La Tour Ténébreuse par Mademoiselle de L'Héritier

LA TOUR TÉNÉBREUSE
ET LES JOURS LUMINEUX
CONTES ANGLAIS, ACCOMPAGNÉS D'HISTORIETTES,ET TIRÉS D'UNE ANCIENNE CHRONIQUECOMPOSÉE PAR RICHARD,SURNOMMÉ CŒUR DE LION,ROI D'ANGLETERRE
Avec le récit de diverses aventures de ce roi
Le roi Richard
à son Altesse Sérénissime Madame la Duchesse de Nemours
Épître
Docte Princesse, Esprit sublime, Voyez-en moi le roi RichardQui vient ici vous faire partDe ce que produisit et ma prose et ma rime.Quoiqu'un de vos aïeux que tout le monde estime,(Je veux dire le grand Dunois)Fût rude guerrier très fatal aux Anglois,L'éclat de vos vertus pour moi n'est pas moins doux;Et dans votre palais je viens aux yeux de tous
Comme votre confrère en clartés du Parnasse
Vous demander, Princesse, un commerce entre nous.
Ainsi que vous, j'aime l'histoire
Des temps présents et des siècles passés.
Ainsi que vous, de ma mémoire
Jamais nuls de ses traits ne furent effacés, Comme vous, chérissant les talents, le mérite,
La vertu fut ma favorite.
Par des penchants heureux fort noblement tracés,
Oui, nous nous ressemblons plus que vous ne pensez.Peut-être direz-vous qu'au milieu des alarmes
J'ai marqué plus que vous mon intrépidité;Mais sans vous exposer aux caprices des armes,
Vous nous avez fait voir assez de fermeté.
Votre vertu toujours héroïque, éclatante,
Vous couronne de cent lauriers
Et sans être d'humeur vaillante, Princesse, votre gloire est tout aussi brillante
Que celle des plus grands guerriers.
De par les Muses et Minerve, Souffrez donc qu'entre nous il se fasse un traité,
Qui de tous les temps se conserve
Rempli d'ardeur, de soins, de solidité.
Sous de favorables auspices
Recevez aujourd'hui mes savants exercices,
Mes contes et mes vers si vantés autrefois,
Qu'une de vos admiratricesVient de mettre pour vous en langage françois
Et daignez agréer cette preuve fidèle
De mon estime et de mon zèle.
L'intrépide Richard, roi d'Angleterre, après avoir cent fois signalé son courage dans la Palestine avec le vaillant Philippe Auguste, roi de France; après s'être couvert encore d'une nouvelle gloire depuis le départ de ce monarque, avait été obligé de reprendre la route de ses états, dont l'esprit de faction et de révolte s'était presque entièrement emparé. Mais comme ce prince, qui avait de puissantes raisons pour ne se pas faire connaître en Allemagne, traversait, déguisé, ce vaste pays, il avait tout à coup disparu, sans qu'on put savoir en aucune manière ce qu'il était devenu. En vain les chefs de ce qui lui était resté de fidèles sujets avaient fait des perquisitions exactes pour découvrir le lieu où il pouvait être caché: ils n'en avaient appris aucune nouvelle; et après seize mois de peines inutiles, ils avaient enfin presque perdu l'espérance de retrouver ce roi généreux et avaient renoncé au dessein de le chercher, ce qui n'avait pas donné une joie médiocre au prince son frère, comte de Mortain et de Lancaster, qui fomentait secrètement la faction des rebelles, et avait inspiré, par des voies cachées, la résolution qu'on avait prise de ne plus faire de perquisitions de Richard.
Le savant Blondel de Nesle fut le seul qui ne put se résoudre à abandonner ce soin. Ce gentilhomme français devait sa fortune au roi Richard, à qui il s'était donné, il y avait plusieurs années, par la permission du roi Philippe Auguste. Animé de zèle et de reconnaissance pour un illustre maître à qui il devait tout le bonheur de son sort, il était résolu de parcourir sans cesse le monde, jusqu'à ce qu'il eût découvert quelle était la destinée de ce prince. Blondel avait déjà fait le tour de l'Europe sans avoir recueilli le moindre fruit de ses travaux. Il avait commencé ses voyages par l'Allemagne, avait ensuite traversé l'Italie, la France, et divers pays; et enfin était revenu en Allemagne.
Après en avoir parcouru toutes les provinces pendant un temps assez considérable, un jour qu'il se trouva dans la ville de Linz en Autriche, comme, selon sa coutume, il raisonnait avec son hôte, il apprit qu'il y avait assez proche de la ville, à l'entrée d'un bois, une tour antique extrêmement forte, dans laquelle il y avait un prisonnier qu'on gardait avec beaucoup de soin. Blondel tressaillit à cette nouvelle; un secret pressentiment sembla lui annoncer que ce prisonnier était le roi d'Angleterre; et il ne songea plus qu'à chercher à s'éclaircir si son pressentiment était juste. Il porta donc aussitôt ses pas au pied de cette tour, dont le seul aspect faisait frémir. Il fit connaissance avec un paysan qui allait souvent y porter des vivres, et le questionna beaucoup. Mais quoiqu'il fît bien des libéralités à ce paysan pour l'engager à ne lui rien taire, et que ce bon homme lui déclarât en effet tout ce qu'il savait, il ne put lui dire le nom ni la qualité du prisonnier; il lui apprit seulement qu'il était gardé avec une grande exactitude, et qu'il n'avait de communication avec qui que ce fût, qu'avec le concierge et les domestiques de cet homme. Il lui dit encore que ce prisonnier n'avait point d'autre divertissement que de regarder assez souvent dans la campagne au travers d'une petite fenêtre grillée, qui était la seule qui éclairait son appartement. Il lui fit ensuite à sa manière une description de toute la tour, qu'il lui dit être un séjour affreux, et dont tous les appartements et les escaliers étaient si noirs qu'il fallait en plein jour des flambeaux pour s'y conduire. Blondel écouta avec une attention extrême tout ce que lui dit le paysan, et chercha à en profiter; mais quoiqu'il prît diverses sortes de déguisements, et qu'il donnât la torture à son esprit, il n'avançait rien dans la découverte qu'il souhaitait.
Enfin un jour qu'il se promenait à l'entrée du bois du côté de la tour, il entendit tousser quelqu'un à la petite fenêtre dont le paysan lui avait parlé. Plein de l'espérance que ce pouvait être son cher maître, il brûlait du désir de voir le prisonnier au visage; mais la petitesse et la hauteur de la fenêtre grillée ne lui permettaient pas de se flatter qu'il pourrait avoir ce plaisir; il voyait bien qu'il ne lui était pas plus permis de chercher à entrer par ses discours dans quelques éclaircissements avec ce prisonnier; il n'aurait pu se faire entendre qu'en parlant extraordinairement haut; ce qui n'aurait pas manqué d'être remarqué des gardes et du concierge de la tour, et de leur donner de la défiance ; et pour être en état de servir utilement le prisonnier, il ne fallait pas qu'on s'aperçût qu'il eût dessein d'avoir la moindre intelligence avec lui. Dans l'agitation que lui donnaient toutes ses pensées, sa présence d'esprit ne l'abandonna point. Il se souvint qu'il avait autrefois composé le commencement d'une chanson dont le roi d'Angleterre avait achevé les cinq derniers vers. Il savait que ce prince s'était très diverti de ce jeu d'esprit; ainsi il ne doutait point qu'en quelque lieu qu'il fût, il n'en eût conservé la mémoire. Dans cette persuasion, il crut que c'était là un sûr moyen pour découvrir si le prisonnier était le roi Richard; et, plein de cette idée, malgré la situation inquiète où il était, il ne laissa pas de trouver de la voix, et chanta fort haut et fort agréablement ces quatre vers
Corise a beau m'être sévère, Je resterai toujours dans son charmant lienElle est pour mon amour indifférente et fière, Mais du moins elle n'aime rien.
Après avoir chanté ces quatre vers, Blondel s'arrêta tout court, et entendit, avec ravissement, qu'une voix, qui venait de la petite fenêtre, continua ainsi sa chanson, la reprenant à l'endroit où il l'avait laissée:
Puisque de mes rivaux elle fuit l'entretien, J'aime mieux en souffrir des rigueurs éternelles, Que de soupirer pour ces bellesQui flattent de leur tendre choixCinq ou six amants à la, fois.
Blondel fut transporté de joie, étant convaincu par ces vers, et par le son de la voix qu'il venait d'entendre, que c'était le roi son maître qui était renfermé dans cette tour; il ne songea donc plus qu'à s'y introduire. Pour y parvenir, il se déguisa mieux que jamais, et apprit diverses choses nouvelles touchant le concierge et sa famille; il sut que cet homme avait une fille qu'il aimait fort, à qui il souhaitait beaucoup de faire apprendre à chanter; il sut encore que ce concierge avait un domestique dangereusement malade, et cherchait quelqu'un pour remplir sa place. Habillé d'une manière qui convenait à l'état dans lequel il se disait être, Blondel alla s'offrir au concierge pour le servir, et n'oublia pas d'annoncer qu'il savait la musique. Sa physionomie plut si fort à toute la famille qu'il fut aussitôt accepté, et dès le jour même qu'il fut reçu domestique dans cette maison, son nouveau maître le mena avec lui porter à manger au prisonnier dont il souhaitait la vue avec tant de passion. Quel ravissement pour le fidèle Blondel, quand il reconnut les traits augustes d'un grand roi, pour qui il se sentait un attachement si ardent et une reconnaissance si vive! Le roi, à qui la chanson de Blondel avait extrêmement réveillé les idées sur son sujet, le reconnut dès qu'il se présenta à ses yeux, et n'eut guère moins de joie qu'en avait ce zélé favori; mais tous deux cachèrent parfaitement bien les mouvements de leurs âmes au concierge. Cependant cet homme, qui naturellement était fort paresseux, se remit bientôt entièrement sur Blondel du soin d'aller dans la chambre du prisonnier lui porter ses besoins. Il prit une confiance extrême en ce nouveau domestique, qui lui paraissait plein d'esprit et de prudence: d'ailleurs, il était si persuadé de l'excellence des serrures de la tour et de la fidélité des gardes qu'il comptait que si l'on osait jamais tenter de sauver le prisonnier, ce serait toujours inutilement. Il se contenta de dire à Blondel que c'était un criminel d'état qui lui était bien recommandé: que, du reste, il était fort doux et fort civil, et qu'il se faisait un grand plaisir qu'il ne manquât de rien. Blondel eut donc la touchante satisfaction de parler au roi seul à seul. Il pensa expirer de joie aux pieds de son maître. Ce prince le releva avec bonté, l'embrassa avec tendresse, et lui dit cent choses obligeantes. Richard brûlait d'impatience de savoir de quelle manière Blondel avait découvert sa prison, et comment il s'y était introduit; il lui en rendit compte en peu de mots; et après qu'il l'eut assuré qu'il avait encore beaucoup de fidèles sujets en Angleterre, et qu'il eut ajouté qu'il ne doutait pas que, dès qu'on saurait certainement de ses nouvelles, le parti du prince son frère ne se dissipât, il demanda au roi par quelle triste aventure il avait perdu la liberté. «C'est par un trait de perfidie étrange, répondit ce prince. Mais, mon cher Blondel, ajouta-t-il, comme il ne faut pas que tu demeures si longtemps avec moi, de crainte qu'on ne soupçonne notre intelligence, je te ferai une autre fois le récit que tu souhaites ». Blondel entra dans les sentiments du roi, et se retira; mais comme les talents qu'il avait pour le chant et pour les instruments, car il jouait aussi délicatement du cistre et du manicordion qu'il chantait agréablement; comme ses talents en musique, dis-je, lui donnaient un grand lustre chez tous ceux qui habitaient la tour, le roi feignit d'en être frappé aussi, et pria le concierge de permettre qu'il vînt souvent auprès de lui chanter et jouer des instruments, pour adoucir un peu, disait-il, les ennuis de sa prison. Le concierge y consentit avec plaisir: ainsi l'on ne fut plus surpris de voir Blondel rester des temps assez longs auprès du prisonnier. Il ne s'y amusait pas aux exercices de la musique: il écoutait avec une avide attention les discours de son illustre maître, et répondait aux questions qu'il lui faisait. Mais pour satisfaire la forte envie qu'il avait d'apprendre la manière dont le roi était devenu captif, un jour ce prince lui parla ainsi :
- Quelque temps après le départ du roi de France, j'eus un grand démêlé avec Léopold, duc d'Autriche. Le bonheur que j'avais eu de faire la conquête du royaume de Chypre en si peu de temps, et la gloire que je m'étais acquise en partageant avec le roi de France l'heureux succès des armes chrétiennes en Syrie, avaient fait naître dans le cœur de Léopold une envie secrète, dont il lui échappait assez souvent des mouvements qu'il cherchait à couvrir par d'autres prétextes; ainsi qu'il fit pendant le cours du démêlé que nous eûmes, dans lequel ce prince, qui avait cependant tout le tort de son côté, agit avec un emportement si étrange qu'il paraissait forcené. Comme j'avais la justice pour moi, tout ce qu'il y avait dans la Palestine de princes et de seigneurs croisés prirent mon parti ; et l'emporté Léopold sans en avertir personne, s'en retourna brusquement en Allemagne. L'empereur est, comme tu sais, mon implacable ennemi depuis longtemps. Le duc d'Autriche, qui ne cherchait qu'à me nuire, réveilla sa haine, en lui disant que, quand les princes croisés s'étaient rendus maîtres de la ville d'Acre, mes troupes avaient effacé les armes impériales de plusieurs endroits de cette ville pour y placer les miennes. L'empereur et le duc formèrent contre moi mille projets de vengeance, et résolurent de tout mettre en usage pour les exécuter; et pour cet effet, ils renvoyèrent de leurs émissaires dans la Palestine, et gagnèrent, par de grosses sommes d'argent, Varnery, un de mes domestiques. J'ai su toutes ces particularités par une voie que je te dirai tantôt.
Cependant tous les princes croisés marquaient toujours pour moi une estime et une déférence qui me comblaient de gloire, et ils avaient une confiance dans ma conduite, qui ne contribuait pas peu à faire réussir ce que nous entreprenions. La prise de Gaza, celle de Jaffa, et la grande victoire que nous remportâmes sur Saladin, firent en Asie et en Europe un bruit fort glorieux pour nous: et je me préparais à aller mettre le siège devant Jérusalem, lorsque je reçus la nouvelle des troubles d'Angleterre. La fatalité de ces troubles séditieux me donna le chagrin que tu peux t'imaginer, voyant que la nécessité de ma présence en mon royaume m'allait obliger à abandonner le cours de mes conquêtes dans la Palestine; car tu sais que les plus zélés sujets que j'eusse en Angleterre m'écrivirent de hâter mon retour au plus tôt; et tu te souviens, sans doute, que tu n'étais pas des moins ardents à me marquer qu'il te paraissait absolument nécessaire.
Je me résolus donc à ce départ; et après avoir fait une trêve avec Saladin, et remis le soin de toutes les affaires de l'Asie au comte de Champagne, je m'embarquai, mais une violent tempête m'ayant poussé vers la Dalmatie, et fait échouer sur les côtes de ce pays, le malheur de mon naufrage fut cause que je me vis obligé de continuer ma route par l'Allemagne, et je me déguisai pour la traverser. Comme ma suite était réduite à un très petit nombre de personnes, et que je n'ignorais pas les mauvais sentiments que l'empereur et le duc d'Autriche avaient à mon égard, je crus que la prudence voulait que je prisse cette précaution, elle fut cependant inutile: le traître Varnery donna avis au duc d'Autriche de toutes mes démarches; et malgré mon habit de marchand, je fus arrêté proche de Vienne, comme j'étais dans un bois éloigné du village dans lequel Varnery avait envoyé tous mes gens, sous des prétextes qui regardaient mon service, et était resté seul auprès de moi. Ce fut en vain que je voulus me défendre contre les gens de Léopold, ils m'enveloppèrent malgré ma résistance. Dès que ce perfide duc m'eut à son pouvoir, il me remit sous celui de l'empereur, à qui je fis vainement demander une conférence; il ne voulut jamais me l'accorder. J'allais oublier de te dire que, dans le temps qu'on me remettait des mains de Léopold dans celles de l'empereur, j'entendis par hasard un entretien de ce duc avec Varnery, par lequel j'appris toute la trahison de ce perfide domestique, qui se préparait encore à donner sur mon sujet de nouvelles instructions à l'empereur; j'écrivis cependant à ce prince que, quoiqu'il fût vrai que, n'ayant aucune guerre ni avec lui, ni avec le duc d'Autriche, ma détention était absolument contre la bonne foi et le droit des gens, je ne laisserais pas néanmoins de me soumettre de bonne grâce à ma destinée, et que je lui payerais exactement la rançon à laquelle il me mettrait, mais que je le priais de la fixer promptement, parce que j'avais des affaires pressantes qui nie rappelaient dans mes états. L'empereur ne daigna pas répondre à ma lettre, et me fit dire insolemment qu'il ne bornait pas la vengeance qu'il voulait prendre de moi à la peine légère de payer une rançon; mais que, puisqu'il était le maître absolu de mon sort, personne au monde ne sachant ce que j'étais devenu, il me ferait passer ma vie entière en prison, sans que qui que ce fût de mes amis ni de mes sujets pût jamais apprendre de mes nouvelles.
Cette cruelle réponse m'affligea beaucoup d'abord; mais ensuite mettant ma confiance dans la protection du ciel, je me persuadai que sa justice ne me laisserait point passer mes jours dans une obscure prison, puisque je n'avais fait aucune action qui me dût attirer ce malheureux sort; j'espérai donc que quelque coup de la providence me tirerait de ma captivité; et comme tu sais que, par mon tempérament, je ne m'abandonne que bien difficilement à un violent chagrin, j'ai supporté un temps assez long ma destinée avec constance, et cherché même à charmer les ennuis de ma prison en m'amusant à composer divers contes et diverses petites histoires galantes, dans le même goût que tu sais que j'en ai composé dans ma première jeunesse. Mais, malgré la disposition que j'ai à bien espérer de toutes sortes d'événements, et malgré ma fermeté naturelle, la longueur de ma prison, et toujours dans l'impossibilité d'en avertir mes amis, épuisait enfin ma constance; je voyais les mois s'écouler sans qu'il arrivât aucun changement à mon triste sort; j'atteignis une année toujours en même situation; et depuis quelques mois, j'avais la douleur de me voir encore prêt à en atteindre une autre. Une si longue suite de malheurs avait enfin triomphé de la force de mon âme, et j'allais entrer dans le dernier désespoir sans ton arrivée ici; mais puisque le ciel a daigné rapprocher de moi un cœur généreux qui m'est aussi dévoué que le tien, je veux me redonner entièrement au penchant naturel que j'ai à la joie; je sens renaître toute mon espérance ; je suis persuadé que, par tes soins, je ne serai pas longtemps à recouvrer ma liberté.
Blondel répondit avec autant d'esprit que de zèle à toutes les choses obligeantes que lui dit le roi. Ensuite il rendit un compte exact à ce prince de la situation des affaires de son royaume; il l'informa à fond des procédés de tous les seigneurs anglais qui lui étaient restés fidèles, et ne lui fit pas un détail moins instructif des intrigues cachées et des cabales ouvertes de ceux qui étaient animés de l'esprit de rébellion; et puis, cherchant par générosité à justifier le comte de Mortain :
- Je vous assure, Seigneur, poursuivit-il, que le prince votre frère ne s'est point avisé, de propos délibéré, de former des partis contre votre autorité ; l'insolence du chancelier, dont l'équité de vos ordres et le zèle de vos barons ont déjà puni l'audace, a d'abord engagé le comte de Moi-tain, presque malgré lui, dans des mouvements, puis ensuite les sollicitations secrètes du roi de France, et les brillantes promesses de ce monarque, ont achevé d'entraîner le comte dans quelques pratiques contraires à l'obéissance qu'il vous doit; mais on voit bien qu'il a honte lui-même de son égarement, puisqu'il n'entre dans ces intrigues factieuses que couvertement, et que sa raison désavoue en public les démarches injustes qu'une aveugle ambition lui fait faire en secret.
- Tu n'as pas besoin, répondit Richard, de chercher à excuser auprès de moi les ambitieux égarements du comte de Mortain, dès que je serai libre, et que j'aurai recouvré toute mon autorité, je n'écouterai que les sentiments de la nature, qui me parleront en faveur d'un frère à qui il sera beau de pardonner quand il ne sera plus en état de me nuire : mais tant que je serai captif, et que je verrai en Angleterre un parti de séditieux, je veux que tout ce que j'ai de fidèles sujets regardent le comte de Mortain comme un ingrat à son frère et un rebelle à son roi.
- Il est vrai. Seigneur, repartit Blondel, que vos bontés et vos procédés généreux redoublent le crime dont le comte de Mortain est coupable envers vous: car jamais roi n'a comblé son frère de tant de marques d'amitié, et de tant de bienfaits magnifiques, que vous en avez comblé ce prince. Tout le monde se souvient que quelques démarches imprudentes que lui avait fait faire une jeunesse un peu trop légère, du temps du feu roi votre père, lui avaient fait perdre les bonnes grâces de ce monarque, qui, l'ayant voulu punir en ne lui donnant aucun apanage, lui avait fait acquérir, par toute l'Europe, le désagréable surnom de Jean-sans-terre. On se souvient même, Seigneur, que quand vous parvîntes à la couronne, non seulement vous comblâtes ce prince de richesses et de titres, mais encore vous l'en accablâtes. On n'a pas oublié que, outre le comté de Mortain et les conquêtes que le roi votre père avait faites en Irlande, vous lui donnâtes les comtés de Cornouailles, de Den, de Sommerset, de Dorset, de Nottingham et de Lancaster; de sorte qu'il s'en fallait peu que la grandeur de ses biens n'égalât la puissance et la gloire de la couronne. Mais. Seigneur, ce sont ces mêmes bontés que vous avez eues pour le comte de Mortain qui vous engagent à avoir de l'indulgence pour lui ; ce prince vous doit tout le bonheur de sa vie, vous serez ravi de conserver votre ouvrage, la splendeur de son sort est l'effet de votre libéralité, le repos de ses jours sera l'effet de votre clémence.
- Songeons, répliqua le roi, à me mettre en état de l'exercer cette clémence; mais dis-moi, que fait la reine ma mère dans tous ces troubles? N'est-elle pas bien affligée de leur excès, et la reine ma sueur n'en est-elle pas bien touchée aussi?
- La reine mère, reprit Blondel, est toujours toute pleine de zèle et de tendresse pour vous; et il serait à souhaiter, pour le bien de vos affaires, qu'elle eût sur l'esprit des factieux tout le crédit de l'autorité qu'elle devrait avoir; pour la reine de Sicile, quoiqu'elle soit très chagrine de l'audace des rebelles, elle est encore bien plus affligée d'ignorer le destin d'un frère tel que vous, et à qui elle a de si grandes obligations; mais, Seigneur, ajouta-t-il, vous ne me demandez point de nouvelles de la reine Alasie.
- Ne donne point, répondit le roi, le titre de reine à la princesse Alasie, tu sais qu'elle-même serait fâchée de le porter, s'il fallait avoir, avec ce titre, véritablement le nom de mon épouse.
- Cependant Seigneur, repartit Blondel, la princesse Alasie a toujours paru prendre un grand intérêt aux succès de vos armes; mais Seigneur, continua-t-il en souriant, si vous n'êtes pas empressé à me demander des nouvelles de la princesse de France, demandez-m'en du moins de celle de Navarre, car je ne puis croire que toutes vos victoires de Syrie, ni la perte de votre liberté, vous aient fait oublier les charmes de l'aimable Bérengère.
- Je t'avouerai, répliqua le roi, que je rends toujours aux attraits de la princesse de Navarre, la même justice que je leur ai rendue toute ma vie; mais tu te trompes beaucoup, mon cher Blondel, si tu t'imagines que ces attraits, tout brillants qu'ils sont, aient jamais fait aucune impression sur mon cœur.
- Quoi, Seigneur, reprit Blondel, ce n'est pas la princesse de Navarre qui est cause de l'éloignement que vous avez à vous unir d'un lien éternel avec la princesse de France?
- Non, répondit le roi, la princesse Bérengère n'a jamais eu le moindre empire sur mon cœur, malgré l'envie que la reine ma mère a toujours eue de l'y faire régner: mais pour te tirer entièrement de la prévention où tu es à cet égard, je veux bien te confier aujourd'hui un secret: apprends que la charmante princesse de Flandres, épouse de l'heureux comte de Hainaut, est la seule personne qui m'ait jamais inspiré de l'amour, et la seule aussi avec qui les nœuds d'un sacré lien auraient fait le bonheur de ma vie: à présent que tu sais mes sentiments, ajouta Richard, c'est à toi à m'informer de tout ce que tu sais de la situation de cette adorable comtesse.
- Quand j'apprends, répliqua Blondel, que c'est la comtesse de Hainaut qui est l'objet de votre tendresse, je vous plains beaucoup, Seigneur, car cette comtesse paraît fort attachée au comte son époux, et vit avec lui dans une parfaite union. Il est vrai cependant que, quelque beauté qu'ait cette princesse, on voit sur son visage et dans ses manières, une certaine langueur qui pourrait bien être l'effet de quelque passion malheureuse; ainsi, Seigneur, j'ai grand penchant à croire que vous êtes tendrement aimé de la belle comtesse de Hainaut, et que, pendant que vous avez toute son inclination, elle n'est attachée à son époux que par les seuls sentiments que lui inspire sa vertu.
- Hélas ! s'écria le roi, tu devines juste ! Et c'est ce qui fait ma douleur et ma joie dans une passion si tendre ; je sais que la princesse que j'adore partage mes maux, je sais qu'elle soupire en secret du nœud fatal qui l'attache à un autre qu'à moi; mais si je sens mille douceurs d'avoir les vœux de cette admirable personne, je souffre aussi une douleur mortelle des chagrins où elle se livre ; car je sais que, par sa vertu délicate, elle se fait sans cesse des reproches de ne pouvoir mettre d'accord son cœur et sa foi.
- J'ai remarqué, en effet, reprit Blondel, qu'elle était dans une grande mélancolie; j'ai passé à sa cour depuis peu, et la confidence dont vous venez de m'honorer, Seigneur, me fait faire à présent des réflexions que je n'avais point faites dans cette cour. La comtesse me demanda des nouvelles de votre sort avec un empressement particulier; et lorsque je lui eus répondu qu'on était toujours dans une triste incertitude sur ce que vous étiez devenu, elle garda le silence, et parut dans un accablement extrême. Dans le temps, je ne fis point à ces choses les attentions qu'elles méritaient qu'on y fit, mais en ce moment, je suis persuadé que vous êtes plus chéri que jamais de la charmante comtesse de Flandres. Je crois, Seigneur, continua Blondel, que vous vous doutez bien qu'on donne aujourd'hui ce nom à la princesse que vous aimez. Dès qu'on a su certainement en Europe que l'Asie avait vu mourir Philippe, comte de Flandres, Baudoin, comte de Hainaut, voyant son épouse héritière de cette belle souveraineté, par la mort de son frère, expiré sans enfants, a quitté le nom de comte de Hainaut pour prendre celui de comte de Flandres; et tout le monde admire le sort du comte Baudoin, qui, par son heureuse étoile, se trouve l'époux d'une si belle princesse et d'une si riche héritière; mais quand on vante le bonheur de ce comte, c'est qu'on ignore qu'il ne possède point le cœur de son aimable épouse, qui n'est uniquement rempli que de l'image du grand roi Richard.
- Hé, que me sert, s'écria ce prince, la tendresse de ses sentiments, puisque, pour l'intérêt de sa gloire, qui, par la pureté de mon ardeur, m'est plus chère que la mienne propre, je ne puis même aspirer à être heureux ?
- Il faut espérer, dit Blondel, que la fortune fera naître quelques événements qui vous seront favorables ; vous et la comtesse de Flandres avez tous deux trop de vertus et trop de qualités aimables pour mener toujours une vie traversée par des malheurs, et il est sûr que le ciel donnera sa protection à une tendresse aussi noble et aussi innocente qu'est la vôtre.
-Fasse ce juste ciel, s'écria de nouveau le roi, que tu prédises juste ! J'aime à m'en flatter; tu sais avec quelle facilité je m'abandonne à l'espérance; je veux bien me livrer aujourd'hui à ses plus agréables idées; mon esprit et mon cœur mortellement fatigués de ce que le désespoir leur a fait souffrir, ressaisissent avidement tout ce qui peut leur donner l'image d'un heureux avenir; je vais même chercher à me divertir du passé; je vais rappeler le souvenir de tous ces doux moments que nous passions toi et moi à nous entretenir de l'histoire et de la poésie, et je veux repasser dans ma mémoire ces vers si galants et si tendres que tu me venais montrer quand tu les avais composés pour la jeune Berthelide. Mais dis-moi, ajouta Richard, des nouvelles de cette charmante personne, et si tu n'as point enfin su vaincre son indifférence.
- Seigneur, répondit Blondel un peu déconcerté, j'ai à vous rendre compte de tant de choses importantes qui regardent votre service que vous me permettrez bien de ne pas employer à des bagatelles qui aient rapport à moi, les précieux moments qu'on me permet de rester auprès de vous; je commence même à m'apercevoir que j'y reste peut-être trop aujourd'hui; il faut donc que je m'arrache à présent à ce bonheur, pour être en état de me le conserver.
- Je consens que tu me quittes, reprit Richard, quand tu m'auras dit si tu ne sais point ce qu'est devenu le comte d'Estanfort, que Varnery avait écarté de moi lorsque je fus pris.
-Non, Seigneur, répondit Blondel, on ne sait aucune nouvelle de ce comte, ce qui m'est très sensible.
Après ces mots, Blondel quitta le roi, et s'en alla remplir les emplois auxquels la figure qu'il faisait dans la maison du concierge l'engageait; il continuait à se faire considérer de plus en plus de cet homme et de toute sa famille ; et en très peu de temps, il s'acquit auprès d'eux une si parfaite confiance qu'on l'aurait vu passer des demi-journées entières avec le prisonnier qu'on n'en aurait pas eu la moindre inquiétude. Il profitait en habile homme de cette disposition favorable; quelque soins qu'il se donnât, et quelque secrètes tentatives qu'il fit pour découvrir des moyens de faire sauver Richard, il n'en pouvait entrevoir encore aucune apparence, et son bonheur ne se bornait qu'à sentir la douceur de consoler ce prince, et le plaisir de lui faire oublier quelquefois, dans ses entretiens, les chagrins et les incommodités que lui causait son affreuse prison.
Un jour qu'il savait qu'il pourrait rester longtemps avec cet héroïque maître, il lui dit:
- Je n'ai pas oublié, Seigneur, que vous m'avez fait la grâce de me dire que vous avez composé, dans cette ténébreuse tour, divers contes et diverses petites histoires. J'espère que cette même bonté, qui vous engageait autrefois à me faire part des excellentes productions de votre esprit, vous portera encore à m'honorer de cette marque de votre bienveillance.
-Je t'avoue, répondit le roi, que je me ferai un plaisir de te lire ou de te raconter toutes les fables de différentes espèces que j'ai composées ici; on ne m'a jamais laissé manquer des choses dont on a besoin pour écrire; cet amusement m'a été d'un grand secours; je t'assure que si le divertissement qu'il donne ne m'avait pas soutenu, il est de certains moments où j'aurais expiré d'ennui. Je vais donc te faire part des seuls plaisirs que m'ait pu permettre mon loisir forcé.
Après ces mots, le roi récita à Blondel un conte, dont je vais rapporter tout le fond et la substance; mais je n'en conserverai pas les termes ni les narrations trop étendues; je me croirai cependant permis d'y ajouter quelques petites réflexions; mais en même temps j'en retrancherai diverses circonstances, qui ne seraient pas du goût de notre siècle, ce n'est donc pas le roi Richard qui parle, c'est moi.