui étaient ornés de meubles très précieux. Tout ce qui pouvait flatter les sens et l'ambition s'y rencontrait en abondance ; et il n'était pas possible de rien souhaiter, qu'il ne s'y trouvât. La princesse qui crut y être seule, fut agréablement surprise de s'y voir environnée d'un nombre de filles très belles et très aimables, qui s'empressaient à l'envi l'une de l'autre à la servir : un perroquet d'un plumage admirable, lui disait les plus jolies choses du monde.
Le roi avait repris sa forme naturelle, en arrivant dans ce palais , et quoiqu'il ne fut plus dans une grande jeunesse, il aurait eu de quoi plaire à toute autre qu'à la princesse ; mais elle était prévenue d'une si grande haine contre ce prince, par la violence qu'il lui avait faite, que quoiqu'elle se vit en sa puissance, et éloignée de toute espérance de secours, il ne lui fut pas possible de le regarder autrement que comme son ennemi, et elle ne put jamais répondre à tout ce qu'il lui disait pour la toucher, que des paroles pleines de son ressentiment.
Le roi espérait cependant que le temps adoucirait l'esprit de la princesse, et que ne voyant que lui d'homme, elle s'y accoutumerait. Il eut la précaution d'entourer le palais de la princesse d'un nuage impénétrable ; et s'en alla après cela se montrer dans sa cour, où l'on était en de grandes inquiétudes de n'avoir appris de ses nouvelles il y avait longtemps. Le prince son fils et tous les courtisans furent ravis de joie de revoir leur roi, car il était parfaitement aimé de tous ses sujets ; ils eurent ensuite le déplaisir de le voir plus rarement qu'au temps passé ; il prenait le prétexte des affaires qu'il avait trouvées à son retour, pour s'enfermer dans son cabinet ; mais c'était véritablement pour pouvoir passer ce temps-là auprès de la princesse, qu'il avait la douleur de trouver toujours inflexible. Ne sachant donc quel remède à un si grand mal, ni ce qui pouvait être la cause de l'obstination de la princesse, il eut peur que malgré ses précautions elle n'eût ouï parler du mérite du prince son fils qui était jeune et beau, et adoré à la cour pour sa bonté ; il en fut dans une inquiétude horrible, et n'y trouva de soulagement qu'en éloignant le prince son fils ; il lui proposa d'aller voyager, et lui donna un équipage magnifique.
Le prince visita plusieurs cours où il fit plus ou moins de séjour selon qu'il les trouva agréables ; il arriva enfin à celle où l'on portait le deuil de la princesse enlevée : le roi et la reine lui firent un accueil fort gracieux ; le temps, et la présence d'un jeune prince aimable ayant adouci la douleur que leur avait causé la perte de la princesse, l'on vit peu à peu revivre les plaisirs à la cour, et le jeune prince était de toutes les parties.
Un jour que la cour était dans le cabinet de la reine, le prince ayant aperçu un portrait d'une grande beauté, il en fut tout d'un coup frappé ; il demanda avec empressement de qui il était, la reine qui l'entendit, prit la parole pour la personne à qui le prince avait parlé, et dit, que c'était ce qui lui était demeuré de sa chère fille, laquelle lui avait été enlevée, ne sachant ni comment, ni par qui : la reine ne pouvait parler de cette triste aventure sans répandre des larmes.
Le prince en fut sensiblement touché, et dans l'instant promit à la reine de chercher la princesse par tout le monde, et de ne prendre aucun repos qu'il ne la lui eût remise entre les mains. La reine l'assura qu'elle recevrait avec une reconnaissance éternelle une grâce si singulière, et lui dit même, que si la princesse lui était agréable, elle la lui donnerait en mariage avec les États dont elle était la souveraine la reine était héritière d'un royaume voisin dont le roi trouvait bon qu'elle disposât comme il lui plaisait : le prince plus touché de l'espérance de posséder la princesse, que le royaume qu'on lui proposait, prit congé du roi et de la reine et partit pour son entreprise la reine lui avait donné un portrait de la princesse qu'elle portait au bras, afin, lui dit-elle, que vous n'en perdiez pas l'idée et que vous n'ayez pas de peine à la reconnaître quand vous la rencontrerez.
Le prince déjà très passionné pour cette charmante princesse, de qui il n'avait pourtant encore vu que la ressemblance, partit le cœur plein d'espérance et s'en alla à grandes journées trouver la fée, à qui la reine sa mère l'avait recommandé : il la supplia de le secourir de son art et de ses conseils dans une occasion si importante : la fée ayant appris toutes les circonstances de l'aventure, demanda du temps pour consulter ses livres, et dit au prince après y avoir pensé, que la princesse qu'il cherchait était fort près de lui, mais qu'il était trop difficile de pénétrer dans le palais enchanté où le roi son père la tenait, parce qu'il l'avait couvert d'un nuage fort épais ; que le seul expédient qu'elle croyait y pouvoir trouver serait de se saisir d'un perroquet que la princesse avait, ce qu'elle ne voyait pas impossible, parce qu'il sortait quelquefois, et volait même assez loin du palais.
La fée qui avait une grande passion de faire plaisir à un prince fils d'une princesse qu'elle avait aimée uniquement, sortit incontinent, et s'en alla tâcher de rencontrer le perroquet : elle revint, un moment après le tenant dans la main, elle l'enferma aussitôt dans une cage ; et ayant touché le prince d'une baguette mystérieuse, elle le transforma en perroquet, et l'instruisit de la manière qu'il fallait se conduire pour pénétrer jusques auprès de la princesse : le prince bien instruit à faire le perroquet, aborda cette charmante princesse, qu'il trouva d'une beauté cent fois au-dessus de celle qu'il lui avait crue : il en demeura si interdit que la princesse en fut surprise ; elle avait peur que son perroquet ne fût malade, et comme il faisait toute sa consolation, elle le prit et le caressa, ce qui rassura le prince, et lui donna assez de hardiesse pour bien faire son personnage ; il dit mille jolies choses, de sorte que la princesse en fut charmée : le roi vint, et le perroquet eut le plaisir de le voir haï ; quand le roi fut parti, la princesse entra seule dans son cabinet, le perroquet y vola, et fut témoin des plaintes qu'elle faisait de la persécution du roi qui l'avait instamment priée de se déterminer à l'épouser.
Le perroquet lui dit pour la consoler mille choses, où elle trouva tant d'esprit, qu'elle douta quelquefois si c'était en effet son perroquet qui l'entretenait si agréablement ; il lui dit encore des choses plus fortes dont elle demeura fort étonnée : quand il la vit dans les dispositions qu'il souhaitait : « j'ai un secret très important à vous confier, Madame, lui dit-il ; je vous prie de ne vous point alarmer des choses que je vais vous apprendre : je suis ici pour vous délivrer, Madame, et c'est de la part de la reine votre mère que j'y suis, et pour vous prouver ce que je vous dis, regardez ce portrait que la reine votre mère m'a donné. » Il le tira de dessous l'une de ses ailes ; la surprise de la princesse fut bien grande, mais elle ne pouvait qu'elle ne conçut des espérances de ce qu'elle voyait et de ce qu'elle entendait, parce qu'elle avait reconnu le portrait, pour être celui que la reine sa mère portait au bras : le perroquet voyant que la princesse n'était pas fort alarmée, lui dit qui il était, ce que la reine lui avait promis, et les secours qu'il avait déjà reçus d'une fée qui l'avait de plus assuré, qu'elle lui donnerait tous les moyens de transporter la princesse jusques dans le cabinet de la reine sa mère.
Quand il vit que la princesse l'écoutait attentivement, il la supplia de lui permettre de reprendre devant elle sa forme naturelle : la princesse n'ayant rien répondu, il tira une plume de son aile, et la princesse vit aussitôt un prince qui était d'une beauté à surprendre, et elle se laissa doucement flatter de l'espérance de devoir sa liberté à un prince qui lui avait paru si aimable.
La fée qui avait pris le soin de la conduite de cette aventure, avait fait faire un char capable de contenir le prince et la princesse, et y avait fait attacher deux aigles si puissants, qu'ils étaient capables de les mener jusqu'au bout du monde ; et ayant mis le perroquet qu'elle tenait en cage dans le char, elle le chargea de le conduire jusqu'à la fenêtre du cabinet de la princesse, ce qui fut exécuté en un moment ; et la princesse s'étant mise dans le char avec le prince, elle fut fort aise d'y trouver aussi son perroquet.
Aussitôt que la princesse fut dans l'air, elle aperçut une personne montée sur un aigle qui marchait à la tête de son char, elle en fut étonnée, mais le prince la rassura, en lui disant que c'était la bonne fée à qui elle avait l'obligation de tout le secours qui lui arrivait, qui la voulait conduire jusqu'au cabinet de la reine sa mère.
Le roi qui ne dormait pas d'un sommeil tranquille, depuis le premier jour qu'il avait vu la princesse, s'éveilla en sursaut ; il venait de voir en songe qu'on lui enlevait la princesse, il reprit sa forme d'aigle, il vola à son palais, où ne l'ayant pas trouvée, il entra dans une furie horrible, il revint au plus vite chez lui pour consulter ses livres ; et ayant compris que c'était son fils qui lui enlevait ce précieux trésor, il se transforma dans un moment en harpie', et possédé de rage, il résolut de dévorer son fils et même la princesse s'il les rencontrait. Il perça l'air avec une rapidité inouïe, mais il était parti trop tard ; et la fée qui avait prévu qu'il les suivrait, avait élevé derrière eux des vents impétueux dans l'air qui retardèrent son vol, et donnèrent au prince et à la princesse le temps d'arriver en sûreté jusque dans le cabinet de la reine, qui y était dans des impatiences dont elle ne connaissait pas la cause, et comme si elle eût eu un pressentiment de quelque événement extraordinaire : avec quelle joie croyez-vous qu'elle reçut la princesse qu'elle avait tant regrettée, et ce prince si aimable qui la lui faisait revoir !
La fée entra aussi dans le cabinet, et avertit la reine que le roi magicien, à qui on venait d'enlever ce qui lui était plus cher que sa couronne, arriverait incessamment, et que rien ne pourrait garantir de sa fureur aidée de ses enchantements, le prince et le princesse, si on ne les mariait, et qu'il ne pourrait rien contre eux, aussitôt qu'ils seraient unis par le lien de mariage : la reine en fit incontinent avertir le roi, et le mariage se fit : le roi magicien arriva à la fin de la cérémonie, le désespoir où il était d'être arrivé si tard, lui ayant troublé la tête, il parut sous sa forme naturelle, et entreprit de jeter sur le prince et la princesse mariés une liqueur noire capable de les faire mourir ; mais la fée avança une baguette qu'elle tenait à la main, et fit retourner la liqueur sur le roi qui la venait de jeter, dont il tomba ayant perdu l'usage de tous les sens.
Le roi chez qui il venait de vouloir exercer une vengeance si cruelle, s'en sentant fort offensé, le fit enlever et mettre dans une prison : les magiciens n'ayant plus aucun pouvoir lorsqu'ils sont en prison, le roi prisonnier qui l'éprouvait se trouva fort embarrassé de se voir sous la puissance d'un roi qu'il avait si fort offensé ; mais on n'avait garde de se porter à aucune cruauté, dans un jour d'une si grande réjouissance ; le prince ayant demandé la grâce du roi son père l'obtint, lui fit ouvrir la prison ; elle ne fut pas plus tôt ouverte, qu'on vit le roi dans l'air sous la forme d'un oiseau qu'on ne connaissait pas, il dit seulement en partant qu'il ne pardonnerait jamais à son fils ni à la fée sa voisine le cruel affront qu'ils lui avaient fait. La fée fut priée de s'établir dans le royaume où elle se trouvait ; elle l'accorda et y transporta ses livres et ses secrets de féerie ; elle y bâtit un nouveau palais où elle fit sa demeure, et l'on ne songea plus dans cette cour qu'à rendre à la généreuse fée la reconnaissance qu'on lui devait de tant d'obligations, et à jouir de la félicité parfaite où elle avait mis toute la famille royale. Le prince et la princesse passèrent ensemble une longue vie très heureuse, et laissèrent en possession d'un royaume une postérité qui fut toujours couverte de gloire.