La Robe de Sincérité par Mademoiselle de L'Héritier

Un philosophe de l'île de Crète. nommé Misandre, naturellement homme de bien, mais bizarre dans ses manières et extraordinaire dans ses sentiments, s'était néanmoins marié à une femme qui avait de la beauté et de la vertu, mais cette femme était d'un caractère si sauvage et si mélancolique que, ce fond d'humeur chagrine se joignant au malheur- qu'elle avait d'être unie à un époux qui avait très peu de fortune et beaucoup de caprices, elle était devenue si excessivement aigre et triste, et enfin d'un si mauvais commerce qu'on l'avait surnommée Chasseris, et ce nom lui était demeuré. Du mariage de ces deux époux grondeurs, il n'était resté qu’une fille unique, et c'était un grand bonheur pour eux, car l'indigence de Misandre avait augmenté sans cesse avec ses années. Il était d'une famille noble, mais son père ne lui avait pas laissé, à beaucoup près, assez de bien pour se soutenir dans son état avec quelque tranquillité, et il n'avait point voulu prendre de profession; il méprisait presque toutes celles que le général des hommes estime le plus. La profession des armes lui paraissait odieuse par mille raisons qu'il alléguait; la magistrature et le barreau ne lui plaisaient pas davantage; l'une, parce qu'on ne l'exerçait pas dans le monde d'une manière conforme à ses idées; l'autre, parce que l'éloquence lui paraissait un art méprisable. Il traitait de bagatelles, d'amusements vains et d'inutilité ce que les hommes appellent affaires, négoce et beaux-arts, et disait qu'il ne fallait s'appliquer uniquement qu'à rechercher la vérité; et ce qu'il y avait d'étrange, c'est qu'il faisait consister la recherche de cette prétendue vérité dans quelques misérables arguments de métaphysique que personne n'entendait, et qu'il n'entendait pas lui-même, et dans quelques frivoles raisonnements de physique, qui n'étaient pas moins ridicules ni moins obscurs.
Cependant, croyant posséder les plus sublimes clartés, du haut de son esprit lumineux, il regardait en pitié les épaisses ténèbres du reste des hommes. Il déplorait l'aveuglement de ceux qu'il voyait s'appliquer à se rendre habiles en politique et en histoire. Il n'avait pas plus d'estime pour la poésie, qu'il en avait pour l'éloquence; mais s'il méprisait beaucoup les belles lettres, il ravalait encore bien autrement les beaux-arts. Il parlait sans cesse de la manière la plus insultante du monde de la peinture et de la musique, et comme s'il eût voulu se venger des désordres qu'une imagination gâtée avait faits dans son cerveau, il décriait sans relâche l'imagination. Cependant, toutes bizarres qu'étaient les visions de ce philosophe, il ne laissa pas pendant quelque temps d'éblouir un certain nombre de personnes qui, l'écoutant avec applaudissement prononcer de grands mots qu'elles n'entendaient pas, voulurent recevoir des leçons de lui pour tâcher de les comprendre.
Misandre fut donc érigé en maître de philosophie, et en retirait une utilité dont se ressentait sa famille. Mais ses écoliers qui ne purent jamais rien entendre à ses fantasques raisonnements, dont la raison était toujours bannie, se dégoûtèrent bientôt de son ténébreux savoir, et ne furent pas longtemps sans congédier un tel maître. Voilà donc Misandre retombé plus que jamais dans l'indigence, car son patrimoine diminuait tous les jours. Comme il était bien obligé d'avoir assez de revenu pour faire subsister sa famille, il vendait souvent de son fonds; et il fit tant de fois usage de ce recours qu'enfin il se trouva n'avoir plus rien du tout.
Sa fille cependant commençait d'entrer dans sa dix-neuvième année; Herminie, c'est ainsi qu'on l'avait nommée, était belle, bien faite, et avait toutes les qualités qui peuvent rendre une jeune personne aimable; néanmoins il ne s'était encore présenté aucun parti pour elle. La mauvaise fortune et l'humeur bizarre du philosophe avaient épouvanté tous ceux à qui les charmes de cette belle fille avaient fait sentir du penchant à l'épouser.
Malgré le mauvais état de son sort, Herminie ne sentait aucun chagrin de se voir sans amant; elle n'avait ni ambition, ni coquetterie, et était née avec une certaine fermeté d'âme qui lui faisait recevoir tranquillement toutes les disgrâces qu'il plaisait au destin de lui envoyer. Elle ne tenait en aucune manière des travers d'esprit de son père, et ne tenait pas davantage de l'humeur aigre et grondeuse de sa mère; elle ne ressemblait à cette mère que par la vertu et par la beauté. Elle avait de grands yeux noirs, si pleins de feu, de douceur et de vivacité que, par leurs regards brillants et tendres, il était aisé de démêler les lumières de l'esprit et la bonté de l'âme de celle qui les animait. Elle avait le nez parfaitement bien fait, la bouche admirable, le teint d'une blancheur à éblouir, et les cheveux d'un beau noir luisant et lustré. C'était l'agréable mélange de noir et de blanc que faisait l'extrême blancheur de ce teint et le beau noir de ses cheveux qui lui avait fait donner le nom d' Herminie.
Quoiqu'elle eût été élevée dans le sein d'une famille farouche, où l'on ne se répandait que bien rarement dans la société, les charmes dont elle était partagée l'avaient toujours fait remarquer avantageusement; et par sa beauté, sa douceur et ses petites manières engageantes, dès son enfance, elle s'était attiré la bienveillance de tout le monde. Elle ne pouvait s'empêcher d'avoir de l'inclination pour la plupart des choses que son père haïssait le plus; elle chérissait avec ardeur les belles lettres et la musique, et avait une si forte passion pour la peinture que, dès l'âge de sept ans, elle dessinait de pur génie, ce qui lui avait attiré de terribles gronderies de Misandre, qui donnait le nom de penchant pernicieux au goût qu'elle avait pour ce bel art. Chasseris, qui était une mère de famille excessivement agissante, menant une vie âpre et laborieuse, ennemie de tout plaisir, ne prenant jamais de repos, et n'en laissant jamais prendre aux autres; Chasseris, dis-je, prétendait qu'en tout Herminie se réglât sur son modèle, et voulait que cette belle fille n'apprît qu'à coudre, à filer, et à bien faire aller son ménage.
D'un autre côté, Misandre voulait lui remplir la tête de ses creuses rêveries de métaphysique, et des chimères de son nouveau système du monde. Mais l'aimable Herminie ne se sentit aucun penchant à devenir la victime de ses visions philosophiques, et ne se trouva pas plus disposée à ne se borner uniquement l'esprit aux occupations vulgaires. Elle avait appris admirablement bien tous les petits ouvrages qui conviennent aux personnes de son sexe; elle y travaillait avec autant de plaisir que d'adresse, et ne se prenait pas moins habilement à régler l'économie d'une maison. Mais elle croyait qu'après avoir rempli avec exactitude les devoirs de son état, il lui était permis ensuite de satisfaire l'innocente inclination qu'elle avait de donner à son esprit des connaissances aussi nobles que divertissantes. Elle lisait donc avec avidité l'histoire, la fable, les poésies, les orateurs et les écrits où s'apprend la morale que l'on doit pratiquer pour vivre avec honneur et avec agrément dans la société civile.
Herminie tirait un fruit merveilleux de toutes ses lectures; mais il fallait s'en cacher de Misandre et de Chasseris avec un soin extrême. Comme elle était aussi laborieuse que sa mère, et naturellement très vive, elle travaillait le jour aux ouvrages de fille, et lisait une partie de la nuit. Elle avait une voisine nommée Philanthrope, qui dès son enfance l'avait prise en amitié. Cette voisine, qui avait beaucoup de vertu et l'esprit très cultivé, avait prêté des livres secrètement à Herminie aussitôt qu'elle avait su lire, et avait toujours cherché à lui faire plaisir en toutes sortes d'occasions. Sa bienveillance officieuse avait été le plus grand bonheur qu'Herminie eût jamais eu; car, non seulement Philanthrope avait des lumières dans les belles lettres plus que n'en ont ordinairement les personnes de son sexe, mais encore elle savait parfaitement la musique, et avait dans la peinture des talents fort distingués. Elle savait peindre à l'huile avec beaucoup de noblesse; mais surtout elle peignait en miniature d'une manière si correcte et si gracieuse que chez les connaisseurs ses tableaux avaient la réputation d'être des ouvrages finis. Elle travaillait ordinairement au portrait; elle se plaisait beaucoup plus à y exercer son pinceau que sur des sujets historiques, quoiqu'elle fût aussi très habile à peindre en histoire. Aussi obligeante qu'éclairée, elle avait secondé de tout son pouvoir le penchant prématuré qu'Herminie avait pour la peinture, et lui avait communiqué avec beaucoup de soin tout le savoir et tous les talents qu'elle avait dans cet art charmant. Mais pour instruire Herminie à bien dessiner et à peindre gracieusement, il fallut se donner beaucoup de peine, car on était obligé de s'en cacher exactement de Misandre. Pour Chasseris, elle n'ignorait pas tout à fait que Philanthrope montrait à peindre à sa fille, mais, parce que cette jeune personne et elle avaient reçu mille fois de bons offices de cette obligeante amie, qu'elle savait qu'elle était une veuve sans enfants, riche et toujours disposée à leur faire de nouveaux plaisirs, elle n'avait osé résister aux prières que Philanthrope lui avait faites dans tous les temps, d'envoyer souvent Herminie passer des journées avec elle.
Cette aimable écolière profita parfaitement bien des leçons de sa maîtresse; mais néanmoins différente de cette savante femme, elle se sentait un penchant particulier à traiter des sujets historiques. Aussi charmait-elle bien plus à représenter Daphné changée en laurier, ou Diane avec ses nymphes chassant dans les forêts, qu'elle ne charmait à faire un simple portrait, quoique, dans tous les genres où elle travaillait, elle fît briller beaucoup d'élégance et de noblesse. Étant donc déjà parvenue à une grande habileté dès le bel âge où elle était, et voyant l'état fâcheux des affaires de son père, elle se résolut de se servir de ses talents en peinture pour se faire un petit secours contre la mauvaise fortune.
Elle fit part de son projet à Philanthrope, mais cette généreuse amie ne voulut pas qu'elle l'exécutât.
- Je suis bien fâchée, lui dit-elle en l'embrassant. de ce que je n'ai qu'un bien si médiocre, ayant les sentiments que j'ai pour vous; mais tel qu'est ce bien, je me flatte que vous voudrez bien le partager avec moi, et j'espère qu'il ne laissera pas d'être suffisant pour nous faire mener une vie commode avec ceux de qui vous tenez la naissance; venez donc au plus tôt tous trois dans ma maison que je vous prierai de regarder comme la vôtre.
Herminie témoigna à Philanthrope la vive reconnaissance que méritait la générosité de son procédé; mais malgré la fâcheuse situation où elle se trouvait, elle ne pouvait se résoudre à accepter ses offres obligeantes, à cause des humeurs capricieuses de Misandre et de Chasseris, dont elle craignait que Philanthrope n'eût par trop à souffrir, et ne se rebutât enfin après quelques mois de patience. Cependant elle voulait tout le temps de sa vie donner ses soins les plus ardents à son père et à sa mère qui, malgré leurs bizarreries, lui étaient fort chers. Néanmoins, Philanthrope la pria si tendrement et de si bonne grâce d'accepter ce qu'elle lui offrait qu'elle y consentit enfin, à condition toutefois qu'elle et sa famille n'iraient point loger dans la maison de cette généreuse amie qu'elle ne fût de retour d'un voyage, que l'utilité de ses affaires l'obligeait absolument à faire à un port des plus éloignés de la capitale de l'île. Cela fut donc arrêté ainsi; et en partant, Philanthrope laissa à Herminie une somme d'argent qui était plus que suffisante pour soutenir sa famille dans une commode abondance jusqu'à son retour.
Les deux amies se séparèrent avec les plus vives marques de tendresse. Mais comme le destin semblait être conjuré pour persécuter Herminie, à peine Philanthrope était-elle arrivée à la ville maritime où se bornait son voyage, qu'allant se promener à la campagne, sur le bord de la mer, elle fut enlevée par des pirates. Herminie, plus par amitié pour Philanthrope que pour son propre intérêt, pensa mourir de douleur quand elle apprit cette nouvelle. Mais pour les héritiers de Philanthrope, ils ne songèrent qu'à s'emparer au plus tôt de tout son bien, sans penser le moins du monde à se donner des soins pour tâcher de découvrir où les pirates l'avaient conduite; au contraire, il semblait qu'ils appréhendaient d'en être instruits de crainte d'être obligés de finir sa captivité en payant une rançon. Herminie, qui avait des sentiments tout opposés, fit vainement toutes les perquisitions qui étaient en son pouvoir: malgré tous les mouvements et toutes les peines qu'elle se donna, elle ne put rien apprendre du sort d'une amie si chère; et en perdant tout espoir de la revoir jamais, elle resta comme accablée sous le poids de ses chagrins.
Cependant elle sentait bien qu'elle allait retomber dans les inquiétudes domestiques dont les soins généreux de Philanthrope l'avaient délivrée pour quelque temps. Misandre avait vendu jusqu’à plus petit reste de son patrimoine; il ne lui restait plus que quelques meubles qui allaient à fort peu de chose. Tandis qu'on s'aida de ces malheureux restes de son naufrage pour la subsistance de sa famille, avec laquelle il s'était retiré à la campagne, Herminie travailla pendant plusieurs mois à des tableaux, où elle traita de gracieux sujets d'histoire; mais quoiqu'elle y réussît avec beaucoup de goût et d'élégance, comme elle n'avait point une cabale qui la prônait, on fit peu de compte de ses tableaux, et l'on n'en donna qu'un prix fort au-dessous du médiocre; car ce siècle-là était déjà, comme d'autres qui l'on suivi longtemps après, où les plus rares talents dans les beaux-arts tombent tristement dans l'oubli, s'ils ne sont étayés par des protections; déjà le faux mérite soutenu d'une cabale, opprimait le vrai mérite destitué d'appui. Mais revenons à Herminie, son père qui s'était autrefois révolté contre ses talents en peinture, offensé au dernier point de les voir si mal reconnus, et enfin irrité jusqu'à l'excès contre son siècle, se résolut de s'en venger de la manière que nous dirons tantôt, après que nous aurons parlé un peu au long du roi de Crète, dont notre philosophe était sujet.
Ce roi était un jeune prince nommé Cléarque, né avec d'assez belles qualités personnelles: il était d'une figure aimable, avait de la valeur et de la libéralité; mais du reste, il était soupçonneux, défiant, entêté dans ses préventions, et superstitieux à un tel point qu'il donnait aveuglément dans toutes les erreurs populaires. Ce prince avait une sueur Elismène, qui semblait avoir reçu des cieux tous les dons qui sont propres à charmer. Elle avait une taille admirable, un port de déesse, et un visage dont tous les traits étaient également réguliers et agréables, elle avait les cheveux châtain, le teint aussi blanc qu'uni et relevé d'un léger vermillon qui la rendait éblouissante; et l'on voyait dans ses grands yeux bleus, adoucis d'une paupière brune, autant de feu que de douceur. Les qualités de son âme n'étaient pas moins à admirer que celles de sa personne. Elle avait une grandeur de courage au-dessus de son sexe, une droiture et une générosité héroïques, et une bonté gracieuse qui lui attirait tous les cœurs. Cette belle princesse avait assez souvent à souffrir des caprices du roi son frère, quoiqu'elle fût la plus douce et la plus complaisante personne du monde: ce prince changeait si souvent de sentiment que ce n'était pas même une médiocre affaire que de les étudier. Cléarque ne laissait pas d'aimer les plaisirs; ceux de la chasse et des jeux guerriers le touchaient surtout particulièrement.
Dans le temps que Misandre et sa famille languissaient à la campagne, un jour que le roi de Crète donnait à la cour une fête, dans laquelle il y avait des courses de chariots, des combats de javelots, des lutteurs et d'autres spectacles, on vit paraître dans tous ces divers jeux un jeune inconnu, qui se distingua autant par son adresse que par sa bonne mine et sa magnificence. Il eut tout l'honneur de cette journée; il remporta le prix avec les applaudissements de la cour et les acclamations du peuple, et fit paraître, dans toutes ses actions et dans tous ses procédés, une grâce et une générosité sans égales. Le soir, il y eut bal chez la princesse, et le jeune étranger n'y brilla pas moins qu'il avait fait dans les autres divertissements; et comme c'était de la main d'Elismène qu'il avait reçu les prix, il avait déjà eu des occasions de lui parler; il en trouva encore au bal, et il fit voir dans ses discours autant d'esprit et de politesse qu'on avait remarqué d'agrément dans ses manières.
Le roi le combla d'honneurs et de caresses, et témoigna une forte envie d'apprendre qui il était. Il pria ce prince de permettre qu'il restât seulement encore quelques jours inconnu à sa cour, et l'assura qu'ensuite il satisferait avec joie sa curiosité. Cependant Cléarque lui donna un appartement dans son palais, et l'y fit servir avec beaucoup de magnificence. La suite de l'étranger n'était pas nombreuse; mais tous ceux qui la composaient paraissaient, à leur air, des gens de grande distinction.
Cet aimable inconnu trouva bientôt l'occasion de dire à la princesse qu'il l'adorait, et qu'il n'était venu dans l'île de Crète que pour lui offrir un cœur dont les charmes de son portrait avaient déjà triomphé en Thessalie. Mais elle ne put s'offenser de sa déclaration; car il lui apprit en même temps qu'il était le prince Téléphonte, fils du roi de Chypre. Il marqua à Elismène qu'il était sûr d'avoir, pour les nœuds qu'il souhaitait, l'agrément du roi à qui il devait le jour, qui ne manquerait pas d'envoyer des ambassadeurs la demander. Il ajouta qu'il se flattait que le roi Cléarque ne lui refuserait pas son appui auprès d'elle; mais il protesta qu'il ne voulait devoir le don précieux de sa main, ni aux soins du roi de Chypre, ni aux ordres du roi de Crète.
- Je ne veux, Madame, poursuivit-il, vous obtenir que de vous-même; ce n'est que par la respectueuse passion que j'ai pour vous, et par mes tendres services que j'ose aspirer à acquérir une place dans votre cœur. C'est la crainte que j'ai eue qu'une trop scrupuleuse obéissance ne vous portât à gêner vos volontés, qui m'a fait cacher mon nom et ma naissance au roi votre frère jusqu'à ce que je fusse instruit de vos sentiments. Si nies glorieuses prétentions ont le malheur de vous déplaire, ce prince ne saura jamais qui je suis; mais si vous daignez ne pas désapprouver mes desseins, je les ferai connaître au roi de Crète, et j'espère qu'il y sera favorable.
Elismène avait écouté avec tant de surprise et de trouble le discours du prince de Chypre qu'elle resta quelque temps sans avoir la force de répondre. Enfin la rougeur sur le visage et la confusion dans les yeux, elle lui dit d'un air embarrassé qu'elle était absolument soumise aux volontés du roi son frère, et qu'elle se ferait toujours une gloire de lui obéir. Téléphonte la pressa de lui déclarer naturellement si elle ne se sentait point d'aversion à son égard, lui jurant de nouveau que, s'il était assez malheureux pour lui déplaire, il se garderait bien de la demander au roi son frère, ne voulant pas l'exposer à souffrir qu'on fit violence à ses inclinations. Elle assura Téléphonte qu'elle ne savait ni aimer ni haïr, mais qu'elle savait seulement obéir; puis avec un redoublement de rougeur, elle ajouta qu'à son égard, il avait tort de craindre son aversion puisqu'un prince tel que lui était plus propre à faire naître l'estime que la haine. Après ces mots, interdite et tremblante d'en avoir trop dit, la princesse de Crète rappela auprès d'elle les dames qui, par respect, s'en étaient éloignées; et tout le reste du jour la conversation fut générale.
Cependant le prince de Chypre, transporté d'amour pour Elismène, et ravi de ce que cette charmante princesse n'avait point reçu désobligeamment l'offre de ses vaux, apprit au roi de Crète qui il était. Ce roi donna mille marques de joie à cette nouvelle, et rendit avec éclat au rang de Téléphonte tous les honneurs qui lui étaient dus. Cléarque brûlait d'envie de savoir pour quelle raison le prince de Chypre était venu dans ses états, mais il n'osait le demander ouvertement à ce prince; il se contenta de faire des questions sur ce sujet à un jeune chevalier de la suite de Téléphonte, qui paraissait un des premiers favoris de son maître. Ce chevalier, qu'on nommait Léandrin, avait en effet une grande part dans la confiance de Téléphonte, mais il ne trouva pas à propos d'informer le roi de Crète des secrets de ce prince.
Ce fut Téléphonte lui-même qui l'en instruisit. Après que mille petites choses, qu'il remarquait chaque jour avec une joie infinie, l'eurent encore persuadé que l'offre de sa main ne déplairait pas à Elismène, il déclara au roi de Crète l'amour qu'il avait pour elle, lui demanda sa protection auprès de cette princesse, et ajouta que, s'il daignait approuver les desseins qu'il avait pour cette charmante saur, le roi de Chypre enverrait au plus tôt la lui demander par une ambassade solennelle. Cléarque assura Téléphonte en l'embrassant, que rien ne pouvait lui être plus cher que l'alliance d'un prince aussi accompli qu'il était'. il le mena ensuite chez Elismène, et la pria de regarder Téléphonte comme un prince qu'il lui destinait pour époux, et qui méritait tout son attachement par ses belles qualités. La princesse répondit au roi son frère avec beaucoup de déférence et de modestie; mais au travers de ses manières modestes et soumises, on démêlait qu'elle obéissait sans dégoût à l'ordre qu'on lui donnait d'avoir de la considération pour Téléphonte. Ce prince lui dit mille choses aussi spirituelles que galantes. Puis il ajouta:
- Malgré la force des nœuds qui m'attachent auprès de vous, Madame, je serai contraint de vous quitter bientôt pour obéir aux ordres du roi mon père, qui me rappellent incessamment en Chypre pour assister à la cérémonie du mariage de la princesse Célénie, ma saur, qu'un ambassadeur de Lemnos doit épouser dans peu de temps au nom du roi son maître. Mais, Madame, poursuivit Téléphonte, quelque rigoureuses que soient les peines que me coûtera votre absence, j'en sentirai adoucir la rigueur par la glorieuse permission que le roi votre frère m'a donnée. Ce grand prince veut bien qu'aussitôt que je serai arrivé en Chypre, le roi mon père envoie lui annoncer solennellement quel est l'honneur et la félicité où j'aspire.
Après quelques semblables discours, Cléarque, qui ne pouvait rester longtemps en même lieu, sortit et emmena Téléphonte. En s'en allant, ce prince fit signe à Léandrin de rester auprès d'Elismène; et ce favori, qui avait beaucoup d'esprit, comprit aisément que son maître souhaitait qu'il entretînt la princesse de son amour. Il s'en acquitta en habile homme; mais en faisant, avec beaucoup d'adresse, la peinture des sentiments passionnés de Téléphonie. il n'oublia pas non plus de donner une belle idée du caractère de ce prince. En racontant certaine de ses actions, il sut insinuer finement quelles étaient la droiture et la grandeur de son âme, la générosité et la délicatesse de son cœur, l'intrépidité de son courage, et la valeur de son bras. Il est vrai cependant que, malgré le zèle extrême que Léandrin avait pour Téléphonte, le portrait qu'il en fit n'était point flatté: ce jeune prince avait toutes les qualités d'un héros; aussi était-il tendrement chéri du roi son père, et adoré des sujets de ce monarque. La princesse de Crète écoutait avec beaucoup de plaisir tout ce qu'on lui racontait de grand d'un prince' auquel elle sentait bien que son cœur prenait un vif intérêt: et comme Léandrin s'aperçut que son entretien ne l'ennuyait pas, lorsqu'il eut fini les discours qu'on vient de marquer, il reprit ainsi:
- Le prince, mon maître, après avoir si noblement répondu aux soins que l'on s'était donnés pour son éducation, et après avoir donné de fameuses preuves de son courage, presque au sortir de l'enfance, dans la dernière année d'une guerre que le roi de Chypre termina par une glorieuse paix; après de si beaux commencements, dis-je, le prince Téléphonte, qui voyait que le royaume où il était destiné à régner quelque jour, allait jouir d'un long calme, demanda la permission au roi Télanor son père de voyager dans une partie des pays de la Grèce. Le roi aimait si chèrement le prince qu'il eut de la peine à se résoudre à le voir s'éloigner de lui: mais il y consentit enfin, à condition que son absence ne serait pas longue. La belle princesse Célénie, qui avait pour le prince son frère une amitié des plus tendres, répandit bien des larmes à son départ, et toute la cour, dont il faisait les délices, en eut un regret extrême. Comme j'avais eu l'honneur d'être élevé auprès du prince Téléphonte, et qu'il m'honorait de ses bonnes grâces, je n'avais jamais été éloigné de lui, et je fus encore destiné à le suivre dans ses voyages.
Nous parcourûmes divers pays de la Grèce, dans lesquels mon maître fit éclater en beaucoup d'occasions son intrépidité, l'élévation de son âme, et la solidité de son esprit. Mais comme je vous ai raconté tantôt, Madame, une partie de ses aventures glorieuse, je veux passer promptement au récit d'une autre où l'amour fut, sans doute, le seul guide qui le conduisit. Sollicité par les souhaits du roi, Téléphonte se préparait à reprendre la route de Chypre, lorsque, passant inconnu à Larisse, capitale de la Thessalie, ce jeune prince, qui aime fort la peinture, alla chez un peintre le plus fameux de cette célèbre ville, dans le dessein d'y acheter des tableaux. Il en vit plusieurs dignes de sa curiosité, mais ce qui le frappa le plus vivement, ce fut le portrait d'une ravissante brune, qui avait de grands yeux bleus dont on ne pouvait assez admirer les charmes brillants, et la noble et spirituelle douceur. Enfin. Madame, on jugera bien qu'il me serait impossible de décrire toutes les grâces de cette peinture, quand on saura que c'était le portrait de l'illustre princesse de Crète.
Elismène rougit à ces mots, et interrompit Léandrin en se défendant avec beaucoup de modestie des louanges qu'il donnait à sa beauté. Il lui répondit en homme qui n'était pas un fade louangeur, et qui savait répandre son encens avec autant d'esprit que de politesse, puis il reprit le fil de son discours en ces termes
- Le prince Téléphonte ayant demandé avec un empressement extrême qu'elle était la merveilleuse personne que représentait ce portrait, après qu'on lui eut répondu que c'était vous, Madame, une femme qui tenait une palette et des pinceaux, s'avança et lui dit: "Seigneur, quoique les charmes de la belle princesse que vous voyez représentée ici soient sans égaux sur la terre, je puis vous assurer que les beautés de son âme sont encore beaucoup au-dessus de celles de son visage. Il semble que le ciel ait voulu réunir dans sa personne toutes les vertus et toutes les rares qualités qui peuvent rendre une princesse accomplie. J'en puis parler savamment, continua cette femme; car non seulement je suis née sujette du roi son père, mais encore la feue reine de Crète sa mère m'honorait de beaucoup de bienveillance; ainsi j'ai vu de près l'admirable enfance de la princesse Elismène, et j'ai toujours vu croître ses vertus avec son âge: et quand ma mauvaise fortune m'a arrachée de l'île de Crète, elles étaient parvenues à un si grand point de perfection qu'il semblait qu'elles ne pouvaient plus augmenter". Téléphonte écouta avec une avidité extrême tout ce que lui dit cette femme, et lui fit mille questions sur le sujet de la belle princesse, pour qui il se sentait déjà une admiration sans bornes. L'étrangère y répondit toujours d'une manière qui fit plaisir à ce prince; et il fut si obligé de toutes les choses agréables qu'elle lui avait dites que, s'intéressant pour elle, il lui demanda par quel malheureux incident elle avait été arrachée à sa patrie. "Hélas! Seigneur, lui répondit-elle en soupirant. comme je me promenais dans notre île sur les bords de la mer, de barbares pirates m'enlevèrent; et malgré mes ardentes prières, ne voulurent jamais permettre que je donnasse de mes nouvelles en Crète pour en faire venir une rançon, craignant sans doute que, si le roi de Crète venait à avoir quelque connaissance particulière de leurs rapines, il ne songeât bien sérieusement à leur faire faire la chasse sur toutes les mers qui l'environnent. Enfin, soit par cette considération-là, ou par d'autres, les cruels qui m'avaient faite esclave ne voulurent jamais consentir à me laisser racheter ma liberté, et me mirent entre les mains d'un marchand qui, à cause des talents que j'avais dans la peinture, me vendit dans cette ville au peintre fameux dont vous voyez ici les tableaux."
- Ah ! interrompit Elismène, à ce récit de talents en peinture, je crois connaître la vertueuse Philanthrope, qui fut enlevée par des corsaires sur nos côtes, il y a six ou sept mois.
- Oui, Madame, répondit Léandrin, c'est ainsi que se nomme cette sage Crétoise, qui connaît si bien toutes vos rares qualités.
- Et d'où vient, repartit la princesse, que vous ne nous avez pas instruits, dès en arrivant en Crète, du lieu de sa captivité, afin que nous tâchions promptement de la faire finir?
- C'est, Madame, répliqua Léandrin, parce que c'est une chose qui n'est pas possible que dans quelque temps d'ici, comme vous allez apprendre par la suite de mon discours. Après ces mots, il reprit ainsi: Le prince Téléphonte offrit avec empressement à Philanthrope de payer, sur-le-champ au peintre tout ce qu'il voudrait exiger pour le prix de sa liberté. "Hélas ! Seigneur, lui répondit-elle, tel est le malheur qui me suit que je ne puis profiter des effets de votre généreuse bonté; ce qui devait soulager la pesanteur de mes chaînes en augmente le poids: j'ai fait connaître au peintre à qui je suis, tout ce que je sais en peinture, croyant m'en attirer plus de considération; cet homme, comme vous voyez, est un grand maître dans la peinture à l'huile: mais il n'a aucun talent dans la miniature, et ne veut point absolument consentir à me rendre la liberté que je n'aie rendu sa fille habile dans ce genre; il est vrai que je l'y ai déjà trouvée très instruite, et qu'elle y fait chaque jour de très grands progrès ; mais cependant, malgré son application, et l'exactitude de mes soins, il se passera encore beaucoup de temps avant qu'elle soit dans la perfection où son père prétend que je la mette; ainsi, je vois avec une extrême douleur que le moment de ma liberté est encore bien éloigné. Ce n'est pas, continua Philanthrope, qu'ils ne me traitent tous, dans cette famille, avec la même considération et les mêmes égards que si j'étais leur proche parente. Mais, quelque douceur qu'ait l'esclavage, il ne peut jamais plaire, surtout à une personne comme moi, qui suis née avec un si grand amour pour la liberté que, malgré la vénération que j'ai pour la mémoire de la feue reine de Crète, et le zèle infini que je sens pour la charmante princesse Elismène, je songeai à nie retirer de la cour aussitôt que notre grande reine fut morte, haïssant jusqu'à l'image de la captivité, voyant le roi fort infirme, et prévoyant surtout que, sous le règne du jeune prince Cléarque son fils, les courtisans auraient à essuyer beaucoup de caprices". Pardonnez, Madame, à la sincérité de mon récit, poursuivit Léandrin, si je vous rapporte jusqu'aux termes peu respectueux dont se servit Philanthrope en parlant du roi votre frère. Après plusieurs autres discours, qui seraient trop longs à vous raconter, elle apprit à Téléphonte que c'était elle qui avait apporté votre portrait en Thessalie: elle raconta à ce prince que, quand les corsaires l'avaient enlevée, elle avait ce portrait sur elle dans une boite fort riche que ces barbares n'avaient pas manqué de lui prendre au plus tôt: mais qu'elle les avait priés, avec tant d'insistance, de lui rendre la peinture que renfermait cette boite qu'enfin ils s'étaient laissé toucher à ses prières, et qu'ayant ce beau portrait en sa possession, elle en avait fait des copie en grand quand elle avait été à Larisse. "C'est sur ces copies, continua Philanthrope, que le peintre à qui je suis a fait le portrait que vous voyez; ainsi, Seigneur, ajouta-t-elle, vous pouvez juger aisément que la princesse de Crète est encore plus belle que ce portrait; car en faisant tant de copies du portrait d'une belle personne, il échappe toujours quelque grâce de l'original." Téléphonte, charmé de plus en plus de tout ce qu'il entendait dire à Philanthrope, fit venir le peintre, et donna tout ce qu'on voulut du beau portrait dont il était enchanté: il acheta encore divers autres tableaux, et fit promettre à Philanthrope qu'elle lui ferait au plus tôt une copie en miniature du petit portrait qu'elle avait en sa possession: car pour l'original, quand on lui aurait offert un royaume, elle ne voulait pas absolument s'en dessaisir.
Comme je suivais presque toujours Téléphonte, j'avais été témoin de la conversation qu'il avait eue avec Philanthrope. Dès que ce prince fut de retour à la maison où il logeait, il me parla avec tant de transports de la princesse de Crète que je connus bien qu'il avait déjà le cœur pris; il dit des choses si étonnantes devant le beau portrait qu'il avait fait placer dans son cabinet, que je ne vous les répéterai point, Madame, de peur de fatiguer cette trop scrupuleuse modestie, qui nous défend avec tant de sévérité de rendre à vos charmes toute la justice qu'on leur doit; je vous dirai seulement que Téléphonie ne songea plus qu'à se préparer à faire le voyage de Crète pour venir vous y offrir l'hommage de son cour: cependant ce prince était à tous moments chez Philantrope pour lui faire sans cesse des questions sur tout ce qui pouvait avoir rapport avec vous, et pour la conjurer de finir promptement votre portrait en miniature. Comme cette femme a beaucoup d'esprit, qu'elle est très attentive et extrêmement pénétrante, par l'air de grandeur qu'elle voyait répandu dans la personne et dans les manières de mon maître, et par la magnificence de ses procédés, elle jugea qu'il était d'un rang extrêmement élevé. Elle lui témoigna ses soupçons, et fit si bien par son adresse qu'il lui avoua sa naissance, et le rapide penchant qui l'entraînait vers la princesse de Crète; néanmoins, comme il ne voulait pas être connu en Thessalie, il lui demanda le secret, et elle le lui garda fort exactement.
Un jour que nous allâmes encore, le prince et moi, voir travailler Philanthrope au petit portrait que nous souhaitions ardemment, nous en vîmes un sur la table de cette femme, que nous prîmes d'abord pour celui dont il s'agissait. Téléphonte le prit avec empressement, puis l'ayant regardé attentivement, il dit: "Quelque charmante que soit la personne que ce portrait représente, elle est encore bien éloignée d'approcher la beauté de la princesse de Crète." En disant ces mots, le prince me remit ce portrait entre les mains, et il offrit à mes yeux l'image d'une brillante brune, qui avait des yeux noirs pleins d'esprit et de feu, et infiniment touchants. "La personne que représente ce portrait, nous dit Philanthrope, contribue encore beaucoup à me faire trouver ma captivité ennuyeuse: c'est une amie que je chéris plus que moi-même, et à qui mon absence aura été bien fatale. Pour tâcher d'adoucir un peu la douleur que je sens d'être privée de sa vue, j'ai fait son portrait ici par la seule force de mon imagination. Mais hélas! ajouta-t-elle, rien rie peut me dédommager de la perte de son entretien, toujours si plein d'esprit, de douceur et de politesse." Après ces mots, elle nous donna en peu d'autres une parfaitement belle idée du caractère de son amie ; puis ensuite, elle dit au prince: "Seigneur, si vous allez en Crète, je vous demande en grâce d'avoir la bonté de faire informer de mon sort cette aimable amie; son nom est Herminie, et vous voudrez bien permettre que j'instruise l'obligeant Léandrin des voies qu'il faudra prendre pour trouver son père qui, par le mauvais état de sa fortune, languit en Crète dans l'obscurité. Pour la charmante princesse, fille et sueur de mes souverains, j'espère que vous daignerez lui faire connaître le zèle que je conserve pour elle au milieu des chagrins de la captivité."
Quelques jours après cette conversation, Madame, poursuivit Léandrin, comme votre portrait se trouva achevé, nous prîmes la route de Crète, où nous arrivâmes heureusement dans le temps que tout le monde se préparait pour la fête que le roi votre frère devait donner. La veille de cette fête, Téléphonte vous vit au temple, et vous trouva si fort au-dessus de votre portrait qu'il en pensa expirer de ravissement et d'amour. Le lendemain, il eut la gloire de s'attirer vos regards dans cette magnifique fête; et depuis ce jour, Madame, vous savez tout ce qui est arrivé à ce prince, dont vous tenez absolument la destinée entre vos mains. Au reste, Madame, ajouta Léandrin, daignez me pardonner si j'ai mêlé dans mon récit une chose qui ne vous regarde pas, ayant pris la liberté de vous parler d'Herminie; mais c'est que j'ai cru que, bonne et généreuse comme vous êtes, et de plus honorant Philanthrope de votre estime, vous daigneriez faire quelque attention au chagrin que j'ai de n'avoir pu m'acquitter de la commission que m'a donnée cette vertueuse femme; car j'ai cherché dans cette île vainement Herminie et son père avec tous les soins possibles; malgré l'exactitude de ma recherche, je n'en ai pu apprendre aucune nouvelle.»
Elismène assura Léandrin qu'elle ferait donner des ordres bien précis pour s'informer du sort d' Herminie ; et après que cette belle princesse lui eut dit, sur le sujet de son maître et sur le sien propre, des choses également obligeantes et modestes, il se retira. Il trouva Téléphonte dans son appartement, qui lui redit mille fois tout ce qu'il trouvait de charmant et de merveilleux dans Elismène, et qui lui fit répéter autant ce que la princesse avait dit en sa faveur. Il la vit plusieurs fois par jour tout le temps qu'il resta en Crète, et en reçut diverses innocentes marques de considération, et reçut aussi du roi mille témoignages d'estime et d'amitié. Ce prince lui dit galamment, en partant, que, quelque inclination qu'il eût à être son beau-frère, il ne consentirait point au mariage de sa sœur avec lui qu'il ne vînt l'épouser en personne. «Et comme vous êtes fort amoureux, ajouta-t-il, vous ne refuserez pas cette marque d'amitié au frère de votre maîtresse.» Téléphonte lui promit positivement qu'il suivrait de près les ambassadeurs que lui enverrait le roi son père. Puis ce jeune prince partit, plein des plus douces espérances qui puissent flatter un amant. Pour Léandrin. ii n'était pas tout à fait si content, quoiqu'il eût beaucoup de joie de l'heureux succès des desseins de son maître. D'un autre côté, par un mouvement qu'il ne démêlait pas bien lui-même, il ne pouvait se consoler de n'avoir pu apprendre aucune nouvelle d'Herminie, quoique la princesse Elismène eût donné sur ce sujet les ordres les plus attentifs que sa bonté avait pu lui inspirer; mais Herminie était trop bien cachée pour qu'on pût découvrir ce qu'elle était devenue.
Le même jour que le prince Téléphonte était parti de Crète, on vint dire au roi qu'un homme, dont l'air était sombre et farouche, demandait à lui parler, pour lui rendre, disait-il, un service qu'il espérait devoir lui être agréable. Cléarque, qui aimait toutes les nouveautés, commanda qu'on le fît entrer.
- Seigneur, dit-il à ce prince, sachant le louable penchant que vous avez à la curiosité, je viens vous offrir des moyens de le satisfaire, sur un sujet qui ordinairement intéresse beaucoup. J'aimais autrefois la philosophie; mais ayant été convaincu de l'inutilité de ses recherches, je me suis attaché à l'art de féerie, dans lequel j'ai fait des progrès admirables; j'ai été instruit par un grand maître, qui m'a appris toutes sortes de secrets, excepté celui de faire de l'or. La peur qu'il avait que je ne le quittasse si je devenais riche, car mon secours lui était d'une grande utilité dans son travail, cette peur, dis-je, a été cause qu'il m'a toujours caché ce beau secret; mais du reste, il n'en est aucun que j'ignore; je sais deviner le passé, je sais pénétrer dans l'avenir; je sais prévoir les accidents qui pourraient arriver par les caprices de la fortune, et sais donner des remèdes pour les éviter; j'ai un moyen sûr pour être instruit à fond de la fidélité des femmes; et en donnant ce moyen, je donne en même temps le plaisir de voir un travail ingénieux et magnifique. Comme les princes de votre âge, continua le philosophe, doivent être plus touchés de ces sortes de choses que d'aucunes autres, c'est ce dernier de mes talents, Seigneur, que je viens vous offrir de mettre en usage pour votre service.
Cléarque, transporté de joie de la proposition du philosophe, lui demanda, avec empressement, de quels moyens il se servirait pour exécuter sa promesse.
- Avant que de vous les expliquer, Seigneur, répondit cet homme, permettez que je vous donne des preuves de ce que je sais faire de prodigieux.
- J'y consens avec plaisir, dit le roi ; mais je veux que quelqu’un que j'aime partage cette satisfaction avec moi.» Après ces mots, ce prince donna ordre qu'on fit venir un de ses courtisans nommé Dinocrite, qui était son favori depuis peu. Dès qu'il fut entré, Cléarque lui dit des merveilles de l'homme qu'il voyait, et Dinocrite le reconnut pour le philosophe Misandre, ce célèbre bizarre si brouillé avec la fortune.
- Seigneur, dit ce favori au roi, il ne faut pas s'étonner des admirables connaissances de ce savant homme, il a toujours étudié les secrets de la nature avec un soin extrême.
- J'ai encore plus étudié ceux de l'art de féerie, repartit Misandre, et j'en donnerai tout à l'heure des preuves, si le roi veut bien me faire l'honneur de m'en accorder la permission.
Cléarque ayant marqué qu'il était prêt à voir et à entendre tout ce qu'il voudrait, Misandre fit devant ce prince et son favori mille tours de gobelets les plus surprenants du inonde. Comme il n'y avait jamais eu en Crète, ni foire Saint-germain, ni aucun autre lieu où l'on eût rien vu de semblable, Cléarque et Dinocrite ne sortaient point d'étonnement, et prirent tous ces tours d'adresse pour de merveilleux effets de l'art de féerie. Quand Misandre en eut fait un grand nombre,
- Eh bien Seigneur. dit-il au roi, êtes-vous content?
- J'aurais grand tort de ne le pas être, répondit ce prince ; mais j'ai cependant une violente envie d'apprendre par quels moyens on pourra démêler nettement les femmes prudes d'avec les coquettes.
-Ce moyen est un peu long, Seigneur, repartit Misandre, mais aussi il est infaillible: il consiste dans le travail d'une robe que moi, nia femme et une fille que j'ai, savons faire également. Le fond de cette robe n'est que d'une étoffe noire qui est claire et transparente; mais nous savons tous trois y former une légère broderie aussi brillante que délicate, et qui représente des choses admirables, dont je vous ferai la description quand il vous plaira. Il n'y a point de miniature si finie que cet ouvrage n'efface; et par le pouvoir de mon art, tel est le don de cette broderie que, de tous les hommes mariés, il n'y a que ceux qui ont des épouses fidèles qui la voient; les autres n'aperçoivent que l'étoffe transparente toute unie: pour les hommes qui ne sont point dans les liens du mariage, s'ils ont une sueur de l'humeur d'Hélène, ils ne voient point la broderie dont il s'agit; et pour ceux qui n'ont ni épouse, ni sueur, ils sont privés aussi de la vue de cette broderie merveilleuse, si leur parente la plus proche est trop favorable à ses amants. Mais pour les maris qui ont des épouses fidèles et les frères qui ont des saurs solidement vertueuses, quand toutes leurs tantes et leurs cousines seraient les plus achevées coquettes, ils verraient toujours l'ingénieuse broderie de la robe dans toute sa beauté; et comme cette robe découvre à tout le monde des vérités cachées, on lui a donné le nom de robe de sincérité, confondant ensemble l'étoffe et la broderie.
Ah ! le merveilleux ouvrage, s'écria le roi, que j'ai hâte de le voir; mais combien vous faudra-t-il de temps pour le faire?
- Il nous faudra au moins trois mois, à ma famille et à moi, répondit Misandre, pour le mettre dans toute sa perfection; mais dès au bout d'un mois, Seigneur, vous pourrez déjà en juger et en être diverti; pour vous rendre ce travail fini au temps que je vous marque, il ne faut que nous loger, ma femme, ma fille et moi, dans quelque endroit des plus retirés de votre palais, ordonner qu'on ne nous y laisse manquer de rien pour tous les besoins de la vie, et que l'on nous fournisse abondamment de l'or et de la soie.
- Je donnerai de si bons ordres pour votre satisfaction, dit Cléarque, que vous aurez sujet de vous en louer; vous n'avez qu'à amener, dès aujourd'hui, votre épouse et votre fille dans mon palais; vous serez commodément logés tous trois dans un lieu que mes officiers vous marqueront.
Misandre, sans répondre plus rien à Cléarque que par une profonde révérence, se retira et laissa ce jeune prince dans une joie inconcevable de la belle acquisition qu'il avait faite pendant cette journée.
Pour Dinocrite, il n'en fut pas de même. C'était un homme naturellement soupçonneux et jaloux; il l'était si fort des bonnes grâces de son maître qu'il disait sans cesse à ce prince du mal de tout le monde, de crainte que quelqu'un ne partageât sa faveur, dont il usait cependant très mal. Mais s'il était jaloux de son titre de favori, il l'était encore beaucoup davantage de son épouse. C'était une jeune personne fort vive dont il soupçonnait plus qu'à demi la vertu ; comme il était bizarre, hautain, et incapable d'aucune complaisance pour elle, il se doutait qu'il n'était pas aimé, et il ne la croyait pas d'un caractère assez héroïque pour se conserver parfaitement vertueuse, sans le secours d'aucune amitié pour son époux. Malgré le peu d'estime qu'il avait pour elle, comme elle était belle, il ne laissait pas d'en être fort amoureux; mais cette passion, qui d'ordinaire rend doux et polis ceux qu'elle possède, semblait ne le rendre que plus violent et plus intraitable à l'égard de son épouse. On peut donc bien juger qu'amoureux, bizarre, et n'estimant guère sa femme, la robe qu'on promettait au roi lui parut bien redoutable; il craignait d'y trouver ce qu'il n'eût pas voulu voir, ou plutôt il craignait de n'y voir rien que l'étoffe transparente. Cléarque, qui ne jugeait pas mal de son épouse, comme il en jugeait lui-même, et qui, au contraire, la croyant fort sage, croyait aussi que Dinocrite était sûr de sa vertu, ne s'alla point imaginer que la robe dont il était question lui donnât aucune inquiétude; au contraire, il pensait qu'il partageait avec lui le plaisir que lui donnait l'espérance de voir sa curiosité satisfaite; et se faisant d'avance une maligne joie de voir beaucoup de maris qui ne verraient rien sur la robe, il lui recommanda bien de ne pas divulguer le secret de ce vêtement mystérieux.
Cependant Misandre, sa femme et sa fille vinrent prendre possession de l'appartement qu'on leur avait donné au palais; l'aimable Herminie n'y vint qu'à regret; son père, tout capricieux qu'il était, l'aimait et l'estimait beaucoup, et lui avait fait confidence des propositions qu'il voulait faire à Cléarque aussitôt qu'il les avait imaginées, elle avait fait tous ses efforts pour l'en détourner, mais elle n'avait pu y réussir; il lui avait toujours dit qu'il se faisait un plaisir extrême de jouer un prince plein d'erreurs, sous le règne duquel on considérait si peu la vertu et le mérite: et que, de plus, il trouvait encore une autre satisfaction à s'assurer leur subsistance pour trois mois, pendant lesquels elle travaillerait à ses tableaux de miniature, et sa mère aux ouvrages de broderie qu'elle faisait si bien, ce qui les mettrait ensuite en état de retirer de l'utilité des petits travaux où elles se seraient occupées pendant ce temps. Misandre avait même obligé sa fille à lui apprendre exactement de certains endroits de l'histoire et de la fable, qu'il voulait débiter au roi dans l'occasion.
Herminie, n'ayant donc pu faire changer de résolution à son père, le suivit tristement au palais: l'horreur naturelle, qu'elle avait pour tout ce qui avait un air de tromperie, lui faisait envisager avec beaucoup de douleur le personnage qu'il y allait faire; mais, quoiqu'elle n'eût de sa vie senti un chagrin plus inquiet, elle n'en était pas moins belle, et ses attraits furent remarqués de tous les officiers du palais qui la virent. Ceux qui eurent ce destin ne furent pas en grand nombre: Cléarque avait ordonné qu'on installât Misandre et sa famille au palais à fort petit bruit, et les ordres de ce prince avaient été exactement suivis.
Mais pendant que Cléarque rêvait agréablement au plaisir que lui donnerait la robe enchantée, Elismène était dans une situation bien différente; non seulement le mérite de Téléphonte avait fait de si vives impression sur son cœur que son absence lui paraissait rude à souffrir, mais encore elle craignait fortement que ce prince, ne trouvant pas dans le roi de Chypre, pour l'alliance de Crète, les dispositions dont il s'était flatté, les conseils et l'autorité d'un père respectable et couronné n'obligeassent Téléphonte à renoncer à l'amour qu'il avait pour elle: la seule idée du changement de ce prince la faisait frémir: il lui avait paru si aimable et si digne d'estime qu'il lui semblait qu'il était le seul de tous les hommes qui pouvait la rendre heureuse: elle confiait ses inquiétudes à Anaxaride, épouse de Dinocrite, qui n'avait guère moins de part dans les bonnes grâces d'Elismène que Dinocrite dans celles de Cléarque; mais, quoique cette agréable femme fût très véritablement attachée à la princesse, l'extrême enjouement de son humeur ne lui permettait pas de partager beaucoup ses chagrins. Elle se contentait de représenter à Elismène que, belle et charmante comme elle était, il paraissait impossible qu'on devînt infidèle en l'aimant; puis elle ajoutait que, quand même ce destin lui arriverait, ces mêmes attraits, qui lui avaient fait acquérir le cœur de Téléphonte, lui feraient encore faire la conquête de mille autres cœurs, parmi lesquels il y en aurait sans doute de dignes de son choix. Tous les raisonnements d'Anaxaride consolaient fort peu Elismène, qui sentait bien qu'elle ne pourrait jamais rien aimer que l'aimable prince, qui seul, entre tant d'illustres amants qui lui avaient offert des vœux, avait eu le secret d'attendrir son âme. Mais elle eut bientôt sujet d'adoucir les inquiétudes qu'elle sentait à son égard: elle reçut une lettre de lui, écrite dès le moment qu'il avait été arrivé auprès du roi son père: il lui marquait que ce monarque approuvant les beaux feux dont il brûlait pour elle, il allait songer à faire partir des ambassadeurs pour la demander, aussitôt qu'on aurait vu le départ de la princesse Célénie, qui devait prendre la route de Lemnos quelques jours après son mariage, dont la cérémonie se devait faire le lendemain du jour que Téléphonte écrivait. Ce prince ajoutait à ces nouvelles tout ce qu'un amant galant et tendre peut écrire de passionné à l'objet qui le charme. La lettre qu'il écrivait à Cléarque était aussi toute pleine d'esprit et d'amitié; et comme le vaisseau qui avait apporté ces lettres était un vaisseau léger, qui allait d'une telle vitesse qu'il semblait voler sur la mer, et qu'avec cela il y avait eu un temps très favorable, on était agréablement surpris de l'extrême diligence avec laquelle ces nouvelles étaient venues, et tout le monde se récriait sur l'exactitude de Téléphonte et la bonne fortune de ses envoyés. Comme Elismène était adorée dans la cour de Crète, et que Téléphonte y avait paru infiniment aimable, tout le monde applaudissait à l'union de deux personnes si accomplies, et témoignait en attendre le moment avec impatience.
Dinocrite fut presque le seul qui ne prit point de part aux nouvelles générales: niais il était si occupé de ses craintes particulières qu'il ne pouvait en détacher ses idées; le souvenir de la robe de sincérité lui revenait sans cesse dans l'esprit. Tantôt il brûlait d'impatience que la broderie en fût faite, tantôt il tremblait qu'elle ne s'achevât, tant il appréhendait de ne la point voir: enfin accablé de ses inquiétudes, il ne put davantage en soutenir seul le poids; il dit en confidence à un ami que le roi faisait travailler à une robe enchantée qui serait la pierre de touche de la vertu de toutes les femmes : il expliqua à cet ami le mystère de cette robe; cet ami extrêmement frappé de ce merveilleux secret le confia à un second ami : ce second à un troisième, et ce troisième à un quatrième qui le dit encore à d'autres; si bien qu'en très peu de temps, non seulement tous les hommes de la cour, mais encore beaucoup d'hommes de la ville furent informés en détail du don qu'aurait la robe où Misandre travaillait. Ce qu'il y eut de rare, c'est que tous les hommes qui, sur le sujet de cette robe avaient si mal gardé le secret entre eux, le gardèrent admirablement bien à l'égard des femmes; il n'y eut pas une personne de leur sexe informée du mystère de la broderie qu'on faisait au palais. Cléarque avait une furieuse envie qu'elle s'avançât beaucoup, et fut chez Misandre pour la voir devant' le temps que ce philosophe lui avait marqué qu'on pourrait commencer à en être diverti; niais Misandre, l'allant recevoir à l'entrée de son appartement, le supplia instamment de ne se pas donner la peine d'entrer, l'assurant qu'il n'y avait point encore assez de travail de fait pour lui pouvoir donner aucun plaisir, et lui témoignant qu'il lui ferait beaucoup de grâce de ne point vouloir regarder cet ouvrage qu'il ne fût un peu en état de le divertir. Cléarque, accordant ce qu'on lui demandait, n'entra point chez Misandre, et s'en alla chercher à s'amuser ailleurs.
Quelques jours après, ce prince fit un voyage à un délicieux château qu'il avait sur le bord de la mer. La princesse sa sueur et toute sa cour l'y suivirent, et il prit plusieurs fois dans ce lieu, le divertissement de la pêche, de la chasse, et des promenades solitaires. Un soir qu'il faisait un aussi beau temps qu'il en avait fait un affreux dans la journée, pendant laquelle il avait régné des vents terribles, Cléarque, se promenant sur le rivage de la mer, suivi du seul Dinocrite, vit à la faveur de la clarté de la lune, trois ou quatre pêcheurs occupés autour d'une femme magnifiquement vêtue, qui paraissait évanouie. Par un mouvement de curiosité, ce prince s'approcha de ces pêcheurs, et vit qu'ils tâchaient, par leurs soins, à faire revenir à elle cette dame qui, toute évanouie qu'elle était, paraissait une jeune personne d'une fort grande beauté. Elle attira aussitôt la compassion du jeune roi, qui ordonna à Dinocrite d'aller promptement au château, et d'en faire venir des secours plus sûrs et plus agissants que ceux que pouvaient donner ces pauvres pêcheurs; il ne voulut pas cependant que ces bonnes gens interrompissent ceux qu'ils donnaient à cette belle évanouie, et leur demanda avec empressement par quelle aventure elle se trouvait dans ce lieu. Deux de ces hommes lui répondirent que la tempête qu'il avait fait pendant la plus grande partie de la journée. les ayant empêchés longtemps de pêcher, ils avaient voulu réparer ce dommage lorsqu'ils avaient cru l'orage passé; mais que, lorsqu'ils avaient voulu mettre leurs barques à la mer, la trouvant encore trop irritée, ils s'étaient tenus sur le rivage, pour observer si elle ne se calmerait point; que de là, ils avaient vu le corps de cette dame flotter sur l'eau, que la pitié les avait portés à se jeter promptement dans leur barque, pour voir s'ils ne pourraient point la secourir; qu'en effet, ils l'avaient accrochée par ses habits: et ayant vu qu'elle respirait encore, ils l'avaient portée sur le rivage, où elle avait ouvert les yeux, après avoir jeté beaucoup d'eau; mais qu'ensuite elle était retombée dans l'évanouissement où il la voyait. Cléarque, fort touché de l'état pitoyable où était cette belle personne, voyait avec déplaisir qu'elle n'en sortait point: et dès que, par les ordres de Dinocrite, il fut venu plusieurs de ses officiers, et qu'on eut encore essayé vainement de la faire revenir par diverses essences, il la fit mettre dans un chariot pour la conduire au château, après avoir récompensé fort libéralement les pêcheurs des soins qu'ils avaient eut d'elle.
Cléarque fit mettre la dame évanouie dans le plus magnifique appartement du château, et après s'être retiré, envoya promptement auprès d'elles les femmes de la princesse Elismène pour la déshabiller et la mettre au lit, où l'on continua à lui faire tous les remèdes nécessaires à l'état où elle était. Quand cette belle dame eut repris connaissance, elle fut bien surprise de se voir dans un lieu si superbe, et environnée de personnes qui toutes lui étaient inconnues; mais quand elle sut qu'elle était dans un château du roi de Crète, où était ce prince et la princesse sa sœur, elle demanda la grâce de pouvoir dire un mot à Elismène, et voulut se lever pour se faire conduire auprès d'elle; mais cette princesse, qui avait su son arrivée au château, et qui s'informait avec beaucoup de soin de sa santé, ayant appris son dessein, la prévint, et se rendit obligeamment auprès de son lit. Dès que la belle étrangère l'aperçut
- Je ne suis plus affligée de mon naufrage, lui dit-elle, quoi qu’il m'ait pensé coûter la vie, puisqu'il me donne l'heureuse occasion de voir une incomparable princesse, de qui le prince mon frère m'a parlé sans cesse avec tant d'admiration, depuis son retour en Chypre, et pour qui il a une passion vive et délicate, dont la force peut seule s'égaler à la grandeur des charmes qui l'ont fait naître.
- Quoi ! Madame, s'écria Elismène, je vois en vous la princesse Célénie ! La manière dont le roi mon frère m'avait parlé de vous tantôt, et cette touchante beauté que je vois à présent sur votre visage, m'avaient déjà inspiré une forte inclination pour vous; mais, Ciel ! que je la sens augmenter ! quand j'apprends que vous êtes cette charmante princesse, dont la renommée parle avec tant d'avantages, et sœur d'un prince pour qui j'aurai toute ma vie une si parfaite estime.
- Je ne puis rendre assez de grâces à ma destinée, reprit Célénie, de m'avoir conduite auprès de vous, avant que de m'avoir livrée au roi de Lemnos, auprès de qui je dois rester pour toujours, puisque je suis unie avec ce prince par un sacré lien. Mais Madame, ajouta-t-elle, il me semble avoir entendu par votre discours que j'ai été vue du roi votre frère; en quelle occasion ai-je donc eu cet honneur?
- C'est le roi mon frère, dit Elismène, qui vous a retirée évanouie des mains des pêcheurs qui vous avaient sauvée de la mer.
- Je suis bien confuse, repartit Célénie en rougissant, qu'un si grand prince m'ait vue en cet état.
Dans l'instant qu'elle allait poursuivre, Cléarque s'approcha de son lit d'une manière fort respectueuse; et comme la rougeur qui l'animait donnait un grand éclat à tous ses attraits, ce prince, qui ne l'avait vue que pâle et défigurée quoiqu'elle lui eût semblé belle, la trouva encore si fort au-dessus de ce qu'elle lui avait paru qu'il resta ébloui de ses charmes. Elismène apprit au roi son frère qu'en ne croyant donner des secours qu'à une aimable inconnue, il avait eu le bonheur de rendre service à l'illustre princesse Célénie, reine de Lemnos. Cléarque, par un sentiment qu'il ne connaissait pas encore, rougit à cette nouvelle et resta interdit; il se remit néanmoins, et dit fort poliment à la reine de Lemnos tout ce qu'exigeaient le mérite et le rang de cette princesse; et après une conversation assez courte, ayant averti la princesse sa sœur qu'il fallait laisser prendre du repos à la reine, Elismène et lui se retirèrent.
Cependant le bruit se répandit en peu de temps de tous côtés dans l'île de Crète que le roi avait sauvé la reine de Lemnos du naufrage, et beaucoup de gens de l'équipage de cette princesse, qui, par diverses aventures, avaient eu le bonheur d'être sauvés aussi, se rassemblèrent tous auprès de leur maîtresse. Les ambassadeurs de Lemnos furent même de ce nombre; lorsque le vaisseau de la reine avait été brisé, ils s'étaient soutenus sur des planches, et avaient heureusement abordé à des plages voisines. Et ce qu'il y a de particulier, c'est que la tempête qui avait brisé le vaisseau où était cette princesse, en avait épargné un autre de sa suite, qui n'ayant point péri, avait été relâché à un port fort proche du lieu où elle avait fait naufrage. Tous ces gens-là vinrent prendre ses ordres à Manétuse, qui est une superbe ville où Cléarque faisait ordinairement son séjour, et peu éloignée du château où ce prince l'avait reçue d'abord. Le roi de Crète et la princesse sa sœur avaient prié la reine de Lemnos de venir dans cette ville, l'assurant que la pureté de l'air qu'on y respirait, contribuerait à lui faire recouvrer plus promptement une entière santé. Comme elle lui revenait tous les jours, sa beauté et les agréments de son humeur en augmentaient aussi, et charmaient Cléarque à tel point qu'il ne put se dissimuler davantage à lui-même qu'il en était amoureux. La sûreté qu'il en eut le mit au désespoir, quand il considéra que cette princesse allait dans peu de temps être pour jamais dérobée à ses regards, et mise au pouvoir d'un heureux rival à qui sa foi l'avait engagée. Il fit encore réflexion que, peut-être, Célénie n'avait engagé cette foi à ce prince qu'avec aversion, ou du moins avec indifférence; qu'ainsi il pourrait arriver qu'elle fût malheureuse toute sa vie. Quand il s'arrêtait à cette pensée, il accusait mille fois le destin d'aveuglement; car il lui semblait que, s'il avait eu Célénie pour épouse, le bonheur de cette princesse n'aurait pu manquer d'être sûr, par le tendre et ardent attachement qu'il aurait eu sans cesse pour elle. Alors il s'excitait à chercher les moyens d'empêcher que Célénie ne fût au roi de Lemnos, se disant qu'il n'y avait aucun scrupule à ôter cette charmante beauté à un prince qui sans doute, n'en était point amoureux, pour la donner à un roi dont elle était adorée. Mais il ne demeurait pas longtemps dans ce dessein; des sentiments de gloire lui faisaient envisager qu'il n'était plus permis d'arracher cette princesse au roi de Lemnos qui était son époux par le consentement du roi son père et par le sien propre; et il considérait qu'il n'aurait pas pu prendre les moindres mesures pour l'arrêter dans l'île de Crète, sans que son dessein eût été regardé de toute la terre comme un attentat contre les lois de l'honneur et contre celles de l'hospitalité. Tant de sentiments si opposés les uns aux autres lui donnèrent une douleur si grande qu'il ne pût la renfermer toute en lui-même; il en fit part à Elismène, en lui exagérant beaucoup son amour et le désespoir où il était de se voir à la veille de perdre pour jamais l'objet qui l'avait fait naître.
- Si je n'étais pas le plus infortuné prince du monde, ajouta-t-il, et qu'au contraire le destin m'eût été favorable, quelque heureux hasard m'aurait fait voir Célénie il y a longtemps; je l'aurais demandée au roi son père, et l'aurais obtenue. Jugez, ma Sœur, quelle joie parfaite j'aurais eue, de me voir uni par un double lien au prince Téléphonte, qui est si plein de mérite, qui a tant d'amour pour vous, et pour qui vous avez tant d'amitié.
Elismène répondit à Cléarque, avec une reconnaissance extrême, et chercha à le consoler avec beaucoup d'esprit et de tendresse; mais il n'était guère en état de goûter ses consolations.
- Non, non, lui dit-il, c'est en vain que vous tâchez d'adoucir mes maux: je sens bien que je suis né pour être le plus malheureux prince de la terre: jusqu'ici je n'avais rien aimé sérieusement; et la première fois de ma vie que je prends un amour le plus violent qui sera jamais, c'est pour une personne dont il faudra que je sois éternellement séparé.
La douleur que lui donnait cette pensée ne l'empêcha pourtant pas de songer qu'il était le temps où la robe de sincérité devait commencer à donner du plaisir. Pour faire diversion à son chagrin, il se rendit donc chez Misandre, qui le reçut avec beaucoup de gravité, après avoir fait cacher sa fille aussitôt qu'il avait appris l'arrivée du roi.
- Venez, Seigneur, lui dit-il en le conduisant vers un métier, sur lequel travaillait Chasseris, venez voir ce qu'il y a de fait du merveilleux ouvrage où nous travaillons pour votre divertissement.
À ces mots, Cléarque s'approcha tout contre l'ouvrage de Chasseris, et fut saisi d'un tremblement terrible, quand il ne vit sur son métier qu'une étoffe noire toute unie et transparente, telle à peu près qu'est celle qu'on nomme de la gaze en ce temps-ci. Ce prince, déchiré subitement par cent chagrins dévorants, ne douta pas un moment qu'Elismène ne fût point du tout ce qu'elle paraissait; et formant tout d'un coup mille soupçons injurieux à la gloire de cette innocente princesse, il ne daigna pas faire la moindre réflexion que, par une si cruelle injustice, il faisait outrage à la vertu même. Il crut seulement beaucoup faire de cacher son trouble et la prétendue honte de sa sueur, aux yeux du philosophe enchanteur; il ne se borna qu'à ce dessein; et pour l'exécuter, après s'être un peu remis, il dit à Misandre:
-J'ai les yeux si éblouis de ce beau travail que je n'en démêle pas bien toutes les parties, c'est pourquoi je vous prie de m'en faire une description aussi en détail que si cet ouvrage n'était pas présent à mes yeux.
Alors Misandre, obéissant au roi de Crète, lui parla ainsi:
- Comme ce n'est que ceux qui ont des épouses et des sueurs véritablement vertueuses qui ont le plaisir de voir la délicate broderie de cette robe, j'ai cru, Seigneur, que, pour redoubler ce plaisir, je devais y tracer des figures qui donnassent une idée du manège des coquettes, des grimaces des fausses prudes, et des indignes tours des hypocrites, ces fausses adoratrices des autels, qui se flattent follement d'en imposer aux dieux en trompant les hommes. Pour commencer par les coquettes, j'ai donc représenté, comme vous voyez, la manière flatteuse et adroite dont Hélène s'empresse à donner des marques de tendresse à Ménélas, dans le temps qu'elle a un dessein tout formé d'abandonner ce malheureux époux, et de partir le lendemain avec Pâris pour aller à Troie ; vous pouvez remarquer aussi les minauderies qu'elle fait à cet amant pour l'embarrasser de plus en plus dans ses filets. Je crois que vous êtes content des draperies de cette princesse, ainsi que du morceau d'architecture que la ville de Spartes offre à vos yeux, et du spectacle de cette mer agitée, où le lointain est si bien ménagé. Ces autres figures, qui ne sont encore que dessinées, représentent l'histoire de cette reine des Lydiens, dont la fausse pruderie coûta la vie au roi son époux. Sa vertu grimacière fit qu'elle se trouva si offensée de ce que son époux l'avait fait voir à Gygès à sa toilette dans un état peu décent, à la vérité, elle se trouva si offensée, dis-je, qu'elle n'eut point de répit que Gygès n'eût porté le poignard dans le sein de son époux, et n'eût arraché la couronne de Lydie à la maison des Héraclides pour la mettre sur sa propre tête. Oh! la belle pruderie qui assassine un mari pour couronner un galant ! Toutes ces choses, comme vous voyez, Seigneur, continua Misandre, sont très bien caractérisées ici. Pour ces autres figures, poursuivit-il, qui ne sont encore que dessinées aussi, c'est l'histoire de Pauline, cette célèbre hypocrite Romaine qui, passant les jours dans les temples au pied des autels, et rebutant en apparence ses amants de la manière la plus sévère, fut néanmoins très douce pour un d'eux, qui, prenant le nom et la figure d'un dieu, lui vint conter ses raisons le soir dans un temple; cette fausse pieuse fut la dupe de l'amant et du sacrificateur, parce qu'elle la voulut bien être, ne cherchant qu'à se faire honneur de l'image de la vertu. Elle trahissait sans scrupule la vertu même. Vous démêlerez beaucoup mieux ce sujet, ajouta Misandre, quand il sera fini; les airs de tête et les attitudes des figures vous en donneront une connaissance entière. Mais, Seigneur, reprit-il après s'être tu quelque temps et voyant que Cléarque ne parlait point, est-ce que ce travail, où j'ai employé tout le savoir de mon art, n'a pas le bonheur de vous plaire? Le trouvez-vous trop peu correct, ou trop peu gracieux?
- Je le trouve parfaitement beau, répondit enfin Cléarque, mais je suis à présent occupé de quelque rêverie qui m'empêche d'en bien examiner tout l'agrément; je reviendrai un autre jour considérer à loisir ce merveilleux ouvrage.
En achevant ces mots, Cléarque se retira, et laissa Misandre et sa famille se remettre à leurs occupations ordinaires.
Le roi de Crète fut à peine dans son appartement qu'on lui vint dire que les ambassadeurs de Chypre, qui venaient demander la princesse Elismène en mariage étaient arrivés. On ne peut exprimer ce que sentit ce prince à cette nouvelle. Une foule de sentiments douloureux agitaient son esprit; il ne pouvait consentir à croire assez la colère qu'il avait contre sa sueur, pour la sacrifier à son indignation; il ne pouvait non plus se résoudre à donner pour épouse au prince de Chypre, qu'il estimait tant, une personne si peu vertueuse et si peu digne de lui. Le bonheur qu'avait cette princesse d'être aimée d'un prince si accompli, la rendait encore plus coupable à ses yeux; il ne pouvait lui pardonner d'avoir trahi un amant aussi aimable et aussi tendre qu'était Téléphonte. Dans de certains moments, il entrait contre elle dans des mouvements de fureur dont il n'était pas le maître. Tout semblait contribuer à l'irriter contre cette innocente princesse; car non seulement il sentait une douleur mortelle du prétendu déshonneur dont elle le couvrait, mais encore il avait un dépit extrême de ce qu'elle l'empêchait de voir la merveilleuse broderie de la robe de sincérité, qu'il aurait été si ravi de contempler sans obstacle. D'ailleurs les sentiments que lui inspirait Célénie redoublaient l'aigreur qu'il avait de l'outrage qu'on faisait au frère de cette princesse. D'un autre côté, l'air modeste et les manières vertueuses d'Elismène se présentaient à son imagination et semblaient l'accuser d'injustice sur les soupçons injurieux qu'il formait contre sa sueur; mais comme il ne doutait point du don qu'avait la robe de sincérité, tout ce qui parlait en faveur d'Elismène n'était que faiblement écouté. Tourmenté de mille mouvements tumultueux qui agitaient son âme, il fut contraint de donner audience aux ambassadeurs de Chypre, avant que d'avoir pu donner aucun calme à ce trouble; la seule force qu'il eut sur soi, fut de marquer une tranquillité apparente. Il reçut parfaitement bien ces ambassadeurs, et leur accorda la demande qu'ils faisaient de la princesse, sans avoir précisément déterminé dans son cœur s'il leur tiendrait ce qu'il leur promettait ou s'il retirerait quelque jour sa parole, pour ne pas donner à Téléphonte une épouse peu digne de lui.
Cléarque n'était pas le seul à qui la robe de sincérité troublait l'imagination. Dinocrite, qui, comme favori de ce prince, avait des privilèges au-dessus des autres courtisans, s'était servi des droits qu'ils lui donnaient, pour avoir du chagrin beaucoup plus promptement que le reste de la cour. Il avait été chez Misandre avec empressement, ainsi que le roi, il n'avait vu sur le métier de Chasseris que de l'étoffe noire transparente et toute unie; et de même que ce prince, pour ne pas instruire Misandre de son prétendu malheur, il avait témoigné voir sur cette étoffe tout ce que ce philosophe voulait qu'il y vît; mais il quitta Misandre l'âme si pleine de rage contre la pauvre Anaxaride qu'il ne put s'empêcher de lui en donner des marques aussitôt qu'il fut de retour chez lui. Cette jeune personne, suivant le caractère de son humeur, était ce jour-là d'une gaieté extrême, et lui dit cent choses plaisantes fort propres à réjouir toute autre personne qu'un époux jaloux. Mais Dinocrite, bien loin de faire aucune attention aux discours enjoués d'Anaxaride, lui dit mille choses dures qu'elle tourna d'abord en raillerie; mais il y ajouta encore tant de choses épouvantablement injurieuses à sa vertu qu'enfin elle s'en trouva si outragée qu'elle courut au palais toute en larmes pour s'aller jeter aux pieds d'Elismène. Comme elle trouva cette princesse seule, elle s'y jeta effectivement, et la supplia d'obtenir du roi qu'il voulût bien lui permettre de quitter son époux, pour se retirer dans une solitude fermée au monde, avec des femmes consacrées au service des autels, ajoutant qu'il lui était impossible de vivre davantage avec un époux qui était capable de soupçonner sa vertu d'une manière si outrageante. La princesse, fort touchée du récit d'Anaxaride, plaignit ses malheurs avec une bonté pleine de tendresse; mais après lui avoir témoigné combien elle entrait dans ses chagrins, elle lui dit que, quelque rudes qu'ils fussent, il fallait encore plutôt se résoudre à les supporter que d'en venir à l'éclat qu'elle projetait.
- Considérez, poursuivit Elismène, combien une femme de votre âge et de votre humeur se lasse promptement de mener une vie solitaire entre quatre murs; cependant, ajouta-t-elle, quand une aussi jeune personne que vous ne veut plus vivre avec son époux, il n'y a pas d'autre parti à prendre pour elle que celui de se retirer du monde, si elle est scrupuleusement attachée à sa gloire; ainsi n'allez pas mal à propos vous engager dans un divorce dont la vie ennuyeuse que vous mèneriez dans une austère retraite vous ferait bientôt repentir. Continuez à vivre dans la vertu solide et dans l'exacte bienséance, comme vous avez toujours vécu; et quelque juste fierté que l'innocence de vos mœurs vous puisse inspirer, n'opposez aux calomnies et aux emportements de Dinocrite que la douceur et la patience, vous serez louée et plainte de tout le monde; du reste, cherchez à dissiper les chagrins que vous donnera l'étrange humeur de votre époux, par tous les innocents plaisirs que vous pourrez prendre avec moi et avec toutes vos amies.
- Tant que vous serez ici, Madame, s'écria tristement Anaxaride, je tâcherai de suivre exactement les ordres que votre prudence me prescrit, parce que votre protection et vos bontés me donneront de si douces consolations qu'elles me prêteront des forces pour supporter les barbares traitements de mon époux; mais quand vous serez partie pour Chypre, que deviendra la malheureuse Anaxaride ?
Elismène lui représenta que les bizarreries de Dinocrite pourraient peut-être se passer; enfin elle lui donna de si favorables espérances et lui dit tant de choses obligeantes qu'elle remit presque le calme dans l'âme de cette épouse chagrinée; et les ambassadeurs de Chypre, qui vinrent un moment après faire leur cour à leur future princesse, achevèrent, par leur entretien, de dissiper le trouble qui pouvait être demeuré dans l'esprit d'Anaxaride. Le premier de ces ambassadeurs, qu'on nommait Cléophane, était plein d'un mérite distingué. Il entretint Elismène de cent choses divertissantes; et comme, dans ses discours, il sut mêler avec adresse diverses peintures de l'amour et des grandes qualités de Téléphonte, sa conversation fut doublement agréable à cette princesse. Depuis ce jour-là, Elismène vit sans cesse Anaxaride attachée à ses pas; elle ne trouvait qu'auprès de la princesse de Crète un asile contre les mauvais traitements de son époux, qui attendait fort impatiemment le départ d'Elismène pour faire éclater toute sa fureur envers Anaxaride qu'il n'osait outrager jusqu'à la dernière violence sous les yeux de cette princesse, dont il savait qu'elle était très considérée.
Les sincères témoignages de tendresse qu'Elismène recevait d'un prince qui lui était fort cher, et la présence de la belle reine de Lemnos, lui donnaient une satisfaction extrême; mais cette satisfaction était néanmoins bien troublée par l'inquiète mélancolie qu'elle remarquait dans les yeux du roi son frère, quoiqu'elle ne prît la tristesse où elle le voyait que pour un effet de l'amour qu'il sentait pour Célénie. Ce n'était pas cependant cette passion qui tyrannisait alors le plus l'âme de Cléarque; la douleur qu'il sentait de l'atteinte qu'il croyait que sa sueur avait porté à son honneur, remplissait si fort ses idées que, paraissant entièrement livré à tout ce qu'elle lui inspirait de funeste dans ces moments, il ne s'imaginait pas qu'il pût encore conserver quelque sensibilité pour la flamme qui l'avait brûlé. Il se trompait; l'amour ne l'avait point quitté; il s'était seulement caché dans le fond de son cœur. La violente fureur qui Ranimait contre Elismène, avait suspendu la tendresse qu'il sentait pour Célénie, mais elle ne lui avait fait perdre aucun de ses droits.
Cependant, pour satisfaire cette fureur qui l'agitait, il fit observer avec une rigoureuse exactitude toutes les paroles et toutes les actions d'Elismène, et on ne lui en rapporta rien qui ne fût propre à le convaincre de la noblesse des sentiments et de la délicate vertu de cette princesse; mais toujours en proie à ses bizarres caprices, il aima mieux se persuader que sa sueur n'avait plus les intrigues qu'il prétendait avoir découvertes par la robe de sincérité, que de daigner seulement soupçonner qu'il pouvait être la dupe d'une dangereuse crédulité. Tandis que ce roi s'occupait de mille pensées désolantes, qui lui donnaient un air sombre et rêveur qui chagrinait toute la cour, et tandis que Célénie se préparait avec déplaisir à faire voile vers son époux, il arriva en Crète un vaisseau léger, dans lequel il y avait deux hommes de condition de l'île de Lemnos, qui vinrent avertir cette belle reine et les ambassadeurs qui l'accompagnaient que le roi de Lemnos était mort subitement. Célénie reçut cette nouvelle avec tant de modération et de grandeur d'âme qu'elle s'attira une admiration générale: elle parut modestement affligée, elle parla avec beaucoup de d'estime et de reconnaissance du monarque qui lui avait donné le titre de reine, et répondit aux envoyés du nouveau roi de Lemnos avec tant de dignité et de douceur que tout le monde ne put s'empêcher d'applaudir à la noble fermeté avec laquelle elle perdait une couronne. Cependant il fut arrêté que les ambassadeurs et les envoyés de Lemnos remettraient la reine Célénie entre les mains du prince Téléphonte son frère, qui devait arriver en Crète au premier jour, pour y venir épouser en personne la belle Elismène. Cette princesse était au comble de ses vœux ; instruite de l'ardent amour que son frère avait pour Célénie, elle croyait que la mort du roi de Lemnos détruisait tous les obstacles qui pouvaient s'opposer à la félicité de ce prince. Mais elle fut bien surprise, lorsqu'elle vit qu'après cette nouvelle, Cléarque resta toujours livré à cette humeur sombre et chagrine qui le dominait depuis quelque temps, et son étonnement augmenta encore par une conversation qu'elle eut avec Célénie.
Ces deux belles princesses avaient senti tout d'un coup tant de dispositions à s'aimer qu'elles n'avaient pas pris de précautions pour serrer les nœuds de leur amitié; la sympathie en avait formé le lien d'une manière si forte qu'elles avaient une aussi grande ouverture de cœur l'une pour l'autre que s'il y eût eu un temps fort long qu'elles eussent été amies. Elismène annonça donc à Célénie les sentiments tendres dont Cléarque lui avait fait confidence qu'il était pénétré pour elle, et exagéra beaucoup quel avait été le désespoir de ce prince dans le temps qu'il voyait qu'elle était destinée à faire le bonheur du roi de Lemnos.
- Je vous assure, Madame, répondit Célénie, en souriant et en rougissant tout ensemble, qu'il faut que le roi votre frère ne vous ait conté ces choses que pour vous plaire, connaissant l'amitié dont vous m'honorez; car je puis vous répondre que, pour moi, il ne m'a jamais rien dit que ce qu'un jeune prince, aussi galant qu'il est, dit ordinairement à toutes les personnes de mon sexe. Je dois vous informer de plus que, depuis la mort du roi de Lemnos, le roi de Crète paraît affecter de ne se trouver auprès de moi qu'environné d'une nombreuse cour; il semble même éviter mes regards; et quand, par hasard, je rencontre les siens, j'y vois plutôt une tristesse mêlée de fureur que des impressions de tendresse; cependant, Madame, ajouta Célénie en souriant encore, vous savez que dans l'île où je suis née, on a la réputation de posséder l'art de démêler parfaitement bien dans les yeux les mouvements du cœur.
- Il faut pourtant, Madame, repartit Elismène d'un ton enjoué, que votre art ne vous ait pas bien servie en cette occasion; car, à mon tour, je puis vous protester que, sans être née dans l'île de Chypre, j'ai vu sûrement, dans les yeux et dans les discours du roi mon frère, tous les transports d'un véritable amant.
- Il est juste, répliqua Célénie, que ceux qui n'ont que l'avantage d'avoir pris naissance dans l'île de Chypre, cèdent leurs droits à une princesse qui doit un jour en être reine; mais, Madame, s'il est vrai que la route où vous êtes du trône de Chypre vous ait donné mieux qu'à moi l'art de connaître que le roi de Crète est amant, il faut que ce soit un amant bien discret; car, excepté quelques soupirs qu'il a, dans de certains moments, poussés en ma présence, et qui peuvent autant être des soupirs de tristesse que d'amour, il ne lui est jamais échappé devant moi aucune marque de tendresse.
Ces discours de Célénie jetèrent Elismène dans un étonnement étrange; elle ne savait plus à quoi attribuer l'extrême chagrin du roi son frère, et elle en eut une inquiétude qui troubla tout son repos.
La reine de Lemnos avait eu beaucoup de raison, quand elle avait assuré cette princesse que Cléarque ne lui avait jamais donné positivement aucune marque d'amour. Quoiqu'il en eût le fond de l'âme tout rempli, les cruelles idées, que lui donnait la robe de sincérité, ne lui permettaient pas d'en laisser paraître l'ardeur au-dehors. Il était pourtant vrai que la mort du roi de Lemnos lui avait fait connaître mieux que jamais combien cette ardeur était forte ; il avait d'abord senti avec plaisir l'amour et l'espoir se réveiller dans son âme ; et dans les premiers transports de sa joie, il sortait de son appartement pour courir dans celui de Célénie, lui offrir son cœur et sa foi, et lui demander si, par ses services, il pourrait obtenir d'elle la permission d'envoyer, par ses ambassadeurs, demander l'aveu du roi son père. Il courait chez cette princesse, dis-je, lorsqu'en traversant le palais, le hasard lui fit rencontrer Misandre sur ses pas. La vue de ce philosophe austère rappela si vivement, dans l'esprit de Cléarque, les redoutables maux que découvrait la mystérieuse robe de sincérité que, comme le caractère soupçonneux et défiant était véritablement le caractère dominant de ce prince, il en sentit dans cet instant tout le pouvoir; car, sans se souvenir le moins du monde de tout ce que la renommée publiait d'avantageux de l'exacte vertu de Célénie, ni sans faire attention à la noble modestie qui paraissait dans toutes les paroles et dans toutes les actions de cette princesse; entièrement livré à ses chimères, il se dit que c'était bien assez d'avoir une sueur qui flétrît son honneur, sans aller encore s'exposer à se donner une épouse qui pourrait le couvrir de honte. Avec ces belles réflexions, sur un léger prétexte, il rentra dans son appartement, où il prit une ferme résolution de ne pas dire un mot de sa tendresse à la reine de Lemnos, jusqu'à ce qu'il eût fait voir la robe de sincérité à Téléphonte, sans lui en apprendre le mystère, afin de juger, par l'épreuve qu'il ferait sur ce prince, si l'époux qu'aurait la reine de Lemnos verrait la broderie de cette robe terrible.
La folle crédulité et la bizarre défiance de Cléarque jetèrent un grand désordre dans sa cour; il était dans une agitation qui était remarquée de tout le monde; mais malgré l'amitié qu'Elismène avait pour lui, elle le craignait si fort qu'elle n'osait lui en demander la cause; et, ce qui augmentait encore la timidité que cette princesse avait toujours eue à son égard, c'est qu'elle avait remarqué qu'il lançait souvent sur elle des regards pleins de fureur, et qu'il lui parlait d'un ton irrité, quoiqu'il se forçât à ne lui dire rien de rude. Elle ne comprenait point par où elle pouvait s'être attiré sa colère; mais le chagrin qu'elle en avait troublait tous les agréments que lui donnait d'ailleurs la douceur de son sort; cependant l'estime parfaite qu'elle sentait pour Téléphonte, lui faisait espérer que, par sa prudence, il remettrait le calme dans l'esprit du roi son frère, lorsqu'il serait auprès de lui; ainsi, par toutes sortes de raisons, elle attendait avec beaucoup d'impatience l'arrivée du prince de Chypre.
Célénie n'en avait guère moins; irritée en secret du silence indifférent que Cléarque gardait à son égard, après ce qu'Elismène lui avait dit des sentiments de ce prince, et après ce qu'elle en avait cru démêler elle-même à son abord en Crète ; irritée, dis-je, d'avoir flatté vainement ses appas de la conquête d'un roi qui lui paraissait aimable, la présence de Cléarque la gênait et lui donnait une sorte de dépit, qui lui faisait souhaiter avec ardeur de retourner au plus tôt auprès du roi de Chypre.
Enfin l'on apprit, par un courrier venu en poste, que le prince Téléphonte était arrivé au port de Crète. A cette nouvelle, Elismène sentit une joie infinie, et Cléarque une émotion terrible. L'amour, l'amitié, les soupçons, l'indignation et la colère partageaient tristement son âme; et, si les rayons de l'espérance s'y faisaient encore entrevoir quelquefois, la crainte les en faisait bientôt disparaître. Cependant ce prince, ne se piquant pas de soutenir avec hauteur les prérogatives de la dignité royale, il se prépara à aller avec beaucoup de diligence au-devant de Téléphonte; et comme le temps qu'il avait donné à Misandre pour achever la robe de sincérité venait justement d'expirer, il lui demanda si cet ouvrage était fini; le philosophe ayant répondu qu'il était enfin depuis quelques heures dans sa dernière perfection, le roi se fit apporter cette robe fatale, qu'il regarda encore en tremblant, en présence de Misandre; mais s'apercevant, avec une nouvelle douleur, qu'il n'y voyait toujours aucune broderie, et que cet habillement n'offrait à ses yeux qu'une gaze noire toute unie, sans rien dire au philosophe, il lui fit signe de se retirer. Aussitôt il ordonna qu'on appelât plusieurs des officiers de sa garde-robe. Sans leur faire la moindre explication, il donna ordre seulement qu'on eût soin de mettre cette robe dans les coffres du bagage qu'on lui préparait pour son voyage. Quoique Cléarque ne dît rien à ses officiers sur la robe dont il s'agissait, comme ils avaient tous su, par le canal de Dinocrite, le mystère de cette robe, qu'ils avaient appris combien le prétendu enchanteur avait demandé de temps pour la finir, qu'ils savaient que ce temps était expiré, qu'ils venaient de voir Misandre entrer chez le roi, chargé de quelque chose, et puis en sortir sans rien remporter, ces officiers, instruits de toutes ces choses, ne doutèrent pas un moment que la robe qu'ils voyaient, et que le roi leur ordonnait de porter pour son voyage, ne fût cette robe merveilleuse dont Dinocrite avait parlé; et, comme aucun d'eux ne vit nulle broderie dessus, l'âme saisie de douleur, chacun en particulier ne douta point qu'il ne fût du nombre de ces malheureux proscrits, à qui la vue des riches ornements de la robe était interdite. Cependant tous ces hommes, sachant à quel point le roi était informé du don de cet habit enchanté, songèrent à cacher à ce prince leur honte et leur malheur, et ils se récrièrent tous, comme de concert, sur les étonnantes beautés de cette robe, et puis ils s'applaudirent en secret d'avoir eu assez de force sur soi pour cacher sa disgrâce à son roi et à ses camarades, qu'on savait être aussi bien instruits que ce prince des effets de la robe en question. Les exclamations que faisaient ces officiers sur sa prétendue broderie, augmentèrent encore le désespoir de Cléarque; et, un moment après, il se crut presque le seul qui eût dans sa maison des femmes dont la conduite fût égarée; car il entra des courtisans qui, aussi bien informés que les officiers de ce roi des propriétés de la robe, ne furent pas plus clairvoyants qu'eux à en discerner les ornements, et ne furent pas moins prompts à feindre qu'ils y voyaient des choses merveilleuses. Cléarque sentait un dépit qu'on ne peut exprimer de voir tant de gens affranchis d'un malheur auquel il se croyait assujetti. Dinocrite, qui était arrivé des derniers, ressentait des transports mille fois encore plus violents, et formait dans ce moment de terribles projets contre la pauvre Anaxaride. Enfin le roi de Crète, outré jusqu'à la fureur, de n'avoir pas même la faible consolation de trouver des compagnons de ses disgrâces, le roi de Crète, dis-je, sans faire les moindres questions sur les broderies qu'on louait tant, de crainte d'entendre recommencer des exclamations qui lui étaient insupportables, commanda brusquement qu'on enfermât la robe dans ses coffres de bagage, ce qui fut exécuté sur-le-champ.
Cléarque se coucha de bonne heure ce soir-là, parce qu'il voulait partir le lendemain de grand matin. Dinocrite revint dans son logis, l'âme plus ulcérée que jamais; la nouvelle vue de la fatale robe, et les réflexions qu'il fit sur le bonheur de ceux qui en contemplaient les broderies à leur gré, redoublèrent sa rage ; ainsi quand il fut rentré dans sa chambre qui n'était séparée de celle de son épouse que par une légère cloison, sans avoir la force de s'occuper à rien, il se fit mettre au lit, quoiqu'il sentît bien qu'il n'y dormirait guère; aussi ne fit-il que s'y occuper de pensées chagrinantes et pleines de fureur. Vers minuit, il entendit rentrer Anaxaride; elle venait de quitter la princesse qui, n'ayant point à faire de voyage le lendemain comme le roi son frère, s'était retirée assez tard. Anaxaride, qui était fatiguée de parler et abattue de sommeil, se coucha aussitôt; mais après son premier somme, un songe l'ayant réveillée en sursaut, elle sentit qu'elle avait une soif violente: elle se leva de son lit pour chercher un vase qu'on laissait ordinairement plein d'eau dans son cabinet; elle le chercha longtemps vainement, et elle fut enfin persuadée que ses femmes avaient oublié de le rapporter après l'avoir rempli le matin; mais comme elle entendait encore parler et rire dans leur chambre, qui était au-dessus de la sienne, elle prit le dessein de leur aller demander ce vase qui lui était nécessaire, car elle ne voulut pas tirer le cordon des sonnettes qui avait accoutumé de les faire venir, de crainte que ce bruit ne réveillât son fantasque époux. Elle alla donc tout doucement à la chambre de ses femmes, qui lui demandèrent beaucoup de pardons de leur négligence, puis il s'en détacha une qui marcha devant elle, portant un flambeau d'une main, et de l'autre le vase dont il s'agissait, qui était rempli jusqu’au bord de belle eau claire, tant on avait peur que la dame, qui paraissait fort altérée, n'en manquât de la nuit. Mais comme, malgré le petit bruit qu'avait fait Anaxaride en ouvrant la porte de sa chambre, elle avait été entendue de Dinocrite, et que la chambre de ce jaloux et celle de son épouse n'avaient qu'une antichambre commune, il s'était levé de son lit brusquement, et avait couru furieux dans la chambre d'Anaxaride: il avait d'abord écouté avec une attention extrême s'il n'entendait point la voix de quelque homme et celle de son épouse; mais voyant qu'il n'entendait rien du tout, il s'approcha du lit d'Anaxaride, dans lequel il sentit qu'elle n'était pas; alors transporté d'un excès de rage, il sortit de la chambre, et traversait l'antichambre le plus vite qu'il lui était possible dans l'obscurité lorsqu'il vit rentrer la femme de chambre d'Anaxaride qui éclairait sa maîtresse. Comme cette fille marchait la première et qu'il avait l'imagination brouillée, il la prit pour Anaxaride elle-même; il s'avança vers elle comme un forcené, et lui cria, d'une voix menaçante: «Ah! Perfide! c'est donc ainsi que tu me trahis ». La pauvre fille fut si effrayée de sa voix et de son action que, le tressaillement qu'elle en eut la faisant chanceler, et ne prendre pas bien garde à ce qu'elle faisait, elle se heurta contre une table qui la renversa par terre; dans sa chute, elle laissa tomber le flambeau et le vase qu'elle tenait dans ses mains; en tombant le flambeau s'éteignit; pour le vase, comme il était d'argile, il se brisa en mille morceaux avec un bruit terrible. Dinocrite, qui avait saisi la femme de chambre par sa robe justement dans le temps qu'elle avait été se heurter contre la table, avait été si bien entraîné par le corps de cette fille qu'il était tombé aussi; le bruit qu'avait fait le vaisseau d'argile en se brisant lui avait donné une frayeur si grande qu'il ne se connaissait pas; il s'imaginait que c'était quelque amant de sa femme qui l'avait blessé à mort; et, comme l'eau qui s'était répandue du vase cassé avait beaucoup mouillé ce visionnaire, il criait ainsi qu'un désespéré: « Au meurtre ! au secours ! je suis noyé dans mon sang.»
À ces cris, tous les domestiques du logis accoururent. Plusieurs ayant apporté de la lumière, ce ne fut pas un spectacle peu plaisant de voir Dinocrite étendu sur le plancher, sans aucun mal que celui d'être inondé de quantité d'eau, et environné des tristes débris du vase brisé. Il était si préoccupé de ses folles imaginations que, malgré tout ce que ses gens lui disaient pour le rassurer, il ne laissait pas de continuer de crier, sans relâche, qu'on eût soin de ses blessures, et qu'on arrêtât son meurtrier. La femme de chambre, dont la chute avait causé la sienne, s'était relevée dès devant que personne arrivât, ainsi il ne savait point qu'elle était tombée dans ce lieu, et l'appelait à son secours, de même que ses autres domestiques. Mais comme cette fille avait l'humeur du moins aussi enjouée que sa maîtresse, la chimérique terreur de Dinocrite, et cette espèce de bain involontaire dans lequel il se croyait inondé de sang, la firent éclater de rire, malgré les efforts qu'elle avait faits pour s'en empêcher. Ces ris firent passer Dinocrite des mouvements de la frayeur à ceux de la colère; et l'indiscrète rieuse en aurait au moment même ressenti quelques fâcheux effets, si elle ne se fût échappée. Mais enfin ce jaloux, commençant d'être persuadé qu'il n'était point blessé, ne songea plus qu'à chercher dans tous les recoins de son logis s'il n'y aurait point quelque amant caché. Malgré l'indignation que ressentait Anaxaride, de voir les soupçons offensants que son injuste époux formait sur sa conduite, les terreurs paniques de ce bizarre, et la plaisante situation où elle l'avait vu ne lui avaient causé de guère moins violentes envies de rire qu'à sa femme de chambre; mais la noble éducation qu'elle avait eue la rendant beaucoup plus maîtresse d'elle-même que ne sont ces sortes de personnes, elle ne donna aucune marque extérieure de ce qu'elle pensait: elle garda un profond silence, qu'elle ne rompit que pour dire froidement à Dinocrite, qu'elle voyait s'agiter beaucoup en cherchant de tous côtés
- Seigneur, il me paraît que vous seriez beaucoup mieux de vous aller coucher en repos plutôt que de vous tourmenter comme vous faites.
- Eh ! le moyen, lui répliqua-t-il en la regardant de travers, que je puisse avoir du repos, quand vous prenez tant de soin à me l'ôter.
Anaxaride, sans lui rien repartir, se retira dans son cabinet, et se mit dans un fauteuil, sans daigner se recoucher, tant elle avait de dépit. Pour Dinocrite, après avoir cherché inutilement par toute sa maison, il vint enfin se remettre dans son lit.
Il y fut à peine qu'il s'abandonna à de nouvelles inquiétudes. Il avait assez d'expérience du monde pour s'imaginer aisément que, parmi ce grand nombre de domestiques qui avaient été témoins de ses soupçons et de ses frayeurs, il y en aurait fort peu qui lui gardassent le secret; il savait qu'il avait beaucoup d'ennemis, et ne doutait pas que, dès avant le départ du roi, ce prince ne fût informé de la scène qui venait de se passer chez lui. Ainsi, il croyait déjà se voir la fable de la cour et de la ville; et ces idées lui causaient des transports de rage que le souvenir des ris malins de la femme de chambre n'aidait pas à calmer. Il entrait encore dans des redoublements de fureur quand il venait à songer qu'on oserait le traiter de visionnaire et de poltron; et dans de certains moments, il aurait été prêt à donner tout ce qu'il avait de bien au monde pour avoir le bonheur de surprendre avec son épouse un amant favorisé. Après avoir passé une heure dans ces cruelles pensées, comme il était plus enseveli que jamais dans ses creuses rêveries, il entendit un assez grand bruit sur l'escalier. Tout rempli des folles idées qu'il avait dans l'esprit, il s'écria:
- Ah! Perfide, c'est un de tes séducteurs qui s'enfuit; et il s'est si bien caché tantôt qu'il s'est dérobé à mes yeux, et il se retire à présent qu'il croit que tout est calme; mais il ne m'échappera pas, et je ne saurai que trop convaincre tous les insolents rieurs que je ne suis pas un homme qui me forge des visions.
En disant ces mots, il se leva de nouveau avec une précipitation extrême, sans faire réflexion qu'il n'avait point de lumière, non plus que la première fois; car lorsqu'il s'était recouché, malgré les frayeurs qu'il avait eues, il avait l'esprit si agité qu'il avait oublié de donner ordre qu'on lui laissât des flambeaux. Il gagna donc, dans les ténèbres, la porte de l'antichambre qu'il ouvrit; dès qu'il fut sur l'escalier, il entendit marcher quelqu'un qu'il suivit en furieux, et dont il crut sentir les cheveux, par lesquels il voulut le saisir; mais ce quelqu'un lui échappa, et il crut l'entendre descendre l'escalier. Il suivait ses pas le plus vite qu'il lui était possible; mais à peine avait-il descendu quelques degrés, qu'il sentit qu'on l'atteignit par derrière, et qu'on le poussa si rudement qu'il tomba sur l'escalier, dont il roula tous les degrés jusqu'à un mur, contre lequel sa tête alla donner si malheureusement pour lui qu'il s'y fit une blessure terrible. Le bruit qu'il fit en tombant, les cris qu'il poussa après être tombé, et les aboiements d'un gros chien qui se firent entendre à grands fracas au moment de sa chute, réveillèrent toute la maison en sursaut, et tous les domestiques accoururent promptement, persuadés cependant que c'était quelque nouvelle chimère de leur maître; mais ils furent bien surpris quand ils virent qu'effectivement son sang coulait, et qu'il était dangereusement blessé à la tête.
Quoique Dinocrite souffrît beaucoup de sa blessure, il était encore plus attentif à dire qu'on arrêtât l'assassin qu'à demander du secours; on lui en donna néanmoins avec beaucoup d'empressement; mais quelque soin qu'on se donnât à chercher ce prétendu assassin, on n'en découvrit aucune trace; mais on trouva seulement sur le perron, au bas de l'escalier, un gros chien mâtin, à qui on voyait bien qu'on avait tout fraîchement arraché du poil; et comme Dinocrite avait raconté tout d'abord qu'il avait pris son prétendu assassin aux cheveux, et qu'on s'aperçut qu'il lui était même encore resté du poil dans les mains, et qu'il y en avait aussi sur les marches de l'escalier d'où il marquait qu'on l'avait fait tomber un moment après qu'il avait eu saisi quelqu'un aux cheveux, sur le récit de Dinocrite, et sur des conjectures si solides, on ne douta point que ce visionnaire n'eût pris le mâtin pour un homme; et il se vit lui-même tellement forcé de le croire, par mille circonstances qu'on lui raconta, qu'il en pensa expirer de rage. Voici comme la chose s'était passée: au moment que la chute du vase plein d'eau avait causé une si grande frayeur à Dinocrite qu'il avait appelé toute la maison au secours, ses palefreniers y étaient venus aussi bien que ses autres domestiques. Il y avait un de ces palefreniers qui avait un gros mâtin qui lui était fort cher, et qui divertissait beaucoup ses camarades. Le chien couchait ordinairement dans l'écurie auprès de lui; mais comme aux cris qu'avait faits Dinocrite, ce palefrenier s'était rendu auprès de son maître, le chien l'y avait suivi. Lorsque tout avait paru calmé, et que cet homme s'en était retourné dans son écurie, son chien était demeuré endormi sur l'escalier auprès d'un siège que Dinocrite avait fait apporter là par un de ses valets de chambre; ce jaloux, en faisant la revue de tous les recoins de sa maison, s'était avisé qu'il y avait, sur l'escalier une espèce d'armoire qu'on avait autrefois destinée pour mettre une horloge; il s'était écrié qu'il pourrait bien y avoir un homme caché dans ce réduit, et avait voulu absolument que son valet de chambre montât sur un siège pour regarder avec exactitude s'il n'avait point deviné juste. Lorsque tout le monde s'en était retourné se coucher, on avait oublié de remporter ce siège; le chien, après avoir fait un somme, à son réveil le heurta si rudement qu'il le fit tomber avec violence, et c'était ce qui avait causé le bruit qui avait fait lever Dinocrite la seconde fois. Cet esprit préoccupé, ayant entendu marcher le mâtin, avait cru que c'était un homme; il l'avait saisi par le poil qu'il avait pris pour des cheveux; l'animal s'était échappé, et avait ensuite poussé Dinocrite par-derrière si rudement qu'il l'avait fait tomber, comme on a vu.
Cependant Anaxaride, qui, par le dépit que lui causaient les extravagances de son époux, ne s'était point rendormie, avait entendu tout d'un coup la seconde rumeur qui s'était élevée; mais comme elle n'avait point douté que ce fussent encore quelques nouvelles frénésies de ce visionnaire, elle avait résolu de ne se pas remuer de son cabinet; prêtant néanmoins l'oreille avec beaucoup d'attention à tout ce qui se passait, elle entendit deux ou trois voix assurer fort sérieusement que Dinocrite était très blessé. A cette nouvelle, bien alarmée, elle courut précipitamment vers lui; car malgré les étranges procédés de ce bizarre, tel était le bon naturel de son épouse qu'elle avait encore de la bienveillance pour lui. Elle le trouva environné de tous ses gens, excepté de ceux qui étaient allés quérir les médecins et les chirurgiens. Comme ce qu'il souffrait augmentait encore de beaucoup la mauvaise humeur qui lui était ordinaire, il reçut excessivement mal les soins d'Anaxaride; mais malgré tout ce qu'il lui dit d'offensant, elle ne le voulut point quitter qu'elle n'eût pris toutes les précautions possibles pour son soulagement, et qu'elle n'eût vu mettre le premier appareil à sa plaie que les chirurgiens assurèrent être très dangereuse.
L'aventure de Dinocrite se répandit si promptement que Cléarque en fut informé dès le moment qu'il s'éveilla. Ce prince, qui avait fait projet de mener ce favori dans son voyage, et qui avait de l'amitié pour lui, fut très fâché de son malheur, et alla le visiter avant que de partir; il lui donna mille témoignages de bonté; mais lorsqu'il lui demanda des particularités de son accident, Dinocrite lui répondit d'une manière si embrouillée que Cléarque, s'imaginant qu'il était déjà en délire, le quitta en le plaignant beaucoup.
Ce jeune roi avait l'âme si agitée et sentait un si grand désir de s'éclaircir au sujet de Célénie que, faisant aller ses chevaux au gré de son impatience, il joignit bientôt Téléphonte. Ce prince fut transporté de joie à son abord ; mais il fut bien surpris de voir dans l'air et dans les manières de Cléarque quelque chose de sombre et de contraint qu'il ne s'attendait pas d'y trouver; il cacha néanmoins son étonnement aux deux cours, et ne confia ses chagrins qu'au seul Léandrin pour qui il avait une entière ouverture de cœur:
- Ah ! mon cher Léandrin, lui dit-il, que me présage l'inquiète réception que m'a faite le roi de Crète? N'est-ce point que la charmante Elismène est changée pour moi ? Et que cette divine princesse ne veut plus consentir à me rendre le plus heureux et le plus glorieux de tous les hommes?
Léandrin chercha vainement à le rassurer; il resta si alarmé que, de toute la nuit, il ne put un seul moment goûter les douceurs du sommeil.
Dès le lendemain, Cléarque se fit mettre avec précipitation la robe de sincérité; et dès qu'il eut ce vêtement, il passa dans la chambre de Téléphonte. Ce prince, par mille paroles et mille actions obligeantes, chercha à lui donner de nouvelles marques d'une amitié sans bornes et pleine de déférence; mais Cléarque reçut les gracieux témoignages de son empressement avec tant de trouble et de distraction qu'il en augmenta encore les chagrins de Téléphonte. Cependant il pria ce prince de vouloir bien se reposer seulement un jour avant que de prendre la route de Manétuse. Le prince de Chypre, qui ne voulait le contredire en rien, s'accorda à ce qu'il voulut, et consentit encore au même moment à la proposition qu'il lui fit d'aller prendre ensemble le plaisir de la promenade. Le roi de Crète le mena dans un bois fort solitaire; ils y descendirent, et s'écartèrent insensiblement de leurs suites. Lorsque ce roi vit qu'ils étaient sûrs de n'être entendus de personne, il dit au prince de Chypre avec un souris forcé:
- D'où vient donc, Seigneur, que, depuis près de deux heures que nous sommes ensemble, vous ne m'avez encore rien dit sur la magnificence de mon habillement?
- J'ai tant d'application, Seigneur, répondit Téléphonte, à chercher dans vos yeux de glorieuses marques de votre amitié pour moi : je suis si attentif à écouter vos discours qu'il n'est pas étonnant qu'occupé du plaisir de regarder un visage auguste, et de la joie d'entendre une conversation pleine d'esprit, je n'aie pas pris garde à votre parure. Néanmoins, si vous alliez vous imaginer qu'il y eût de l'indolence dans ce manque d'attention, je vous dirais, pour m'en justifier, qu'auprès de la princesse votre sueur même, pour qui, je crois, on ne m'accuse pas d'avoir le cœur indolent, je passais des jours sans savoir quels étaient ses ajustements: les attraits de son visage et les lumières de son esprit occupaient si agréablement toute mon âme qu'admirant sans cesse les charmes dont le ciel avait paré la divine Elismène, je n'avais plus le loisir de prendre garde aux ornements qu'elle pouvait recevoir de ses habits. Si l'on s'arrêtait aux opinions vulgaires, l'on aurait peine à croire qu'un prince né dans l'île de Chypre fût si peu attentif à la parure, surtout à celle des belles: mais le vulgaire n'a pas des idées justes, dans notre île comme ailleurs: l'amour délicat n'est point touché d'un éclat emprunté, il n'est sensible qu'au propre brillant des yeux et de l'esprit de l'objet qu'il aime. Cependant, Seigneur, continua Téléphonte, après avoir cherché à vous justifier mon peu d'attention pour les ajustements, puisque enfin votre discours m'engage dans ce moment à prendre garde aux vôtres, et à vous en dire mes sentiments, je vous avouerai qu'il me paraît que vous avez aujourd'hui une robe bien simple et bien lugubre, pour un prince aussi jeune et aussi galant que vous.
Cléarque avait écouté avec une impatience extrême toutes les choses gracieuses que lui avait dites Téléphonte. Son discours lui avait paru d'une longueur effroyable, et il avait été vingt fois sur le point de l'interrompre pour le faire expliquer brusquement sur sa robe ; mais enfin, après que ce prince lui eut déclaré naturellement ce qu'il en pensait, il resta comme accablé d'un coup de foudre; et sans avoir la force de lui parler, il alla nonchalamment s'asseoir au pied d'un arbre, où Téléphonte le suivit. Après avoir été quelque temps sans parler, le prince de Chypre dit au roi de Crète :
- Qu'avez-vous, Seigneur, il semble que vous vous trouviez mal ?
- Ah ! Seigneur, s'écria Cléarque, je n'ai de ma vie tant souffert; mais ce serait vainement que je voudrais vous cacher ma douleur, puisqu'il faut, malgré que j'en aie, que vous la partagiez avec moi.
- Vous n'aurez jamais de maux, répondit Téléphonte, où je ne sois aussi sensible qu'aux miens propres.
- Hélas ! repartit en soupirant Cléarque, vous aurez à déplorer les vôtres et les miens. Sachez, Seigneur, sachez que cette Elismène dont vous parliez encore tout à l'heure avec tant d'amour, est une perfide qui, par les égarements de sa conduite, n'est plus digne de la tendresse que vous avez pour elle: et apprenez aussi que la reine de Lemnos, cette sueur pour qui vous témoignez tant d'amitié et d'estime, n'a pas moins trahi sa gloire. Je l'adorais, cette charmante coupable, mais je viens d'être convaincu qu'elle ne mérite pas plus un encens pur que mon indigne sueur.
- Arrêtez, Seigneur, s'écria Téléphonte transporté de douleur, c'est trop m'accabler que de m'apprendre en même temps la cruelle atteinte qu'a reçue mon honneur, et la perte de tous mes plaisirs. Mais non, au contraire, reprit-il, daignez m'instruire de toutes les affreuses circonstances de mon double malheur, afin qu'un si funeste récit me fasse expirer de désespoir.
- Il faut que je vous avoue à ma confusion, dit Cléarque, que sans votre disgrâce, je n'aurais jamais eu l'assurance de vous déclarer la mienne; mais la conformité de nos destins me donne la force de parler. Oui, la certitude que j'ai eue aujourd'hui des faiblesses de Célénie, me permet de vous faire l'aveu de la mauvaise conduite d'Elismène.
- Eh ! de grâce, interrompit impatiemment Téléphonte, ne tenez point davantage mon esprit en suspens, daignez m'apprendre en détail tout ce que vous avez découvert des odieux égarements de ces deux indignes princesses.
Après ces mots, le roi de Crète fit au prince de Chypre un fidèle récit de la manière dont Misandre était venu lui offrir la robe de sincérité; il lui expliqua le mystère de cette robe; il lui annonça que c'était par le don qu'elle avait qu'il avait découvert les mauvaises démarches d'Elismène, et ajouta que c'était par la même voie qu'il venait d'être persuadé que Célénie était également blâmable. Téléphonte eut beaucoup de peine à être assez maître de soi pour écouter jusqu'au bout un récit qui lui parut si extravagant et si superstitieux. Cependant il était transporté de joie de voir avec quelle bizarre injustice on avait soupçonné l'innocence des princesses. Enfin lorsque Cléarque eut cessé de parler, il lui dit:
- Est-il possible, Seigneur, qu'un prince aussi plein d'esprit que vous, puisse être si cruellement la victime des noires malices d'un fourbe? Ah ! Seigneur, bannissez de votre âme tous les soupçons que vous aviez formés contre la vertu des princesses nos sœurs, puisque vous n'avez point d'autres preuves contre elles que les chimères que vous a débitées ce fantastique philosophe.
- Vous croyez donc, Seigneur, reprit Cléarque d'un ton irrité, que je suis un aveugle superstitieux, et vous comptez pour rien le témoignage de Dinocrite, de mes officiers et d'une foule de mes courtisans, qui tous ont vu sur cette robe des broderies admirables, que ni vous, ni moi, n'y avons pu voir.
- Tous ces gens-là, répondit Téléphonte, sont de hardis imposteurs. Eh ! croyez-vous que, parmi tous les hommes de votre cour et les officiers de votre maison qui ont vu cette robe, il n'y en ait aucuns qui aient des épouses infidèles et des sueurs coquettes? S'il était donc vrai que la robe que vous avez, eût le don qu'on lui attribue, et s'il est vrai aussi que ces hommes-là fussent autant sincères qu'ils sont faux, il y en aurait eu un très grand nombre qui vous auraient avoué de bonne foi qu'ils ne voyaient nulle broderie sur la robe; mais il n'y en a eu aucun qui ne vous ait dit qu'il y voyait des choses merveilleuses; et cela seul peut vous faire douter aisément de la fidélité de leurs rapports.
- Mais, repartit Cléarque, pourquoi les hommes de ma cour auraient-ils cherché à m'imposer sur la broderie de cette robe, puisqu'ils ne savent point que ceux qui la voient toute unie se déclarent les victimes de la folle conduite des femmes à qui le mariage ou le sang les unit? Ils m'auraient parlé naturellement, puisqu'ils ignorent le don de cette robe enchantée, dont je n'ai confié le secret qu'à Dinocrite uniquement.
- C'est assez qu'un seul homme ait su votre secret, répliqua Téléphonte, pour n'être pas surpris qu'il ait pu se répandre dans votre cour.
Enfin, sans rapporter entièrement la conversation de ces deux princes, il suffit de dire que Téléphonte, par sa prudence et par sa douceur, sut si bien ramener l'esprit de Cléarque à ses sentiments que le roi ne douta presque plus qu'il n'eût été joué du philosophe, et trompé des gens de sa cour. Téléphonte lui fit même sentir d'une manière délicate que c'était le trop d'attachement qu'il avait à ses opinions, et la vivacité avec laquelle il les soutenait quand il était une fois prévenu, qui était cause que ceux qui l'environnaient lui parlait si peu sincèrement, parce que, fort souvent, on craignait de lui déplaire en lui disant la vérité.
- Pour moi, continua Téléphonte, j'ai si bien accoutumé tous ceux qui m'approchent à ne me rien déguiser, et j'ai toujours témoigné si peu d'aigreur pour ce qu'on m'a pu dire de fâcheux, qu'on m'annonce sans façon les vérités les plus désagréables à mon égard, et cette méthode m'a fait éviter divers accidents dans lesquels je serais tombé, si l'on ne m'avait pas parlé avec liberté. Comme je suis en possession de ce droit-là, permettez, Seigneur, qu'il contribue à achever de vous détromper de votre erreur. Il n'y a pas encore un grand nombre de personnes qui vous aient vu avec la robe que vous avez; je vous demande la grâce de l'ôter dès que nous serons arrivés au château d'où nous sommes partis, et de permettre que j'en fasse mon habillement, lorsque nous ne serons plus qu'à une journée de Manétuse, et que nous serons environnés de votre cour, de la mienne, des ambassadeurs du roi mon père, et de ceux de Lemnos.
Cléarque assura Téléphonte qu'il consentirait à tout ce qu'il voudrait, puis il lui demanda pardon avec beaucoup de douleur du jugement téméraire qu'il avait fait de Célénie et d'Elismène, et le supplia instamment de bien cacher sa faiblesse à ces deux princesses, surtout à la belle reine de Lemnos, pour qui il se sentait des feux, dont même les cruels soupçons qu'il avait eus n'avaient pu éteindre l'ardeur qui, dans ce moment, lui faisait ressentir plus que jamais ses violents transports. Après ce discours, ces princes se levèrent pour s'en aller joindre leurs suites; mais comme ils marchaient dans le bois, deux paysans qui le traversaient, se trouvèrent auprès d'eux, et s'arrêtèrent tout court pour les considérer. Un d'eux avait vu le roi de Crète la veille, et avait parfaitement bien conservé l'idée du visage de ce prince, ainsi il le reconnut au premier coup d'œil, et dit à son camarade d'un air naïf et surpris: « Eh 1 regarde donc comme notre roi, qui était hier si richement habillé, est bâti aujourd'hui ! Il semble quasi d'un vieux maître d'école, qui a mis en été son habit des fêtes.» Le paysan, qui avait toute l'indiscrétion du village, prononça ces paroles si haut que le roi de Crète les entendit. Ce prince en eut de la joie; mais bien loin de témoigner qu'il eût rien entendu, lorsqu'il eut fait quelques pas, il se retourna, appela le paysan, et lui fit, en présence de son camarade, plusieurs questions sur la chasse de ce lieu, ensuite il lui demanda s'il était marié; cet homme, qui ne paraissait pas effectivement plus de dix-neuf ou vingt ans, répondit que non. Cléarque lui demanda aussi s'il n'avait point de sueurs. « Hélas! Seigneur, dit-il d'un air fâché, j'en ai une en nourrice. Ma mère, qui n'a jamais eu d'autre enfant que moi, s'est avisée, après vingt ans, d'avoir une fille il y a six mois, et cela est cause que beaucoup de filles qui me faisaient les doux yeux, ne me regardent plus, parce que je ne suis plus fils unique de mon père et de ma mère, comme j'étais.» La naïveté de ce paysan fit également sourire le roi de Crète et le prince de Chypre; puis Cléarque reprit: «Mais ton père a-t-il tant de bien que tu regrettes si fort de n'en être pas le seul héritier? - Oh ! oui, Seigneur, dit l'autre paysan, c'est le plus riche laboureur de tout le canton; aussi, tenez, il en est quasi autant le roi, comme vous l'êtes de tout ce beau monde qui va partout avec vous.» Cléarque et Téléphonte sourirent de nouveau à ce beau discours; et après avoir donné des marques de leur libéralité aux deux paysans, ces princes rejoignirent leurs gens, et s'en retournèrent au château, où, dès qu'ils furent arrivés, Cléarque alla changer d'habit, ainsi qu'il l'avait promis à Téléphonte, et fit partir à l'instant un courrier pour donner ordre aux gardes qu'il avait laissés à Manétuse auprès d'Elismène, d'arrêter prisonnier Misandre et sa famille.
Cependant ce roi, quelque extérieur tranquille qu'il affectât, était encore dans une agitation extrême; lorsqu'il vint à sonder le fond de son cireur, il sentit qu'il n'était point encore bien guéri des soupçons que lui avait donnés la robe de sincérité; son âme était balancée entre l'espérance et la crainte. Dans de certains moments, il croyait Misandre un fourbe; dans d'autres, il le croyait un homme très véritable et très savant dans l'art de féerie, et s'imaginait que le prince de Chypre était la dupe de son incrédulité. Il ne pouvait cesser de s'étonner que ce prince n'eût pas conservé la moindre ombre de défiance après l'aveu qu'il lui avait fait, et le blâmait beaucoup dans son cœur du violent empressement qu'il témoignait d'aller épouser Elismène. «Du moins, disait-il en lui-même, si ce mariage rend Téléphonte malheureux, il ne pourra s'en prendre qu'à lui seul; il n'aura aucun lieu de se plaindre de moi, puisque, malgré l'intérêt de ma sœur, je lui ai de bonne foi déclaré mes soupçons, et sur quoi ils étaient fondés. Ah ! que je me garderai bien de l'imiter! Malgré les charmes de Célénie, et l'ardent amour que j'ai pour elle, je ne me résoudrai point à l'épouser que je ne sois mieux éclairci sur la robe de sincérité; mais reprenait-il, puis-je avoir des preuves plus claires de la fourberie de Misandre que le témoignage de ce paysan qui n'est point marié et n'a qu'une sueur en nourrice? Approfondissons si cet homme m'a dit vrai sur ces deux articles, ou si, d'ailleurs, il n'a point été gagné pour dire qu'il ne voyait rien sur ma robe; mais s'il m'a parlé véritablement de son état, et qu'il n'ait point été séduit pour s'expliquer sur ma robe comme il l'a fait, il est sûr que cette funeste robe, qui m'a donné de si violents chagrins, n'est point enchantée, et n'est que la production de la malice de Misandre qui m'a voulu jouer. Ah! si cela est, quel bonheur pour moi ! Je pourrai m'unir à une belle princesse que j'aime avec tant de passion! Je pourrai redonner toute mon estime à ma sueur; et du reste, je me vengerai sur le perfide Misandre de la honte que m'attirera ma folle crédulité.» Cléarque passa toute la nuit dans ces étranges incertitudes ; et, le lendemain avant que de partir, il fit agir un homme aussi adroit que fidèle, par le rapport duquel il fut convaincu que le paysan n'avait point été gagné pour parler sur sa robe, et ne lui avait dit à toutes sortes d'égards que d'exactes vérités. La sûreté de cette nouvelle donna les plus doux transports au roi de Crète, et lui fit prendre la route de Manétuse avec une joie qui éclatait jusque dans ses yeux, quoiqu'il lui revînt encore quelquefois dans l'âme de certains restes de soupçons dont il avait peine à se rendre maître absolument.
Téléphonte n'était pas de même; la chimère de la robe de sincérité ne lui avait pas laissé le moindre scrupule dans l'esprit; ce prince l'avait si fort au-dessus des erreurs vulgaires qu'il était bien éloigné d'être capable de donner dans une telle superstition. Il n'était donc occupé que du plaisir d'aller revoir Elismène, et de la flatteuse espérance d'être bientôt uni à cette charmante princesse. Ce n'est pas que la bizarre crédulité de Cléarque n'eût donné quelque altération à sa joie; il avait été piqué de ce que ce roi avait pu former si légèrement des soupçons si offensants contre deux princesses, dont tout le monde avait toujours admiré la vertu: et, dans bien des moments, il s'était trouvé plus disposé à quereller Cléarque qu'à se donner la peine de le désabuser. Cependant comme le prince de Chypre avait naturellement un fort penchant pour Cléarque, que ce roi, excepté les travers qu'il prenait quelquefois, avait en effet beaucoup de qualités aimables, et que, par-dessus tout cela, il était frère d'Elismène, l'amitié se rendit maîtresse de l'indignation dans le cœur de Téléphonte; et ce prince, après avoir blâmé la faiblesse du roi de Crète, plaignit son erreur, et ne songea plus qu'à l'en tirer entièrement. Il avait regardé, comme le comble de sa joie, la double alliance de Chypre et de Crète, et savait que le roi son père verrait avec plaisir Célénie épouse de Cléarque. Dès que le prince de Chypre fut à une journée de Manétuse, il s'habilla de la robe de sincérité; mais comme il avait la mine encore beaucoup plus haute que Cléarque, cet habit, tout simple et tout morne qu'il était, ne lui déroba rien de cet air noble et charmant qui le distinguait si fort du reste des hommes.
Ainsi qu'on l'avait projeté, tout ce qu'il y avait en Crète de personnes considérables vinrent au-devant des deux princes, à une petite ville qui était à une journée de Manétuse. Les ambassadeurs de Chypre, à qui leur prince avait ordonné de rester auprès d'Elismène, ne vinrent le recevoir que dans ce lieu; ils étaient accompagnés des ambassadeurs de Lemnos, et de plusieurs grands officiers de Célénie et d'Elismène, qui venaient complimenter Téléphonte de la part de ces princesses. Mais, quoique la bonne mine du prince de Chypre brillât si fort au travers de son habillement sombre, on ne laissa pas d'être extrêmement surpris de le voir vêtu de cette manière un jour de cérémonie. Léandrin lui en avait marqué son étonnement dès le matin, mais Téléphonie ne lui avait répondu que par un souris; quelque confiance qu'il eût dans ce favori, il n'avait pu se résoudre à lui rien apprendre des bizarres faiblesses de Cléarque. Cependant, comme le prince de Chypre avait un certain caractère gracieux et facile qui, sans le faire jamais descendre de son rang, le rendait familier avec tout le monde, il n'y eut personne qui ne prît la liberté de lui témoigner sa surprise sur l'habit qu'il portait; les gens de condition lui en firent même très sérieusement la guerre ; mais surtout Cléophane, premier ambassadeur de Chypre, ne pouvait se lasser de lui dire combien cet habit lui séait mal, et combien il lui convenait peu dans un jour qui n'était guère éloigné de celui de ses noces. Cléophane était naturellement si plein de sincérité et de droiture que, même au hasard de déplaire à ses maîtres, il ne leur cachait jamais les vérités qu'il croyait avoir quelque sorte d'utilité pour eux. Cependant Téléphonte répondit à tout ce qu'on lui dit de désobligeant ou d'importun sur le sujet de son habit, avec la patience et la douceur qui lui étaient naturelles; mais ce qu'il y eut de satisfaisant pour ce prince, c'est que Cléarque entendit tous les raisonnements que faisait unanimement cette foule de personnes sur la désagréable simplicité de la robe, ce qui acheva de convaincre parfaitement ce roi de la fourberie de Misandre, et lui donna de si vifs ressentiments contre ce fantasque philosophe qu'il fut dans un chagrin terrible lorsqu'il apprit, par ceux de ses gens qui arrivaient de Manétuse, que le même jour qu'il était parti de cette capitale pour aller au-devant de Téléphonte, Misandre et sa famille s'étaient dérobés du palais sans qu'on eût vu depuis le moindre vestige d'aucun d'eux. Le roi de Crète, qui était violent, fut transporté de colère à cette nouvelle, et donna des ordres fort sévères pour faire arrêter ces trois fugitifs en quelque lieu de ses états qu'ils pussent être. Léandrin, qui entendit donner ces ordres, fut véritablement affligé, voyant qu'après avoir tant cherché vainement l'aimable Herminie, dont Philantrope lui avait parlé si avantageusement, il n'apprenait des nouvelles de cette belle fille, que lorsque le roi de Crète était si irrité contre son père qu'il paraissait disposé à le livrer aux plus étranges traitements. Léandrin ne savait en aucune manière le sujet de la colère du roi, mais il ne fut pas longtemps sans l'apprendre.
Cléarque avait été si agité pendant son voyage qu'il n'avait guère eu le loisir de songer au mal de Dinocrite; et depuis qu'il avait été éclairci de la fourberie de Misandre, il avait été très irrité contre tous ceux qui avaient contribué à le tromper, en lui vantant les broderies de la prétendue robe enchantée. Il était donc animé de beaucoup de dépit contre Dinocrite, mais la compassion en dissipa une partie, et lui fit demander des nouvelles de ce favori ; on lui apprit que la plaie allait très mal, et qu'il était dans un très grand danger de sa vie. Le roi en fut fâché, et résolut d'aller le voir aussitôt qu'il serait arrivé à Manétuse. En y arrivant, on lui dit qu'on venait d'arrêter Misandre dans un village prochain, mais qu'on n'avait pu trouver sa femme ni sa fille. Cléarque, qui n'avait qu'une colère indirecte contre ces deux personnes, s'inquiéta peu qu'on ne les eût pas prises; mais il eut beaucoup de joie d'avoir Misandre en son pouvoir.
Elismène et Célénie reçurent Téléphonte avec tout l'agrément possible. La reine de Lemnos fit paraître avec éclat, à un frère si chéri, tous les transports de son amitié. Pour la princesse de Crète, on lui voyait une joie modeste qui, toute modeste qu'elle était, n'en ravissait pas moins le prince de Chypre. Cléarque ne fut pas reçu de même, Elismène lui témoigna beaucoup d'amitié et de respect, mais on voyait, dans son air, quelque chose d'altéré et de craintif, qui ôtait beaucoup du prix de ce qu'elle disait d'obligeant au roi son frère. Pour Célénie, elle reçut ce prince avec beaucoup de civilité et de déférence; mais accompagnées d'une froideur si glaçante qu'il en pensa se désespérer. De tout le jour, Téléphonte ne put dire en particulier un seul mot à Elismène, mais il s'expliqua bien par ses yeux; et, en consultant avec soin ceux de cette belle princesse, il y vit des choses si favorables pour lui qu'il eut lieu de se consoler de n'avoir pas pu goûter seul la douceur de sa conversation. Comme ce jour-là le prince de Chypre avait un habit aussi magnifique et aussi galant que celui qu'il avait la veille l'était peu, sa bonne mine et sa parure lui attirèrent tous les regards.
Cependant lorsque l'heure fut venue de quitter les dames, Cléarque s'en alla voir Dinocrite, et Téléphonte se retira dans son appartement, suivi de Léandrin et de Cléophane :
- Je vous plains beaucoup, dit cet ambassadeur, de n'avoir pas pu dire à la princesse un seul mot de vos sentiments secrets, et de n'avoir pas pu apprendre les siens de sa belle bouche; et, ce que je trouve encore de plus étonnant, est que vous ne demandiez point à aucun de nous qui étions auprès d'elle, comment elle parlait de vous en votre absence, et comment elle parlait de ses autres amants.
- Ah ! Cléophane, répondit Téléphonte, j'ai vu la divine Elismène, j'ai consulté ses beaux yeux, je n'ai donc plus besoin de personne pour être instruit de mon sort; ce n'est que les amants qui ne sont soumis à l'amour qu'à demi qui s'avisent de mettre des espions autour des beautés qu'ils aiment, parce qu'ils veulent être du moins autant leurs tyrans que leurs esclaves; mais pour ceux qui, comme moi, sont nés dans l'île de Cythère, et suivent exactement les lois du dieu qui y règne, ils ont des manières bien différentes.
En achevant ces mots, Téléphonte s'appuya sur une table, et parut rêver si fortement que Cléophane et Léandrin ne voulant point l'interrompre, gardèrent le silence. Après quelques moments de rêverie, Téléphonte reprit la parole, et leur dit en souriant:
- L'amour m'anime si fort l'esprit que je viens de mettre brusquement en vers la pensée que j'exprimais tout à l'heure à Cléophane; il faut que Léandrin, qui fait de si jolis airs, en fasse un à ces vers pour les chanter demain à la princesse; les voilà:
Quand un amant a bien soumis son courAu dieu qu'on adore en Cvthère,Pour savoir son destin, il ne consulte guèreQue les veux de l'objet qui cause sa langueur.
- Ah! Seigneur! s'écria Cléophane, voilà des vers bien galants, et qui renferment un sentiment bien délicat; mais à ce que je vois, vous ne serez pas de ces époux qui veulent aller apprendre leur sort sur la robe de sincérité.
- Comment, Cléophane, vous êtes informé aussi de la chimère de cette fantastique robe?
- Oui, Seigneur, j'en suis informé, répondit Cléophane, et je sais de plus que c'est elle qui, par une suite d'événements, a mis Dinocrite sur le bord du tombeau.
- S'il pouvait y entrer tout à fait, dit Léandrin avec précipitation, vous seriez, sans doute, bien obligé à la robe dont il s'agit, puisqu'elle aurait délivré la belle Anaxaride de son tyran, et vous d'un odieux rival qui, par sa mort, vous mettrait en état de devenir l'époux d'une charmante et vertueuse femme.
- Pour un homme arrivé d'aujourd'hui dans ces lieux, dit Téléphonte, Léandrin est étrangement bien instruit de toutes sortes de nouvelles.
- Je le suis si mal, reprit Léandrin, que je ne sais point ce que c'est que la robe de sincérité: mais si vous refusez de m'en éclaircir, je ne ferai point d'air à vos vers, quelque beaux qu'ils soient. Vous savez, Seigneur, que les gens qui se mêlent de musique sont ordinairement accusés d'être capricieux.
- Ceux qui se mêlent de poésie, répondit Téléphonte, ne sont pas moins exposés à cette accusation: mais pour vous marquer que nous ne la méritons point, nous allons agir tous sans caprices. Je consens que Cléophane vous dise tout ce qu'il sait de la robe de sincérité; je prétends que vous nous disiez aussi ce que vous savez de Dinocrite et d'Anaxaride; et moi, je vous ferai part de mes sentiments et de mes réflexions sur toutes les choses que vous raconterez.
- Je n'ai presque rien à ajouter, Seigneur, reprit Léandrin, à ce que je vous ai dit d'Anaxaride. C'est une belle et sage personne, qui a un époux bizarre et emporté, pour qui elle ne laisse pas, tant sa vertu est grande, d'avoir beaucoup de considération. Cette belle malheureuse est aimée de Cléophane, qui n'a jamais osé lui en faire l'aveu; mais s'il a de l'amour pour elle, de son côté, elle a bien de l'estime pour lui; et si elle devenait veuve, je crois qu'elle ne refuserait pas de faire le bonheur d'un aussi galant homme qu'il est. Pour Dinocrite, Seigneur, vous le connaissez; vous savez qu'il n'est pas plus digne favori de son maître que digne mari de son épouse; et qu'ainsi, il n'y aurait pas grande perte quand il irait expier en l'autre monde les chagrins qu'il a causés à tant d'honnêtes gens en celui-ci.
- En bonne foi, Seigneur, dit Cléophane, quand j'aurais fait Léandrin mon confident, il ne pourrait pas vous avoir mieux instruit de tous mes secrets; mais je ne sais si je vous informerai aussi bien de ceux du roi de Crète.
Ensuite de ce discours, Cléophane raconta à Téléphonte ce que ce prince savait aussi bien que lui, c'est-à-dire l'amour de Cléarque pour Célérité, et le désordre qu'avait causé Misandre dans le cœur de ce roi avec sa prétendue robe enchantée; mais ce qui surprit Téléphonte, ce fut d'apprendre que les princesses étaient informées des faiblesses de ce roi, et toutes deux très indignées des injurieux soupçons dont il avait outragé leur vertu. La qualité de soeur, continua Cléophane, rend la princesse Elismène plus modérée; mais pour la reine de Lenmos, elle était si fort abandonnée à la colère que, sans les prières de la princesse, elle n'aurait plus souffert jamais la présence du roi de Crète; et la reine Célénie est d'autant plus irritée contre ce prince qu'Elismène l'avait assurée qu'il l'adorait, que cette reine en avait vu elle-même mille tendres marques dans ses regards, et qu'elle avait laissé aussi entrevoir qu'il ne lui déplaisait pas.
-Je vous dis toutes ces choses sans nul déguisement, poursuivit Cléophane, car je n'ignore pas, Seigneur, que vous connaissez parfaitement l'exacte vertu de la reine votre sœur; et je suis persuadé que vous n'auriez point blâmé l'innocent penchant qu'elle aurait senti pour le roi de Crète.
- Bien loin de le blâmer, répondit Téléphonte, j'y aurais beaucoup applaudi. Le roi de Crète est un roi très puissant, et à quelques défauts près, il est plein de mérite; c'est pourquoi, quelque juste que soit la colère de la reine ma sueur, il faut qu'elle lui pardonne; je tâcherai de raccommoder tout cela. Néanmoins, je ne m'étonne plus de la froideur terrible avec laquelle Célénie l'a reçu tantôt. Ce prince en a eu une grande mortification, mais sincèrement, il la méritait; et s'il venait s'en plaindre à moi, je sais bien ce que je lui répondrais. Cependant, si la reine ma sueur m'en croit, elle ne fera pas durer longtemps sa punition, et j'essaierai à tourner promptement toute cette querelle en galanterie.
Après ces paroles, Téléphonte se mit de nouveau à rêver profondément. Cléophane et Léandrin se turent comme ils avaient déjà fait; et lorsque ce prince eut gardé quelque temps le silence, il le rompit, en leur disant:
- Je suis aujourd'hui si fort en humeur de faire des vers que j'en viens encore de composer au sujet de la reine ma sueur et du roi de Crète. Je prétends bien que Léandrin y fasse un air aussi bien qu'aux premiers. Les voici:
Alors il récita ces six vers:
Quand la jeune beauté qui captive un amant,
Daigne avouer qu'il sait lui plaire, Et que loin de goûter un bonheur si charmant,L'amant ose former un soupçon téméraire,C'est un crime odieux, que l'amour en colèrePunit toujours sévèrement.
Cléophane et Léandrin louèrent beaucoup l'heureuse facilité qu'avait pour la poésie un prince qui s'était toujours beaucoup plus occupé du métier des armes que des exercices du cabinet: ensuite Téléphonte faisant réflexion que la plus grande partie de la nuit était déjà passée, tout trois songèrent à aller prendre du repos.
Cléarque n'était alors guère en état d'en goûter; il avait été voir Dinocrite, qu'il avait trouvé si mal que, bien loin de conserver aucune aigreur contre lui, il avait fortement excité sa compassion, surtout lorsqu'il lui eut avoué que ce n'était que pour lui cacher la honte, dont il croyait être couvert, qu'il avait feint de voir sur la robe des broderies merveilleuses. Dinocrite ne pouvait s'empêcher de verser des larmes, en se ressouvenant que c'était cette fatale robe qui lui avait ôté tout son repos, et qui était cause de sa mort; et il faisait tant d'imprécations contre Misandre que le roi, croyant lui donner quelque satisfaction, lui dit qu'il était arrêté. Alors, il pria si instamment ce prince de le faire venir auprès de son lit que Cléarque se rendit à ses prières. Misandre fut donc amené devant Dinocrite, qui lui fit mille reproches de l'avoir arraché à la vie et à une épouse aussi sage que belle, dont il reconnaissait parfaitement la vertu, après l'avoir tant de fois si injustement soupçonnée. À cause de l'état où Dinocrite était, Misandre ne daigna pas lui répondre un seul mot; mais lorsqu'à son tour Cléarque voulut aussi lui faire des reproches, cet âcre philosophe lui dit cent vérités offensantes, et lui fit mille remontrances altières, qui irritèrent au dernier point ce roi déjà mortellement chagrin de la colère de Célénie, dont il savait que Misandre était la première cause. Il ne conserva donc plus aucune compassion pour ce malheureux vieillard, et dit qu'il voulait qu'un tel fourbe fût puni, le lendemain, du dernier supplice. Ensuite il s'en retourna au palais, où il ne dormit point. Peu de temps après le départ de Cléarque, Dinocrite, à qui la vue de ce prince et celle de Misandre avaient causé de grands mouvements, expira entre les bras d'Anaxaride, qui, malgré l'injustice des procédés qu'il avait eus pour elle, ne laissa pas d'avoir pitié de son sort.
Dès qu'il fit jour, Cléarque courut chez Téléphonte, et lui dit que la froideur et l'indignation, qu'il avait démêlées au travers de l'extérieur civil que Célénie avait eu pour lui, l'avaient mis dans la plus cruelle affliction.
- Je vois bien, Seigneur, ajouta-t-il, que par le malheur qui accompagne mon sort, quelqu'un a informé la reine de Lemnos de mes injurieux soupçons; mais si votre amitié généreuse ne fait en sorte que cette belle reine me les pardonne, je mourrai de désespoir. J'ai pour elle l'amour le plus tendre et le plus ardent qu'on ait jamais eu; et je sens un si vif et si douloureux repentir de l'outrage, que ma folle crédulité m'a fait commettre contre sa vertu, qu'elle-même, tout offensée qu'elle est, aurait pitié de l'état où je suis, si elle daignait seulement y faire quelque attention.
Téléphonte assurait Cléarque qu'il ferait tous ses efforts pour le remettre bien dans l'esprit de Célénie, lorsque Léandrin entra dans la chambre de son maître, tenant dans ses mains deux airs qu'il avait faits sur les vers de ce prince. Téléphonte voulut qu'il les chantât devant Cléarque, qui, après avoir loué les paroles et les airs de ces chansons, ajouta:
- Je vois bien, Seigneur, que vous avez mis en fort jolis vers de très malicieuses maximes contre moi; mais avouez cependant qu'il y a une de vos chansons qui ne me convient pas tout à fait, c'est la seconde où il y a:
Quand la jeune beauté qui captive un amantDaigne avouer qu'il sait lui plaire, Et que loin de goûter un bonheur si charmant,L'amant ose former un soupçon téméraire,C'est un crime odieux, que l'amour en colèrePunit toujours sévèrement.
Cela ne me regarde pas, reprit Cléarque, car jamais la reine votre sueur ne m'a fait un aveu si doux et si glorieux.
- On dit pourtant, répondit Téléphonte, que la reine ma sueur avait un grand penchant pour vous, et que, depuis la mort du roi de Lemnos, elle ne s'imposa plus la loi de vous cacher toutes les marques de ce penchant.
- Il est vrai, repartit Cléarque, que quelquefois j'ai cru voir dans ses beaux yeux des dispositions à ne me pas haïr; mais comment aurais-je pu être éclairci de mon sort autrement que par quelques regards favorables, puisque moi-même, en brûlant d'amour pour cette princesse, par des raisons bizarres que vous devinez bien, je ne lui ai jamais déclaré que par mes regards et par mes soupirs les beaux feux dont j'étais embrasé pour elle?
- Quoi, Seigneur, s'écria Téléphonte, vous n'avez jamais dit à Célénie que vous l'aimez?
- Non, Seigneur, répliqua Cléarque, il n'y a jamais eu que mes yeux qui lui aient expliqué mes sentiments ; ma bouche a toujours gardé un profond silence.
- Je suis ravi, reprit Téléphonte en souriant, d'être informé d'un silence observé avec tant d'exactitude de part et d'autre; je vous en ferai un sujet de justification auprès de ma sueur; il faut que j'aie une conversation avec elle avant que vous la revoyiez.
Téléphonte quitta Cléarque, et s'en alla suivi de Léandrin, chez la reine de Lemnos, auprès de laquelle il trouva déjà la princesse Elismène. Il dit à la reine sa sueur et à la princesse qu'il adorait mille choses polies et galantes; et soit qu'il agît en frère, ou qu'il agît en amant, il avait des manières si gracieuses et si tendres qu'il ne pouvait manquer de beaucoup plaire. Aussi les princesses lui dirent-elles cent choses obligeantes. Ensuite il fit chanter à Léandrin les chansons qu'il avait composées. Ce favori les chanta avec beaucoup de justesse et d'agrément; et comme d'ailleurs les maximes qu'elles renfermaient plaisaient à ces princesses, elles en aimèrent davantage les vers et la musique, et ne leur épargnèrent pas les louanges. Téléphonte, qui vit les esprits dans une disposition si favorable, prit ce moment-là pour se plaindre gracieusement à Célénie de la froideur avec laquelle elle avait reçu le roi de Crète. Cette princesse avait attendu cette plainte avec une sorte d'impatience, car elle brûlait d'envie de parler contre Cléarque. Aussi, comme la présence d'Elismène et de Léandrin ne la gênait point, elle expliqua naturellement à Téléphonte le sujet qu'elle avait d'être irritée contre le roi de Crète, et lui avoua qu'elle avait été instruite de tous ses bizarres sentiments par un domestique d'Elismène, qui avait entendu la conversation qu'il avait eue dans le bois avec le roi de Crète, au sujet de la robe de sincérité.
- Ce domestique, continua Célénie, vint avec une diligence extrême informer sa maîtresse, mot pour mot, de cette belle conversation, et j'étais avec la princesse lorsqu'il lui en rendit compte. Vous jugez bien, Seigneur, de l'effet que produisit dans mon esprit le jugement outrageant que le roi de Crète avait fait de la princesse sa sueur et de moi.
- J'eus bien du déplaisir, dit Elismène, de l'indiscrétion qu'eut cet homme, de faire un tel récit devant la reine de Lemnos; car, s'il n'y avait eu que moi qui eusse su la faiblesse du roi mon frère, je l'aurais cachée pour toujours à la charmante Célénie.
- Mon amitié, dit la reine de Lemnos, aurait eu lieu de se plaindre de cette réserve.
- Au contraire, ma sueur, repartit Téléphonte, vous auriez dû être obligée à la princesse, de vous cacher une légère faiblesse d'un roi d'ailleurs plein de mérite, et qui vous adore avec la plus violente passion.
Après ces mots, Téléphonte dit mille choses à Célénie en faveur de Cléarque; il lui exagéra les agréments de sa personne, la force de son amour et la grandeur de son repentir, qui méritait qu'elle lui fit grâce.
- Mais d'où vient, mon frère, répondit cette princesse à demi persuadée, que vous me donnez ici des conseils qui sont opposés aux maximes que vous débitez dans vos chansons? Car enfin vous y dites:
Quand la jeune beauté qui captive un amantDaigne avouer qu'il sait lui plaire,Et que loin de goûter un bonheur si charmant,L'amant ose former un soupçon téméraire,C'est un crime odieux, que l'amour en colèrePunit toujours sévèrement.
- Les conseils que je vous donne, reprit Téléphonte, ne sont point contre la maxime que j'ai avancée dans cette chanson, puisqu'il est vrai, ma sueur, que le roi de Crète n'a de sa vie été assez heureux pour vous entendre lui faire l'aveu de quelques sentiments favorables pour lui; assurez-vous que, s'il avait jamais eu la gloire d'entendre votre bouche prononcer en faveur de l'amour que vous saviez bien qu'il avait pour vous, il s'en serait absolument tenu à cet oracle, et n'aurait point consulté la robe de sincérité: mais bien loin de daigner lui donner quelque marque de bonté par vos paroles, vous avez même feint de ne pas entendre que les soupirs qu'il poussait s'adressaient à vous.
- Si je n'entendais pas bien ses soupirs, dit Célénie, c'était à lui à me les expliquer plus intelligiblement; un cœur bien touché…
- Eh ! de grâce, ma sueur, interrompit Téléphonte, n'examinez point avec tant de rigueur la conduite d'un roi aimable qui vous adore, et qui est frère d'une admirable princesse pour qui vous avez une amitié si tendre.
Elismène ayant joint ses prières à celles de Téléphonte, Célénie consentit enfin à pardonner à Cléarque, à condition néanmoins que ce prince promettrait d'éloigner Dinocrite de la cour s'il guérissait de sa blessure; cet indigne favori, ajouta-t-elle, est propre à donner à son maître de pernicieux conseils dont je serais la victime.
- Mais vous ne songez pas, dit Téléphonte, que Dinocrite est à l'extrémité et qu'il n'y a pas d'apparence qu'il revienne de l'état où il est.
- Il n'importe, répondit Célénie, comme son danger n'est peut-être pas aussi sûr qu'on le croit, je veux toujours que le roi de Crète nie fasse cette promesse; et plût au ciel, Seigneur, poursuivit-elle, que ce prince si sujet à se prévenir, n'admît dans sa faveur que des hommes aussi bien choisis que ceux que vous admettez dans la vôtre; alors on ne lui inspirerait plus des préventions dangereuses pour sa gloire et fatales au repos de ses amis.
Après avoir quitté les princesses, Téléphonte vint à l'appartement de Cléarque; mais apprenant que le roi n'était pas dans le palais, en attendant qu'il revînt, le prince de Chypre s'enferma pour écrire au roi son père, et Léandrin prit ce temps pour aller faire quelque tour dans la ville. Cléarque, qui n'avait pas cru que Téléphonte irait si matin chez Célénie, ne s'attendait à voir cette princesse que l'après-dînée; ainsi ayant appris la mort de Dinocrite, il se crut obligé de rendre une visite à Anaxaride avant que d'aller à un beau château de plaisance qu'il avait presque aux portes de Manétuse; il voulait aller lui-même dans ce lieu ordonner les apprêts d'une fête qu'il prétendait donner à Elismène par rapport à Célénic, se flattant que, parmi la joie qu'inspirent les jeux et les divertissements, il pourrait plus facilement rentrer en grâce auprès de cette princesse.
En sortant du logis d'Anaxaride, il fut frappé d'un spectacle qui l'aurait beaucoup attendri en tout autre temps. Comme ce prince avait ordonné la veille qu'on fît mourir Misandre, il arriva que, dans ce moment, on transférait ce malheureux vieillard de sa prison devant le tribunal des juges qui devaient lui prononcer sa sentence de mort. Il était mené par une troupe de gens armés, et par quelques juges subalternes; mais toute cette escorte avait été arrêtée par un embarras de chevaux et de voitures, qui obligea le chariot du roi de s'arrêter aussi. Cela donna le temps à ce prince de remarquer qu'une jeune fille d'une beauté extraordinaire parlait à ces juges arrêtés, en action de suppliante. Dès qu'elle fut avertie qu'elle était si proche du roi, elle quitta les officiers de justice à qui elle adressait ses paroles, et courut se jeter à genoux auprès du chariot de Cléarque.
- Ah ! Seigneur, lui dit-elle en sanglotant, ouvrez aujourd'hui votre âme à la clémence, et daignez pardonner à un infortuné vieillard qui vous a fait une tromperie, criminelle à la vérité, mais cependant plus digne de votre pitié que de votre courroux; néanmoins, si vous voulez absolument que ce crime soit puni, voilà la coupable devant vos yeux; c'est moi qui ai conduit tout l'artifice de cette tromperie. Que votre justice, Seigneur, daigne donc ordonner qu'on renvoie mon père absous, et qu'on me livre à toutes les peines qui lui étaient destinées.
Cléarque ne put s'empêcher d'admirer cette belle personne qui parlait d'une manière si généreuse et si touchante. Toutefois, il était si irrité contre Misandre qu'il ne se rendit point à ses prières ni à ses larmes; au contraire, se faisant un effort pour n'écouter pas la pitié qui lui parlait en faveur de cette belle affligée, il lui répondit sèchement :
- Misandre m'a fait une tromperie trop odieuse pour mériter ma clémence; pour vous, je crois que vous êtes moins coupable que vous ne vous le faites pour sauver votre père. Cependant, je veux faire examiner si vous n'êtes point effectivement de ses complices; et, pour en être éclairci, on va vous conduire en prison, où vous ne serez guère longtemps si vous êtes innocente. Tout ce que je puis faire de plus équitable à présent pour vous et pour Misandre, c'est d'envoyer un ordre aux juges pour leur faire surseoir la prononciation de la sentence qui a été rendue contre lui, afin que vous ayez part à sa punition s'il est vrai que vous ayez part à son crime.
À peine Cléarque avait-il achevé ces mots que, l'embarras qui arrêtait son chariot étant fini, l'équipage de ce prince recommença de marcher; et la désolée Herminie, entourée d'une foule d'hommes armés se rangea auprès de son père, qui, n'ayant pu rien entendre de ce que le roi avait dit, croyait qu'il serait bientôt près d'aller à la mort. Au milieu d'une situation si triste, il conservait une constance fière et farouche, qui ne laissait pas d'avoir sa grandeur; ce qui lui faisait le plus de peine, était de voir qu'Herminie s'était venue livrer aveuglement à tous ces périls.
Cette belle fille attirait les regards de toute cette foule de peuple qui suivait Misandre; mais parmi ceux qui la composaient, il n'y avait personne qui ressentît des mouvements pareils à ceux qui agitaient Léandrin. Le hasard l'avait fait trouver auprès de Misandre et de ceux qui l'escortaient dans l'instant qu'ils s'étaient arrêtés; et à peine avait-il jeté les yeux sur cette troupe qu'il vit une jeune fille d'une beauté admirable, qui suppliait ceux qui avaient de l'autorité, de permettre qu'elle accompagnât Misandre pour le justifier devant le tribunal où on le conduisait, puisqu'elle seule était coupable du crime qu'on lui imputait. Elle accompagnait ses paroles par des larmes qu'elle ne pouvait retenir; mais ses larmes étaient si belles et si propres à attendrir, sa douleur avait quelque chose de si touchant, que Léandrin en fut pénétré. Il était naturellement très sensible; et quand il n'aurait pas été aussi prévenu qu'il l'était en faveur d'Herminie qu'il reconnut tout d'un coup en la personne de cette belle malheureuse, peut-être que l'amour n'aurait pas laissé de soumettre son cœur à une beauté qu'il aurait vue dans cet état. Il se sentit donc subitement enflammé d'une ardeur si vive et si forte qu'il aurait donné sa vie pour l'objet qui la causait; et lorsqu'il vit Herminie courir auprès du chariot de Cléarque, il y suivit précipitamment ses pas, et voulut bien du mal à ce prince quand il entendit la réponse rigoureuse qu'il fit à cette charmante et affligée personne. Il n'osa pourtant hasarder auprès de Cléarque aucune prière en sa faveur, quoique ce roi lui marquât beaucoup de considération par rapport à Téléphonie. Léandrin crut qu'il ferait mieux de faire agir pour ce sujet le prince son maître lui-même, et la princesse Elismène. Il se contenta donc de saluer profondément le roi de Crète, qui crut qu'il n'était là que par une simple curiosité. Cléarque ayant pris le chemin du château de plaisance où il voulait aller, Léandrin se mêla parmi la foule qui suivait Misandre; et tenant ses regards fixement attachés sur Herminie, il abandonnait son cœur à des mouvements d'amour et de compassion qui le déchiraient d'une étrange manière.
Cependant, suivant les ordres du roi, Misandre fut remené dans la prison, au lieu d'être conduit devant les juges; et par les mêmes ordres, Herminie fut renfermée aussi dans cet affreux séjour. Elle n'y fut pas plus tôt entrée qu'avant qu'on l'eût séparée de son père, Léandrin demanda à leur parler à tous deux ensemble. Le rang qu'il tenait auprès du prince de Chypre le faisait si fort respecter qu'on n'osa lui refuser ce qu'il demandait, et on le conduisit dans un lieu où il eut la satisfaction de parler sans témoins à Misandre et à son aimable fille. Ils furent tous deux surpris de voir un inconnu de bonne mine, et magnifiquement vêtu, s'approcher d'eux d'une manière fort respectueuse; mais il ne leur laissa pas le temps de faire de longues réflexions. Il prit la parole qu'il adressa à Misandre, en lui disant:
- Savant homme, je suis extrêmement touché de l'état malheureux où vous êtes, et je viens ici pour tâcher de vous donner quelque consolation. J'ai l'honneur d'avoir part dans les bonnes grâces du prince de Chypre, et je renoncerai pour jamais à un avantage qui m'est si cher et si glorieux, si, par le crédit du prince mon maître, je n'obtiens du roi de Crète qu'il révoque les ordres funestes qu'il a donnés contre vous et contre cette charmante personne, ajouta-t-il en se tournant vers Herminie. Madame, reprit-il en la regardant obligeamment, vous voyez devant vous un ami de la plus chère de vos amies, je veux dire de la vertueuse Philanthrope, qui conserve pour vous dans Larisse cette amitié tendre que vous lui avez vue en Crète.
- Quoi! Seigneur, s'écria Herminie, la vertueuse Philanthrope vit encore ! Ah! qu'au milieu des cruels malheurs qui m'accablent aujourd'hui, j'ai une grande consolation d'apprendre cette nouvelle ! Mais, Seigneur, poursuivit-elle, pardonnez aux transports d'une ardente amitié l'indiscrète exclamation que j'ai faite, avant que de laisser à mon père le temps de vous rendre grâces de vos bontés pour nous.
Quand elle eut achevé ces mots, Misandre remercia beaucoup Léandrin de l'intérêt qu'il prenait à sa destinée; Herminie ne lui épargna pas non plus ses remerciements. Il lui conta la manière dont il avait trouvé Philantrope dans Larisse, et lui fit un récit en peu de mots de la situation où elle était alors, et des conversations qu'il avait eues avec elle. Ensuite il fit à Misandre et à Herminie des offres de services si obligeantes, et pressa cette belle fille si instamment de le charger de quelques-uns de ses ordres, qu'enfin elle lui dit;
- Seigneur, puisque la bonté de votre âme vous engage àsecourir avec tant d'ardeur des infortunés comme nous, je vaisprofiter de votre générosité, et vous informer de tous nos desseins,et j'espère que vous serez convaincu qu'une malheureuse famille,qui ne songeait qu'à s'exiler de Crète sans faire nul tort à qui quecc fût, ne méritait pas les traitements où vous nous voyez exposés.
Lorsque mon père eut livré au roi cette fatale robe, dont la dangereuse envie de se venger de son siècle lui avait inspiré le projet, nous ne doutâmes point que, dans son voyage, ce prince ne fût désabusé de la croyance où il était à l'égard de cette robe. Ainsi, redoutant la colère que lui donnerait la connaissance de l'erreur où on l'avait jeté, nous nous dérobâmes tous du palais, n'emportant rien au monde avec nous que quelques tableaux de miniature que j'avais faits pendant notre séjour en ce lieu, et quelques ouvrages de broderie que ma mère y avait faits aussi. Nous nous retirâmes chez un paysan dans un village fort proche de Manétuse, et de là, nous envoyâmes vendre dans cette ville les tableaux et les ouvrages de broderie dont nous destinions le prix à nous donner les moyens de nous conduire en Chypre où nous voulions aller passer nos jours. Mais un homme que nous avions chargé de toutes ces choses, au lieu de les avoir vendues à Manétuse, nous les rapporta tout effrayé, en nous disant qu'on avait fait un cri public' dans cette ville, par lequel il était expressément ordonné à tous les sujets du roi de nous arrêter. Il ajouta qu'on promettait de grandes récompenses à ceux qui nous dénonceraient, et de rudes punitions à ceux qui nous cacheraient; et qu'ainsi il s'était bien gardé, depuis ce cri, de montrer les ouvrages qu'il avait entre les mains, de crainte qu'ils ne nous fissent découvrir. Cet homme, qui était celui chez qui nous étions logés, nous fit mille protestations de fidélité; et comme en effet nous savions qu'il était d'une probité à l'épreuve, nous crûmes qu'il n'y avait point de meilleur parti à prendre pour nous que celui de rester cachés chez lui jusqu’à ce qu'on nous eût oubliés, nous flattant qu'on ne s'aviserait pas de nous chercher aussi près de Manétuse qu'était le village où nous étions. Cependant nous fûmes bien trompés dans nos espérances. Peu de temps après, on vint saisir mon père dans sa retraite; mais celui qui était le chef de ceux qui le cherchaient en ce lieu, étant entré d'abord seul dans notre rustique maison, et ayant envisagé ma mère et moi, s'écria qu'il ne voulait pas qu'il fût dit qu'il eût causé le malheur de dames telles que nous étions, ajoutant que jamais femme ni fille ne devaient pâtir des actions du chef de famille, puisqu'elles ne faisaient simplement qu'obéir à ses volontés. Il nous invita donc à nous cacher, nous assurant qu'il dirait à sa troupe qu'il n'avait trouvé que Misandre. Je voulais suivre le sort de mon père, mais ma mère me représenta, en versant des larmes, que je serais bien plus en état de le servir en conservant ma liberté qu'en le suivant dans la prison. Nous nous couchâmes donc toutes deux, pénétrées de douleur de voir emmener mon père. Néanmoins nous étions bien éloignées de croire qu'il courût aucun risque pour sa vie, ne pouvant pas nous imaginer qu'une faute, de la nature de celle qu'il avait faite, pût porter le roi à un plus grand excès de vengeance qu'à le tenir en prison. Cependant, comme nous envoyions incessamment à Manétuse nous informer de tout ce qui le regardait, nous avons appris, ce matin dans notre retraite, l'ordre barbare que le roi donna hier contre lui. J'ai volé aussitôt vers cette ville; je n'y suis néanmoins arrivée que dans le moment qu'on menait mon déplorable père devant les juges sans équité qui devaient lui prononcer une sentence cruelle. Vous savez le reste, Seigneur, continua Herminie, puisque vous avez entendu tout ce que j'ai dit au roi et aux gens qui conduisaient mon père ; mais après vous avoir informé de tout notre destin, la grâce que j'ai à présent à vous demander, est que vous daigniez envoyer, au plus tôt, quelqu'un de fidèle instruire ma mère de l'état où nous sommes, mon père et moi. Je l'ai laissée ce matin dans une douleur inexprimable, et peut-être que, dans ce moment, son désespoir est encore augmenté par la funeste pensée qu'elle a de la mort de mon père.
- Madame, dit Léandrin, permettez que je ne remette à personne qu'à moi-même le soin d'aller consoler dans ses alarmes une mère qui vous est chère; mais avant que de prendre la route du lieu où vous m'enseignerez qu'elle est, souffrez que j'aille demander pour le docte Misandre et pour vous la protection du prince de Chypre, de la reine de Lemnos et de la princesse de Crète. J'emploierai peu de moments à ces démarches que je crois nécessaires à votre sûreté, et aussitôt après, je monterai à cheval, et me rendrai avec une diligence extrême auprès de votre vertueuse mère.
Misandre et Herminie témoignèrent de nouveau une sensible reconnaissance à Léandrin ; puis cette belle fille lui ayant donné de bons renseignements pour trouver facilement l'endroit où était Chasseris, et lui ayant aussi donné des moyens pour faire connaître à sa mère qu'il venait de sa part et qu'elle pouvait se confier en lui, ce nouvel amant se retira, mais si transporté d'amour et si agité d'inquiétude qu'il avait beaucoup de peine à renfermer dans son âme tout ce qu'il sentait.
Il obtint pour Misandre la protection du prince Téléphonte et des deux princesses. Quoique la robe de sincérité eût causé bien des chagrins à ces trois illustres personnes, elles furent assez généreuses pour ne vouloir conserver aucun ressentiment contre celui qui avait jeté Cléarque dans une erreur qui leur avait pensé coûter tout leur repos. Après avoir pris congé de Téléphonte, Léandrin partit, et arriva avec une promptitude extrême au village où était Chasseris. Ce village était situé sur une petite montagne qui commandait Manétuse, et de ce lieu élevé, la vue se pouvait promener, sans aucun obstacle, dans une grande étendue de pays découverts qui étaient fort beaux. Le château, où le roi de Crète était allé, n'était pas loin de cette petite montagne ; et avant que de la monter, Téléphonte apprit que Cléarque resterait dans ce château quelques heures plus qu'il n'avait pensé, parce qu'il avait donné à des ouvriers le projet d'une machine dont il croyait nécessaire qu'on fit les commencements de l'exécution en sa présence. Léandrin trouva aisément Chasseris ; mais ce qui le surprit agréablement, ce fut de trouver Philantrope avec elle. Chasseris était pour Misandre dans des alarmes mortelles, et Philantrope les partageait avec beaucoup de sensibilité. Néanmoins, malgré sa tristesse, elle fut ravie de voir Léandrin. Il expliqua au plus tôt à Chasseris le sujet qui l'amenait vers elle; il lui donna en peu de mots une juste idée de la situation où se trouvaient Misandre et Herminie, et n'oublia pas de lui marquer avec quelle bonté la princesse de Crète, la reine de Lemnos, et le prince de Chypre s'étaient engagés à les protéger.
- C'est à votre seule générosité, Seigneur, lui dit-elle, que nous devons la protection de tous ces grands princes, et j'en ai une reconnaissance infinie. Mais hélas ! cependant je tremble que, malgré une protection si puissante, le roi, qui est entêté et violent, ne sacrifie mon malheureux époux à sa colère.
Léandrin la rassura le mieux qu'il lui fut possible, ensuite il demanda à Philantrope par quelle aventure elle était de retour en Crète.
- C'est, répondit-elle, par le malheur de la jeune personne qui était mon élève; elle est morte prête d'arriver à un assez grand point de perfection dans l'art que je lui enseignais; et le peintre dont elle était fille a été si touché de sa mort qu'il a cru que c'était un effet de la colère du ciel, qui le punissait de me retenir si longtemps captive, malgré toutes les offres de rançon que je lui avais faites. Il m'a donc au plus tôt rendu la liberté; et, bien loin de prétendre que je dusse la racheter, il m'a donné tout ce qui m'était nécessaire pour faire mon voyage, et m'a encore fait présent de plusieurs choses rares et précieuses. Il m'a donné, entre autres curiosités, de certains verres merveilleux, travaillés avec tant d'art, qu'étant enchâssés adroitement dans des tuyaux, ils portent la vue à trois ou quatre lieues du pays où l'on est. Il m'a donné aussi de singulières machines faites d'une sorte de métal, qui portent la voix dans le même éloignement que les verres dont j'ai parlé portent la vue. Ces deux machines, qui sont utiles pour voir et pour parler de loin, ont été inventées par un philosophe de Larisse, qui en a donné une quantité considérable au peintre qui m'a fait présent de celles que j'ai. Les personnes vulgaires prendraient, sans doute, ces admirables productions des sciences pour des effets de l'art magique, dont on accuse la Thessalie de faire un grand usage. J'étais donc revenue en Crète chargée de ces curiosités et de plusieurs autres, et j'avais pris avec joie la route de Manétuse, me faisant un plaisir d'y aller surprendre mes amis, lorsque, passant ce matin au pied de cette montagne, j'ai rencontré ce paysan chez qui nous sommes logés. Cet homme qui, à mon départ de Crète, était un de mes laboureurs, m'a reconnue tout d'un coup, et m'a dit en secret que Chasseris était cachée chez lui pour une malheureuse affaire qui exposait Misandre au danger d'une honteuse mort. Je me suis défaite des personnes qui m'accompagnaient, et suis venue ici mêler mes larmes avec celles de mon ancienne amie, et lui offrir mes services. Elle s'est écriée en me voyant que c'était assurément le ciel qui m'envoyait à son secours dans une conjoncture si douloureuse. Mais hélas ! Malgré mes bonnes intentions, que puis-je pour elle? Je n'ai aucun crédit auprès du roi, et ne suis pas même, à présent, en pouvoir de la secourir de mes biens, car je viens d'apprendre, par le maître de cette maison, que mes avares héritiers s'en sont avidement emparés sans avoir nulle certitude de ma mort. Ce n'est donc qu'en vous seul, généreux Léandrin, que nous pouvons fonder notre espérance.
Léandrin répondit avec beaucoup de zèle et de politesse à tout ce que Chasseris et Philanthrope lui dirent d'obligeant, et parla à cette dernière, avec tant d'ardeur et d'épanchement des charmes d'Herminie que cette femme, qui avait beaucoup de pénétration, ne douta point qu'il n'en fût amoureux. Comme elle avait pour Herminie l'amitié la plus tendre, la découverte qu'elle fit de l'amour que Léandrin avait pour cette belle fille, redoubla la bienveillance qu'elle se sentait pour lui. Cependant, pour distraire Chasseris quelques moments des cruelles pensées qui la tourmentaient, elle invita Léandrin et elle à regarder, par le moyen de ces verres merveilleux qu'elle avait apportés, ce qui se passait dans la campagne. À peine Léandrin eut-il fait l'épreuve du don qu'ils avaient de rapprocher tous les objets que, tournant ces ingénieux secours de la vue, du côté d'une plaine, il dit qu'ils faisaient apercevoir le roi et sa suite, qui s'en retournaient vers la ville. Chasseris, qui regardait aussi au travers de ces verres admirables, vit la même chose, et s'écria: « Ah ! Prince injuste, peut-être qu'en rentrant dans Manétuse tu vas prononcer l'ordre cruel qui ôtera la vie à mon déplorable époux!».
En effet, dans ce moment, Cléarque, qui avait donné tous les ordres qu'il avait cru nécessaires pour sa fête, regagnait la ville en diligence, et, dans sa route, songeait avec aigreur à tous les chagrins que lui avait causés la robe de sincérité. Il tremblait de ne pouvoir rentrer en grâce auprès de Célénie; et cette pensée l'irritait si fort contre Misandre que, malgré le peu de penchant qu'il avait naturellement pour la cruauté, et malgré la compassion que lui avait donnée Herminie, il était résolu à la mort de ce vieillard, se disant à soi-même qu'il était obligé d'en faire un exemple rigoureux, afin d'apprendre à ses peuples qu'on n'abusait pas impunément de sa confiance et de sa crédulité. Comme il était tout occupé de ces tumultueuses pensées, il entendit fort distinctement une voix terrible, qui lui cria: «Roi de Crète, garde-toi bien de faire donner la mort à celui à qui tu devras la gloire et le bonheur de ton règne». Cléarque regarda avec étonnement autour de soi, et vit avec frayeur qu'il n'y avait personne que ses gens, qui tous avaient entendu comme lui les sons de cette voix éclatante. Il ne douta point que ce ne fût une voix du ciel, qui l'avertissait d'user avec clémence envers Misandre; il lui sembla que la puissance céleste n'était pas juste de prendre si fortement l'intérêt d'un trompeur; mais il ne comprenait pas par où il pourrait devoir à ce philosophe bizarre la gloire et l'honneur de son règne. Livré à ces sombres rêveries, il rentra dans Manétuse avec un air si mélancolique qu'il fut remarqué de tout le monde.
Mais son chagrin se dissipa à l'abord de Téléphonte. Ce prince lui fit agréablement la guerre du long temps qu'il avait été à revenir de sa promenade, et lui dit que, pour un amant dont la maîtresse n'était plus irritée, il n'avait guère hâte de goûter la joie du raccommodement. Cléarque, qui ne s'attendait pas à cette heureuse nouvelle, en eut un ravissement inconcevable. Il courut aux pieds de Célénie, qui le reçut avec bonté. Elismène et Téléphonte vinrent peu de temps après chez cette reine, et furent témoins des transports d'amour et de reconnaissance que le roi de Crète lui exprimait. Ils prirent des moments si favorables pour demander la grâce de Misandre à ce prince, qu'il ne voulut point leur dire qu'une voix du ciel l'avait déjà averti de lui laisser la vie; au contraire, il leur marqua qu'il accordait sa grâce à leurs prières.
- Mais je voudrais bien savoir, ajouta-t-il, ce qu'a voulu dire une personne qui, en me demandant la vie de ce philosophe, m'en a parlé comme d'un homme à qui je devrai la gloire et le bonheur de mon règne.
- Cette personne, Seigneur, dit Téléphonte, vous parle juste: Misandre, en vous jetant dans l'erreur au sujet de la prétendue broderie de sa robe transparente, vous a tiré de mille autres erreurs cent fois plus dangereuses. Cette robe, telle qu'elle était, a été véritablement pour vous la robe de sincérité; elle vous a fait démêler les hommes faux et flatteurs de votre cour d'avec ceux qui sont attachés à la vérité, et qui parlent en gens d'honneur à leur prince. L'aversion que vous avez témoignée pour les uns, et l'estime que vous avez marquée pour les autres, accoutumeront vos sujets à vous parler sincèrement, ce qui est un des plus précieux avantages que puisse avoir un roi. De plus Misandre, en vous en imposant sur sa robe merveilleuse, vous a mis en état de vous souvenir à jamais qu'il faut se défier des brillantes promesses de ceux dont on n'a point éprouvé la capacité. Tant d'heureux effets, Seigneur, ne contribueront-ils pas beaucoup à la gloire et à la félicité de votre règne? Pour moi, continua Téléphonte, j'ai une obligation infinie à la robe de sincérité ; et jamais, Seigneur, vous ne m'avez fait un plus grand plaisir que quand vous me permîtes d'en faire ma parure; un tel vêtement me fit démêler en un instant mes véritables amis d'avec ceux qui ne cherchent à me suivre que pour me rendre la victime de leur dangereuse flatterie.
Cléarque, enfin persuadé qu'il ne retirait que de l'utilité de la tromperie de Misandre, donna ordre qu'on allât le tirer de sa prison. Léandrin, qui venait de rentrer dans Manétuse, était déjà auprès du roi de Crète quand il donna cet ordre ; et cet amant d'Hermine, ravi d'avoir une si agréable nouvelle à apprendre à sa maîtresse, devança tous ceux qui auraient pu la lui annoncer. Il rendit compte aussi à Misandre et à elle de son voyage auprès de Chasseris, et du retour de Philantrope. Herminie, transportée de joie de tant d'heureux événements, rendit mille grâces à Léandrin de tous ses soins généreux, et lui dit qu'elle lui devait la vie et la liberté de son père. Elle ajouta qu'elle ne pouvait assez le remercier du comble qu'il avait mis à sa joie en lui apprenant le retour de Philanthrope.
- Je vous assure, Madame, lui dit-il, que, malgré le zèle de mon cœur et la vivacité de mes démarches, ce n'est point à moi que vous devez la liberté d'un père si chéri; c'est assurément à la présence d'esprit et à l'adresse de la vertueuse Philanthrope, que nous devons cet heureux succès.
Après ce discours, Léandrin fit en peu de mots à Misandre et à Herminie le récit des merveilleuses machines pour la vue et pour la voix, que Philanthrope avait rapportées de Larisse. Il leur conta comment, par le secours de la première de ces machines, Chasseris et lui avaient vu dans la campagne Cléarque qui retournait à Manétuse; il leur rapporta le cri douloureux que la vue de ce roi avait fait faire à Chasseris au sujet de son époux, et leur apprit comment ce cri avait fait aviser Philanthrope de se servir de la machine qui porte la voix si loin, pour donner un avertissement à Cléarque en faveur de Misandre. Léandrin ajouta que, pendant que Philantrope parlait dans cette machine, il observait le roi de Crète par le moyen des verres merveilleux, et qu'il avait cru voir, au trouble de ce prince, qu'il prenait les sons de voix qu'il entendait pour ceux d'une voix du ciel;
- Et j'ai été convaincu, poursuivit-il, que je ne m'étais pas trompé dans ma croyance, puisque aussitôt que j'ai été arrivé à Manétuse, j'ai entendu le roi ordonner qu'on vînt vous mettre en liberté.
- Par le récit que vous me faites, dit Misandre, de ces admirables machines, je commence à être persuadé qu'il y a dans la philosophie des parties plus belles et plus utiles à cultiver que celles que j'ai affectionnées jusqu'ici; et au lieu de ne m'attacher uniquement, comme j'ai toujours fait, qu'à la métaphysique et à la physique spéculative, je veux m'appliquer aussi à l'optique et aux mécaniques.
Après que Misandre eut prononcé ces grands mots, auxquels Léandrin ne fit pas beaucoup d'attention, ce philosophe changea de discours, et reprit ainsi:
- Seigneur, j'admire la justice que le ciel a eue de délivrer Herminie des alarmes où elle était à mon sujet; et cette justice est d'autant plus grande que jamais personne n'a moins mérité que ma fille l'horrible affliction où elle était plongée, puisqu'elle n'avait contribué en aucune manière à ce qui nous l'avait attirée. Par équité pour elle, je dois vous informer de ce que sa modestie lui a fait vous taire en vous faisant le récit de l'enchaînement de nos malheurs ; sachez donc qu'elle s'est toujours opposée, de tout son pouvoir, à l'envie que j'eus de me jouer de la crédulité du roi pour me venger du peu d'attention que ce prince a pour les solides sciences. Le caractère de bonne sujette, le désintéressement et la bonne foi règnent si souverainement dans Herminie qu'elle a mille fois répandu des larmes de la petite tromperie que le chagrin qui me dominait m'engageait à faire, et qu'elle n'a pas manqué de la découvrir à ceux qui pouvaient y être intéressés. Ainsi, Seigneur, en obligeant Herminie, votre générosité vous a fait agir pour une personne qui n'est pas indigne de vos bons offices. Quoiqu'elle soit ma fille, la vérité exige de moi que je lui rende ce témoignage.
Léandrin n'avait pas besoin qu'on lui mît dans un nouveau jour les vertus d'Herminie; mille choses qu'il avait remarquées lui avaient si bien persuadé qu'elles étaient parfaites qu'il avait pour cette charmante fille autant d'estime que d'amour.
Cependant ceux à qui le roi de Crète avait ordonné de venir délivrer Misandre, arrivèrent dans sa prison, et le mirent, lui et sa fille, en liberté. Au moment même, Léandrin envoya en diligence porter cette heureuse nouvelle à Chasseris et à Philanthrope, et fit partir, peu de temps après, un chariot pour les amener à Manétuse. En conduisant Misandre et Herminie dans un logis qu'il leur avait fait préparer dans la ville, cet amant, qui s'était toujours contraint jusqu'à cet instant, ne put s'empêcher de dire tout bas à Herminie qu'en travaillant à sa liberté, il avait perdu la sienne; quoique ce discours la fit rougir et l'embarrassât, elle ne le prit que pour une simple galanterie, et n'y répondit que sur ce ton-là. Cette belle fille ne fut pas longtemps dans son logis sans y voir arriver Chasseris et Philanthrope. Cette dernière ne pouvait cesser de l'embrasser et de lui faire des caresses; mais pour Chasseris, quoiqu'elle aimât beaucoup une fille si aimable, et qu'elle fût très aise de la revoir, elle ne lui en donnait pas beaucoup de témoignages; car, naturellement, elle n'était pas fort caressante.
Philanthrope, qui était née pour se distinguer généreusement dans l'amitié, et pour faire du bien à tout le monde, en disait beaucoup de Léandrin à Herminie, lorsque ce chevalier entra et vint dire à cette vertueuse femme et à cette aimable fille que la reine de Lemnos et la princesse de Crète demandaient à les voir. Misandre et Chasseris, dont les caractères ne démentaient point les noms, furent ravis de rester enfermés dans leur logis; et Philanthrope, accompagnée d'Herminie, fut au palais, conduite par Léandrin ; ils entrèrent tous trois chez la princesse de Crète, où la reine de Lemnos était alors; il n'y avait dans ce moment auprès de ces deux princesses que la seule Anaxaride, qu'Elismène avait obligée de venir loger au palais, mais qui ne se montrait pas chez cette princesse quand il y avait beaucoup de monde, à cause de la nouveauté de son veuvage. Célénie et Elismène reçurent d'une manière extrêmement obligeante les deux personnes que Léandrin leur amenait. Elles dirent cent choses avantageuses sur tout ce qu'elles savaient des vertus et des lumières d'esprit de Philanthrope, et donnèrent mille louanges à la beauté et à la bonne grâce d'Herminie. Ensuite Elismène, voulant retenir quelque temps Philanthrope, et donner le plaisir à Célénie de l'entendre parler, lui dit:
- Vertueuse Philanthrope, il faut, s'il vous plaît, que vous qui êtes si éclairée et qui avez tant d'expérience du monde, décidiez laquelle a raison d'Anaxaride ou de moi, dans une dispute que nous avons ensemble.
Philanthrope n'ayant répondu à ce que lui disait Elismène que par un signe de modestie et de soumission, cette princesse reprit ainsi:
- Tout le monde sait la dureté des procédés que Dinocrite a eus pour Anaxaride tant qu'il a vécu; et l'on n'est pas moins informé que, malgré les étranges manières de son époux, elle a toujours eu pour lui tous les soins et toutes les complaisances que la plus exacte vertu lui pouvait prescrire. Le ciel l'a délivrée de cet époux si terrible ; et après avoir rempli à son égard tout ce que la raison et la bienséance exigeaient d'elle, on ne croit pas qu'elle ait sujet de le regretter: aussi est-elle de trop bonne foi pour affecter les dehors d'une douleur qu'elle ne sent point; mais ce qui fait le sujet de notre différend, est qu'Anaxaride ne veut point recevoir les vœux de Cléophane, ambassadeur de Chypre, seulement à cause qu'il est étranger. Elle dit qu'elle croit sincère la tendresse qu'il témoigne avoir pour elle, qu'elle le trouve digne d'estime, et qu'elle l'estime en effet; mais que, quand on lui offrirait une couronne, elle ne voudrait pas aller passer sa vie hors de son pays natal.
- Si Anaxaride, dit Philantrope, trouve effectivement du mérite dans Cléophane, il est fort étonnant, Madame, qu'elle refuse l'offre de sa foi à cause de la différence de leurs patries. Quand de sacrés liens ont uni à un époux qu'on aime, on regarde comme son pays tous ceux où l'on passe ses jours avec lui.
- Je suis fort fâchée, sage Philantrope, dit Anaxaride, de n'être pas du sentiment de la princesse et du vôtre; mais quelque passion que m'eût inspirée un amant, je vous assure qu'il ne me ferait jamais résoudre à quitter l'île de Crète pour lui.
- Mais, repartit Elismène, la reine de Lemnos et moi ne vous donnons-nous pas l'exemple de quitter la patrie pour suivre un époux?
- Les grandes princesses comme vous êtes toutes deux, Madame, répliqua Anaxaride, ont été accoutumées à ces idées-là dès leur enfance; et comme elles sont nées pour commander, on les regarde toujours partout avec admiration et plaisir; mais pour les personnes vulgaires comme moi, je sais bien qu'elles font une mauvaise figure dans un pays étranger; elles y paraissent toujours extraordinaires et ridicules.
- Supposé que votre crainte soit bien fondée, dit Célénie, n'appelez pas l'île de Chypre un pays étranger à votre égard, puisque toutes les personnes de qualité de Chypre savent votre langue, de même que toutes les personnes distinguées de Crète savent la langue qu'on parle en Chypre; et pour les manières, elles ont tant de conformité que ...
Comme la reine de Lemnos prononçait ces mots, le roi de Crète, le prince de Chypre et Cléophane entrèrent dans la chambre d'Elismène.
- Madame, dit Cléarque à Célénie, comme je sais que vous honorez Cléophane d'une estime particulière, je me hâte de vous dire que le prince votre frère vient de m'assurer qu'il obtiendra l'agrément du roi votre père, pour me faire présent du généreux Cléophane. Quand ce ministre aura, avec mes ambassadeurs, accompagné la princesse ma sueur en Chypre, il consent de revenir passer sa vie en Crète; il tiendra auprès de moi le même rang qu'y tint Dinocrite, qu'il remplira beaucoup mieux sans doute. Je sens si bien aujourd'hui le mal que m'ont fait, en mille occasions, le mensonge et la flatterie que je veux attacher à moi pour jamais cet homme dont je connais si bien la sincérité et la droiture; et je ne puis assez rendre de grâces au prince Téléphonte, à qui je devrai la main de la plus belle princesse du monde, et les services d'un ministre aussi habile que plein de probité.
- Seigneur, répondit Téléphonte en souriant, je vous assure que ce n'est point à moi que vous devez la résolution qu'a prise Cléophane de consacrer ses jours à votre service. Malgré le zèle et le respect qu'il a pour vous, je ne crois pas qu'il eût quitté la cour du roi mon père pour la vôtre, s'il n'eût été bien persuadé que, pour quelque raison que ce soit, Anaxaride ne quittera jamais l'île de Crète, et ne consentira à le rendre heureux que quand elle le verra établi dans cette île.
- En vérité, Seigneur, dit Anaxaride à Téléphonte, il y a bien de la malice à donner le tour que vous donnez à l'empressement qu'a Cléophane de rendre ses services au roi.
- Puisque les souhaits du prince mon frère, dit Célénie, et apparemment les ordres du roi mon père vont m'engager à passer mes jours en Crète, je suis ravie qu'Anaxaride et Cléophane y restent, carie les estime tous deux infiniment.
- Je vous assure, Madame, lui repartit Elismène, que quelque affection que j'aie pour Anaxaride, je la vois avec joie rester en Crète, puisque sa présence vous y fait plaisir.
- Ma sœur, dit Cléarque à Elismène, si vous perdez Anaxaride pour nous la laisser, je compte que vous emmènerez avec vous une autre belle Crétoise, qui vous dédommagera de sa perte. Le prince Téléphonte m'a appris tantôt que Léandrin est passionnément amoureux de cette belle fille, continua-t-il en montrant Herminie de la main.
- Oui, reprit le prince de Chypre, Léandrin l'aime autant qu'elle mérite d'être aimée, et je me suis chargé de travailler à le rendre heureux; je ne crois pas, ajouta-t-il, que Philanthrope ni les parents d'Herminie refusent de consentir à un mariage si bien assorti.
- Seigneur, dit Philantrope, par le droit que l'amitié me donne sur Herminie, je puis répondre à cette occasion du consentement de ses parents et de son obéissance; ils se trouveront tous fort honorés de l'alliance d'un chevalier de la condition de Léandrin, et aussi accompli qu'il est.
Léandrin, transporté de joie par cette réponse, en rendit grâce à Philantrope autant que le lieu où ils étaient le pouvait permettre. Ensuite Philantrope et Herminie voulurent se retirer; mais Elismène leur ordonna de rester, comme elle avait déjà fait une fois, et cette princesse donna ordre tout bas à Léandrin d'aller au moment même s'assurer du consentement de Misandre et de Chasseris pour son mariage, et de venir lui rendre compte de ce qu'ils diraient sur ce sujet. Cependant Cléophane marquait avec beaucoup de respect sa reconnaissance au roi de Crète et au prince de Chypre, et ne laissait pas de faire voir dans ses yeux à Anaxaride les sentiments qu'il avait pour elle.
Cléarque et Téléphonte sortirent enfin pour aller donner quelques ordres; Cléophane les suivit; et quand il n'y eut plus que la reine de Lemnos et Anaxaride, elle demanda avec bonté à Herminie si le choix qu'on faisait de Léandrin pour son époux ne gênait point ses inclinations. Elle ne répondit à cette princesse qu'avec une profonde modestie; mais Philantrope assura qu'elle connaissait assez ses sentiments pour être persuadée qu'elle estimait infiniment Léandrin. Ensuite Elismène invita Philantrope à venir s'établir en Chypre avec Herminie.
- C'est bien mon dessein, Madame, lui répondit-elle; le zèle ardent que j'ai pour vous, et l'amitié que j'ai pour Herminie ne me permettent pas de prendre un autre parti; et j'ose ajouter que les bontés dont le prince Téléphonte a daigné m'honorer dès son séjour dans Larisse, redoublent encore l'envie que j'ai d'exécuter ce dessein. Je ne suis pas du sentiment de la belle Anaxaride ; je regarderai toujours comme ma patrie les lieux où je verrai les personnes qui me sont les plus chères; et il m'est d'autant plus permis d'être indifférente pour mon pays qu'il arrive que je n'ai en Crète que des parents éloignés, et qui encore se sont rendus indignes de mon affection par les procédés pleins de dureté et d'avarice qu'ils ont eus pour moi. Le père et la mère d'Herminie vous suivront aussi, Madame; sans même avoir prévu une occasion si heureuse, ils avaient déjà pris le dessein de s'aller établir en Chypre.
- Je vous assure, dit Célénie, que vous trouverez tous dans l'île de Chypre un séjour charmant.
Comme elle disait ces mots, Léandrin revint informer Elismène de la joie avec laquelle Misandre et Chasseris avaient consenti à son alliance.
Un moment après, Cléarque et Téléphonte rentrèrent chez laprincesse; et le roi de Crète y voyant encore Herminie, lui dit:- Belle Herminie, comme de toutes les erreurs où nous avaitjetés la robe de sincérité, il ne nous en reste plus aucun chagrinque le déplaisir de n'avoir point vu de belles broderies que votrepère nous avait promis de nous faire voir, il faut que vous répariez ce dommage. Je viens d'apprendre que votre mère et vous avez fait, pendant votre séjour dans le palais, des ouvrages admirables, en broderie et en miniature; il faut, s'il vous plaît, que vous les fassiez voir à la reine et à la princesse.
Aussitôt Herminie envoya quérir à son logis les ouvrages qu'on demandait; et, dès qu'on les vit, ils attirèrent l'admiration de tout le monde. Comme Misandre, en faisant à Cléarque la description de la prétendue broderie de la robe de sincérité, avait affecté de lui rappeler les actions de plusieurs femmes qui, par leur caractère, ont fait honte à leur sexe, il semblait au contraire qu'Herminie eût cherché à faire revivre, dans ses ouvrages, des héroïnes qui, par leurs vertus et par la grandeur de leur courage, ont fait honneur à ce sexe. C'était cette belle fille qui avait dessiné les figures de la broderie des trois robes que sa mère avait travaillées avec tant d'adresse et tant d'art que ces figures paraissaient animées. On voyait sur une de ces robes l'histoire de la vertueuse Alceste donnant sa vie aux Parques pour arracher son époux au tombeau. Une autre de ces robes offrait aux yeux l'adresse ingénieuse avec laquelle la chaste Pénélope savait tromper la folle espérance de ses audacieux amants; et la troisième robe enfin représentait l'histoire de la tendre Alcyone qui se livra à une mort terrible pour ne point survivre à un époux qu'elle avait si chèrement aimé. Le roi et la princesse de Crète, la reine de Lemnos et le prince de Chypre ne pouvaient cesser de louer ces broderies admirables; mais ils eurent sujet de se récrier encore davantage quand ils considérèrent les tableaux d'Herminie. Le premier représentait Artémise, si fameuse par le superbe tombeau qu'elle fit élever au roi Mausole son époux; le second était le portrait de la généreuse et tendre Hypsicratée, femme du grand Mithridate ; et le troisième était l'histoire fidèle de l'illustre reine Zénobie, aussi célèbre par sa courageuse valeur que par son rare savoir. Tous ces tableaux étaient peints avec tant d'art, de noblesse et d'intelligence, ils étaient si corrects et si gracieux qu'ils enchantaient les regards de tous ceux qui les voyaient. Après que les deux princesses et les deux princes leur eurent donné mille louanges, Téléphonte dit galamment:
- Misandre ne hasardait rien quand il avançait qu'il nous ferait voir des ouvrages enchantés; il n'avait qu'à montrer ceux de sa fille pour nous convaincre qu'il avait raison.
- Et de plus, ajouta Cléarque, il n'y a qu'à nous faire voir ces mêmes ouvrages, pour nous convaincre aussi que tous les siècles ont produit des femmes infiniment vertueuses.
Herminie supplia la reine de Lemnos et la princesse de Crète de vouloir bien permettre qu'elle leur offrît ces robes et ces tableaux, qui avaient le bonheur de leur plaire. Ces princesses lui firent l'honneur d'accepter de fort bonne grâce ces beaux présents qu'elles se partagèrent entre elles.
Peu de jours après, Téléphonte épousa la princesse Elismène avec une joie infinie; et dès qu'il eut le consentement du roi de Chypre, on célébra le mariage de Cléarque et de la reine de Lemnos, qui fut ravie de voir au roi de Crète un favori aussi sage qu'était Cléophane. Herminie épousa Léandrin qu'elle aima autant par inclination que par reconnaissance; et dès qu'Anaxaride eut donné à son deuil le temps qu'exigeait la bienséance, elle épousa Cléophane, avec qui elle vécut fort heureuse. Philantrope, Misandre et Chasseris suivirent Herminie en Chypre; Philantrope y fit toujours les charmes de la société; et Misandre et Chasseris, malgré leur bonne fortune, n'y changèrent pas de caractère, mais tous se souvinrent à jamais de la robe de sincérité qui avait causé de si favorables changements dans l'esprit du roi de Crète.
Voilà, mon cher Blondel, poursuivit le roi Richard, tout le conte de la robe de sincérité, et voici la moralité de ce conte renfermée dans les vers que je vais te dire:
Quand une fois on est gâtéParla prévention et parla vanité, On est peu véritable et fort souvent bizarre.La franchise et l'égalitéSont des présents des cieux, dont l'usage est bien rare;Ils font seuls cependant notre félicité.Qui veut toujours être flatté, Dans d'étranges routes s'égare.Un prince est mal servi si l'on ne lui déclareExactement la vérité;Mais chez les gens de cour, rarement se prépareLa robe de sincérité;Vînt-elle de la main capricieuse, avare, D'un fantasque pédant, philosophe entêté, Trop heureux le héros rempli de fermeté, Qui d'un tel ornement se pare!
- Il faut avouer, Seigneur, dit Blondel, que vous êtes admirable en tout; je crois qu'il n'y a que vous de héros au monde qui sachiez si bien prendre des villes, gagner des batailles, et puis composer si heureusement d'agréables fables et de jolis vers quand vous vous avisez de vous en mêler. En vérité, vous devriez bien ne point remporter tant de gloire à la fois, et vous contenter de celle de grand conquérant, sans nous enlever encore...
Blondel ne put continuer son discours, il entendit tout d'un coup un bruit terrible; et sortant brusquement de la chambre du roi, il vit qu'on amenait dans la tour deux prisonniers, dont la bonne mine et l'air noble se faisaient aisément remarquer, quoique ce ne fût qu'à la faveur de la sombre lueur qui éclairait ce lieu obscur.