Quiribirini par Le Chevalier de Mailly

Il y avait une fois un roi qui paraissait le plus heureux prince du monde ; il possédait des États florissants dont il avait étendu les limites par une guerre de plusieurs années, et avait acquis la réputation d'être le plus vaillant et le plus sage capitaine de son siècle ; il gouvernait ses sujets avec tant de douceur qu'il en était adoré, et pour surcroît de félicité il avait épousé la plus aimable princesse de son temps de qui il était tendrement aimé ; mais comme aucun bonheur n'est parfait, cette princesse si aimable était d'une santé si délicate qu'il n'y avait pas lieu d'espérer qu'elle eût des enfants, ni qu'elle pût vivre longtemps.
Le roi qui le savait en était dans des inquiétudes mortelles, et continuellement occupé à chercher les moyens d'établir la santé de la charmante reine, il avait souvent des conférences avec ses médecins, et consultait tous les chimistes qui se présentaient ; mais ne trouvant ni médecins ordinaires ni chimistes, en qui il crût pouvoir prendre confiance, une femme de sa cour touchée de son embarras lui dit qu'il avait dans ses États un homme lequel ayant été élevé par les fées possédait toutes les sciences secrètes dans la dernière perfection ; la difficulté était de le rencontrer, parce qu'il était toujours en voyage, cherchant les occasions de se servir de son art pour faire du bien à tous ceux qui avaient besoin d'être secourus.
Le roi ayant appris qu'il se tenait ordinairement dans le fond d'une forêt, qui n'était pas loin de la cour, y envoya, et heureusement on le trouva de retour chez lui depuis fort peu de temps ; il suivit ceux qui l'étaient venus chercher, et ayant appris ce que le roi souhaitait de lui, il demanda la liberté d'aller consulter ses livres. Il connut après les avoir bien consultés, qu'il avait un intérêt particulier que le roi eût un fils qui succédât à sa couronne, et il donna tous ses soins à fortifier la santé de la reine, pour la rendre capable de mettre des enfants au monde.
Comme il avait une parfaite connaissance des simples, il les choisit si bien, qu'il composa un bouillon, qui mit la reine en peu de jours dans une santé parfaite ; elle devint grosse bientôt après, et accoucha d'un prince qui était sa véritable ressemblance, et qui parut en peu d'années orné de tous les talents qu'on peut désirer pour faire un grand prince ; il fut élevé avec tous les soins qui peuvent contribuer à former !es héros, et ce furent des soins bien employés, car ce prince devint incomparable.
Le roi et la reine étaient dans un contentement qui ne se peut exprimer, de se voir un fils et un successeur d'une si belle espérance ruais ils ne jouirent pas longtemps de ce bonheur ; ils moururent tous doux dans une même année, et laissèrent ce prince si aimable, maître de leurs États et de sa conduite. Il était dans l'âge où l'on ne fait point de pas qui ne soit glissant ; il se conduisit, cependant, et gouverna ses sujets avec tant de sagesse, qu'il leur donnait de l'admiration.
Un de ses voisins, qui voulait se prévaloir de sa jeunesse, lui déclara la guerre ; le jeune prince se mit à la tête de ses troupes, et fit tant d'actions de grande valeur qu'il réduisit ses ennemis à reconnaître qu'ils l'avaient attaqué témérairement, et à lui demander la paix, qu'il leur accorda même à des conditions fort douces ; après cela la grande réputation qu'il avait acquise étant un sûr garant que ses voisins n'entreprendraient rien contre lui, et ses sujets vivant dans une grande tranquillité, il s'adonna à la chasse.
Il était surprenant qu'un jeune roi qui avait à sa cour un grand nombre de dames charmantes parût insensible à tant d'appas ; plusieurs d'entre elles formèrent le dessein de lui plaire, mais ce fut inutilement, et elles regardaient avec étonnement qu'un prince jeune et poli se conservât insensible dans le milieu de tant de belles personnes avec qui il était dans des conversations continuelles.
La cour ne laissait pas cependant d'être fort galante malgré l'indifférence du prince, les hommes et les dames étaient de toutes les chasses du prince, et y étaient chacun le plus magnifique ; la chasse finie, tous les autres plaisirs se succédaient tour à tour, le prince seul n'était touché que de celui qu'il prenait à la chasse.
Un jour qu'il courait le cerf, l'ardeur de la chasse l'ayant emporté fort loin, il s'égara dans la forêt et se trouva dans un petit bocage d'arbres qui portaient des fruits et des fleurs ; cet endroit lui parut très beau, et comme il le contemplait avec plaisir, il entendit du bruit derrière lui ; il tourna la tête et vit un homme de fort mauvaise mine qui poursuivait l'épée à la main un serpent lequel s'étant réfugié derrière le roi comme dans un lieu de sûreté, ce prince généreux lui donna sa protection et défendit de le tuer, mais cet homme féroce ayant toujours suivi son dessein, le roi justement irrité alla à lui l'épée à la main, et le mit en fuite ; le roi le voyant fuir ne daigna le poursuivre, et fut surpris un moment après de voir le serpent marcher devant lui et tourner la tête de temps en temps pour voir s'il le suivait, ce serpent semblant lui vouloir servir de guide.
Le roi curieux de savoir ce qu'il deviendrait le suivit véritablement et vit qu'étant entré dans le bocage d'où il était sorti, il s'approcha d'un homme qui paraissait endormi sous un arbre, et incontinent le serpent étant mort, l'homme se releva et se jeta aux pieds du roi lui rendant grâce de la vie qu'il lui venait de conserver.
Le roi étonné de ce prodige en demanda l'explication ; cet homme qu'il venait de garantir de la mort, lui dit qu'il était celui qui par des secrets qu'il possédait avait rétabli la santé de la reine sa mère, et l'avait mise en état de lui donner la naissance, et que le roi et la reine satisfaits de ses services, lui avaient accordé leur protection, et lui avaient permis de faire des établissements dans tous les lieux de leurs États qu'il voudrait choisir ; il ajouta que le défunt roi poussant sa bonté plus loin l'avait nommé le Bienfaisant pour marque de sa satisfaction ; ensuite il rendit compte au roi qu'étant poursuivi par ce cruel homme qu'il avait vu l'épée à la main, il avait rencontré un serpent mort et s'y était transformé croyant éviter la fureur de cet implacable ennemi qui était descendu dans un port du voisinage, n'ayant pour but de son voyage que celui de le tuer, dont il n'avait été garanti que par sa protection, car s'il eût été tué serpent il ne lui eût plus été possible de ranimer son corps.
Le roi était très curieux de savoir comment Bienfaisant se pouvait transformer de cette sorte, et le pria de l'en instruire. Bienfaisant s'en excusa, étant cependant fort pressé par le roi, il lui fit espérer qu'il ne lui cacherait rien, quand il lui connaîtrait la discrétion nécessaire pour être propre à apprendre les sciences secrètes ; pour commencer à satisfaire sa curiosité il le mena dans une grotte qu'il avait dans le fond d'un rocher au milieu de la forêt, et qui n'était connue de personne ; il y fit entrer le roi, et y entra avec lui, par une ouverture qu'il fit en touchant le rocher d'une baguette mystérieuse qu'il portait toujours à la main.
Ce jeune roi fut surpris de la beauté de cette demeure, c'était un palais où il y avait un appartement de plusieurs chambres de plain-pied remplies de toutes les raretés qu'on se peut imaginer, qu'il prit grand plaisir à regarder ; Bienfaisant ouvrit un cabinet où le roi vit un arc, un carquois, et un trousseau de flèches dont il fut charmé ; Bienfaisant le fit passer ensuite dans un autre cabinet tout de glace, où il fit paraître devant lui toutes les belles personnes de ses États magnifiquement vêtues ; mais le roi n'y fit presque pas d'attention ; Bienfaisant lui dit que, s'il n'était pas plus touché des attraits de toutes les belles personnes de plusieurs cours étrangères qu'il allait lui faire voir, il lui dirait infailliblement tous ses secrets. Le roi vit passer avec une grande indifférence une quantité infinie de belles personnes, mais enfin il parut une princesse d'une beauté merveilleuse qui était suivie de toute sa cour, elle paraissait plus au-dessus de toutes les dames qui la suivaient [tant] par l'éclat de sa beauté que par celui des pierreries, et de toutes les magnificences dont elle était parée, et le roi en demeura tellement interdit et si attentif à regarder l'endroit où il l'avait perdue de vue, qu'il n'en détourna les yeux que pour demander qui était cette charmante personne si distinguée par sa beauté de toutes celles qu'il venait de voir. Bienfaisant lui dit que c'était une jeune reine qui commandait dans une région fort éloignée ; le roi résolut à l'instant de lui envoyer un ambassadeur pour lui faire une déclaration d'amour, et lui proposer de venir donner des lois dans un royaume où on les recevrait avec beaucoup de respect.
Bienfaisant avertit le roi que la proposition de mariage qu'il voulait envoyer faire à cette reine ne serait peut-être pas reçue si favorablement qu'il se promettait, qu'elle venait de refuser d'épouser un prince fils d'un puissant roi, qu'il était vrai que ce prince était un géant monstrueux qui ne pouvait jamais se faire aimer, mais que ne pouvant se faire aimer il se faisait craindre aussi bien que le roi son père qui était magicien et un si méchant homme qu'il avait obligé le prince son fils à tenir la reine assiégée depuis le refus qu'elle avait fait de l'épouser ; Bienfaisant déclara ensuite au roi, qu'il était la cause de ce que le siège tirait en longueur, parce qu'il avait eu le pouvoir par son art de conserver à la reine assiégée son port libre, par où elle recevait les secours de ses voisins, malgré les soins du méchant roi, qui avait obtenu d'un roi son allié, et aussi méchant que lui, une armée navale pour bloquer du côté de la mer la ville assiégée ; mais cette armée navale étant retenue dans les rades par des calmes continuels le méchant roi s'en était pris à Bienfaisant qu'il savait en être la cause, et ayant appris dans ses livres le lieu où il était, il s'était mis dans une chaloupe et était descendu à terre pour le chercher et le tuer, ce qu'il eût exécuté sans la protection que la fortune lui avait envoyée si à propos.
Bienfaisant rendit encore compte au roi comment il avait été envoyé par les fées pour traverser les desseins de ce roi qu'elles haïssaient à cause qu'il était méchant, et comment elles lui avaient donné pour exécuter sa commission, l'art de féerie dont il s'était servi pour s'insinuer dans l'esprit de ce roi, ce qu'il avait si bien fait qu'étant devenu son favori, et son confident, il avait appris ses secrets les plus cachés et s'était servi depuis de la connaissance qu'il en avait, et du pouvoir de la féerie pour traverser les cruelles entreprises qu'il faisait, dont le roi s'étant aperçu il l'avait haï mortellement, et n'ayant pas douté, comme j'ai dit, que ce ne fût lui qui eût arrêté son armée navale, il l'avait cherché pour le faire périr.
Le roi étant instruit que Bienfaisant avait les dons de féerie, et sachant les mauvais desseins du méchant roi contre la charmante princesse, ne songea plus qu'à chercher les moyens de l'en garantir, et à prier Bienfaisant de l'y secourir par son art ; Bienfaisant lui dit qu'il n'avait besoin que d'un seul secret qu'il lui eût volontiers confié s'il lui eût cru le cœur libre, mais qu'il ne pouvait se résoudre de se confier à un jeune prince qui avait une grande passion, parce qu'il craignait d'avoir le déplaisir de le voir accablé de mille malheurs, s'il avait la fragilité de le révéler. Il lui avoua pourtant qu'il n'y avait pas d'autre moyen de délivrer la reine assiégée.
Le roi lui fit tant de serments de ne révéler jamais ce secret, qu'enfin Bienfaisant résolut de le lui confier. I1 lui dit donc qu'en prononçant le nom de « Quiribirini », il aurait le pouvoir de se transformer en quel animal il voudrait, et qu'il fallait pour cela prendre cet arc qu'il avait trouvé si beau, et tirer une flèche en l'air en intention de tuer l'animal dont il aurait besoin, et qu'il viendrait incontinent tomber à ses pieds ; le roi prit l'arc, et ayant tiré il vit tomber à ses pieds une biche qu'il avait désirée ; Bienfaisant qui ne voulut pas abandonner le roi tira aussi une flèche en intention de tuer une biche, et aussitôt il en tomba une à ses pieds ; ils dirent tous deux « Quiribirini », entrèrent dans le corps de ces biches, laissèrent les leurs dans les rochers, et coururent tous deux dans la forêt pour faire un essai du pouvoir de ce charme.
Après une petite course ils revinrent dans la grotte, reprirent leur forme naturelle, raisonnèrent sur les moyens de secourir la princesse, et conclurent qu'il fallait qu'ils se transformassent en oiseaux pour pouvoir passer la mer ; ce qu'ayant fait ils voltigèrent autour de cette flotte, laquelle ayant eu enfin après de longs retardements le vent favorable allait pour bloquer le port de la princesse, ils devancèrent la flotte, et cherchèrent en arrivant s'ils ne pourraient pas rencontrer la princesse dans ses jardins ; ils furent aussi heureux qu'ils l'avaient désiré, ils la virent, et la virent fort affligée, ils lui entendirent même dire qu'elle se serait plutôt tuée de sa propre main que de consentir à épouser ce monstre qu'elle avait en horreur et qui la tenait assiégée ; ils se mirent sur la même branche pour concerter le moyen de délivrer cette charmante princesse, et ils convinrent que Bienfaisant prendrait le corps d'un scorpion pour aller faire mourir ce cruel prince, ce qui réussit comme le projet en était fait : Bienfaisant rencontra un scorpion mort, il en anima le corps et se traîna dans la tente du tyran dont on avait résolu de se défaire, et ensuite dans son lit, et lui fit une piqûre dont il enfla et mourut dans le jour suivant.
Aussitôt que Bienfaisant eut fait son coup, il laissa le scorpion où il l'avait pris, reprit sa forme d'oiseau et s'en alla trouver le roi qui l'attendait avec impatience dans le jardin où il l'avait laissé ; d'abord que l'armée eut su la mort du prince, détestant sa cruauté et son injustice, elle leva le siège, et laissa cette charmante princesse en repos chez elle ; le général de l'armée navale, ayant appris que la ville était délivrée du siège, fit mettre à la voile, et remena ses vaisseaux dans le port d'où ils étaient partis.
Le roi, en partant oiseau pour l'expédition qu'il venait d'achever, avait laissé ordre de préparer une armée navale, et l'ayant trouvée prête à son retour, il partit aussitôt pour aller tâcher de plaire à cette princesse qu'il avait trouvée si charmante, et mena avec lui son cher Bienfaisant.
Sa flotte était la plus galante qu'on eût jamais vue, chaque vaisseau portait sur la poupe et à tous les mâts des pavillons de soie de toutes les couleurs, mille banderoles de même, et mille flammes rendaient ce spectacle d'une beauté merveilleuse et l'air retentissait d'un nombre infini de trompettes, chaque corps de vaisseau brillait d'or et d'azur, et si cette armée sentait la poudre, c'était la poudre d'iris et non pas la poudre à canon.
Le roi mouilla l'ancre en cet état à la vue de la reine, et lui envoya des ambassadeurs pour lui demander la permission de lui aller offrir ses très humbles respects. La reine envoya tous les grands de sa cour recevoir le roi à la sortie de ses vaisseaux, et s'avança sur le perron de son palais pour l'attendre : jamais entrevue ne donna une satisfaction si réciproque ; le roi fut charmé de la beauté de la reine qui lui parut ce jour-là mille fois plus touchante, la reine de son côté trouva le roi de si bonne mine qu'elle fut disposée dans le premier moment à écouter favorablement les propositions qu'il lui venait faire, elle le fit loger dans un appartement magnifique, et quelques jours après les noces se firent avec une pompe sans égale.
La reine, après avoir fait pendant quelques mois goûter la douceur du gouvernement de leur nouveau maître à ses sujets, consentit de passer avec lui dans son royaume où elle vécut longtemps dans une grande félicité, qui ne pouvait être égalée que par celle dont le roi jouissait ; les sujets des deux royaumes se trouvaient aussi fort heureux, ils vivaient sous la domination la plus douce et la plus aimable qu'ils pouvaient souhaiter.
Le roi magicien méditait dans ses États de troubler un bonheur si parfait, il était au désespoir de la mort de son fils, et de voir que la reine qu'il avait lui prétendu faire épouser, avait épousé son ennemi ; après avoir longtemps médité il fit enfin le projet de sa vengeance. Il avait un neveu qui était beau et bien fait, mais méchant comme lui ; il l'assura qu'il le ferait le successeur de ses États, pourvu qu'il vînt à bout de le venger de la mort de son fils ; il l'instruisit, lui donna quelques-uns des secrets de son art magique, et l'envoya pour ménager les occasions d'exécuter sa vengeance ; ce jeune prince promit au roi son oncle de ne rien négliger pour le satisfaire et parut à la cour du roi qu'il voulait faire périr comme un chevalier étranger qui voyageait pour s'instruire de ce qui se passait dans le monde.
Le roi le reçut fort favorablement et lui ayant trouvé beaucoup d'esprit il le préféra en peu de jours à tous les seigneurs de sa cour, et le fit son confident et son favori. Il n'y avait qu'un seul secret que le roi se réservait, il prenait un plaisir infini à aller quelquefois se promener dans la grotte de Bienfaisant, qui s'était absenté pour aller chercher par le monde les occasions de se servir de son art à faire de bonnes actions ; le roi n'y menait jamais personne et se faisait soupçonner de disparaître pour quelque galanterie ; le favori qui avait en tête de connaître tous les secrets du roi pour s'en servir à l'exécution de son dessein, fit l'affligé ; le roi qui l'aimait ayant de l'inquiétude de le voir triste et lui en ayant demandé la cause, il répondit qu'il était au désespoir du peu de confiance que S[a] M[ajesté] prenait en lui, qu'il ne pouvait se consoler de lui voir faire de petits voyages où elle ne le menait pas, et qu'il renonçait volontiers à la vie, dont il ne pouvait plus faire de cas depuis qu'il connaissait qu'un si aimable prince à qui il s'était dévoué ne l'aimait pas, et n'avait aucune confiance en lui.
Le roi lui voulait faire entendre qu’il n’avait pas raison de se plaindre puisqu’il ne lui cachait qu’un unique secret, qu’il était engagé d’honneur de ne jamais dire ; le favori ne se contenta pas des raisons du roi et parut s’affliger au point qu’étant devenu malade les médecins le crurent en danger de sa vie, et en avertirent le roi, qui en fut si touché qu’il l’alla assurer qu’il lui confierait tout ce qu’il savait et le mènerait où il avait coutume d’aller aussitôt qu’il serait guéri, et il le pria de vouloir prendre soin de sa santé s’il était vrai qu’il eût de l’amitié pour lui, parce que rien ne le pourrait consoler s’il le perdait. Le favori qui par le secret de son art avait paru malade sans l’être, fut bientôt en état de suivre le roi qui le mena dans la grotte comme il lui avait promis ; le roi lui expliqua tout le mystère, et lui dit qu’il fallait qu'il fît tout ce qu'il lui verrait faire, mais le perfide avait bien d'autres desseins ; le roi tira une flèche avec l'intention de tuer une biche et il en tomba une, morte à ses pieds ; il dit « Quiribirini », entra dans le corps de la biche, et laissa le sien étendu dans la grotte. L'infidèle favori, au lieu de faire ce qu'il avait promis, dit « Quiribirini », anima le corps du roi, et mit l'épée à la main pour tuer la biche, qui n'évita la mort que par sa vitesse.
Ce perfide en arrivant à la cour avait été touché de la beauté de la reine, et se voulant servir de cette occasion pour lui faire une cruelle supercherie, il s'en alla sous la forme du roi au palais, et prétendit ce que le roi avait droit de prétendre, niais la reine avait conçu une si grande aversion pour celui qu'elle voyait, qu'on ne put jamais lui persuader de souffrir qu'il couchât dans son appartement : c'était Bienfaisant qui quoique absent lui inspirait cette aversion par son art de féerie.
Le feint roi rendait de grands respects à la reine, et ne voulait pas la contredire dans la vue de la gagner à la suite du temps, et afin que rien ne le pût jamais venir troubler dans ce dessein, il ordonna qu'on tuât toutes les biches de la forêt, et faisait tous les jours des parties de chasse pour hâter cette exécution.
Un jour que la reine y était dans son chariot, il en rencontra une qui tournait toujours la tête du côté de la reine, il ne douta pas que ce ne fût celle dont il avait principalement dessein de se défaire, et il la poursuivit avec tant d'ardeur qu'il l'obligea à traverser une rivière pour éviter la mort ; elle trouva de l'autre côté de la rivière un poisson mort, elle dit « Quiribirini » et devint poisson ; les chiens ayant aussi passé la rivière, le feint roi ne douta point qu'ils n'eussent dévoré la biche, et s'en retourna fort satisfait de sa chasse, mais la reine qui l'avait quittée un peu plus tôt que lui, s'était retirée dans son appartement, et ayant fait dire qu'elle était malade, elle ne l'y voulut pas recevoir.
Dans ce même temps, le véritable roi sous la forme d'un poisson était fort en peine de savoir comment il se tirerait de l'eau, ne lui étant pas possible de vivre longtemps dans cet élément, il aperçut heureusement sur le bord de la rivière un perroquet nouvellement mort qui était encore le plus joli du monde, il n'eut garde de perdre cette occasion, il dit « Quiribirini » et, ennuyé d'être poisson, il entra dans le corps du joli perroquet et s'envola dans les jardins du palais ; un grand de l'État s'y promenait en attendant le temps de pouvoir entrer chez la reine qu'il voulait avertir des bruits qui se répandaient dans le monde de son aversion pour le roi ; le perroquet ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il lui vola sur la main ; on vint dans ce moment avertir ce seigneur qu'on entrait chez la reine, il y entra et ravi de joie de pouvoir lui faire un présent qui lui fût agréable, il lui porta le perroquet, mais dans quelle surprise ne fut-on point, le perroquet vola sur l'épaule de la reine, s'approcha d'elle pour la baiser, et se mit ensuite sur sa toilette où on lui entendit dire des choses surprenantes.
La reine étant entrée dans son cabinet avec ce seigneur qui lui avait demandé une audience, le perroquet y vola, et s'étant mis en tiers dans la conversation, il leur déclara toute son aventure ; ils concertèrent ensemble les mesures qu'il fallait prendre pour étouffer le feint roi de manière qu'il abandonnât le corps qu'il occupait, sain et sauf, ce qui fut exécuté fort heureusement et fort promptement ; le roi dans le corps du perroquet dit « Quiribirini » et rentra dans le sien.
Bienfaisant qui avait su par son art la malheureuse aventure étant venu au secours du roi et de la reine, les trouva ensemble et délivrés du perfide qui les avait fait souffrir. Son avis fut de punir le roi qui avait tramé cette trahison et il s'en chargea afin qu'aucun soin ne pût troubler désormais la félicité d'un mariage si bien assorti des deux plus aimables mortels qu'il y eût sous le ciel ; ils en jouirent longtemps, et Bienfaisant fut prié pour la rendre plus parfaite de vouloir passer sa vie avec eux, ce qu'il accorda, et il fut pendant près d'un siècle le plus accrédité favori que les princes aient jamais eu.