Vert et Bleu par Mademoiselle de La Force

Il y avait une fois une reine, qui se trouvant grosse appela une de ses sœurs, qui se nommait Sublime. C'était une fée d'un savoir profond et certain; elle la pria de se trouver à ses couches, et de lui dire la destinée de son enfant.
Elle donna naissance à une petite fille que la fée prit dans ses bras, et l'ayant attentivement considérée, elle vit dans sa physionomie une élévation extraordinaire, une noblesse et une fierté digne du sang dont elle sortait; mais aussi elle remarqua une fatalité infaillible, si elle aimait un homme ordinaire; en un mot, elle connut qu'elle ne serait parfaitement heureuse que lorsqu'elle s'unirait à quelqu'un d'aimable, mais qui lui serait entièrement opposé, et que ce ne pourrait être qu'après plusieurs travaux.
Ces prédictions et ces contrariétés embarrassaient la fée. Elle ne croyait pas qu'il fût aisé de les accomplir. Cette opposition lui paraissait un obstacle, elle en voyait encore un plus grand à trouver un homme parfait: la nature, défaillante dès ce temps-là, ne produisait plus que difficilement, et les personnes extraordinaires étaient pour lors aussi rares qu'elles le sont à présent.
La fée se consulta quelques moments pour savoir ce qu'elle ferait de la petite princesse, et voulant l'ôter absolument hors de la portée des hommes, elle la mit, avec sa nourrice et quatre princesses de son sang, de même âge qu'elle, dans une nuée; ce fut là qu'elle établit sa demeure, si éloignée de la terre et de ses corruptions qu'elle espéra, avec ses soins, la rendre un jour une fille achevée.
Cette princesse avait les plus beaux yeux du monde, ils étaient bleus, si animés et si vifs que la pénétration de leurs regards rendit ce nuage de la même couleur. De là vint que la fée, en peine du nom qu'elle lui donnerait, la nomma la princesse Bleu.
Sublime donna tous ses soins à faire que l'âme de la princesse fût aussi belle que son corps était parfait; elle eut la satisfaction de la voir dignement répondre à ses espérances. Bleu avait le plus grand esprit de la terre; il fut embelli de toutes les belles connaissances, et à la noire science près, elle n'ignorait rien. Elle avait autant de raison que d'esprit. La fée lui confia le sort qu'il lui fallait éviter. L'orgueil de la princesse la poussait naturellement à son heureux destin, trouvant dans ses sentiments qu'il ne lui serait pas aisé de s'accommoder d'un prince, comme étaient la plupart de ceux qu'on voyait sur la terre.
Ce goût difficile plaisait à Sublime. Elle n'avait pas travaillé seule à donner ce logement si singulier à la princesse Bleu. Il y avait un fameux magicien qui était son ami intime, la médisance assurait même qu'il y avait quelque chose de plus, et que Tiphis (c'était ainsi qu'on l'appelait) avait depuis longtemps une galanterie avec elle; ce qu'il y avait de certain, c'est qu'ils ne faisaient pas une grande chose l'un sans l'autre, qu'ils se communiquaient leurs desseins, et vivaient très privément ensemble.
Tiphis avait un fils, nommé Zélindor, qu'il avait eu d'une reine qu'il avait tendrement aimée. Ce prince était si bien fait, il avait tant de belles qualités, et il sentait déjà tant d'amour pour la princesse qu'il voyait souvent, que Sublime croyait quelquefois que Zélindor était l'illustre amant qui lui était destiné; mais elle perdait bientôt cette pensée, ne voyant rien d'opposé entre l'un et l'autre, et ne prévoyant pas qu'ils eussent des traverses à essuyer, quand Tiphis et elle auraient envie de les marier ensemble.
Mais laissons pour quelque temps ces paisibles habitants de l'air, il faut revenir à la terre. Deux ans auparavant la naissance de la princesse Bleu, il y avait un jeune monarque qui gouvernait tout l'univers, autant par son pouvoir que par sa douceur et ses agréments; sa beauté même servait à lui donner des sujets; son nom était Printemps. Toute la terre était égayée sous son règne, tout fleurissait sous son aimable empire, et on l'aimait jusqu'à l'adoration.
Mais les destinées ravirent bientôt à la terre le charmant Printemps; ce fut un deuil général que sa perte. La reine son épouse se trouva grosse à sa mort, et les philosophes, ayant dans ce temps-là réglé le cours de l'année, et divisé les saisons, on donna le nom de cet aimable roi à la plus agréable de toutes, qui depuis a toujours conservé le nom de Printemps.
La reine accoucha ensuite d'un fils, qui dans le premier âge fit voir tous les agréments de son père, ce qui obligea à l'appeler le prince Vert. Son enfance fut si riante et si vive qu'on ne saurait le représenter dans les charmes brillants de sa belle jeunesse; on l'aima comme celui qui lui avait donné la vie; il faisait entièrement souvenir de lui, et jamais fils ne fut si digne de son père.
Sa cour était belle et galante, et parmi tant de beautés qui briguaient à l'envi sa conquête, aucune n'eut la gloire de toucher un cœur superbe que l'amour pourtant voulait s'assujettir.
Il sortait d'une victoire pénible, et il venait de vaincre un vieux prince célèbre par ses rigueurs. C'était un tyran, qui désolait toute la nature; après quoi, il ne chercha qu'à se délasser par des fêtes galantes et des divertissements continuels.
Le bruit de sa renommée volait partout, il ne fut pas ignoré de Tiphis et de Sublime, qui l'admiraient comme les autres. Zélindor était ému d'une secrète jalousie pour tant de louanges qu'on lui donnait, et la princesse Bleu encore plus émue, ne pouvait s'empêcher en secret de se destiner à un prince si charmant, et de souhaiter, au péril de mille travaux, qu'il fût celui qui lui était promis par les destinées.
Elle s'abandonnait à ses pensées, voyant bien qu'elle n'aimerait jamais un homme ordinaire ; et tout aimable et amoureux que lui paraissait Zélindor, quand elle le comparait à ce qu'elle entendait dire du prince Vert, elle ne le trouvait plus qu'un homme ordinaire.
La fée Sublime lisait dans le secret de ses pensées, et elle les approuvait; et comme elle se fiait entièrement à son courage et aux grands sentiments dont elle était capable, elle lui permettait quelquefois de descendre sur les montagnes, et de là dans les plaines, et de chasser avec ses quatre princesses, elle avait même construit, dans un vallon, une fontaine admirable, afin qu'elle pût se baigner quand elle serait lasse, et qu'elle voudrait se rafraîchir.
La princesse Bleu poussait même quelquefois ses promenades plus loin, elle allait dans les cités voir les spectacles et les autres choses curieuses ou divertissantes. Mais comme Sublime ne voulait pas que l'on vît cette prodigieuse beauté, elle la rendait invisible par le moyen d'un voile qui avait le don de la soustraire aux yeux humains. C'était le voile d'Illusion, qui cache les choses véritables, et qui fait paraître souvent celles qui ne le sont pas. En effet, quand Bleu se voulait divertir, elle le mettait sur sa tête, et en faisait tenir les bouts par ses quatre princesses; elle semblait prendre incontinent la figure qu'elle voulait; tantôt c'était un superbe édifice, une autre fois une cabane, une touffe d'arbres ou un obélisque, selon ce qu'elle imaginait, et de cette sorte elle marchait en sûreté.
Un jour qu'elle visitait un parc d'une beauté merveilleuse, elle entendit un bruit de chasse; soudain faisant déplier son voile mystérieux, elle voulut paraître une statue de girasol, couchée sur quatre piliers de saphirs, sous cette forme, elle vit passer et repasser plusieurs fois toute la chasse, et chacun s'étonna de la merveille qu'ils voyaient; enfin elle aperçut un jeune homme à cheval, en qui la nature avait déployé toutes ses perfections. Dès qu'il porta ses regards sur ce bel ouvrage, il se jeta légèrement à terre, et ayant considéré quelque temps la statue qui avait tous les traits et les agréments de la princesse, et qui lui ressemblait si bien qu'on eût dit qu'elle était animée, il se mit à genoux tout éperdu : «Ô Dieu! s'écria-t-il, pourquoi faut-il que ce chef-d’œuvre parte de la main d'un homme?»
La princesse considérait ce jeune homme inconnu avec d'étranges mouvements, jamais rien de si charmant n'avait paru à ses yeux; il était d'une grandeur extraordinaire, mais sa taille avait une beauté et un agrément inexprimables. Son visage était gai et riant, les grâces y avaient répandu tous leurs charmes.
Bleu se perdait dans l'examen d'un homme si parfait, elle y trouva un poison mortel pour son cœur: «Hélas! dit-elle en soi-même, serait-ce celui dont les qualités communes me doivent rendre si malheureuse? Car les beautés de la personne ne sont rien sans les ornements de l'esprit et les qualités de l'âme.»
Cette imagination lui durait peu, et elle se flattait que le dedans répondrait au dehors.
Le prince, pendant ces réflexions, était dans une considération si attentive qu'il en avait oublié toute autre chose, quand une des jeunes princesses proposa tout bas à Bleu de leur permettre de faire un concert pour achever de le confondre.
L'aimable Bleu sourit, et lui dit qu'elle le trouvait bon, et lors les quatre princesses chantèrent distinctement ces paroles :
Tu vois devant tes veux ce qui seul peut charmer,L'objet seul que l'on peut aimer.Il présente à ton cœur de glorieuses chaînes;L'amour a fait pour toi ces liens précieux,Espère et souviens-toi qu'après de longues peines,On peut trouver un sort délicieux.
Le prince fut d'abord si épouvanté d'entendre des voix si belles sortir de ces colonnes de saphirs, et s'accorder avec une justesse qui allait chercher dans son âme toute la disposition qu'il avait lors pour la tendresse, qu'il ne savait, dans un si grand prodige, si son état était bien naturel, et s'il ne demeurerait pas toujours enchanté. Ces paroles se répétèrent si souvent qu'il n'en perdit aucune, et se laissant emporter à une flatteuse espérance: «Que faut-il faire, s'écria-t-il, pour mériter de brûler de ces feux, et pour en espérer la récompense? Quels travaux peuvent m'étonner`? Je ferais plus qu'Hercule.»
Une seule voix lui répondit:
Cherche et trouve l'objet qui t'a su plaire.
La seconde poursuivit:
Persuade et plais à ton tour.
La troisième continua:
Qu'aimer soit pour ton cœur la principale affaire.
La quatrième finit en chantant:
L'amour est le prix de l'amour.
À la fin de ces paroles, Bleu, de concert avec ses princesses, disparut, et son voile la déroba aux yeux de l'inconnu qui demeura dans une sorte d'étonnement qui approchait de la stupidité. « Où allez-vous?» s'écria-t-il encore, et s'arrêtant tout interdit, «Qu'êtes-vous devenue, reprenait-il, divine figure, dont l'image est restée si vivement empreinte dans mon cœur? Mais quoi, poursuivait-il, c'est un prestige; quelques charmes ont formé ce que j'ai vu. Suis-je amoureux d'une statue, et pourrais-je espérer d'être le Pygmalion de mon siècle?»
Après maintes réflexions, ce pauvre prince eut beau appeler sa raison, elle ne le vint point secourir, et quoi qu'il se pût dire sur la chimère qu'il aimait, il l'aima, et cette fatale idée le suivait et le persécutait partout.
Cependant l'aimable Bleu n'était pas dans un meilleur état que lui. Elle n'avait pris la résolution de le quitter si brusquement, et de disparaître à sa vue, que parce qu'elle vit bien que, si elle demeurait plus longtemps, elle ne pourrait peut-être s'empêcher de se montrer tout à fait à lui dans sa forme naturelle. La fuite lui parut un moyen sûr de sauver sa gloire, et de cacher une faiblesse à laquelle elle aurait cédé malgré tout son courage.
Elle se rendit dans sa haute demeure avec un battement de cœur, dont elle connut bien l'origine. « Je cède donc à mon destin, disait-elle, est-il bon, est-il mauvais ? J'aime un inconnu qui peut-être n'a point de naissance, et dont le caractère me ferait rougir si je le connaissais. Mais non, reprit-elle, si j'en crois mon cœur, tout répond en lui à une si belle représentation que je ne puis rien aimer qui ne soit digne que je l'aime.»
Le prince Zélindor se présentait à elle le plus souvent qu'il pouvait; sa vue lui devenait insupportable, elle l'accablait d'une froideur qui le désespérait. Elle était naturellement douce, il ne pouvait comprendre d'où venait un si grand changement. Elle devint rêveuse, par conséquent solitaire, il craignit que quelqu'un ne l'occupât, il résolut de l'observer, et suivait souvent de loin les pas de la princesse.
Elle avait chassé tout un jour, et sur le soir elle se rendit à cetteadmirable fontaine que la fée Sublime avait faite exprès pour elle.C'étaient des eaux claires qui coulaient dans une opalebrillante, les derniers rayons du soleil semblaient les percer pour y chercher leur demeure; les feux qui partaient des yeux de Bleu faisaient encore un effet plus prodigieux ; on eût dit qu'ils allaient allumer ces eaux, et embraser toute la contrée. Elle se baignait, et son beau corps n'était couvert que d'un linge transparent. Ses princesses étaient aussi avec elle, et quoi qu'elles fissent pour la réjouir, son esprit occupé ne pensait qu'à l'aimable inconnu.
Mais quelle joie et quelle surprise ! lorsque se jouant avec ses compagnes, elle l'aperçut tout d'un coup appuyé contre un arbre, qui la considérait avec des yeux tout remplis d'amour.
C'était le prince Vert, quel autre au monde pouvait être fait comme lui ! Le hasard l'avait conduit là, et son ravissement était extrême de trouver le merveilleux original de la belle statue qu'il avait vue, et qu'il avait toujours depuis dans l'imagination. Il était charmé de voir qu'il y eût une fille au monde faite comme celle qu'il voyait. Il se flattait qu'elle ne serait pas insensible à tout l'amour qu'il ressentait, et que l'ayant partout cherchée et trouvée enfin, les derniers vers qu'on lui avait chantés pourraient avoir leur accomplissement.
Dans cette pensée, il considérait tant de merveilles qu'il avait devant les yeux, quand la princesse l'aperçut. Elle était plongée dans l'eau, Elle se leva inconsidérément, sans savoir ce qu'elle faisait, et par là offrit de nouvelles beautés aux regards du prince amoureux. La proportion et les grâces de cette divine figure lui causèrent un si tendre transport qu'il ne put s'empêcher de lui dire avec impétuosité tout ce qu'il ressentait. Bleu ne pouvait se cacher, elle n'avait plus le voile d'illusion, il était à terre avec ses habits, et à dire le vrai, elle n'en fut pas fâchée, et trouva quelque plaisir à l'effet que produisait sa beauté. Il y avait même tant d'esprit à ce que le prince lui disait, et ses sentiments paraissaient si nobles et si naturels que la princesse, par un instinct qui est presque toujours sûr, ne douta pas qu'il ne fût celui que le ciel avait fait naître pour son bonheur. Elle voulut lui répondre avec fierté, mais elle n'eut que de la modestie. En le priant de la laisser, elle le retenait par une action passionnée; elle voulait qu'il ne lui parlât plus d'amour, et ses regards lui faisaient voir que son azur en était tout rempli. Enfin il lui obéit, mais il obtint, pour prix de sa soumission, qu'elle lui permît de se trouver le lendemain au même endroit.
Quand il fut parti, l'aimable Bleu prenant ses habits à la hâte, se coucha au bord de cette fontaine, en attendant que ses princesses fussent habillées, mais elle n'eut pas le temps de rêver: Zélindor l'aborda, et lui fit connaître qu'il avait été témoin de ce qui venait de se passer. Elle trouva son indiscrétion grande et elle la blâma. « Ah ! lui dit-il, je vous perds »; et comme la pénétration d'un amant est extrême, il devina qui était son rival: «C'est le prince Vert, lui dit-il, et je n'en doute point. - Je m'en étais presque bien doutée, dit la princesse en elle-même. - Vous l'aimez, reprit-il, je l'ai vu, mais tout le pouvoir de mon père me manquera, ou je saurai bien empêcher qu'un autre ne jouisse d'un bien que les soins de Tiphis ne m'ont que trop acquis.»
Il la laissa avec ces paroles menaçantes. La princesse se retira, bien résolue de se confier à la fée Sublime quand elle aurait vu son amant, et qu'elle saurait s'il était le prince Vert.
Elle prévit que Zélindor se trouverait le lendemain à son rendez-vous, et s'adressant à un pélican qu'elle aimait fort, et qui avait un esprit raisonnable, il mit le voile d'illusion dans son sein, à cette ouverture par laquelle il donne la nourriture à ses petits, et le porta au prince, afin qu'il pût se cacher aux yeux de son rival.
Il y avait longtemps qu'il s'était rendu à la fontaine, et qu'il attendait; effet ordinaire de l'impatience des amants. Le pélican lui donna le voile, et lui apprit la manière dont il devait s'en servir; après cela Bleu partit, et se rendit à la fontaine. Le prince Vert courut au-devant d'elle d'aussi loin qu'il la vit, et lui parla dans les termes les plus forts, les plus tendres et les plus passionnés; la princesse s'assit à terre, il prit la forme d'un petit buisson d'épine fleurie', il était à genoux auprès de Bleu, il lui avoua qu'il était le prince Vert. Elle lui conta aussi qu'elle était la fille de la reine des Indes, et lui dit tout ce qui lui était arrivé depuis sa naissance, et l'étrange habitation qu'on lui avait donnée pour la garantir d'une inclination qui lui serait funeste, si elle n'était pas pour un prince plein de mérite, mais que néanmoins il fallait qu'il y eût entre eux quelque opposition.
Tout était égal dans ces deux personnes, et n'y voyant rien d'opposé, ils ne comprenaient pas qu'ils ne fussent point destinés l'un pour l'autre, puisqu'ils s'aimaient déjà avec tant de passion. Bleu lui dit qu'elle parlerait à Sublime, ne doutant pas qu'elle ne la mît absolument dans leurs intérêts. Ils se jurèrent une fidélité éternelle, et se séparèrent.
Zélindor s'était rendu près de la fontaine, et n'avant point vu son rival avec la princesse, il se douta de quelque mystère, et ne voulant pas l'aborder, il porta ses pas d'un autre côté, et justement sur ceux du prince Vert qui, ne se doutant pas de son malheur, avait ôté le voile d'illusion, et parut à découvert aux yeux de Zélindor. On ne peut exprimer sa fureur; il connut par là l'intelligence qui était entre son rival et sa maîtresse, et tout plein des impétueux mouvements de sa jalousie, il fut trouver Tiphis, à qui il fit part de toutes ses douleurs. Tiphis les écouta en père tendre, et les partagea en homme qui peut tout. C'était un grand point.
Il alla sans tarder faire ses plaintes à la fée Sublime qui venait d'être instruite par la princesse Bleu, de tout ce qui la regardait; il ne la trouva pas disposée à entrer dans ses sentiments. Ils se parlèrent l'un et l'autre avec tant de chaleur qu'enfin ils se quittèrent, se brouillèrent et se séparèrent. Quand Tiphis avait proposé à la fée de donner Bleu à Zélindor, elle s'était moquée de lui, et lui avait répondu que son fils n'était pas digne de prétendre à une personne de la perfection qu'était Bleu.
La brouillerie étant donc bien établie entre eux, chacun retourna chez soi, et la princesse Bleu renvoya son fidèle pélican au prince Vert pour l'avertir de tout ce qui était arrivé, et lui marquer le lieu où il pourrait la voir.
Ils se rendirent l'un et l'autre dans un bois de roses muscades dont chaque arbre était environné de petits jardins, un lieu si aimable semblait être fait pour servir à la félicité de ces amants parfaits. Ils s'aperçurent chacun au bout d'une allée prodigieusement longue, et s'élançant, ils commencèrent à courir légèrement, quand ils se sentirent arrêter par les pieds: c'étaient des filets qui sortirent de la terre, et qui les fixèrent sans pouvoir avancer; ils étaient encore à une distance si éloignée l'un de l'autre qu'ils ne faisaient que se voir, et ne pouvaient pas se parler. (C'est tout, en amour, de se voir quand on ne peut pas faire plus). Ces malheureux amants firent cent efforts inutiles pour se débarrasser, et par leurs gestes ils se témoignaient assez leur douleur.
Les quatre princesses se sentirent aussi prises de la même manière, et tout ce qu'elles purent faire, ce fut de déplorer, avec Bleu, une aventure si fâcheuse.
La nuit vint enfin, il était inouï qu'une personne de l'importance de Bleu la passât de cette sorte; il fallut s'y résoudre, ce ne fut pas sans verser des pleurs.
Le jour revint, et dès qu'il parut, on aperçut en l'air une escarpolette galante, dont le siège était magnifique et commode, et les cordages de soie or et bleu étaient soutenus par quatre enfants ailés qui arrêtèrent l'escarpolette. Le prince Zélindor descendit à terre, coupa les liens de l'aimable Bleu, et la pria de se mettre sur le siège; elle voulut faire de la résistance, il l'y mit de force, et se plaça à son côté.
Quelle douleur pour elle de quitter ce qu'elle aimait, et de suivre l'objet de son aversion ! et quel spectacle pour le prince Vert qui voyait son rival enlever sa maîtresse !
Elle se séparait pour la première fois de sa vie de ses quatre princesses; elle leur fit un adieu bien tendre, et ces misérables percèrent l'air de leurs cris douloureux.
L'escarpolette s'éleva et s'arrêta tout auprès du désolé prince Vert, et Zélindor, pour insulter à sa peine, lui chanta ces paroles :
Rien n'est égal à mon amour extrême, Rien n'est égal à mon bonheur;Éclatez, transports de mon cœur,Je vais posséder ce que j'aime.
La princesse sentit vivement le coup que Zélindor portait au prince Vert, s'aidant de tout le feu de son amour, elle lui dit toute en larmes :
Je te serai toujours fidèle,Ton rival ni la mort n'éteindront pas mes feux.Aimons-nous tendrement tous deux;Bravons la fortune cruelle;Quand deux cœurs sont unis d'une amour mutuelle,Il vient un temps qu'ils sont heureux.
Elle pleurait en chantant. C'est depuis ce temps-là que l'on a fait des opéras où l'on suit encore cette méthode.
Zélindor, surpris d'une marque d'amour si emportée, fit partir son escarpolette, qui ne s'arrêta que dans le superbe palais de Tiphis. Les jardins surtout en étaient merveilleux. C'est sur leur modèle qu'on a fait ceux de Versailles.
On donnait tous les jours des plaisirs à la princesse, et ces jours si agréablement diversifiés auraient été des jours filés d'or et de soie pour une coquette, mais la constante princesse n'y trouvait que de l'amertume, et chaque journée lui durait un siècle en la présence de Zélindor et l'absence du princesse Vert.
Tiphis, lui-même, employait ses soins pour la fléchir en faveur de son fils, et pour la convaincre qu'il était l'heureux amant promis par les destinées. Il lui disait qu'il ne fallait pas chercher une plus grande opposition que celle de leurs cœurs, puisque celui de Zélindor brûlait pour elle, et que le sien était tout de glace pour lui. « Ah ! laissez-moi, répondait la princesse, quel raisonnement pitoyable ! Le ciel me promet du bonheur par quelque opposition; mais ce n'est pas dans les cœurs qu'il la veut. Je ne saurais être heureuse qu'en aimant autant que je serai aimée.»
Elle vivait tristement dans ce beau lieu, tandis que la fée Sublime, surprise de ne la point voir revenir chez elle, envoya son pélican la chercher. Il fit tant de tours qu'il arriva le lendemain du départ de Bleu dans cet aimable bois, où le prince et les quatre princesses étaient arrêtés; il rompit les filets qui les retenaient avec son bec et ses serres. Le prince Vert l'embrassa mille fois pour le remercier de sa délivrance, après quoi, l'oiseau le quitta, et ramena les princesses auprès de la fée Sublime.
Le prince leur dit bien de belles choses, et elles à lui; mais il fallut se quitter. Il sortit de ce petit bois, et ne vit devant lui qu'une plaine prodigieuse, stérile et sans aucun arbre. À peine eut-il marché quelque temps que le soleil, qui était dans sa force, l'incommodait extrêmement par sa chaleur, et n'ayant pas mangé depuis trois jours, il était presque à l'agonie. Il voulut donc rentrer dans le petit bois, pour y trouver quelque soulagement, mais il ne put en aborder et ses pas, malgré lui, le conduisaient dans cette affreuse étendue de pays si sec et si incommode.
Il souffrait, et son tourment était horrible; il avait besoin de ses pensées tendres, pour arrêter ses desseins furieux, ayant souvent envie de se passer l'épée à travers le corps. Dans cet état affreux, levant la tête vers le soleil brûlant, il aperçut tout l'air obscurci sans en sentir de fraîcheur, et il ne savait ce que c'était, quand enfin, démêlant les objets, il vit une multitude innombrable d'oiseaux de toutes espèces et de toutes couleurs, on en voyait depuis le phénix jusqu'au roitelet. Son messager de bonne nouvelle était à la tête de cette légion, son cher pélican qui, s'arrêtant auprès du prince, au même instant la plupart de ces oiseaux se posèrent à terre, les autres demeurèrent en l'air, et tous se joignant et se pressant, formèrent un palais d'une structure nouvelle.
Le prince fut très surpris, il entra par un portique merveilleux. Les appartements étaient bigarrés de mille couleurs différentes, les parquets étaient des coques des œufs de ces oiseaux, et les plafonds de cette matière dont ils font leurs admirables nids.
Ce fut dans cette prodigieuse demeure que la fée Sublime lui fit sentir qu'elle avait quelque pouvoir sur ces mêmes airs qui avaient été jusqu'alors l'habitation de sa chère princesse; il fut toujours servi par son pélican, et nourri des mets les plus délicieux.
Il pensait incessamment à la princesse Bleu, et il avait résolu de prier le pélican de chercher où elle pourrait être, quand il vit arriver un jour une femme de bonne mine, suivie des quatre princesses. Il se douta que c'était la fée Sublime, il se jeta à ses pieds, elle lui fit mille caresses, et l'aborda d'un visage riant.
- Je désespérais, lui dit-elle, de finir vos malheurs et ceux de la princesse Bleu, Tiphis étant d'un savoir aussi grand que le mien: mais j'ai tant étudié votre destin que j'ai enfin appris qu'aussitôt que je saurais ce qu'il y a d'opposition entre vous deux, les charmes de Tiphis se rompraient, et que je n'aurais qu'à suivre mon pélican, que je retrouverais la princesse, et que je n'aurais qu'à la reprendre.
Je me suis creusé la tête inutilement à chercher cette opposition, j'avoue ma stupidité, je ne l'ai point trouvée, il y a six mois que je vis inquiète, séparée d'une fille que j'aime tant, et qui mérite toute la vivacité de ma tendresse.
Je me promenais un jour pleine de tristesse, et je m'arrêtai insensiblement à considérer l'économie excellente des fourmis. Il y avait une de ces petites républiques qui était occupée à son travail ordinaire, je les observais avec plaisir, quand je m'aperçus qu'elles faisaient de différentes figures, et que tant de petits corps joints ensemble formaient ces paroles distinctement:
C'est dans le nom de ces amants,Qu'on trouvera la fin de leurs tourments.
Je frappai les mains l'une contre l'autre d'étonnement à cette vue, et faisant ensuite un grand éclat de rire: "Que je suis stupide ! m'écriai-je. Ô prudence humaine, que vous êtes aveugle ! Les plus simples en savent quelquefois plus que les savants."
 
J'admirai cent fois que ce fût si peu de chose qui m'avait si longtemps embarrassée, en avouant que le vert et le bleu avaient toujours paru au vulgaire des couleurs incompatibles; mais j'espérai bientôt de les assembler par l'union des deux personnes qui en portaient les noms.
Aussitôt je suis venue vous trouver, continua la fée, et je vous prie, ne tardons pas d'aller chez Tiphis où nous trouverons la princesse.
- Sera-t-elle encore fidèle? reprit le prince.
- Je vous en assure, continua Sublime.
- Allons donc, poursuivit-il. Et lors le judicieux pélican, prenant un vol rapide, il fut incontinent suivi de toute la maison volante, et l'on fit promptement un voyage qui ne promettait que du plaisir.
Ce palais s'arrêta près de celui de Tiphis, dont les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes. La fée Sublime y entra sans obstacle, tenant par la main le prince Vert, et suivie des quatre princesses.
Tiphis étonné de les voir, ne sut que faire ni que dire. La princesse Bleu, qui rêvait au bord d'une fontaine qui s'appelait Lancelade, entendant du bruit, tourna lentement la tête, et apercevant ce qu'elle aimait le mieux au monde, elle se leva brusquement et courut vers eux, toute transportée de joie. «Je vous revois donc, s'écria le prince en se jetant à ses pieds, et vous me revoyez fidèle comme je vous l'avais promis.»
La fée, qui ne voulait pas perdre le temps en des discours frivoles, ni s'amuser au désespoir de Zélindor, leur fit reprendre le chemin de leur palais volant, qui les porta chez la reine des Indes, mère de la princesse Bleu.
Quelle joie pour elle 1 quelle allégresse pour ces fidèles amants ! Tout fut galant et superbe dans des fêtes qui durèrent longtemps.
Le jour de leurs noces, la fée Sublime leur donna des vêtements, dont la singularité n'a jamais eu de pareille; leurs habits enchantés étaient d'un tissu d'herbes menues, semées de hyacinthes bleues, leurs mantes étaient de même doublées de mousse veloutée d'un vert naissant.
Ils parurent si beaux avec une parure si simple et si belle, et qui avait tant de rapport à leurs noms, qu'on ne se lassait point de les admirer. On fit mille vœux au ciel pour leur prospérité; elle fut longue et durable, parce qu'ils s'aimèrent toujours. L'union des cœurs peut seule faire le bonheur de la vie.
Un rien sépare les amants,On se perd faute de s'entendre.En cet état-là! qu'un cœur tendreSe dérobe d'heureux moments!
Ce conte ayant été su par un des plus grands princes de l'Europe, il le trouva si agréable, et le prince Vert lui plut tellement qu'il fit gloire de porter son nom.