Plus Belle que Fée par Mademoiselle de La Force

Il y avait une fois dans l'Europe un roi qui, ayant eu déjà quelques enfants d'une princesse qu'il avait épousée, eut envie de voyager et d'aller d'un bout à l'autre de son royaume. Il s'arrêtait agréablement de province en province, et comme il fut dans un beau château, qui était à l'extrémité de ses états, la reine sa femme y accoucha, et donna la vie à une fille qui parut si prodigieusement belle au moment de sa naissance que les courtisans, soit pour sa beauté, ou par l'envie de faire leur cour, la nommèrent Plus Belle que Fée; l'avenir fit bien voir qu'elle méritait un nom si illustre. A peine la reine fut-elle relevée de couches qu'il fallut qu'elle suivît le roi son mari, qui partit en diligence pour aller défendre une province éloignée que ses ennemis attaquaient.
On laissa la petite Plus Belle que Fée avec sa gouvernante, et les dames qui lui étaient nécessaires; on l'éleva avec beaucoup de sain; et comme son père eut à soutenir une longue et cruelle guerre, elle eut le loisir de croître et d'embellir. Sa beauté se rendit fameuse par tous les pays circonvoisins, on ne parlait d'autre chose et, à douze ans, on l'eût plutôt prise pour une divinité que pour une personne mortelle. Un frère qu'elle avait la vint voir pendant une trêve, et se lia avec elle d'une parfaite amitié.
Cependant la renommée de sa beauté et le nom qu'elle portait irritèrent tellement les fées contre elle qu'il n'y eut rien qu'elles ne pensassent pour se venger de l'orgueil de son nom, et pour détruire une beauté qui leur causait tant de jalousie.
La reine des fées n'était pas une de ces bonnes fées, qui sont les protectrices de la vertu et qui ne se plaisent qu'à bien faire. Après le cours de plusieurs siècles, elle était parvenue à la royauté par son grand savoir, et par son artifice. Le nombre de ses ans l'avait rendue fort petite, et on ne l'appelait plus que Nabote.
Nabote assembla donc son conseil, et lui fit savoir qu'elle avait résolu de venger tant de belles personnes qu'elle avait dans sa cour, et toutes celles qui étaient par toute la terre ; qu'elle voulait absenter et aller elle-même voir et ravir cette beauté qui faisait un bruit si désavantageux à leurs charmes; ainsi fut dit, ainsi fut fait. Elle partit et, prenant des vêtements simples, elle se transporta au château qui renfermait cette merveille. Elle s'y rendit bientôt familière, et engagea, par son esprit, les dames de la princesse à la recevoir parmi elles. Mais Nabote fut frappée d'un grand étonnement quand, après avoir considéré le château, elle reconnut, par la force de son art, qu'un grand magicien l'avait construit, et qu'il y avait attaché telle vertu que dans toute son enceinte et celle de ses promenades, on n'en pouvait sortir que volontairement, et qu'il n'était pas possible de se servir d'aucune sorte de charme contre les personnes qui l'habitaient. Ce n'était pas un secret ignoré de la gouvernante de Plus Belle que Fée, qui, connaissant bien le trésor sans prix qui était confié à ses soins, vivait pourtant sans crainte, sachant que personne au monde ne pouvait lui ôter cette jeune princesse, tant qu'elle ne sortirait pas du château ni des jardins. Elle lui avait défendu expressément de le faire, et Plus Belle que Fée, qui avait déjà beaucoup de prudence, n'avait garde de manquer à cette précaution. Mille amants qu'elle avait tentaient des efforts inutiles pour l'enlever; mais vivant assurée, elle ne redoutait point leur violence.
Il ne fallut pas beaucoup de temps à Nabote pour s'insinuer dans ses bonnes grâces ; elle lui apprenait à faire de beaux ouvrages, et pendant un travail qu'elle rendait divertissant, elle lui faisait des historiettes agréables; elle n'oubliait rien pour la divertir, et elle lui plaisait si naturellement qu'on ne les voyait plus l'une sans l'autre.
Nabote, dans tous ses soins, n'était pas moins occupée de sa vengeance. Elle cherchait le moyen de séduire Plus Belle que Fée, et de l'obliger, par finesse, à mettre seulement le pied hors du seuil des portes du château. Elle était toujours préparée à faire son coup et à l'enlever.
Un jour qu'elle l'avait menée dans le jardin, où de jeunes filles, après avoir cueilli des fleurs, en ornaient la belle tête de Plus Belle que Fée, Nabote ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne, et l'ayant passée, elle faisait cent singeries qui faisaient rire la princesse et la jeune troupe qui l'environnait, quand, tout d'un coup, la méchante Nabote fit semblant de se trouver mal, et le moment d'après, elle se laissa tomber comme évanouie. Quelques jeunes filles coururent à son secours, Plus Belle que Fée y vola; et à peine la malheureuse fut-elle hors de cette fatale porte que Nabote se releva, la saisit d'un bras puissant, et faisant un cercle avec sa baguette, il se forma un brouillard épais et noir qui, s'étant aussitôt dissipé ? la terre s'ouvrit, il en sortit deux taupes avec des ailes de feuilles de rose qui traînaient un char d'ébène, et se mettant dedans avec Plus Belle que rée, elle s'éleva en l'air, et le fendit avec une vitesse incroyable, se perdant incontinent aux yeux des jeunes filles qui, par leurs pleurs et leurs cris, annoncèrent bientôt dans tout le château la perte qu'on venait de faire.
Plus Belle que Fée ne revint de son étonnement que pour tomber dans un plus épouvantable. La rapidité avec laquelle ce char volait en l'air l'avait tellement étourdie qu'elle en avait presque perdu la connaissance. Enfin reprenant ses esprits, elle baissa les yeux. Qu'elle fut effrayée de ne trouver au-dessous d'elle que l'étendue prodigieuse de la vaste mer ! Elle fit un cri perçant, se tourna, et voyant près d'elle sa chère Nabote, elle l'embrassa tendrement, et la tenait serrée entre ses bras, comme on a coutume de faire pour se rassurer; mais la fée la repoussant rudement:
- Retirez-vous, petite effrontée, lui dit-elle, reconnaissez en moi votre plus mortelle ennemie. Je suis la reine des fées, vous m'allez payer l'insolence du nom orgueilleux que vous portez.
Plus Belle que Fée, plus tremblante à ces paroles que si la foudre fût tombée à ses pieds, en eut plus de frayeur encore que de l'horrible route qu'elle tenait. Le char fondit enfin au milieu d'une cour magnifique du plus superbe palais qui se soit jamais vu.
L'aspect d'un si beau lieu rassurait un peu la timide princesse, surtout quand, à la sortie de ce char, elle vit cent jeunes beautés qui vinrent toutes courtoisement faire la révérence à la fée. Un si riant séjour ne semblait pas lui annoncer d'infortune; elle eut même une consolation, qui ne manque guère de flatter dans un aussi grand malheur que le sien: elle remarqua que toutes ces belles personnes étaient frappées d'admiration en la regardant, et elle entendit un murmure confus de louange et d'envie qui la satisfit merveilleusement.
Mais que ce petit moment de vanité dura peu ! Nabote ordonna impérieusement qu'on ôtât les beaux habits de Plus Belle que Fée, croyant lui dérober une partie de ses charmes. On la dépouilla donc, mais la fureur de Nabote n'eut par là que plus à croître. Que de beautés parurent au jour 1 et que de confusion pour toutes les fées du monde ! On la vêtit de méchants haillons, on eût dit dans cet état que la beauté simple et naïve voulait triompher de la sorte sur la parure' des plus grands ornements, jamais elle ne fut plus charmante. Nabote commanda qu'on la conduisît au lieu qu'elle avait ordonné, et qu'on lui donnât sa tâche.
Deux fées la prirent et la firent passer par les plus beaux et les plus somptueux appartements que l'on saurait jamais voir. Plus Belle que Fée les considérait, malgré la vue de sa misère, elle disait en elle-même: «Quelques tourments qu'on me prépare, le cœur me dit que je ne serai pas toujours malheureuse dans ces beaux lieux.»
On la fit descendre par un grand escalier de marbre noir, qui avait plus de mille marches, elle crut aller aux abîmes de la terre, ou plutôt qu'on la conduisait aux enfers. Enfin elle entra dans un petit cabinet tout lambrissé d'ébène, où on lui dit qu'elle coucherait sur un peu de paille, et il y avait une once de pain et une tasse d'eau pour son souper. De là, on la fit passer dans une grande galerie, dont les murailles de haut en bas étaient de marbre noir, et qui ne recevait de clarté que par celle qui venait de cinq lampes de jais, qui jetaient une lueur sombre, capable plutôt d'épouvanter que de rassurer. Ces tristes murailles étaient tapissées de toiles d'araignées, depuis le haut jusqu'en bas, dont la fatalité était telle que, plus on en ôtait, et plus elles se multipliaient. Les deux fées dirent à la princesse qu'il fallait que cette galerie fût nettoyée au point du jour, ou bien qu'on lui ferait souffrir des supplices effroyables ; et posant une échelle à deux mains, et lui donnant un balai de jonc, elles lui dirent de travailler et la laissèrent. Plus Belle que Fée soupira ? et ne sachant pas le sort de ces toiles d'araignées, quoique la galerie fût fort grande, elle se résolut avec courage d'obéir. Elle prit son balai et monta légèrement sur l'échelle. Mais, ô dieu ! quelle fut sa surprise, lorsque, pensant nettoyer ce marbre et ôter ces toiles d'araignées, elle trouva qu'elles ne faisaient qu'augmenter. Elle se lassa quelque temps, et voyant avec tristesse que c'était vainement, elle jeta son balai, descendit, et s'asseyant sur le dernier échelon de l'échelle, elle se mit tendrement à pleurer et à connaître tout son malheur. Ses sanglots se précipitaient si fort les uns sur les autres qu'elle n'avait plus la force de soutenir son beau corps, quand levant un peu la tête, ses yeux furent frappés d'une vive lumière. Toute la galerie fut, dans un instant, éclairée; et elle vit à genoux devant elle un jeune garçon si beau et si agréable qu'à l'habillement près, elle le prit pour l'Amour. Mais elle se souvint qu'on peignait l'Amour tout nu, et ce beau garçon avait un habit tout couvert de pierreries. Elle douta aussi si toute cette lumière ne partait pas du feu de ses yeux qu'elle voyait si beaux et si brillants. Ce jeune homme la considérait toujours à genoux, elle s'y voulait mettre aussi.
- Qui êtes-vous? lui dit-elle, toute étonnée, êtes-vous un dieu? Etes-vous l'Amour?
- Je ne suis pas un dieu, lui répondit-il ; mais j'ai plus d'amour moi seul qu'il n'y en a dans le ciel ni sur la terre. Je suis Phraates, fils de la reine des fées, qui vous aime et qui veut vous secourir.
Alors prenant le balai qu'elle avait jeté, il toucha toutes ces toiles d'araignées, qui devinrent aussitôt un tissu d'or d'un ouvrage merveilleux, le feu des lampes demeura vif et lumineux, et Phraates donnant une clé d'or à la princesse : « Vous trouverez une serrure, lui dit-il, au grand carré de votre cellule, ouvrez-la tout doucement. Adieu, je me retire de peur de me rendre suspect. Allez vous reposer; vous trouverez tout ce qui vous est nécessaire», et mettant un genou à terre, il lui baisa respectueusement la main.
Plus Belle que Fée, plus étonnée de cette rencontre que de tout ce qui lui était arrivé dans la journée, rentra dans la petite chambre, et cherchant à trouver cette serrure, dont on lui avait parlé, en s'approchant du lambris, elle entendit une voix la plus aimable du monde qui semblait se plaindre avec douleur; elle crut que c'était quelque misérable comme elle qu'on voulait tourmenter. Elle prêta curieusement l'oreille. «Mais, que ferai-je? disait cette voix. On veut que je change les glands qui sont dans ce boisseau en des perles orientales ». Plus Belle que Fée, moins surprise qu'elle ne l'aurait été deux heures auparavant, frappa deux ou trois petits coups contre les ais, et dit assez haut:
- Si l'on donne des peines ici, il s'y fait en même temps des miracles, Espérez. Mais contez-moi, je vous prie, qui vous êtes, je vous dirai qui je suis.
- Il m'est plus doux de vous satisfaire, reprit l'autre personne, que de continuer mon emploi. Je suis fille de roi; on dit que je naquis charmante. Les fées n'assistèrent point à ma naissance, vous savez qu'elles sont cruelles à ceux dont elles n'ont pas pris la protection en naissant.
- Ah ! je le sais trop, reprit Plus Belle que Fée, je suis belle comme vous, fille de roi et malheureuse, parce que je suis aimable, sans le secours de leurs dons.
- Nous voilà donc compagnes, reprit l'autre. Mais êtes-vous amoureuse
- Il ne s'en faut guère, dit assez bas Plus Belle que Fée; continuez, reprit-elle tout haut, et ne me questionnez plus.
- Je suis estimée, poursuivait l'autre, la plus charmante chose qu'il y ait jamais eu, et tout le monde m'aima et me voulut posséder; on m'appelle Désirs. Toutes les volontés m'étaient soumises, et j'avais place dans tous les cœurs. Un jeune prince, plus rempli de moi que mille autres, s'attacha uniquement à moi, je le comblai d'espérance et de satisfaction. Nous allions nous unir pour toujours l'un à l'autre, quand les fées, jalouses de me voir la passion universelle, et ne pouvant souffrir les agréments qu'elles n'ont pas donnés, m'enlevèrent un jour au milieu de ma gloire, et m'ont mise ici dans un vilain lieu. Elles m'ont dit qu'elles m'étoufferaient demain matin si je n'ai pas exécuté un ordre ridicule qu'elles m'ont imposé; dites-moi présentement qui vous êtes.
- Je vous ai tout dit, reprit Plus Belle que Fée, à mon nom près. On m'appelle Plus Belle que Fée.
- Vous devez donc être bien belle, reprit la princesse Désirs, j'ai grande envie de vous voir.
- J'en ai bien autant de mon côté, repartit Plus Belle que Fée. Y a-t-il une porte qui donne ici ; car j'ai une petite clé qui peut-être ne vous serait pas inutile.
Lors cherchant, elle en trouva une qu'elle pouvait effectivement ouvrir. Elle la poussa, et paraissant tout d'un coup, elles se surprirent beaucoup, l'une et l'autre, par la beauté merveilleuse qu'elles avaient toutes deux. Après s'être fort embrassées, et s'être dit bien des choses obligeantes, Plus Belle que Fée se mit à rire de voir que la princesse Désirs frottait continuellement ses glands avec une petite pierre blanche, comme on lui avait ordonné. Elle lui conta la tâche qu'on lui avait donnée à faire, et comme je ne sais quoi de si aimable l'avait assistée miraculeusement.
- Mais que peut-ce être? lui dit la princesse Désirs.
- Je crois que c'est un homme, reprit Plus Belle que Fée.
- Un homme! s'écria Désirs, vous rougissez, vous l'aimez.
- Non pas encore, reprit-elle, mais il m'a dit qu'il m'aime et s'il m'aime comme il le dit, il vous assistera. À peine eut-elle proféré ces paroles que le boisseau frémit, et agitant ses glands, comme le chêne sur lequel ils avaient été cueillis aurait pu faire, ils se changèrent tout d'un coup dans les plus belles perles en poires et de la première eau. Ce fut une de celles-là dont la reine Cléopâtre fit un si riche banquet à Marc Antoine. Les deux princesses furent très contentes de ce changement, et Plus Belle que Fée qui commençait à s'accoutumer aux prodiges prenant Désirs par la main repassa dans sa chambre, et trouvant le carré où était la serrure dont on lui avait parlé, elle l'ouvrit avec la clé d'or, et entra dans une chambre, dont la magnificence la surprit et la toucha, parce qu'elle y vit partout les soins de son amant. Elle était jonchée des plus belles fleurs, elle exhalait un parfum divin. Il y avait, à un des bouts de cette charmante chambre, une table couverte de tout ce qui pouvait contenter la délicatesse du goût, et deux fontaines de liqueurs qui coulaient dans des bassins de porphyre. Les jeunes princesses s'assirent dans deux chaises d'ivoire enrichies d'émeraudes; elles mangèrent avec appétit, et quand elles eurent soupé, la table disparut, et il s'éleva à la place où elle était un bain délicieux, où elles se mirent toutes deux. À six pas de là, on voyait une superbe toilette, et de grandes mannes d'or trait, toutes pleines de linge d'une propreté à donner envie de s'en servir. Un lit d'une forme singulière et d'une richesse extraordinaire terminait cette merveilleuse chambre, qui était bordée d'orangers dans des caisses d'or garnies de rubis, et des colonnes de cornaline soutenaient tout autour la voûte somptueuse de cette chambre; elles n'étaient séparées que par de grandes glaces de cristal, qui prenaient depuis le bas jusqu'en haut. Quelques consoles de matières rares portaient des vases de pierreries pleins de toutes sortes de fleurs.
La princesse Désirs admira la fortune de sa compagne, et se tournant vers elle: « Votre amant est si galant, lui dit-elle, il peut beaucoup, et il veut tout pouvoir pour vous. Votre bonheur n'est pas commun ». Une pendule sonnant minuit leur fit entendre à chaque heure le nom de Phraates. Plus Belle que Fée rougit, et se jeta dans son lit. Elle crut prendre un repos qui fut troublé par l'image de Phraates.
Le lendemain, il y eut un grand étonnement dans la cour des fées, de voir et la galerie si richement parée, et les belles perles à plein boisseau. Elles avaient cru punir les jeunes princesses, leur cruauté fut déconcertée, elles les trouvèrent chacune retirée dans leur petite chambre. Agitant de nouveau leur conseil pour leur donner des emplois où elles les vissent succomber, elles dirent à Désirs d'aller sur le bord de la mer écrire sur le sable, avec ordre exprès que ce qu'elle y mettrait ne s'effaçât jamais, et commandèrent à Plus Belle que Fée de se rendre au pied du mont Aventureux, de voler en haut, et de leur apporter un vase plein d'eau de vie immortelle. Pour cet effet, elles lui donnèrent des plumes et de la cire, afin que se faisant des ailes, elle se perdît comme un autre Icare. Désirs et Plus Belle que Fée se regardèrent à cet affreux commandement, et s'embrassant tendrement, elles se quittèrent comme en se disant le dernier adieu. On en conduisit une près du rivage, et l'autre au pied du mont Aventureux.
Quand Plus Belle que Fée se vit ainsi seule, elle prit les plumes et la cire, et les accommodait fort mal; après avoir travaillé très inutilement, elle tourna sa pensée vers Phraates. «Si vous m'aimiez, dit-elle, vous viendriez encore à mon secours».
À peine eut-elle achevé le dernier mot qu'elle le vit devant ses yeux, plus beau mille fois que la nuit dernière. Le grand jour lui était fort avantageux. « Doutez-vous de mon amour, lui dit-il, est il rien de difficile pour qui vous aime ?». Lors il la pria d'ôter une partie de ses habits, et ayant pris sa récompense ordinaire qui était un baiser sur sa main, il se transforma tout d'un coup en aigle. Elle eut quelque chagrin de voir changer ainsi cette aimable figure, qui se mettant à ses pieds en étendant les ailes, lui fit aisément comprendre son dessein. Elle se baissa sur lui, et serrant son col superbe avec ses beaux bras, il s'éleva doucement en haut. On ne saurait dire quel était le plus content, ou elle d'éviter la mort, en exécutant les ordres qu'on lui avait donnés, ou lui d'être chargé d'un fardeau si précieux.
Il la porta doucement au haut du mont, où elle entendit une agréable harmonie de mille oiseaux qui vinrent rendre hommage au divin oiseau qui l'avait portée. Le haut de ce mont était une plaine fleurie entourée de beaux cèdres, au milieu desquels était un petit ruisseau qui roulait ses eaux argentées sur un sable d'or semé de diamants brillants. Plus Belle que Fée se courba sur le genou, et avant toute chose, elle mit dans sa main de cette eau précieuse et en but. Après, elle remplit son vase, et se tournant vers son aigle: « Ah! dit-elle, que je voudrais que Désirs eût de cette eau !». A peine eut-elle lâché la parole que l'aigle vola en bas, prit une des pantoufles de Plus Belle que Fée, et revenant, il puisa de l'eau dedans, et en alla porter à la princesse Désirs au bord de la mer, où elle était inutilement occupée à écrire sur l'arène.
L'aigle revint trouver Plus Belle que Fée, et reprit sa belle charge. «Hélas! dit-elle, que fait Désirs? Mettez-nous ensemble». Il lui obéit; ils la trouvèrent écrivant toujours, et à mesure qu'elle écrivait, une onde venait qui effaçait ce qu'elle avait écrit. «Quelle cruauté, dit cette princesse à Plus Belle que Fée, d'ordonner ce qu'on ne peut faire ! Je juge, à l'étrange monture que je vous vois, que vous avez réussi ». Plus Belle que Fée descendit, et touchée du malheur de sa compagne, elle prit ainsi la parole en se tournant vers son amant: «Faites-moi voir votre puissance. - Ou plutôt mon amour», repartit ce prince, en reprenant sa forme ordinaire. Désirs, voyant la beauté et les grâces de sa personne, fit briller de la surprise et de la joie dans ses yeux. Plus Belle que Fée en rougit, par un mouvement dont elle ne fut pas la maîtresse, et se mettant devant lui, pour le cacher à se compagne: «Faites ce qu'on vous dit», continua-t-elle, avec une inquiétude charmante. Phraates connut son bonheur, et voulant terminer promptement sa peine: «Lisez », lui dit-il, en disparaissant plus vite qu'un éclair.
Au même instant une vague vint se briser aux pieds de Plus Belle que Fée, et en s'en retournant on vit' une table d'airain, aussi enchâssée dans l'arène que si elle eût été de toute éternité et comme y devant demeurer jusqu'à la fin du monde, et à mesure qu'elle regardait, elle apercevait des lettres qui se formaient profondément gravées qui composaient ces vers :
La_foi des vulgaires amants,Leur ardeur et tous leurs serments,Ne s'écrivent que sur l'arène.Mais ce qu'on sent pour vos beaux veux,En caractères d'astre est écrit dans les cieux:Qui voudrait l'effacer, la peine serait vaine.
- Je le comprends, s'écria Désirs, qui vous aime vous doit toujours aimer. Que votre aimable amant sait bien exprimer sa tendresse et lors elle embrassa Plus Belle que Fée, qui, dissipant entre ses bras sa confusion sur la petite jalousie qu'elle venait d'avoir, l'avoua à son amie sur la guerre qu'elle lui en fit, et toutes deux, satisfaites de leur amitié, s'abandonnèrent à la douceur d'un entretien agréable et plein de sincérité.
La reine Nabote envoya au pied du mont, pour savoir ce que Plus Belle que Fée serait devenue. On trouva les plumes éparses et une partie de ses habits, on jugea qu'elle était écrasée comme on le désirait.
Dans cette pensée, les fées coururent au bord de la mer; elles s'écrièrent à la vue de la table d'airain, et furent épouvantées d'apercevoir les deux princesses qui se jouaient tranquillement sur la pointe d'un rocher, elles les appelèrent. Plus Belle que Fée donna son eau de vie immortelle, et riait tout doucement, avec Désirs, de la fureur de ces fées.
La reine n'entendait pas raillerie: elle connut qu'un art aussi grand que le sien les assistait, et sa rage en crût à tel point que, sans hésiter, elle conclut leur ruine totale par la dernière et la plus cruelle des épreuves.
Désirs fut condamnée à aller le lendemain à la foire des temps chercher le fard de jeunesse, et Plus Belle que Fée à se rendre dans la forêt des merveilles prendre la biche aux pieds d'argent.
La princesse Désirs fut conduite dans une grande plaine, au bout de laquelle était un bâtiment prodigieux, tout partagé en salles et en galeries pleines de boutiques si superbes qu'il n'y a, pour y trouver une comparaison, qu'à se souvenir des magnifiques banques de Marly. A chacune de ces boutiques, il y avait de jeunes et agréables fées, et auprès d'elles, pour les aider, les personnes qu'elles aimaient le mieux. Aussitôt que Désirs parut, ses agréments charmèrent tout le monde, elle prit possession de tous les cœurs. Aux premières boutiques où elle s'adressa, elle fit grande pitié en demandant le fard de jeunesse, aucun ne voulait lui dire où il se trouvait, parce que, quand ce n'était pas une fée qui venait le chercher, il désignait un supplice pour la personne qui était chargée de cette dangereuse commission.
Les bonnes fées disaient à Désirs qu'elle s'en retournât, et qu'elle ne demandât plus ce qu'elle cherchait. Elle était si belle qu'on courait au-devant d'elle aux lieux où elle passait. Son malheur la mena à la fatale boutique d'une mauvaise fée. À peine eut-elle demandé le fard de jeunesse que, lui lançant un regard terrible, elle lui dit qu'elle l'avait, et qu'elle le lui donnerait le lendemain, et lui commanda de passer dans une chambre pour attendre qu'il fût préparé. Mais on la mena dans un lieu ténébreux et puant, où elle ne voyait goutte. Elle fut atteinte de quelque terreur : «Ah! dit-elle, aimable amant de Plus Belle que Fée, hâtez-vous de me secourir ou je suis perdue.»
Il fut sourd à sa voix, ou dans l'impossibilité d'agir en ce lieu-là comme il avait fait dans les autres. Désirs se tourmenta une partie de la nuit, elle dormit dans l'autre, et se sentit réveillée par une agréable fille qui lui vint dire, en lui portant un peu de nourriture, que c'était de la part du favori de la fée sa maîtresse, qui s'était résolu de la secourir; qu'elle serait heureuse si cela était, parce que la fée avait envoyé chercher un méchant esprit afin qu'il vînt lui souffler au nez de la laideur, et qu'en cet état difforme et plein d'ignominie, elle la renverrait à la reine des fées, afin qu'elle servît au triomphe de ses ressentiments. La princesse Désirs pensa mourir de frayeur à cette menace de perdre tout d'un coup tous ses charmes, et elle souhaita de mourir.
Son tourment était horrible ; elle se promenait à tâtons dans sa noire demeure, quand on la prit par le bras, elle sentit en son cœur une émotion fort douce. On la mena vers un peu de lumière, et quand sa vue fut rassurée, elle l'eut frappée de l'objet de tous le plus charmant, elle reconnut ce cher prince qui l'aimait tant, et de qui on l'avait séparée la veille de ses noces. Ses transports et sa joie furent extrêmes. « Est-ce vous?» lui dit-elle cent fois. Enfin quand elle en fut bien persuadée, oubliant tous ses malheurs présents: «Mais est-ce vous qui êtes le favori de cette malheureuse fée? continua-t-elle, est-ce avec ce beau titre que je vous vois? - N'en doutez point, lui répondit-il, et nous lui devrons la fin de nos peines et notre bonne fortune.»
Alors il lui conta qu'au désespoir de son enlèvement, il était allé trouver un sage qui lui avait appris où elle était, et qu'il ne la recouvrerait jamais qu'au royaume des fées, qu'il lui avait donné le moyen de le trouver, mais qu'il avait été arrêté d'abord par cette cruelle fée, qui était devenue amoureuse de lui; que, suivant le conseil de son sage, il l'avait amusée, et que par sa douceur, il s'était si bien rendu maître de son esprit qu'il gardait tous ses trésors, et qu'il était ministre de toutes ses volontés; qu'elle venait de partir pour un voyage de six mille lieues, qu'elle ne reviendrait de douze jours, qu'ainsi il se fallait sauver; qu'il allait dans son cabinet prendre une partie de la pierre de l'anneau de Gygès, qu'elle le mettrait sur elle, qu'ainsi, étant invisible, elle passerait partout; que, pour lui, il pouvait se montrer librement. «N'oubliez pas, lui dit-elle, le fard de jeunesse; j'en veux mettre et en donner à une compagne que j'ai.»
Le prince rit. « Où irons-nous'? continua-t-elle. - Chez la reine des fées, reprit-il. - Non pas cela, s'écria-t-elle, nous y péririons. - Le sage qui me conseille, poursuivit-il, m'a dit de vous ramener au dernier lieu d'où vous seriez partie, si je voulais être assuré de mon bonheur. Il ne m'a jamais menti en quoi que ce soit. - À la bonne heure, dit Désirs, allons donc.»
Le prince lui donna une précieuse boite, dans laquelle était le fard de jeunesse, et dans l'envie de paraître plus belle aux yeux de son amant, elle s'en frotta précipitamment tout le visage, oubliant qu'elle était invisible par la pierre qu'il lui avait donnée. Elle le prit sous le bras. Ils traversèrent de la sorte toute la foire, et furent ainsi jusqu'auprès du palais de la reine.
Là, le prince reprit la pierre de Gygès. L'aimable Désirs se montra, et il se rendit invisible au grand regret de la princesse qu'il prit sous le bras à son tour, et se rendirent devant Nabote et sa cour.
Toutes les fées se regardèrent avec un merveilleux étonnement, en voyant Désirs de retour avec le fard de jeunesse, et la reine fronçant le sourcil: « Qu'on la garde sûrement, dit-elle, nos adresses sont vaines; il faut la faire mourir sans y plus chercher tant de façons.»
Voilà l'arrêt prononcé. Désirs en trembla de crainte, son amant la rassura autant qu'il le put.
Mais revenons à Plus Belle que Fée. On l'avait conduite jusque dans la forêt des Merveilles; et voici le sujet pourquoi on l'exposait à courir la biche aux pieds d'argent.
Il y avait eu autrefois une reine des fées qui avait succédé naturellement à ce grand titre, elle était belle, bonne et sage, elle avait eu plusieurs amants dont l'amour et les soins se perdaient auprès d'elle; uniquement occupée à protéger la vertu, elle ne s'amusait point à compter les soupirs de ses amants. Elle en avait un que ses rigueurs rendirent le plus malheureux parce qu'il l'aimait mieux qu'aucun autre.
Un jour, voyant qu'il ne la pouvait fléchir, il lui protesta dans son désespoir qu'il se tuerait; elle ne fut point émue de cette menace, et la considéra comme une de ces folies, dont l'esprit de l'homme est souvent atteint, mais qui ne passerait pas plus avant. Cependant, elle sut quelque temps après qu'il s'était précipité dans la mer.
Un sage qui avait élevé ce jeune homme se plaignit aux intelligences suprêmes, et la chaste fée fut condamnée à être biche, cent ans durant, pour faire pénitence de sa rigueur; avec tel si' qu'une beauté accomplie qui voudrait s'exposer à la courir, durant dix jours, dans la forêt des Merveilles, pourrait la prendre et lui redonner sa première forme. Il y avait déjà près de quarante ans qu'elle paissait ainsi transformée.
Au commencement, plusieurs beautés s'étaient risquées pour tenter une si belle aventure, et qui promettait tant de gloire, chacune croyait être la plus heureuse, mais comme elles se perdaient, et qu'au bout des dix jours, on n'en entendait plus parler, cette ardeur s'était refroidie, et l'on ne voyait plus, depuis très longtemps, aucune belle qui s'offrît, de manière que celles qu'on y conduisait depuis, n'y allaient que par l'ordre des fées, pour les abandonner à une perte assurée.
C'était aussi pour se défaire de Plus Belle que Fée qu'on la mena dans la forêt des Merveilles. On lui donna une légère provision de vivres pour la forme seulement, un cordon de soie à la main avec un nœud coulant pour arrêter la biche. Voilà tout son équipage de chasse.
Elle mit ce qu'on lui donna au pied d'un arbre, et quand elle se vit seule, elle porta sa vue dans cette vaste forêt, où elle n'aperçut, dans ce profond silence et dans cette solitude, qu'un objet de désespoir.
Elle voulut demeurer au bord de la forêt et ne s'engager pas plus avant, et pour se reconnaître, elle marqua l'endroit d'où elle partait. Mais qu'elle était abusée ! On était toujours égaré dans cette forêt, sans en pouvoir sortir. Elle aperçut dans une route la biche aux pieds d'argent qui marchait gravement. Elle alla auprès d'elle avec son cordon à la main, croyant la prendre, mais la biche, se sentant poursuivie, courait, et de temps en temps s'arrêtant, elle tournait la tête vers Plus Belle que Fée. Elles furent ensemble tout le jour sans s'approcher, et la nuit les sépara.
La pauvre chasseuse se trouva très lasse et avec beaucoup de faim, mais elle ne savait plus où était la petite provision qu'on lui avait donnée, et de repos, elle n'en pouvait prendre que sur la terre dure. Elle se coucha donc sous un arbre bien tristement, elle ne put de longtemps dormir. Elle avait peur, la moindre chose l'épouvantait, une feuille qui s'agitait la faisait frémir; elle tourna, dans cet état misérable, sa pensée vers son amant, elle l'appela plusieurs fois, et voyant qu'il lui manquait dans un si grand besoin: «Ah! dit-elle, en répandant quelques larmes, Phraates, Phraates, vous m'abandonnez?». Elle commençait à s'endormir, quand elle sentit quelque agitation sous elle, et il lui sembla qu'elle était dans le meilleur lit du monde. Son sommeil fut long, sans être interrompu, elle fut réveillée le matin par le chant de mille rossignols, et tournant ses beaux yeux, elle se vit à deux pieds de terre, l'herbe avait poussé sous son beau corps, et avait pris la vertu de faire une couche délicieuse. Un grand oranger jetait ses branches sur elle, pour lui servir de pavillon, elle était couverte de ses fleurs. À côté d'elle, deux tourterelles lui annonçaient, par leur amour, ce qu'elle devait espérer de celui de Phraates. La terre était tout autour couverte de fraises, et de toutes sortes des plus excellents fruits ; elle en mangea, et se trouva aussi rassasiée et aussi forte que si c'eût été des meilleures viandes. Un ruisseau qui coulait tout auprès, servit à la désaltérer. « Ô soins de mon amant, s'écria-t-elle, quand elle se trouva satisfaite, que vous m'étiez nécessaires ! Je ne murmure plus, mais ne me donnez pas tant, et montrez-vous.»
Elle eût poursuivi, si elle n'eût aperçu la biche aux pieds d'argent qui était sur son cul, et qui la regardait tranquillement. Elle crut à cette fois la tenir, elle lui présenta d'une main une poignée d'herbe, et de l'autre elle tenait son cordon; mais la biche s'éloigna à petits bonds, et quand elle avait un peu couru, elle s'arrêtait et la regardait. Elles firent cet exercice toute la journée. La nuit vint et elle la passa comme l'autre. Le réveil fut pareil au premier, et quatre jours et quatre nuits se passèrent de même façon. Enfin la cinquième matinée, Plus Belle que Fée, en ouvrant les yeux, crut voir une clarté plus brillante que celle du jour, quand elle aperçut dans les yeux de son amant tout l'amour qu'elle lui avait inspiré. Il était assis à un pas d'elle, et baisait le bout de son pied. Sa présence et son action respectueuse lui plurent fort.
- C'est donc vous? lui dit-elle, si je ne vous ai point vu tous ces jours-ci, j'ai au moins reçu des marques de votre bonté.
- Dites de mon amour, Plus Belle que Fée, reprit-il, ma mère se doute que c'est moi qui vous assiste, elle m'a gardé, je m'échappe un moment par le moyen d'une fée de mes amies, adieu, je viens seulement vous rassurer, vous me verrez ce soir, et si Fortune le veut, demain nous serons heureux.
Il s'en alla, et elle courut encore toute la journée. Quand la nuit fut venue, elle aperçut près d'elle une petite lumière qui suffisait pour lui faire reconnaître son amant.
- Voilà ma baguette allumée, dit-il, mettez-la devant vous, et allez, sans vous effrayer, partout où elle vous conduira. Lorsqu'elle s'arrêtera, vous rencontrerez un grand amas de feuilles sèches, mettez-y le feu, entrez dans le lieu que vous verrez, et si vous y trouvez la dépouille de quelque bête, brûlez-la; les astres nos amis feront tout le reste. Adieu.
Plus Belle que Fée aurait bien voulu recevoir une plus ample instruction; mais voyant qu'il n'y avait plus de remède, elle posa devant elle la baguette, qui lui montra le chemin. Elle marcha près de deux heures, assez ennuyée de ne faire que cela. Elle s'arrêta enfin et effectivement elle aperçut un grand amas de feuilles sèches, auquel elle ne manqua pas de mettre le feu. La clarté fut bientôt si grande qu'elle put remarquer une assez haute montagne, où elle aperçut une ouverture à demi-cachée par des broussailles, elle les écarta avec sa baguette, et entra dans un lieu obscur, mais un peu après, elle se trouva dans un grand salon, orné d'une admirable architecture, éclairé de plusieurs lumières; mais ce qui la frappa de quelque étonnement, ce fut de voir les peaux de plusieurs bêtes sauvages et terribles, pendues à des crochets d'or, qu'elle prit d'abord pour les bêtes mêmes. Elle détourna ses yeux avec quelque horreur, et les arrêta sur le milieu du salon, où il y avait un beau palmier, et sur une de ses branches la peau de la biche aux pieds d'argent.
Plus Belle que Fée fut ravie de la voir, et la prenant avec sa baguette, elle la porta promptement dans le feu qu'elle avait allumé à l'entrée de l'antre. Elle fut consumée au même instant, et rentrant toute joyeuse dans le salon, elle pénétra dans plusieurs magnifiques chambres. Elle s'arrêta dans une, où elle vit, sur des tapis de Perse, plusieurs petits lits dressés, et un plus beau que tous les autres sous un pavillon de drap d'or. Mais elle n'eut pas le loisir de considérer longtemps une chose qui lui paraissait si singulière, elle entendit de grands éclats de rire, et parler fort haut diverses personnes.
Plus Belle que Fée tourna ses pas de ce côté-là. Elle entra dans un lieu merveilleux, où il y avait quinze jeunes personnes d'une beauté divine.
Elle ne les surprit pas moins qu'elle fut surprise ; l'excellence de sa personne les charma toutes, et il se fit en elles une suspension de tous leurs sens. Un silence attentif avait succédé à des cris d'admiration. Mais une de ces belles personnes, et plus belle que toutes les autres, s'avança d'un air riant et gai, vers notre charmante princesse: «Vous êtes ma libératrice, lui dit-elle, je n'en saurais douter; nulle personne n'entre ici qui ne soit revêtue de la peau d'un de ces animaux que vous avez vus à l'entrée de cette caverne; ç'a été le sort de toutes ces belles personnes que vous voyez auprès de moi. Après dix jours de course inutile pour me prendre, elles étaient changées en autant d'animaux durant le jour, et la nuit nous reprenons nos figures humaines; et vous, charmante Princesse, si vous ne m'eussiez délivrée, vous auriez été changée en lapin blanc. - En lapin blanc ! s'écria Plus Belle que Fée. Ah! Madame, il vaut mieux que j'aie conservé ma forme ordinaire, et qu'une si merveilleuse personne que vous ne soit plus biche. - Vous nous rendez à toutes notre liberté, reprit la fée ; passons joyeusement le reste de la nuit, et demain, nous irons au palais remplir toute la cour d'étonnement.»
On ne saurait exprimer l'allégresse dont retentissait cette charmante demeure, et le ravissement où toutes ces belles personnes étaient d'aller jouir de la douceur de revivre, pour ainsi dire; elles étaient toutes dans le même âge auquel elles avaient commencé leur course dans la forêt des Merveilles, et la plus âgée n avait pas vingt ans.
La fée voulut se mettre au lit pour trois ou quatre heures; elle fit coucher Plus Belle que Fée avec elle, et désira savoir son aventure. Elle la lui conta d'un ton de voix si touchant, son discours était si simple et si plein de vérité qu'elle l'engagea sans réserve à servir ses amours, et à la rendre heureuse. Elle n'oublia pas de lui parler de Désirs, et d'abord la fée lui fut favorable.
Elles s'endormirent après un entretien assez long et qu'elles interrompaient agréablement par les charmantes caresses qu'elles se faisaient.
Le lendemain, elles prirent toutes le chemin du palais, voulant surprendre agréablement les fées. Elles quittèrent sans regret la forêt des Merveilles, et arrivèrent sans bruit au palais. Quand elles furent près de la dernière cour, elles ouïrent mille sons harmonieux qui composaient une excellente musique. «Voici quelque fête, dit la fée, nous arriverons à propos», et avançant, elles trouvèrent cette cour toute remplie d'une foule incroyable.
La fée fit ouvrir, et passa avec sa troupe. Les premiers qui la connurent poussèrent des cris jusqu'au ciel, et bientôt on sut le sujet d'une si grande joie; mais en avançant toujours, elle fut frappée par un étrange spectacle. Elle vit une jeune fille, plus charmante que les Grâces, et faite comme Vénus, qui était attachée à un poteau, près d'un bûcher, où apparemment on l'allait brûler.
Plus Belle que Fée fit un grand cri, reconnaissant Désirs; mais elle fut bien surprise quand au même moment elle ne la vit plus, et qu'il parut en sa place un jeune homme, si beau et si bien fait qu'on ne se pouvait lasser de le regarder. À cette vue, Plus Belle que Fée fit encore un cri plus grand, et courant sans garder nulle mesure, elle se jeta à son col, en disant mille fois: «C'est mon frère.»
C'était son frère aussi qui était cet heureux amant de la princesse Désirs, qui craignant qu'on ne la fit mourir, venait de lui donner la pierre de Gygès, pour la soustraire à la cruauté de la reine Nabote; il s'était ainsi par ce moyen découvert.
Le frère et la sœur se donnaient cent témoignages de tendresse; l'invisible Désirs y mêlait les siens, et sa voix se faisait entendre quand son corps ne paraissait pas, tandis que toutes les fées, dans un étonnement sans pareil, donnaient, en mille manières différentes, d'éclatantes marques de leur joie de revoir leur vertueuse reine. Les bonnes fées venaient se jeter à ses pieds, lui baiser la main et ses habits. Elles pleuraient, elles perdaient la parole, chacune s'exprimait selon son caractère. Les mauvaises fées ou les partisanes de Nabote faisaient aussi les empressées, et la politique donnait un air de sincérité à leur fausse démonstration.
Nabote elle-même, au désespoir de ce retour, se contraignait avec un art dont elle seule était capable. Elle voulut d'abord céder son pouvoir à la vénérable reine, qui d'un air grave et majestueux, demanda pourquoi la jeune fille qu'elle avait vue, méritait un tel supplice, et depuis quel temps on solennisait une mort cruelle par des fêtes et des jeux. Nabote s'excusait fort mal, et la reine l'écoutait impatiemment, quand l'amant de Désirs, prenant la parole : « On punit cette princesse, dit-il, parce qu'elle est trop aimable. On tourmente de même la princesse ma sueur. Elles sont nées toutes deux telles que vous les voyez.» Il pria alors sa maîtresse d'envelopper la pierre de Gygès et elle parut. Désirs reparaissant charma tout ce qui la vit. « Elles sont belles, poursuivit-il, elles ont mille vertus qu'elles ne tiennent point des fées ; voilà ce qui les soulève et les oblige à les persécuter. Quelle injustice de vouloir étendre un pouvoir tyrannisant sur tout ce qui ne dépend point de vous?»
Le prince se tut. La reine se tourna vers l'assemblée d'un air agréable. «Je demande, leur dit-elle, qu'on me donne ces trois personnes. Elles auront le sort le plus heureux que des mortels puissent avoir. Je dois assez à Plus Belle que Fée, et je récompenserai ce qu'elle a fait pour moi, par les bonheurs les plus constants.
Vous régnerez, Madame, poursuivit-elle, en se tournant vers Nabote, cet empire est assez grand pour vous et pour moi. Allez dans les belles îles qui vous appartiennent. Laissez-moi votre fils, je l'associe à mon pouvoir, et je veux qu'il épouse Plus Belle que Fée. Cette union nous réconciliera tous.»
Nabote enrageait de tout ce qu'ordonnait la reine. Mais quoi ! elle n'était pas la plus forte; elle n'avait qu'à obéir. Elle l'allait faire de mauvaise grâce quand on vit arriver le beau Phraates, suivi d'une galante jeunesse qui composait sa cour; il venait rendre ses hommages à la reine, et se réjouir de son retour. Mais en passant, il attacha sa vue sur Plus Belle que Fée, et lui fit voir, par des regards passionnés que c'était son premier devoir.
La reine l'embrassa et lui présenta Plus Belle que Fée, le priant de la recevoir de sa main. Il ne faut pas demander s'il obéit avec joie, s'écriant avec transport:
Dieu des amants, vous payez la constanceDe mille travaux amoureux;Vous allez devenir, pour combler tous mes vœux,Mon plaisir et ma récompense.
Les deux mariages se célébrèrent dès le même jour; ils furent si heureux qu'on dit que ce sont les seuls époux qui ont gagné la vigne d'or, et que ceux dont on a parlé depuis, n'ont été que des idées.
Ainsi la vertu triomphe des malheurs qu'on lui suscite. L'envie et la jalousie ne servent qu'à la faire briller, et souvent la justice du ciel permet qu'elle soit heureuse.
Il est une destinée qui veille à la conduite des hommes, et qui leur fait surmonter tout ce que l'on veut opposer à leur bonheur.
Naissez sous un astre prospère,Sans être façonné par l'art;Tout vous réussit, la plus cruelle affaireSe rendra bonne un jour par un coup du hasard.La fortune un temps nous accable,Mais c'est après pour nous mieux assister;Le bonheur se fait bien goûterÀ qui se ressouvient d'un état misérable.Mauvaise fée étale son pouvoir,A la vertu toujours elle fait des obstacles;Fée en ce temps se fait encore voir,Mais on ne fait plus de miracles.