La Puissance d'Amour par Mademoiselle de La Force

Il y eut autrefois dans l'Arabie Heureuse, un grand magicien. Son fils s'appelait Panpan, prince de Sabée. Les secrets de l'art de son père ne purent lui donner rien d'acquis, parce que la nature toute seule le rendit parfait, soit pour les charmes de la personne, soit pour les dons de l'âme et de l'esprit.
Panpan brilla dans le monde dans un âge qui ne le séparait pas encore de l'enfance. Il fut les délices de tous les yeux qui le regardèrent, et il porta le désir de l'aimer dans tous les cœurs.
Comme il avait un grand feu dans l'esprit, qu'il était dans une cour galante, sa première jeunesse fut pleine d'impétuosité. L'emportement de ses sens guida son cœur: il eut autant de maîtresses qu'il vit de beautés. On ne lui faisait pas une longue résistance.
Mais l'Amour n'était pas content de ces conquêtes frivoles, il voulait faire un autre usage d'un cœur sur lequel il voulait prendre de véritables droits.
La princesse de l'Arabie Heureuse, qui se nommait Lantine, était née pour l'assujettir. Sa personne était si aimable et si gracieuse qu'on ne la pouvait voir sans sentir des mouvements qu'elle seule était capable d'inspirer.
Sa taille n'était pas grande, mais elle était si aisée, elle marchait, elle dansait avec tant de grâce qu'elle plaisait par toute son action. Ses yeux étaient le trône de l'Amour, ou plutôt elle n'avait pas un regard qui n'eût un amour en particulier. Le désir de plaire était aussi le plus fort de ses désirs; de là vint qu'elle prit des manières coquettes, et qu'elle devint coquette. Tout aimait autour d'elle, et tout espérait d'être aimé.
Le seigneur du Roc Affreux se mit sur les rangs comme les autres. C'était un enchanteur qui voulut employer la force de son art pour se rendre possesseur d'une si charmante personne. Il se lia, pour réussir dans ses desseins, avec la fée Absolue qui avait un grand pouvoir sur la princesse de l'Arabie Heureuse; il la ravit, et la tint un temps considérable dans une espèce de captivité. Ses agréments et sa douceur l'obligèrent à lui rendre sa liberté. Elle revit ses peuples, et sa présence ramena les fêtes et les jeux.
Ce fut dans ce temps que le jeune prince de Sabée vit la belle Lantine. La voir et l'aimer furent la même chose; mais qu'il trouva son cœur changé ! Ce n'était plus ce cœur volage si pénétré de tant de traits différents, et si capable de prendre l'impression de toutes sortes d'objets. Ses sentiments si fougueux devinrent solides, cette légèreté impétueuse se passa, et tout le feu se fixant pour la princesse, il crut, dès ce moment qu'il l'aima, qu'il n'avait jamais aimé qu'elle.
Ce ne fut pas le seul effet de la puissance d'Amour. Le même miracle se produisit dans l'âme de Lantine. Elle ne voulut plus plaire qu'à un seul. Elle connut qu'elle était aimée du prince Panpan, elle l'aima à son tour. Elle n'eut plus de désirs que pour lui, et se renfermant dans le plaisir de cette conquête, elle haïssait ses charmes quand ils continuaient de lui gagner des cœurs.
Il y avait un jour de l'année qui était destiné pour recevoir les tributs que tant de princes faisaient à la princesse. Ils étaient tous assemblés au pied de son trône, dans une grande salle pleine de courtisans. La princesse avec sa suite la traversa, monta sur ce trône, y brilla un moment, et se dépouillant, pour ainsi dire, d'une majesté embarrassante, elle passa seule dans un magnifique cabinet, où l'on faisait entrer l'un après l'autre chacun de ses illustres tributaires.
Ils lui firent des présents d'une magnificence et d'une galanterie extraordinaires, et quand ce fut le tour du prince de Sabée, qu'elle n'avait point encore vu jusqu'à ce moment, elle eut une surprise qu'elle ne put cacher.
Elle vit un jeune homme d'une taille agréable, et d'un visage si charmant qu'elle lui donna, avec toute son attention, la plus sensible tendresse de son cœur. Il avait les traits réguliers, de grands yeux noirs, vifs et passionnés, la bouche souriante, de belles dents, une grande quantité de cheveux bruns et frisés, plantés avec un agrément sans pareil sur le haut de sa tête, ils faisaient une pointe extrêmement marquée, qui lui donnait une physionomie singulière qui plaisait.
Panpan avait déjà vu la princesse, il en était amoureux. Il se présenta devant elle d'un air hardi, mais les premiers regards qu'elle jeta sur lui l'humilièrent. Il voulut la regarder, il ne l'osa faire. Il baissa la tête, et mettant un genou devant elle, il demeura tout interdit. Son silence fut long; enfin, parlant avec une voix timide: «Je n'ai rien à vous donner, lui dit-il; vous avez tout quand vous avez mon cœur, je vous apporte ses hommages. Ce que les autres vous donnent est indigne de vous. Ce que je vous offre seul peut vous être offert. - Je le reçois, lui répondit la princesse, je méprise tout le reste. Soyez fidèle.»
Le prince se retira, pour faire place à ceux qui restaient encore à paraître. Il sortit, l'âme pénétrée d'amour; celle de Lantine en fut vivement atteinte.
Le lendemain, la princesse fit prendre cet amas de tant de belles et riches choses qu'on lui avait données ; elle en fit dresser un trophée, qui était renoué avec des ceintures magnifiques, où l'on voyait écrits ces quatre vers en lettres de pierreries:
Superbes raretés, présents si précieux,Que le destin vous est contraire!Vous n'êtes pas celui que je chéris le mieux;Cédez, cédez au seul qui m'a su plaire.
L'espérance du prince Panpan fut merveilleusement flattée par un aveu si délicat, où personne n'entendait rien, et dont il connaissait tout le charme. Il goûta quelque temps une félicité parfaite dans les manières tendres et sensibles de la princesse d'Arabie; mais quoi ! elle était trop aimable, pouvait-il longtemps être heureux ?
La jalousie se mêla de le tourmenter. Il avait autant de rivaux qu'il voyait d'hommes. La fée Absolue lui dérobait souvent l'entretien de sa princesse. Le seigneur du Roc Affreux l'obsédait de près et cent autres l'incommodaient par des assiduités éternelles.
Il était dans une peine extrême pour faire savoir à Lantine tout ce qui se passait dans son cœur; mais il n'avait aucune intelligence avec elle. Il était bien éloigné d'avoir la science de son père, il regrettait la mort de ce grand enchanteur dont le pouvoir l'aurait secouru au besoin.
Il devint rêveur et solitaire. Il s'était retiré une fois dans une orangerie; il prit les vers d'Anacréon, croyant que la lecture d'un poète si agréable dissiperait pour un moment son chagrin. Il le feuilleta. Il ne faisait que le parcourir quand il tomba sur l'ode troisième. Cette ingénieuse description de l'arrivée et de la malice de l'Amour l'occupait avec quelque plaisir, lorsqu'un éclat éblouissant lui frappa les yeux et lui fit tomber le livre des mains. Sa vue s'étant rassurée, il vit l'Amour lui-même comme on nous le représente, bel enfant nu, armé d'un flambeau, d'un arc et de ses flèches.
- Que vois-je? s'écria Panpan. Est-ce que je lis encore, ou vois-je en effet ce que je lisais?
- Tu vois ton maître, lui dit l'Amour, tu vois le seigneur de toute la nature. En vain tu regrettes les secours que ton père te pouvait donner; si je te favorise, tous tes désirs s'accompliront. C'est moi qui suis le père des fées et de tous les enchanteurs. Tout enfant que je parais, j'ai donné la naissance aux plus grandes puissances du monde; et tel que tu me vois, je suis le plus grand sorcier qu'il y ait jamais eu.
- À quoi sert tout cela, reprit Panpan, si vous ne voulez m'être bon à rien? J'aime Lantine, j'en suis peut-être aimé. Rompez les obstacles qui nous séparent. Unissez-nous.
- Vous allez bien vite, mon Cavalier, répliqua l'Amour; vous ne faites que de commencer le roman de votre vie et vous en voudriez voir le bout. Je vais quelquefois aussi promptement que vous le désirez; mais dans votre affaire, la destinée resserre un peu mon pouvoir; et je vous avoue franchement aussi que je me veux un peu divertir par la diversité des aventures par où je prétends vous conduire.
Panpan l'allait conjurer d'abréger ses peines, et s'allait peut-être embarrasser dans un long discours; il ouvrait la bouche pour le commencer, quand il ne vit plus rien auprès de lui qu'une grande trace de lumière, et une flèche à ses pieds.
- Ah Sorcier ! s'écria-t-il en la relevant, qui jettes tes charmes dans le fond de mon cœur; fais que la durée en soit éternelle par une abondante suite de douceurs.
Il crut que l'Amour l'aiderait. Dans cette pensée, il résolut d'aller au palais où l'on retenait sa belle princesse. Il avait à sa main la flèche que ce petit démon lui avait laissée. Il fut bien étonné de trouver des corps de garde avancés dont l'espèce le surprit. C'était une rangée de statues de marbre, qui toutes avaient l'arc tendu. Elles décochèrent leurs traits dès qu'il parut de loin, et il connut bien qu'il ne pouvait approcher sans un évident péril de sa vie. Il s'arrêta, comme on le peut juger, et voulut prendre une autre route ; mais ces mêmes archers se présentaient toujours.
Le pauvre prince s'effraya, et jugea bien qu'il n'y avait que le seigneur du Roc Affreux qui pût animer les pierres mêmes pour sa ruine.
- Que ferai-je? disait-il tout désolé. Je ne vaincrai jamais ces guerriers si terribles. Il soupirait, il se tourmentait, il ne savait que faire. Enfin il s'avisa de prononcer cette invocation à l'Amour:
«Ô toi, dont le pouvoir s'étend jusqu'aux enfers,Charmant sorcier, donne-moi ta science;Ces obstacles me sont offertsPour me faire sentir d'un jaloux la puissance.Je perds Lantine, je la perds,Si je n'ai pas ta magique assistance.»
A peine eut-il prononcé ces paroles qu'il se sentit tout animé. Et se ressouvenant de la flèche qu'il avait en main, il crut qu'elle valait bien la baguette de la plus grande fée; de sorte qu'il la lança avec vigueur contre l'escadron armé. Elle toucha tous ces fantômes qui, baissant leur arc et mettant un genou en terre, s'ouvrirent, et laissèrent un espace par où le prince put passer. Il reprit sa bonne flèche, et s'avança tout joyeux. Il traversa un parc d'une beauté merveilleuse, et il découvrait déjà le palais tant désiré, quand il aperçut une palissade qui s'élevait insensiblement, formée de tubéreuses, d'œillets, de jacinthes et de jonquilles.
- Qu'est ceci? s'écria Panpan, un peu étonné, ce ne sera qu'une faible résistance, et se prenant à rire, il dit assez gaiement :
«Sorcier, charmant sorcier, je ne t'invoque pas,Cet obstacle est peu difficile,Pour le franchir sans toi tout doit m'être facile,Des fleurs n'arrêtent point mes pas. »
 
En disant ces paroles, il crut d'un coup de pied abattre cette palissade. Il fut épouvanté de voir qu'elle était plus ferme qu'une muraille de bronze. « Je reconnais la fée Absolue à cet enchantement, reprit-il, voici de ses artifices pour m'interdire la vue de ma belle princesse.
«Ô toi! s'écria-t-il, viens vite à mon secours,Détruis ce surprenant mystère;Cher Maître de mon cœur, protecteur de mes jours,Tu m'es encore nécessaire.»
Et se ressouvenant de sa bonne flèche, il en présenta la pointe à cette aimable palissade, qui se séparant aussitôt, lui laissa un passage parfumé. Le prince de Sabée avança, et n'ayant plus qu'un parterre à traverser, il le vit se changer en un lac d'une prodigieuse étendue. Il s'arrêta assez interdit; car il ne pensait à sa flèche que quand il avait invoqué l'Amour. Il la posa à terre pour détacher un cordon de soie qui tenait à une petite barque, et dans le même temps, la fée Absolue se présentant à lui, ramassa cette flèche. « Innocent, lui dit-elle, oublies-tu ainsi tes plus fortes armes? Pour moi, qui en connais toute la vertu, je m'en servirai pour te nuire.» Et lors, rompant ce frêle bois en mille morceaux: «Matière combustible, s'écria-t-elle, en la jetant dans le lac, faites votre effet.» Et lors, s'allumant de lui-même, cette flèche produisit un grand feu, qui consuma dans un moment toutes les eaux; il demeura vif et clair en élevant ses flammes jusqu'au ciel.
Le prince de Sabée fut désespéré de la sottise qu'il avait faite, d'avoir abandonné sa bonne flèche; ainsi d'ordinaire on ne reconnaît les fautes que l'on faite que lorsqu'on en sent le préjudice. Il demeura les bras croisés, à considérer l'impétuosité de ces flammes ; et il était dans une tristesse profonde.
- Veux-tu embraser tout l'univers, dit-il enfin, Démon cruel? Voilà bien de tes tours; après les biens que tu m'as laissé goûter, tu m'en fais trouver la perte insupportable. Tu changes suivant ta nature, tu m'abandonnes, et tu tournes à mon dommage les mêmes faveurs que tu m'avais faites.
Le jeune prince se tut après ces mots, et se mit à penser, avec une grande application, de quelle sorte il pourrait surmonter son malheur. Enfin il se souvînt qu'il ne vivait que dans les flammes depuis qu'il aimait Lantine, et qu'un feu allumé par les traits de l'Amour ne saurait offenser sa personne. «Peut-être, continua-t-il que ces flammes qui me paraissent si terribles, sont semblables aux exagérations dont se servent les amants, et que je ne trouverai rien moins que ce que je crois voir. A tout hasard, je risque peu de chose; dans la fureur où je suis, j'aime autant mourir que de ne voir point Lantine.»
En achevant ces paroles, il se jeta tête baissée au travers de ces feux. Il crut être dans un bain délicieux: il allait et venait parmi ces flammes avec autant de facilité que sil eût été dans un jardin. Il sentait une certaine volupté qui enchantait ses sens. Il lui semblait qu'il ne lui manquait que la présence de sa chère princesse; encore croyait-il quelquefois qu'il pouvait s'en passer. Il avouait en lui-même que bien souvent les plaisirs de l'imagination valent mieux que les plaisirs réels.
Tandis qu'il était paisiblement dans un lieu qui devrait être si chaud, la princesse de l'Arabie heureuse était renfermée dans un palais, par les soins de la fée Absolue, et par la jalousie du Seigneur du Roc Affreux. Elle n'avait d'autre compagnie que celle de ses filles, qui tâchaient avec empressement de la divertir, mais qui n'y réussissaient pas toujours. Elle avait des moments sombres, et sa gaieté naturelle se perdait souvent dans le souvenir qu'elle avait du prince de Sabée.
Elle était un soir toute seule dans sa chambre, assise au coin de son feu, un pied appuyé sur la grille; sa vue était attachée sur quelque peinture agréable. Elle l'en détourna par un pétillement extraordinaire qui venait de son feu: elle y porta ses regards, il en sortit un nombre infini d'étincelles qui volèrent autour d'elle et qui s'attachèrent à ses habits.
Elle eut peur d'être brûlée, et les secoua avec promptitude. Mais toutes ces étincelles l'environnèrent, et semblaient se jouer en cent façons différentes, faisant le même bourdonnement que les abeilles. Lantine s'accoutuma bientôt â cette nouveauté, voyant que ces feux n’avaient point de malice. Elle les trouva fort jolis; ils se posaient sur son visage et sur toute sa personne; et voulant essayer d'en prendre avec la main, ils avaient une grande subtilité à s'échapper. Enfin elle en attrapa un; mais elle sentit un chatouillement extraordinaire dans sa main, de sorte qu'elle l'ouvrit promptement. Et lors, ils se rassemblèrent tous vers le milieu de la chambre, et se dissipant tout d'un coup. Lantine vit en leur place un petit vieillard, qui avait la barbe aussi grande que lui. Il avait le teint frais, les yeux vifs, et l'air souriant.
Elle n'eut point de frayeur, et cela devrait paraître fort étrange; au contraire, elle s'approcha gaiement de lui.
Père de tous les humains, lui dit-elle, ne croyant pas si bien dire, à votre longue barbe, je vous crois tel, d'où venez-vous? Que voulez-vous?
Je viens de quitter Panpan, lui répondit-il, je veux vous unir, si vous vous abandonnez à ma conduite, et si vous faites exactement ce que je vous dirai. Vous avez raison de m'avoir nommé comme vous avez fait. J'ai vu l'enfance du monde. Je suis l'Amour.
- L'Amour, s'écria Lantine, l'Amour vieux et barbu ! on le peint si beau et si jeune !
- N'en savez-vous autre chose, reprit-il; tenez, je vais paraître à vos yeux comme je suis devant Psyché.
Et se métamorphosant dans un clin d'œil, elle fut surprise de sa belle forme et de sa beauté merveilleuse. «Ne vous étonnez pas, poursuivit-il, je puis changer aussi souvent et aussi promptement que les décorations de l'opéra; - Vous êtes donc plus qu'une fée, lui répondit-elle. - Bon, repartit-il; leur science est bien au-dessous de la mienne; mes enchantements passent tous les autres enchantements: je suis le seul véritable magicien.»
Il lui récita lors ce qu'il avait fait en faveur de Panpan, et comme il le tenait fraîchement au milieu des flammes.
- Voudriez-vous le venir trouver? poursuivit-il.
- Je suis gardée dans ces lieux d'une manière trop exacte, lui répondit-il. je n'en puis sortir.
- Ne vous ai-je pas dit, répliqua-t-il, que j'en sais plus que personne, et que je puis renverser tous les desseins du Seigneur du Roc Affreux, et de la fée Absolue?
- Mais la bienséance ne veut pas que j'aille trouver le prince de Sabée, reprit-elle; il serait plus dans l'ordre de me l'amener.
- Eh bien, dit l'Amour, parez-vous et toutes vos filles aussi ; je viendrai vous prendre dans deux heures, je veux vous donner une fête galante, et j'y conduirai Panpan.
L'amour se sépara ainsi de la princesse. Elle fit appeler toutes ses filles, elle leur ordonna de s'aller ajuster. Elle leur prêta même toutes ses pierreries, et leur dit de revenir la trouver quand elles seraient dans la dernière parure. Lantine changea d'habit; elle en mit un blanc, qui n'était agréable que par sa simplicité; elle se coiffa avec des fleurs, belle de sa seule beauté.
Quand elle fut prête, et que ses filles, revenues chez elle, n'attendaient que le moment que l'Amour allait paraître, elle fut un peu déconcertée de voir arriver la fée Absolue et le seigneur du Roc Affreux. Ce contretemps lui fit de la peine.
- Vous voilà faite d'une manière à conquérir toute la terre, lui dit le Seigneur du Roc Affreux. Pourquoi donc la parure de toutes vos filles? interrompit brusquement la fée Absolue. Pourquoi sont-elles de la sorte?
- Pour me récréer les yeux, reprit Lantine; je me divertis à ce que je peux dans la captivité où vous me tenez.
- Eh bien, Princesse, repartit l'enchanteur, je vais vous faire préparer un bal ; vous aimez la danse. Comme je puis satisfaire ces désirs-là, que ne puis-je de même être l'objet de tous ceux que vous pouvez avoir!
- J'ai mal à un pied, Seigneur, lui répliqua la princesse: il me serait impossible de danser.
- Eh bien, dit-il, on dansera sans vous. Et lors prenant sa baguette, et disant quelques paroles, il présenta la main à Lantine, et la conduisit dans une salle, où il y avait un grand nombre de belles dames et de courtisans, avec toute la préparation d'une fête magnifique.
Lantine soupirait de temps en temps, et voyait tout cet appareil sans plaisir. « Quelle fête ! disait-elle en elle-même; qu'elle est différente de celle que je croyais avoir! » Elle s'ennuyait mortellement. Il n'y avait pas un quart d'heure que le bal était commencé qu'elle croyait qu'il y en avait cent. Son chagrin paraissait sur son visage, la fée s'en aperçut et l'en gronda, et voulant continuer sa gronderie, elle ouvrit la bouche pour parler, elle ne la put plus refermer, et demeura en cet état; ce qui surprit un peu la princesse. En ce même temps, le Seigneur du Roc Affreux dansait, et la femme qui figurait avec lui ayant achevé sa danse, elle fut se remettre à sa place; il dansa tout seul, et dansa toujours, ce qui ne causa pas un médiocre étonnement à toute l'assemblée. Lantine en rit comme les autres, sans s'en pouvoir empêcher. En même temps, les violons cessèrent de jouer; ils s'endormirent, et tout dormit, hors le Seigneur du Roc Affreux, qui ne cessa point de danser. Et la princesse de l'Arabie Heureuse, avec toutes ses filles, fut conduite, sans savoir par qui, jusque dans un vestibule, où un théâtre se roulant de la cour, et venant jusqu'à elle, elle y passa avec ses filles; il s'éleva doucement en l'air, et fut ainsi jusque sur le bord d'une belle rivière, où il y avait des sièges de corail incarnat, avec des carreaux de plumes d'alcirus.
Rien n'était si superbe, ni si galant que la décoration de cette rivière. Il semblait que des cordons de feu pendaient de chaque étoile, et qu'à la hauteur qu'il fallait, ils soutinssent une quantité de feux qui formaient des figures toutes différentes, qui représentaient les attributs de l'Amour; les jeux, les ris jouaient de plusieurs instruments Les Grâces et les Plaisirs commencèrent le bal.
La princesse Lantine était ravie de voir un si charmant spectacle. Mais par des regards inquiets elle témoignait qu'elle aurait voulu autre chose. En ce moment même, elle vit l'Amour et le prince de Sabée, l'un aussi beau que l'autre. «Vous me l'aviez bien promis, lui dit-elle avec un épanchement de joie qu'elle ne put retenir, qu'il ne manquerait rien à la fête que vous me donneriez. - Vous jouez de bonheur, reprit l'Amour, car je ne tiens pas toujours ce que je promets ». Et Panpan venant prendre la princesse pour danser, ils coulaient si doucement sur la surface des eaux que c'était une merveille de ce qu'ils n'enfonçaient pas, et que cette liquide glace eût toute la solidité qu'il fallait pour les soutenir.
Le prince de Sabée dit cent jolies choses à la princesse, et elle lui en répondit pour le moins autant. Après quoi, on leur servit une collation admirablement bonne, et l'Amour ayant présenté à boire à Panpan, la princesse remarqua qu'aussitôt qu'il eut bu, il perdit la raison. De sorte que ce petit sorcier l'ayant aussi voulu obliger de boire, elle le refusa. Elle était trop prudente pour risquer de se mettre dans un état honteux; et regardant finement l'Amour, elle chanta cette chanson:
Bacchus est assez dangereux;
Amour, n'y mêle point tes charmes ni tes feux;Arrête, Dieu cruel, arrête!Dans ce bon vin délicieux et frais,Il a déjà trempé la pointe de ses traits,Et son venin cruel va du cœur à la tête.
L'Amour se mit à rire avec Lantine, et lui dit qu'il n'y en aurait pas une entre mille qui eût la force de faire ce qu'elle avait fait. Après cela, il jugea qu'il fallait la ramener; ils se mirent sur le même théâtre qui les avait apportés, et se rendirent au palais de la fée Absolue. Ils la trouvèrent au même état où ils l'avaient laissée, la bouche ouverte et dormant; le Seigneur du Roc Affreux dansait encore, et tout le reste dormait. Ils se divertirent de l'avoir fait danser si longtemps. L'Amour ordonna qu'ils fussent mis dans leurs lits; dans un moment la chose fut faite. Il donna le bonsoir à Lantine, et ramena son amant dans sa maison.
Le lendemain, la fée et l'enchanteur crurent que tout ce qui leur était arrivé n'avait été qu'un songe, tant il est vrai que les aventures d'amour, quand elles sont passées, ont plus que toute autre chose cet air-là. L'enchanteur se trouva si las qu'il n'en pouvait plus; il sentait une douleur horrible à la plante des pieds.
La fée fut, comme à son ordinaire, faire la visite dans tout son palais. Son art ne l'avertissait point des circonstances de la nuit dernière, parce qu'il cédait à un plus grand que le sien. Mais une petite indiscrète, à qui l'Amour avait joué d'un mauvais tour, lui raconta tout ce qui s'était passé. La fée fut dans une extrême colère, sans s'étonner néanmoins, parce que c'étaient les effets' ordinaires de l'Amour. Elle fut trouver le Seigneur du Roc Affreux, et lui fit part de cette belle histoire. Il résolut sur-le-champ d'aller trouver l'Amour, de le conjurer de ne lui être plus contraire, et de cesser de favoriser Panpan.
Dans ce dessein, il étudia pour savoir où ce maître enchanteur pourrait être, et l'ayant deviné, il se rendit auprès de lui. «Seigneur, lui dit-il, je sais la malice que vous me fîtes hier au soir. Avez-vous résolu de ravir Lantine à ce tendre amour que vous avez allumé dans mon cœur?» L'Amour se mit à rire, et lui avoua ce qu'il avait fait. Le Seigneur du Roc Affreux le pria de blesser Lantine en sa faveur, s'il n'aimait mieux le rendre volage; lui déclarant qu'il ne pouvait vivre heureux tandis qu'elle préférerait son rival.
L'Amour lui répondit qu'il ne changerait rien à ses ordonnances, et qu'il voulait que la princesse de l'Arabie Heureuse fût au prince de Sabée, qu'il ne l'importunât plus et qu'il se retirât.
Le Seigneur du Roc Affreux trouva cette réponse aussi sèche qu'elle l'était, et la sentit vivement. Mais il résolut en lui-même de dissimuler, et il pensa que l'Amour avait tant de choses à faire qu'il ne pourrait pas toujours être occupé de Lantine et de Panpan; qu'après tout, il pourrait avoir aussi quelques bons moments; que d'enchanteur à enchanteur, il n'y avait que la main, et que souvent le moindre pouvoir pouvait embarrasser le plus grand.
L' Amour sourit, il connut sa pensée, il le congédia, résolu de quitter tout plutôt que de ne se pas donner du passe-temps des pièces qu'il lui voulait faire.
Le Seigneur du Roc Affreux se retira, et il alla trouver la fée Absolue; il lui conta le mauvais accueil qu'il avait reçu du maître de tous les sorciers ; ils se trouvèrent bien empêchés à savoir ce qu'ils auraient à faire. Enfin ils se déterminèrent, et jugèrent que la manière la plus simple serait la meilleure pour tromper tout le monde, et même l'Amour. De sorte qu'ils donnèrent leurs ordres pour s'en retourner à la ville capitale. Mais dès qu'ils furent arrivés, ils transportèrent la princesse et quelques-unes de ses filles dans ce même palais qu'ils venaient de quitter. Il y avait des voûtes souterraines d'une admirable beauté, et dont personne qu'eux n'avait connaissance, les appartements en étaient d'une magnificence extraordinaire. Ce fut là qu'on mit Lantine. L'enchanteur prit son logement tout auprès du sien, résolu de la garder lui-même. Rien n'est plus surveillant qu'un jaloux.
La princesse fut un peu affligée de se trouver ainsi en si petite compagnie et sous le pouvoir de son persécuteur; elle lui fit fort mauvais visage, elle aurait bien désiré revoir son petit vieillard qui lui avait fait tant de plaisir; et demeurant seule, elle passa dans un cabinet dont elle ferma la porte sur elle. Mais quelle fut sa surprise et sa joie d'y trouver le prince de Sabée !
- Belle Princesse, lui dit-il; je suis trop heureux de vous voir dans mon appartement. - Comment lui répondit-elle, vous vous moquez, je suis chez Absolue. - L'Amour m'a logé ici, répliqua-t-il, je n'en partirai point tant que vous y serez. - Mais, lui dit-elle, puis-je y demeurer avec bienséance avec vous? - Vous y souffrez bien le Seigneur du Roc Affreux, interrompit-il. - Je ne puis l'empêcher, poursuivit-elle. - Voulez-vous ma mort? repartit-il. Vous n'avez qu'à aller dire que je suis ici.» Cette considération fut puissante, et obligea la princesse à souffrir ce qu'elle ne pouvait empêcher.
Le temps qu'ils passèrent ensemble leur parut doux, et quand elle fut rentrée dans sa chambre, ses filles la mirent au lit.
Plusieurs jours s'écoulèrent de la sorte, qu'ils se voyaient librement. Mais cette liberté devint insupportable à Panpan, parce qu'il n'en fut pas plus heureux. Il voyait la princesse, il l'aimait, il en était aimé. Il aurait voulu la posséder entièrement. Un jour qu'il trouva l'Amour en belle humeur, il le pria de ne le faire plus languir, et d'achever d'établir sa fortune, il lui promit de le contenter, il fit venir la fée Absolue en sa présence, et dans un moment, il lui tourna la tête, de sorte qu'elle consentit que Panpan épousât Lantine.
L'Amour toujours peste, et qui a toujours quelqu'un qui sert de but à ses méchancetés, voulut que le Seigneur du Roc Affreux fût spectateur de la félicité du prince de Sabée. Il le fit prendre par le Désespoir, qui l'emporta d'une manière violente dans le lieu destiné pour l'union de ces amants.
Cette cérémonie se devait faire dans un vallon agréable, bordéde coteaux verts, et fleuris de chaque côté. Une grotte galante,ajustée par tout ce qu'on peut imaginer de plus gracieux, enfinornée par les mains de l'Amour, devait servit de chambre nuptiale.On eut toutes sortes de divertissements, et une comédiequi représentait l'histoire de Vénus. Le souper fut aussi beauque celui des noces de Thétis; et s'il n'y eut pas de fatale pomme, on y vit un objet plus précieux, et qui devait apporter autant de bien à l'univers que la pomme y causa de mal.
Comme on n'était occupé que du plaisir de la bonne chère, on entendit un coup de tonnerre, on vit de brillants éclairs ; et les cieux s'ouvrant, il en descendit une petite dame, d'environ onze à douze ans, formée avec la dernière perfection. Elle était soutenue par une femme dont la mine était douce et relevée. Cet objet était si plein de majesté qu'on n'en pouvait presque soutenir l'éclat.
L'Amour en parut tout étonné, il fut saisi d'un si grand respect, accompagné de tant de crainte, que, dans un instant, il se retira dans sa grotte avec toute sa suite.
- Pourquoi cette prompte retraite? lui dit Lantine. Je ne vois rien de plus agréable que cette petite dame, et celle qui la soutient; dites-moi qui ce peut être.
- C'est la fille du ciel, reprit l'Amour, que la vertu gouverne; elle est donnée à la terre pour faire sa félicité.
- Mais pourquoi la fuyez-vous, répliqua Lantine, qu'y a-t-il d'incompatibilité entre vous deux?
- Je suis un enfant gâté, repartit-il, je ne suis pas en état de me montrer devant des regards si purs.
Je fuirai toujours sa présence;Déréglé, libertin, vivant en insensé,Perfide, injuste, intéressé,Cruel, et rempli d'inconstance,Puis-je de cet objet soutenir l'excellence?
Elle, dont le cœur est forméPar la pudeur, par la noblesse,Dont l'esprit est tout animéDes divines leçons qu'inspire la Sagesse?La Prudence conduit ses pas, ses actions.Sans connaître les passions,
Elle a tout ce qu'il faut pour dompter leurs caprices,Haïssant, détestant les vices,Chérissant le mérite, aimant les vertueux,L'innocence des mœurs est son partage heureux.
- C'est donc une fille toute divine, s'écria la princesse de l'Arabie Heureuse, et vous n'êtes qu'un scélérat. C'est une grande merveille que vous ne nous ayez pas conduits à notre perte, Panpan et moi. Je vois bien qu'il y a un grand hasard aux choses dont vous vous mêlez ; et quoique je me trouve bien d'être légitimement au prince de Sabée, il aurait mieux valu que cette affaire se fût faite sans votre moyen.
Depuis que je vois cette fille du ciel, j'ai des lumières qui ne s'étaient jamais présentées à mon esprit, et je ne conseillerai jamais à personne de se mettre sous votre conduite.
Pour un heureux amour sous votre empire,On en voit mille malheureux;On devrait abhorrer vos feux,Ne les sentir jamais, encore moins le dire;Ils gâtent les esprits, ils corrompent les mœurs;On ne saurait sentir de tranquilles bonheurs,Tant qu'on est chargé de vos chaînes.Que l'on soit satisfait au gré de ses désirs,On trouvera que les plaisirsSont moins sensibles que les peines.