L'Enchanteur par Mademoiselle de La Force

L'Enchanteur est pris d'un ancien livre gothique, nommé Perseval. On y a retranché beaucoup de choses qui n'étaient pas suivant nos mmurs. On y en a ajouté bien d'autres aussi. Quelques noms sont changés. C'est le seul conte qui ne soit pas tout entier de l'auteur; tous les autres sont purement de son invention.
Il y eut autrefois un roi que l'on appelait le bon roi, parce qu'il était vertueux et juste, aimé de ses sujets, chéri de ses voisins.
Comme sa renommée était répandue par toute la terre, un autre roi vint dans ses états pour lui demander une femme. Le bon roi, honoré d'une telle confiance, choisit la plus charmante de toutes ses nièces, et la lui promit, on l'appelait Isène la Belle.
On fit savoir par toute la terre un si illustre mariage, afin que chacun le vît célébrer par des fêtes et des jeux, il y vint tant de monde que c'était merveille.
Entre tant de princes, le seigneur de Îles Lointaines se fit extrêmement remarquer. Il était bien fait et grand enchanteur.
Dès qu'il vit Isène la Belle, il en devint amoureux, et fut très fâché de voir qu'elle allait être à un autre; il se flattait que, s'il fût arrivé plus tôt, et qu'il l'eût demandée au bon roi, qu'il l'aurait obtenue.
Dans cette pensée, il s'affligeait et tourmentait son esprit sur les expédients dont il pourrait se servir, pour avoir la possession d'une beauté si accomplie.
Le mariage se fit enfin, à son grand regret, mais il disposa si bien de son art que, la nuit des noces, quand on eut couché la mariée, on la laissa seule, selon la coutume de ce temps-là, et, elle, par une puissance secrète, ne put demeurer dans son lit, elle en sortit et entra dans un cabinet qui était à côté de sa chambre. Elle s'assit sur un petit lit de repos, s'amusant à regarder les raretés de ce beau lieu, ce cabinet étant tout éclairé ; mais elle eut bientôt une autre occupation quand elle vit entrer le Seigneur des Îles Lointaines.
Il se mit à genoux devant elle, lui dit qu'il l'aimait, et elle sentit une si grande inclination pour lui que toute la magie ne peut former rien de semblable, s'il n'est pris dans un sentiment naturel.
Il dit à la reine les plus belles choses du monde; elle y répondit si bien qu'il se crut heureux, et il lui avoua qu'il avait mis, dans le lit du roi, une esclave qu'il prendrait pour elle. Isène en rit, et passa la nuit à se moquer de son mari, et le jour étant venu, elle parut comme si de rien n'était.
Le roi, fort charmé de la bonne fortune qu'il avait eue, se trouvait le plus content de tous les hommes, mais l'Enchanteur était le plus amoureux et le plus satisfait. Il remporta tous les prix des tournois, il donna cent marques d'amour à Isène la Belle, où personne ne prit garde ; ils se regardaient à la dérobée, s'ils dansaient ensemble, ils se serraient la main, ils buvaient à table dans le même verre, rien n'est comparable à la félicité des commencements d'amour.
La seconde nuit, l'Enchanteur fut encore avec la reine, et il mit son esclave dans le lit du roi. La journée se passa en ces témoignages d'amour qui, bien que donnés mystérieusement, ont un charme infini pour les âmes délicates.
La troisième nuit fut semblable aux deux autres, si l'Enchanteur eut les mêmes douceurs, le roi crut en trouver aussi auprès de celle qu'il avait mise au côté de ce prince.
Les fêtes finies, chacun se retira et ce roi prit congé du bon roi, et mena sa nouvelle épouse dans ses états.
Peu de temps après, elle s'aperçut qu'elle était grosse, et le terme étant venu, elle accoucha du plus beau prince qu'on eût jamais vu, il se nommait Carados.
Le roi l'aimait passionnément, parce qu'il en croyait être le père, et la reine le chérissait avec une grande tendresse.
Il grandissait à vue d'œil et devenait plus beau de jour en jour; on eût dit à douze ans qu'il en avait dix-huit. Dès qu'on lui montrait quelque chose, il la savait le moment d'après mieux que ses maîtres; il dansait bien, il chantait de même, montait bien à cheval, faisait dans la perfection tous les exercices, savait l'histoire, et n'ignorait rien de ce qu'un grand prince doit savoir.
Il entendait si souvent parler de la cour du bon roi qu'il lui prit une forte envie d'y aller, il la témoigna au roi et à la reine qui la blâmèrent, ne pouvant consentir à voir s'éloigner un enfant si aimable.
Mais le jeune Carados ne put souffrir la résistance qu'on lui faisait, il en tomba malade de chagrin, et son père et sa mère, voyant qu'il empirait de jour à autre, se résolurent à le contenter. Ils lui firent un bel équipage, et après l'avoir embrassé mille fois, ils le laissèrent partir.
Je ne dirai point comme il fut reçu à la cour du bon roi, cela se doit entendre, on lui fit cent caresses, et tout le monde était étonné de le voir si bien fait, si beau, et si charmant.
Il acheva de se perfectionner dans cette cour, il fut à la guerre, et fit des actions si belles qu'on ne parlait que de sa valeur.
Il avait dix-huit ans quand la fête du roi arriva, c'était le jour de sa naissance qu'il avait accoutumé de célébrer avec beaucoup de splendeur.
Il tenait une cour plénière, et accordait ordinairement tout ce qu'on lui demandait. Son trône était élevé dans une salle prodigieusement grande, dont le devant, qui donnait dans la campagne, était fait en grandes arcades qui prenaient depuis le haut jusqu'en bas; ainsi l'on pouvait aisément voir ceux qui venaient et c'était là qu'une belle et innombrable assemblée entourait le trône du roi.
Il avait une fort belle femme qui était auprès de lui, avec un très grand nombre de princesses et de dames.
On ne songeait qu'à se réjouir, et tous les esprits étaient disposés à la joie. Carados brillait dans cette assemblée comme la rose au-dessus des autres fleurs, quand on aperçut, dans la plaine, un cavalier sur un beau cheval blanc à crins isabelle, qui avançait de la meilleure grâce du monde.
Étant assez près pour être discerné, on remarqua qu'il était vêtu de vert, ceint d'une magnifique écharpe, à laquelle pendait une épée si brillante de pierreries qu'on n'en pouvait supporter l'éclat. Ce jeune homme était divinement beau, cent boucles de cheveux blonds lui couvraient toutes les épaules ; ii avait une couronne de fleurs sur sa tête, un air vif et gai animait son visage, et il allait en chantant très agréablement.
Quand il fut près de la salle, il descendit légèrement à terre, et les gens du bon roi, bien appris, emmenèrent son cheval et en eurent soin.
Il entra dans le lieu où était le bon roi d'une façon si agréable qu'il attira les regards de toute l'assemblée; les clames surtout le trouvèrent charmant. Il s'avança vers le trône du bon roi avec une noble hardiesse, après avoir salué une si illustre compagnie.
Il se mit à genoux devant le roi, détacha son épée et la mit à ses pieds.
- Sire, lui dit-il, je viens demander un don à votre majesté, j'espère de sa bonté qu'elle ne me le refusera pas en un jour si solennel.
- Parlez, agréable étranger, lui répondit le bon roi, je ne refuse rien en un jour comme celui-ci, et ce ne serait pas par vous que je commencerais un refus qui ne m'est pas ordinaire. Je vous donne ma parole que, quoi que vous demandiez, vous l'obtiendrez.
- Cela étant, répliqua le jeune homme, je vous demande, Sire, l'accolée pour l'accolée.
- Que veut dire cela'? s'écria le roi tout surpris. Vous proposez une énigme au lieu de demander une grâce; je ne vous entends point. Et lors, le bon roi se tournant vers toute l'assemblée, il leur demanda s'ils savaient ce que ces paroles voulaient dire, et lui ayant été répondu qu'on ne savait pas ce qu'elles signifiaient, ii dit encore au jeune homme de s'expliquer mieux.
- L'accolée pour l'accolée, répondit le jeune homme, ne veut dire autre chose, Sire, si ce n'est qu'il faut que quelqu'un de cette noble assemblée me coupe la tête avec mon épée que voilà.
À cette demande, l'assemblée fit une longue exclamation d'étonnement, le roi en pensa tomber de son trône de surprise; la reine en fronça le sourcil d'horreur, et toutes les belles dames qui étaient avec elle en témoignèrent du chagrin.
Le bon roi voulut s'excuser de tenir une si barbare promesse, et dit qu'on l'avait surpris, mais le jeune homme obstiné tint ferme, et dit au roi que son honneur y était engagé. Le roi était dolent au possible, il eut beau demander si quelqu'un voulait faire cette horrible exécution; personne ne disait mot, dont le roi était encore plus fâché. En vain il témoignait à ce jeune homme qu'il venait troubler cruellement la joie de ce jour. Il demeura inflexible à vouloir qu'on lui coupât la tête.
Enfin Carados s'avança, et dit au roi qu'il lui était trop dévoué pour souffrir l'affront que ce jeune homme lui voulait faire, par l'impossibilité qu'il croyait avoir mise au don qu'il avait accordé, et qu'il était prêt de dégager sa parole.
Le jeune homme fit un sourire agréable en regardant Carados ; et lui dit qu'il était prêt à recevoir la mort. On apporta un billot; Carados tira la fatale épée, le jeune homme se mit à genoux, et tous les yeux étaient attentifs à un spectacle si étonnant, quand Carados sépara d'un coup la tête du corps, qui fit trois tours, et bondissant trois fois, elle alla se replanter sur son tronc, et le jeune homme se releva avec une disposition toute gaillarde.
Si on avait été surpris de la demande qu'il avait faite, on le fut bien plus de sa résurrection. Après de grands cris, un silence d'admiration tint longtemps tous les esprits comme enchantés.
Le bon roi fut fort aise de cette aventure, et le jeune Carados encore plus que lui, de n'avoir commis qu'un meurtre si innocent; niais ce jeune homme, se rapprochant gaiement du roi, se remit à genoux
- Sire, lui dit-il, je vous somme de me tenir le don que vous m'avez accordé. - Eh quoi, répliqua le roi, ne l'ai-je pas fait? - Non, Sire, poursuivit-il, il n'y en a que la moitié: Je vous ai demandé l'accolée pour l'accolée, Carados me l'a donnée, il faut à présent que je la lui rende, et que je lui coupe la tête aussi.
A cette proposition, tout le monde éleva la voix, surtout on entendit mille cris féminins qui semblaient s'opposer à une demande si barbare ; le roi fut consterné, la reine et toutes les darnes éperdues, l'assemblée troublée, tant on aimait Carados ; lui seul parut tranquille, et dit au roi qu'il était trop heureux de répandre son sang pour dégager son honneur.
Le jeune homme le regarda encore en souriant, et se tournant vers le bon roi: «Sire, lui dit-il, j'ai assez troublé le plaisir de cette fête, ce serait trop d'agitation pour un jour, je remets l'exécution de cette affaire d'aujourd'hui à un an, où je supplie tous ces princes et ces seigneurs de s'y trouver; je reviendrai à pareil jour, pour l'exécution de votre parole, et nous verrons si Carados aura autant de courage pour souffrir la mort qu'il a eu de fermeté à me la vouloir donner.»
Après cela, on se mit à table, le banquet fut fort mélancolique, et tous les conviés étaient tristes pour le destin de Carados.
L'année se passa en des occasions de gloire pour ce prince, il fit cent belles actions, et il fut le premier qui, au bout de l'an, se rendit dans la salle de l'assemblée; tout le monde était consterné, et on avait la vue incessamment attachée du côté de la campagne, espérant toujours que, peut-être, on ne verrait pas celui dont on craignait tant l'arrivée.
Il parut enfin monté sur le même cheval, avec son habillement vert, son écharpe, sa belle épée et sa couronne de roses; il chantait comme l'autre fois, et il fut, du même air aux pieds du roi, lui demander l'accomplissement de sa parole. Le bon roi le pria vainement de s'en déporter; et la reine, voyant que le roi ne gagnait rien sur son esprit, vint avec toutes les dames le conjurer de laisser toute la vie à Carados, lui offrant la plus belle des nièces du roi, avec la moitié de son royaume; mais les prières et les larmes de la reine n'obtinrent rien.
Le seul Carados ne paraissait point ému du péril qui le menaçait, il s'avança, d'une contenance assurée, vers le bon roi, et le pria de faire finir promptement une chose qui aussi bien était inévitable.
Le billot fut porté, et le prince tendit la gorge; le jeune homme leva son épée, et la tint si longtemps en l'air que Carados jetant sur lui des regards qui eussent attendri la cruauté même: « Achevez, lui dit-il, vous me donnez mille morts pour une.»
À ces paroles, le jeune homme haussa davantage le bras, et après cela il remit tranquillement son épée au fourreau, et tendit la main à Carados pour le relever: « Levez-vous, jeune Prince, lui dit-il, vous aviez donné en cent occasions des marques de votre courage, je suis bien aise qu'on en ait vu une de votre fermeté.»
Mille cris de joie furent poussés jusqu'au ciel, pour un succès si peu attendu. Le bon roi descendit du trône, et vint embrasser le jeune homme. La reine, les dames, toute l'assemblée paraissaient plutôt des personnes troublées; que des personnes raisonnables.
Le festin fut rempli d'allégresse et le jeune homme demanda à parler en particulier à Carados, ils passèrent tous deux dans une galerie, où le jeune homme, après bien des caresses qu'il fit à Carados, lui apprit qu'il était le Seigneur des Îles Lointaines, et qu'il était son père. À cette nouvelle, le prince rougit, et son visage s'alluma de colère. Il dit à l'Enchanteur que cela n'était point vrai, qu'il voulait noircir la réputation d'Isène la Belle, et que le roi son mari était son père. L'Enchanteur fut surpris de trouver une si mauvais nature : « Vous êtes un ingrat, lui répondit-il, mais vous n'en êtes pas moins mon fils, c'est moi qui vous ai doué de tant de belles qualités qui vous font aimer de tout le monde. Ah! Carados, j'ai peur que vous ne vous repentiez de la dureté que vous me témoignez.»
Ils se séparèrent et quelques jours après, Carados, qui n'avait pas cru être le fils de l'Enchanteur, eut envie d'aller voir celui qu'il voulait qui fût son père, il prit donc congé du bon roi et de la reine, et fut trouver le mari d'Isène la Belle.
Il fut reçu avec de grandes démonstrations d'amitié par le roi et la reine; et, quand il fut seul avec le roi qui lui parlait de la crainte qu'il avait eue pour sa mort qu'un inconnu poursuivait, Carados fut assez imprudent pour lui conter tout ce que l'Enchanteur lui avait dit.
Le roi, qui aimait Carados avec une tendresse infinie, fut frappé à son récit, et l'assura que quoi qu'il en fût, il ne l'aimerait pas moins, qu'il le regardait toujours comme son fils et son successeur, et qu'il n'en aurait point d'autre, mais qu'il fallait éclaircir le fait avec la reine, qui pouvait bien avoir eu quelques galanteries avec le Seigneur des I1es Lointaines.
On envoya chercher Isène la Belle qui se pâma en entendant dire la vérité, et qui n'en parut que trop convaincue; elle ne s'amusa pas à la nier, mais sa plus grande douleur était de se voir accuser et convaincue par son propre fils.
Le roi consulta Carados pour le remède qu'il y avait à chercher à un si grand mal ; Carados dit que, bien que la honte du roi eût été secrète, il fallait une vengeance d'éclat, qu'il fallait donc que le roi envoyât chercher des ouvriers de toutes parts, et qu'il employât tous ses trésors à faire construire une tour d'une force imprenable, et que l'on y enfermât la reine dedans, avec une bonne et sûre garde.
Ce conseil plut au roi et il fut exécuté en peu de jours, la tour fut bâtie, et la reine fut enfermée dedans.
Après cela Carados, qui ne sentait nul remords du traitement qu'il faisait à sa mère, partit pour s'en retourner à la cour du bon roi.
Il n'était plus qu'à deux journées de la ville capitale de son royaume, quand il aperçut de loin, dans un pré, quelque chose de fort brillant, et en étant plus près, il connut que c'était des tentes dont sur la plus élevées il y avait sur une boule d'or, un grand aigle' de même matière qui semblait s'élever vers le ciel.
Carados s'avança vers ces tentes; il ne vit personne autour, il descendit de cheval, et entra dans celle qui lui parut la plus belle.
Il y avait dedans un fort beau lit, dont les rideaux étaient relevés; et sur ce lit, une jeune personne non pareille en beauté, qui dormait.
Le prince fut d'abord charmé de la vue d'un si aimable objet. Le premier moment fut donné à l'admiration, et le second à l'amour. Il aima sans pouvoir s'en défendre et contre la coutume du temps des grandes passions, il fut hardi comme on l'est à présent: il fut hardi aussitôt qu'amoureux.
Il mit au commencement un genou à terre, et prit une des mains de cette jeune fille qu'il baisa; mais son audace augmentant, elle s'éveilla, et fut effrayée de se trouver entre les bras d'un homme qu'elle ne considéra pas d'abord; elle cria donc, et voulait se jeter au bas de son lit, lorsqu'une esclave grecque sortit d'un cabinet et accourut; elle tendit d'abord les mains à sa maîtresse pour l'aider, mais jetant les yeux sur Carados, elle s'abandonna à une grande surprise.
« Regardez celui que vous fuyez », dit-elle à sa jeune maîtresse, qui tourna la tête du côté du prince avec des yeux farouches, mais ils s'adoucirent tout à coup, et souriant ensuite d'une manière agréable: «C'est Carados, dit-elle avec beaucoup de joie, c'est Carados.»
- Je suis sans doute Carados, répondit le prince, charmé de sa douceur. Mais comment me connaissez-vous? - Attendez un moment», reprit-elle, et courant dans un pavillon prochain avec son esclave, elle en revint incontinent, tenant un grand rouleau qu'elle déploya, et elle fit voir à Carados son portrait.
- Voilà votre portrait, lui dit-elle, dès que je le vis, je vous aimai, et aussitôt que je vous aimai, je me destinai à vous, et j'obtins de mon frère que je n'aurais jamais d'autre mari. Nous allons à la cour du bon roi, où il va lui demander une épouse, et vous demander pour mon époux. Mon frère est le roi Candor, et je m'appelle Adelis.
Comme elle achevait ces mots, le roi Candor, presque aussi beau que sa sueur, entra dans la tente. Adelis lui présenta Carados, ils s'aimèrent dès lors comme frères, et s'en allèrent ensemble à la cour du bon roi.
On y fut charmé de la bonne mine et de la beauté du frère et de la sueur; le bon roi présenta toutes ses nièces au roi Candor, il choisit la plus aimable qu'il épousa.
L'on allait célébrer le mariage de Carados et d'Adelis, quand il arriva un messager de la part du roi qu'il croyait son père, qui le mandait en toute diligence. Il partit, laissa la belle Adelis, et promit un prompt retour; mais ne sait-on pas que les choses qui dépendent du destin ne sont pas en notre puissance?
Quand Carados fut arrivé, le roi lui dit qu'il était dans une peine étrange; qu'on entendait toutes les nuits, dans la tour d'Isène la Belle, des mélodies charmantes, et qu'apparemment l'Enchanteur prenait soin de la divertir dans sa captivité.
Il ne se trompait pas, le Seigneur des Îles Lointaines avait été au désespoir de ce qu'on faisait souffrir à la reine pour l'amour de lui, et voulut lui en adoucir la rigueur par de continuels témoignages d'amour. Il avait pris douze belles filles qu'il mit auprès d'elle, il eut des hommes bien faits, et composa une cour agréable, il eut les meilleurs musiciens qu'il y eût alors, de bons danseurs, d'excellents comédiens, elle avait la comédie trois fois la semaine, l'opéra les autres nuits, ou des fêtes très agréables avec des festins splendides.
Il trompait ainsi le temps qu'on voulait faire passer à la reine avec tant d'ennui, et il accompagnait tous ces plaisirs par celui de sa présence.
Carados se douta bien que son amour le faisait agir. Il dit au roi qu'il le fallait surprendre, et que la chose serait aisée puisqu'il ne se défiait pas.
Il alla la nuit même à la tour, quand il crut que tout y était occupé par le plaisir de quelque fête, il entra sans bruit, et se coula secrètement avec des gardes, il se rendit maître de la personne de l'Enchanteur, et quand il fut pris, ses charmes n'eurent plus de vertu.
Isène la Belle fut si effrayée d'abord qu'elle n'eut pas la prudence de cacher sa passion et un long évanouissement acheva de la trahir.
L'Enchanteur fut mené devant le roi, qui voulait le faire mourir; mais Carados lui représenta qu'il ne serait pas assez puni, et qu'il fallait le tourmenter d'une peine ignominieuse. Après avoir bien pensé, il s'avisa qu'il le fallait faire souffrir en son amour, et que rien ne serait plus cruel pour lui que de le condamner à la même destinée qu'avait eue le roi. On lui donna donc, durant trois nuits différentes, une esclave, en qui une savante fée avait mis la ressemblance d'lsène la Belle. Il ne pouvait se garantir de ce piège. Son savoir et son art lui devenaient inutiles étant sous le pouvoir d'autrui.
Il se consolait dans ces cachots, croyant avoir la reine auprès de lui. Il souffrait seulement des rigueurs qu'elle ressentait, et dont il se croyait la cause. Dans le temps qu'il lui disait les choses les plus sensibles, les plus délicates et les plus passionnées, la fée démasqua l'esclave. Elle parut avec ses traits naturels, il connut sa faute, et la tromperie qu'on lui avait faite.
Rien ne peut être comparable à la douleur du Seigneur des Îles Lointaines; on le laissa ensuite aller sans lui faire promettre de ne plus voir Isène la Belle, et par malheur on oublia ce point qui était le plus important.
On le laissa vivre afin de lui laisser une honte éternelle de son infidélité; il la sentit bien et se transporta dans la tour auprès d'Isène la Belle, à qui on avait ôté toute son aimable compagnie.
Il l'aborda le teint pale, les cheveux négligés, les yeux baissés, sans avoir pour toute parole que des soupirs pressés qui sortaient avec une expression de douleur qui eût attendri une âme moins intéressée en sa peine que celle d'Isène la Belle.
Elle le regardait tristement, et quand il fut revenu de sa confusion, il lui conta avec mille sanglots le supplice où l'on avait soumis son amour. Isène en pâlit à son tour, et trop vivement offensée contre le cruel Carados : «Est-il possible, s'écria-t-elle, que ce soit notre fils? Qu'il meure, je ne le connais plus. Mais non, reprit-elle, qu'il souffre comme vous avez souffert.»
Après cela, ils se concertèrent, et le lendemain, la reine envoya chercher Carados, lui mandant qu'elle lui voulait parler. Il se rendit auprès d'elle, il la trouva ses cheveux épars, elle lui dit qu'elle ne croyait pas qu'il vînt si tôt, qu'elle s'allait dépêcher de se coiffer, mais qu'il ouvrît son armoire, et qu'il lui donnât un beau peigne d'ivoire qu'on lui avait envoyé de Rome.
Carados voulut obéir, il ouvrit l'armoire, mais à peine avançait-il la main qu'une serpente le piqua au bras, et y fit trois tours avec son corps. La piqûre fut si douloureuse que Carados poussant un furieux cri se laissa tomber à terre.
Les gardes accoururent et l'emportèrent au palais. On fit venir tous les gens experts en chirurgie, on ne put le guérir, ni lui arracher du bras cette cruelle serpente.
Les nouvelles de cet accident parvinrent bientôt aux oreilles de tout le monde, et surtout à la cour du bon roi, où tout le monde en eut de la douleur; mais rien ne fut comparable à celle de la belle Adelis qui partit incontinent, avec le roi Candor son frère, pour aller voir son malheureux amant.
Elle se mit dans son chemin, tandis que Carados souffrait des peines véhémentes. Il était dans son lit, où rien ne le soulageait, il languissait et dépérissait sous la rigueur de son mal.
Un soir qu'il était plus abattu que de coutume, voici qu'on lui vint dire qu'il venait d'arriver un messager de la part d'Adelis. Il se troubla à ces paroles, il commanda qu'on le fit entrer, et quand il fut auprès de lui, il eut toujours la tête tournée du côté du mur, afin qu'il ne le vît pas si défait et si changé.
Le messager lui dit qu'Adelis et le roi Candor arriveraient le lendemain, il en parut satisfait, et le congédia. Quand il se vit tout seul, il se tourna vers son page, et le pria d'aller bien fermer la porte par-derrière, après quoi, il lui demanda s'il avait bien de l'amitié pour lui et s'il était prêt de la lui témoigner; le pauvre page en pleurant lui protesta qu'il l'aimait tant qu'il lui donnerait sa vie s'il en avait besoin.
Carados parut un peu réjoui à cette assurance, il se fit habiller comme il put, lui commanda de prendre ses pierreries et les outils dont il aurait besoin, cela fait, ils descendirent tous deux dans le jardin, et firent un trou à la muraille qui donnait dans une forêt; Carados lui-même travaillant de son bon bras.
Quand ils furent dans la forêt, ils marchèrent plus de trois jours sans se reconnaître, se nourrissant pauvrement de ce qu'ils trouvaient. Enfin ils aperçurent un ermitage, qui était agréablement situé au bord d'un petit ruisseau, avec un joli jardin plein de fruits et de légumes.
Un ermite blanc sortait de la chapelle. Carados l'aborda et lui conta son infortune, dont le père avait déjà entendu parler, et le pria de le cacher, et de trouver bon qu'il passât avec lui les restes de sa douloureuse vie.
Le bon ermite lui promit le secret, et fut acheter deux habits blancs pour Carados et pour son page, et il fut si bien caché sous cet affublement que jamais personne ne le connut; non pas même les gens que le roi avait envoyés après lui pour le chercher, et qui le virent et le prirent pour un ermite.
Cependant le roi Candor et sa sueur arrivèrent où ils croyaient trouver Carados, et dès aussitôt, Adelis se fit mener à la chambre où il demeurait, on trouva la porte fermée, on heurta, et l'on dit qui c'était qui voulait entrer, mais mot.
La belle Adelis surprise parla elle-même: «Ouvrez, ouvrez Ami, disait-elle, c'est votre Adelis qui est ici»; mot encore. Enfin Candor impatient fit enfoncer la porte, et on ne trouva rien, ni dans la chambre ni dans le lit. Qui fut bien surprise? Ce fut la pauvre Adelis. Elle pleura, elle s'arracha les cheveux, et le roi voyant une douleur si vive, jura de ne cesser point de courir le pays durant deux ans, jusqu'à ce qu'il eût trouvé son bon ami Carados. Il s'en alla donc tout seul par le monde, il s'informait partout de tout ce qu'il cherchait, et il n'en apprenait point de nouvelles. Le temps qu'il avait prescrit à sa quête s'écoula insensiblement, sa douleur lui était toujours nouvelle, et il revint, plein de désespoir dans le royaume du roi qui passait pour le père de Carados.
Il sentait quelque consolation de revoir sa sueur, et il était un jour dans une forêt où, trouvant un ruisseau agréable, il descendit de cheval pour se reposer, et pour éviter les grandes chaleurs.
Il marcha quelque temps pour trouver un lieu commode, et il en avait rencontré un très agréable quand il entendit le son d'une voix triste qui se plaignait amèrement. Il s'arrêta, et fut étrangement surpris de connaître, par les paroles qu'on proférait, que c'était Carados lui-même qui se plaignait.
Sa joie fut si grande qu'il doutait encore s'il ne se trompait pas, mais s'avançant doucement, il vit un homme, vêtu de blanc, couché sur le bord de l'eau, et il aurait cru, à la figure de son habit, que c'était un ermite, s'il n'eût pas remarqué le bras à la serpente hors de la grande manche.
A cette vue, le roi Candor fit un grand cri, et se jeta tout éperdu au col de son ami.
Jamais confusion ne fut égale à celle de Carados de se voir ainsi découvert. Il pleura de honte et de tendresse. Candor l'embrassa mille fois sans pouvoir parler. Les grandes joies sont muettes. Enfin, la parole leur vint à tous deux, et ils s'expliquèrent comme font deux amis qui s'aiment sincèrement.
Après bien des reproches légitimes du côté de Candor, et de mauvaises excuses de la part de Carados, Candor obtint de lui qu'il l'attendrait là sans s'enfuir comme il avait déjà fait, et il lui promit qu'il serait de retour avant six jours.
Après avoir pris ces assurances, le bon roi Candor quitta son ami, et fut à toute hâte chez le roi à qui, sans rien dire autre chose, il demanda la permission d'aller voir Isène la Belle.
Quand il l'eut, il monta à la tour, et fit à Isène une peinture touchante de l'état malheureux où il avait trouvé Carados, et la conjura, par les tendresses du sang, d'oublier les offenses qu'il lui avait faites, et de le vouloir guérir; et comme il voulait réussir à toucher et à persuader la reine, il la conjura même, par le Seigneur des Îles Lointaines de lui accorder ce qu'il lui demandait.
Isène la Belle avait eu le temps d'adoucir sa colère. Elle répondit au roi Candor qu'elle voudrait guérir son fils, mais que le seul remède qu'on y avait mis lui paraissait impossible, puisqu'il fallait trouver une pucelle qui fût aussi constante que belle, qui voulût souffrir pour Carados. Après cela, Isène lui fit la cérémonie du reste du remède.
Candor rêva un peu et ayant remercié la reine, il la quitta et fut trouver la belle et triste Adelis. Elle fut transportée de joie de revoir son frère, elle lui demanda s'il n'avait point eu de nouvelles de Carados. Il lui répondit qu'il l'avait trouvé, mais dans le plus pitoyable état du monde, et enfin, qu'il y avait aussi un remède, mais difficile, pour le guérir. Elle voulut savoir avec empressement de quoi il était question.
- Ma sœur, lui dit-il, il faut trouver une pucelle qui ait autant de fidélité que de beauté, qui veuille souffrir pour lui.
- Ah! dit-elle, pucelle suis, je suis fidèle, mais de beauté, je ne sais s'il y en aura à suffisance; n'importe, continua-t-elle, éprouvons ce qui est en moi.
Alors ils donnèrent tous les ordres nécessaires pour faire porter ce qu'il fallait à l'ermitage, et le frère et la sœur s'y acheminèrent.
Quand la belle Adelis fut devant son amant, il baissa la tête et se couvrit le visage pour cacher son horrible changement; il était tel que l'œil d'une amante le pouvait méconnaître, si ce cas pouvait arriver. D'aussi loin qu'elle le vit, elle courut l'embrasser et elle fut si saisie qu'on crut qu'elle en mourrait.
Enfin, on dit à Carados en partie de quoi il s'agissait; car s'il eût su le péril où Adelis s'exposait, il l'aimait trop pour y avoir jamais consenti.
On fit porter deux grandes cuves, l'une pleine de vinaigre, et l'autre pleine de lait, qu'on mit à trois pieds l'une de l'autre. Carados se devait mettre dans celle de vinaigre, et Adelis dans celle de lait. La princesse se hâta elle-même de déshabiller Carados (cet emploi lui était bien doux) et quand il fut dans la cuve, elle se mit promptement dans l'autre. La serpente qui était au bras de Carados, et qui haïssait le vinaigre, devait se détacher de son bras, et sauter dans la cuve de lait qu'elle aimait fort, et devait s'attacher au sein d'Adelis.
Le roi Candor était au milieu des deux cuves, son épée en l'air, pour frapper la serpente dans le temps qu'elle s'élancerait.
La fidèle Adelis avait le bout du sein hors de la cuve, et appelait tendrement la serpente; et voyant qu'elle ne venait pas assez tôt, selon ses désirs, elle se mit à chanter ces paroles, d'une voix charmante :
Serpente, avise mes mamelles,
Qui sont tant tendrettes et belles:
Serpente avise ma poitrine,
Qui plus blanche est que fleur d'épine.
À cet aimable chant, la serpente ne fit qu'un bond pour s'élancer dans la cuve de la princesse, et se prit au bout de son sein. Le roi Candor ne fut ni assez prompt, ni assez adroit, et croyant couper en deux la serpente, il emporta avec sa tête le bout du sein de sa sueur; la serpente mourut; mais Adelis fut en grand danger, son sang eut bientôt changé le lait en une pourpre vermeille, elle s'évanouit, et le bon ermite, qui connaissait la vertu des simples, en eut bientôt mis sur sa blessure qui étanchèrent son sang, et peu après elle fut guérie.
Carados était si touché à ce spectacle qu'il ne sentait pas la joie de son soulagement (tout véritable amant doit être de même) il faisait des cris horribles dans sa cuve, mais on ne l'écoutait pas, et par ordre du roi Candor, on le mit dans un bain, comme l'avait ordonné Isène la Belle. Il en sortit plus beau qu'il n'avait jamais été, en un mot, le plus charmant de tous les hommes, et le plus désirable pour amant.
En cet état, il s'alla présenter à Adelis qui ne pouvait assez remercier la bonne fortune qui avait délivré Carados d'un mal si terrible. Il y avait même dans cette guérison des circonstances qui étaient d'un prix et d'un goût infini pour Carados (peu de dames auraient les qualités requises pour finir un tel mal).
La joie était grande, et elle fut bientôt répandue jusque dans la cour du bon roi, qui s'appareilla pour venir à la solennité du mariage de Carados et d'Adelis.
Dès que Carados fut arrivé chez le roi qu'il aimait comme son père, il demanda la liberté de sa mère, elle lui fut accordée, il vola plein de joie à la tour, se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, et la mena au roi qui la trouva si charmante qu'il résolut de se remarier avec elle, mais il n'en eut que la volonté, sa mort subite lui en ôta le pouvoir.
Carados fut couronné et le bon roi étant arrivé avec la reine, on fit le mariage de Carados et d'Adelis, ce ne furent que magnificence, que jeux, que fêtes. Isène la Belle y était si belle qu'on doutait qui remporterait l'avantage d'elle ou d'Adelis.
Un inconnu eut tous les prix, et charma toute la cour par sa bonne mine; il avait un bouclier d'or, et s'avançant vers le bon roi et le roi Carados, il leur dit que la boucle de son bouclier avait une telle vertu qu'elle remettait tout ce qui manquait, et que, s'il plaisait à Adelis d'en faire l'épreuve, il lui remettrait le bout du sein. Elle eut quelque peine à s'y résoudre, par modestie; mais Carados lui ayant défait les agrafes de sa robe, elle fit apparaître le plus beau sein du monde. L'inconnu en approcha la boucle de son bouclier qui s'y prit aussitôt, et voilà un joli bout d'or qui se fait au sein de la reine, et l'on l'appela depuis la reine au bout du téton d'or.
Cet inconnu se fit reconnaître pour le Seigneur des Îles Lointaines, père de Carados, on lui fit grande fête. Il demanda Isène la Belle pour femme, on la lui accorda. Il était bien juste de récompenser une si longue amour, si ardente et si fidèle. Ces quatre époux vécurent dans un bonheur perpétuel.
Par différents chemins on arrive au bonheur,
Le vice nous y mène, aussi bien que l'honneur;Témoin ce que l'on voit en Isène la Belle,Après des tourments mérités,Elle eut mille prospérités.
Et la sage Adelis, si tendre et si fidèle,Longtemps persécutée à tort,Jouit enfin d'un pareil sort.Aveugle déité, fortune trop cruelle,Accordez mieux tout ce qui vient de vous;Accablez les méchants d'une peine éternelle;Donne;, aux vertueux le bonheur le plus doux.