Les Perroquets par Le Chevalier de Mailly

Il y avait une fois une princesse, qui vint au monde avec beaucoup d'esprit, de courage et d'ambition. Ces dons du ciel si rarement réunis, ont souvent été plus avantageux à ceux qui les ont reçus en naissant, que les successions des plus grands empires. Quand elle fut dans un âge à pouvoir disposer de sa main, elle épousa un prince qui vivait en homme privé, dans des États où ses ancêtres avaient régné jadis. Ce prince avait échappé seul à la cruauté d'un puissant roi du voisinage, qui avait usurpé le royaume, et qui, pour jouir avec plus d'impunité du fruit de ses crimes, y en avait ajouté un nouveau, en faisant massacrer impitoyablement toute la famille royale, qu'il venait de déposséder.
La princesse ne fut pas plutôt mariée qu'elle ne fut plus occupée que du soin d'inspirer au prince son mari le dessein de remonter sur un trône qui lui appartenait. Elle lui répétait sans cesse qu'il était honteux d'obéir dans un lieu où l'on avait droit de commander. Le prince était naturellement paresseux, par conséquent il était doux ; car rien ne conduit à la douceur autant que la paresse, cette fille de la volupté. Mais quels changements une femme n'apporte-t-elle pas, quand elle le veut, dans le caractère de son mari ?
Il se laissa donc peu à peu convaincre, ou plutôt séduire par les raisons de la princesse sa femme. Quand il lui représentait que les projets qu'elle formait étaient d'une impossible exécution, elle répondait en général que l'histoire donnait des exemples de plus grandes révolutions. Si le prince, en entrant dans le détail, lui disait que toutes les places du royaume étaient occupées par les troupes de l'usurpateur, la princesse répondait que tous les gouverneurs étaient ses sujets naturels. Elle lui objectait encore que tous les habitants gémissaient sous le joug du prince étranger et avare, et que par conséquent sa domination était odieuse. Mais par quel moyen pouvaient-ils se prévaloir de cette conjoncture ? Puisque l'argent, le nerf de toutes les entreprises, leur manquait absolument.
Ils avaient l'un et l'autre assez de bien pour vivre aisément en personnes privées ; mais pour exciter une révolte, et faire une révolution générale dans un royaume, il faut avoir des sommes immenses à sa disposition : l'argent, ce triste métal, est, en ce cas, d'une nécessité absolue. Il en faut, pour avoir des armes et des chevaux. Il en faut, pour s'attacher ceux auxquels on confie le secret de l'entreprise ; il faut qu'ils ne puissent pas espérer une plus grande récompense de ceux à qui ils pourraient le révéler. Enfin, il y avait un nombre infini d'objections plus sensées les unes que les autres, que le prince paresseux faisait à la princesse ambitieuse. L'article de l'argent était surtout, comme on dit, son cheval de bataille.
La princesse avait été élevée dans un château situé au milieu des rochers et des bois, et dès sa plus tendre enfance, elle avait ouï parler du pouvoir des fées. Elle avait entendu raconter à sa nourrice et à sa gouvernante qu'elles avaient transformé en plusieurs manières différentes l'équipage de chasse du prince son père, toutes les fois qu'il s'était trop rapproché d'une caverne où l'on disait dans le pays qu'elles faisaient leur demeure, et l'on assurait qu'elles en avaient interdit l'entrée à tous les mortels. Elles étaient bien aises que leur habitation fût tout à fait ignorée.
Les passions sont ingénieuses à tout mettre en œuvre. La princesse ambitieuse avait hérité par la mort de son père et de sa mère, du château situé dans le voisinage des fées ; elle résolut d'y aller passer quelques mois dans la seule espérance d'établir un commerce avec les fées ses voisines : nul autre motif ne pouvait assurément l'y conduire. Ce château était assis au milieu des montagnes ; tout y tombait : les gens du lieu, les seuls au monde qui pussent en parler, faisaient sans cesse l'éloge des beaux droits et de l'étendue de la justice de la terre ; mais dans le fond, c'était une prison cruelle à habiter.
Il en arriva cependant, comme la princesse l'avait espéré, et la conjoncture qui fit naître l'événement dont elle profita, ne pouvait être même plus favorable à ses desseins. Un ogre effroyable qui habitait dans les mêmes rochers, faisait, il y avait longtemps, la guerre à ses voisins ; il ne se repaissait que de carnage, et il avait, chemin faisant, dévoré plusieurs domestiques qui appartenaient aux fées. Ce procédé était absolument contre le droit des gens ; car il y avait toujours eu quelque sorte d'alliance entre les fées et les ogres, à peu près comme nous en avons avec les Mahométans pour la nécessité du commerce. Et les ogres ne pouvaient en prétendre cause d'ignorance ; car on dit que ceux qu'ils avaient dévoré[s], étaient des gens de livrée, ce qui rendait l'insulte plus offensante et le cas d'autant plus grave, surtout autrefois, où l'on était plus sensible à ces sortes d'affronts, que l'on ne l'est aujourd'hui. Les fées irritées contre cette détestable nation, avaient pris le parti de l'exterminer.
Ce fut dans ces entrefaites que la princesse vint habiter son château. Les ogres, après quelques rencontres où ils avaient toujours eu du désavantage, se trouvant inférieurs en puissance et en enchantements aux fées leurs ennemies, vinrent supplier la princesse de leur donner retraite. Elle la leur accorda sans peine, regardant comme un acte d'humanité, de ne pas refuser l'asile à des malheureux qui imploraient sa bonté.
Les fées, que leur art instruit de tout, quand elles consultent leurs livres, ayant appris que la princesse avait retiré les ogres, envoyèrent lui porter leurs plaintes d'un semblable procédé. Elles la firent avertir en même temps que c'était rompre ouvertement avec elles. Qu'elles pouvaient d'un coup de baguette réduire son château en cendres. Qu'elle avait trop d'esprit pour l'ignorer ; mais que voulant conserver des égards pour une princesse d'un aussi grand mérite, et fille de parents qu'elles avaient toujours aimé[s], elles n'avaient voulu prendre aucun parti sans l'avoir auparavant avertie. Qu'elles la priaient de vouloir bien faire sortir leurs ennemis de sa maison, en l'assurant que si elle avait cette honnêteté, elle éprouverait, si l'occasion s'en présentait jamais, qu'elles étaient de bonnes voisines.
La princesse répondit simplement qu'elle n'avait donné d'asile aux ogres, que pour ne pas refuser la prière de gens qui lui avaient paru malheureux ; qu'elle les allait congédier ; et qu'elle suppliait ces Dames de lui accorder la permission d'aller leur rendre visite, ou de lui marquer un lieu, où elle pût les entretenir.
La plus importante des fées fut touchée de l'honnêteté de la princesse, et elle vint la voir dans un char tiré par six animaux, qui avaient chacun quatre ailes et quatre pieds. La vitesse de leur allure était si grande, qu'on ne pouvait distinguer s'ils volaient ou s'ils marchaient. La fée fit présent à la princesse d'une cassette en apparence assez commune, et la pria de ne l'ouvrir qu'après son départ. Les fées bienfaisantes, du nombre desquelles était celle dont je parle, ne font jamais aucune visite sans accompagner l'honneur qu'elles prétendent faire, de quelques marques sensibles de leur bonne volonté. La princesse reçut et la visite et le présent avec de grandes démonstrations de reconnaissance ; et la fée fut extrêmement contente, et de ses propos et de ses sentiments. « Je n'ignore pas, lui dit-elle en la quittant, les grands desseins que vous méditez, et dont vous êtes sans cesse occupée ; vous pouvez compter sur mon secours, parce que la justice est de votre côté. »
La princesse savait très bien que la caverne où la fée avait son palais était inaccessible à ceux qu'elle n'y voulait pas recevoir ; elle lui demanda donc pour preuve de ses bontés, la grâce d'y pouvoir quelque jour être introduite. La fée y consentit, elle lui assigna un jour, et la princesse y fut exacte. Elle fut reçue à l'entrée de la caverne par douze jeunes fées plus magnifiques les unes que les autres. Elles étaient vêtues de brocard et d'or, leurs coiffures, garnies de diamants, étaient chargées de plumes et d'aigrettes, chacune était parée du portrait de la grande fée, attaché à un ruban couleur de feu, de la façon que l'on porte les rubans des ordres. Ces douze belles et jeunes fées reçurent la princesse avec toutes les marques du plus grand respect, et la conduisirent dans l'appartement de la fée.
Elle était négligemment couchée sur un lit, où l'or brillait de tous les côtés, un simple couvre-pied d'édredon était encore plus négligemment étendu sur elle. L'on se doute bien de la raison qui l'engageait à recevoir la princesse en cet état : c'était pour éviter l'embarras des cérémonies. Cette méthode satisfait à la fois la vanité et la paresse, et c'est ce qui m'engagerait à répondre que cet usage sera pratiqué plus longtemps qu'aucun autre. Sa cour était des plus nombreuses, quoiqu'elle ne f[û]t composée que des officiers du palais et de toutes les fées de sa famille ; les uns et les autres étaient dans un grand silence autour d'elle. L'on voyait auprès de son lit un bureau de corail, de pièces de rapport, sur lequel était une écritoire d'or émaillé, des papiers, des livres, et des instruments de féerie ; sur le pied du lit quelques petits chiens, qui par parenthèse aboyèrent beaucoup quand la princesse entra, et un peu plus bas sur des carreaux il y avait des perroquets, des nains, et des singes, enfin tout ce qui sert à l'amusement des grands. La princesse fut placée auprès de la fée dans un fauteuil d'un prix infini ; il était d'une broderie d'or relevée des plus grosses et des plus belles perles de l'Orient.
Aussitôt que la princesse fut assise, tout le monde se retira par respect. La fée renouvela alors les offres qu'elle avait déjà faites de son pouvoir et de ses conseils, et la princesse lui fit mille remerciements du riche présent qu'elle avait reçu. Elle lui parlait de la cassette qu'elle lui avait apportée, lorsqu'elle l'était venue voir, et qu'elle avait trouvée remplie de pierreries d'un prix inestimable. « Je vous en fournirai toujours de pareilles, lui répondit la fée, quand vous en aurez besoin pour des desseins aussi légitimes » ; et elle ajouta à ce premier présent celui d'une seconde cassette pleine d'or monnayé, pour s'en servir dans les premières occasions, en attendant qu'elle eût pu trouver à vendre les pierreries.
Sa générosité ne se borna pas à ces seuls présents ; elle lui donna plusieurs perroquets qui non seulement parlaient, ce qui n'e[û]t pas été rare, mais qui étaient encore capables de négocier les affaires les plus délicates : car ils avaient de l'intelligence, de l'esprit, de la finesse et du savoir, toutes choses nécessaires aux négociations. « Ils vous seront nécessaires, lui dit la fée ; employez-les hardiment, ils pourront vous instruire de tout ce qui se passera dans le conseil de vos ennemis, et par leur moyen, vous pourrez entretenir commerce avec vos amis : ces négociateurs ne peuvent être suspects. » Munie de tant de secours et aidée des conseils et des instructions que la fée lui avait donnés, la princesse prit congé d'elle, en l'assurant d'une reconnaissance éternelle. Elle brûlait d'impatience de revoir le prince son mari, et de mettre en œuvre ses grands desseins.
L'ambition est toujours vive ; la princesse entretint son mari très exactement, de tout ce qui lui était arrivé d'heureux ; mais il eut peine dans les commencements à y ajouter foi. Le doute et la méfiance en pareil cas ne sont point surprenants, et le lecteur fera peut-être lui-même quelque difficulté de croire le récit que je fais. Cependant le prince vit tant de marques sensibles de réalité, qu'il se résolut à tenter la fortune. L'or et les pierreries étaient des preuves bien fortes de ce qu'il entendait dire. Les perroquets achevèrent de le persuader. Car ils avaient avec les personnes en qui ils pouvaient prendre confiance des conversations plus raisonnables que celles des hommes ordinaires ; partout ailleurs ils prononçaient, comme tous les autres perroquets, seulement quelques mots mal articulés.
Le prince ne doutant plus de la puissance de la fée qui favorisait son dessein, crut qu'il n'y avait plus de temps à perdre. Il consentit de quitter la demeure de son vieux château, auquel il s'était cependant assez accoutumé, et résolut de se rapprocher de la capitale, pour être plus à portée d'avoir des nouvelles et de donner des ordres.
Il dépêcha, de concert avec la princesse, un de ses plus habiles perroquets avec de bonnes instructions, pour se tenir auprès du gouverneur général de tout le royaume. Il avait ordre de revenir à tire-d’aile, s'il apprenait qu'on eût le moindre soupçon de son projet. Le perroquet arriva promptement dans le jardin du gouverneur, il vola d'oranger en oranger pendant une heure ou deux, et se conduisit si bien qu'il se laissa prendre. Il fut présenté au gouverneur, qui le trouva si joli, si doux et si caressant, qu'il le fit mettre sur-le-champ dans son cabinet, dans une cage magnifique, dont il sortait quand il lui plaisait. Il se servait de cette liberté pour voler partout où allait le gouverneur, et particulièrement quand il ne voyait qu'une seule personne avec lui ; de telle sorte que l'on ne traitait d'aucune affaire, qu'il n'en eût connaissance. Le gouverneur était un homme fort grave en public, mais il faisait dans son cabinet de grandes extravagances, dont le perroquet fit de bons contes après la révolution.
Le perroquet ayant volé plusieurs fois dans le jardin, sans avoir abusé de sa liberté, puisqu'il était toujours revenu très exactement, ne fut plus observé, ce qui lui facilita le moyen de rendre compte de tout ce qu'il apprenait à un autre perroquet que le prince envoyait de temps en temps pour en être instruit. Ce dernier était un des bons courriers que l'on e[ûjt jamais vus. Sa diligence était infinie. Le prince et la princesse tirèrent mille connaissances par cette voie, qui leur servirent à prendre des mesures certaines pour leur entreprise. Les autres perroquets furent employés en plusieurs endroits du royaume, pour porter et rapporter des nouvelles, et s'en acquittèrent avec toute la fidélité et l'intelligence qu'on pouvait désirer : et pour tout dire enfin, ils firent ce que la fée avait promis de leur service. Les pierreries furent vendues dans les grandes villes, et l'argent que l'on en reçut, aussi bien que celui que l'on tenait déjà de la libéralité de la fée, fut distribué avec tant de sagesse, et tant de bonheur, que tout le royaume s'étant soulevé en un même jour, les garnisons de l'usurpateur furent presque partout désarmées à la même heure ; et ce fut avec si peu de sang répandu, qu'il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire qu'une pareille révolution ait été méditée et exécutée avec autant de sagesse et de promptitude.
Les étrangers furent congédiés. Le prince et la princesse furent couronnés dans la ville capitale, au milieu des acclamations de tous leurs sujets, charmés de voir leur légitime maître sur le trône, et un maître si aimable par sa douceur, et les qualités qu'il avait pour la société, qu'il fit pendant toute sa vie les délices de toute sa cour ; pendant que la princesse, en suivant son inclination naturelle, s'occupait pour le bien de l'État des affaires les plus essentielles et de la plus grande importance. Ils vécurent heureux et unis, parce que chacun d'eux partagèrent le gouvernement, suivant son goût et son caractère.