Les Enchantements de l'Eloquence par Mademoiselle de L'Héritier

LES ENCHANTEMENTSDE L'ÉLOQUENCEOU LES EFFETS DE LA DOUCEUR
Vous voulez donc, belle Duchesse, interrompre pour quelques moments vos occupations sérieuses et savantes pour écouter une de ces fables gauloises qui viennent apparemment en droite ligne des conteurs ou troubadours de Provence, si célèbres autrefois. Je sais que les esprits aussi grands et aussi bien faits que le vôtre ne négligent rien; qu'ils trouvent dans les moindres bagatelles des sujets de réflexions importantes, que tout le monde n'est pas capable d'y découvrir; et je ne puis même m'empêcher de croire que vous en ferez une dès l'abord. Vous vous étonnerez sans doute, vous que la science la plus profonde n'a jamais étonnée,que ces contes, tout incroyables qu'ils sont, soient venus d'âge enâge jusqu'à nous, sans qu'on se soit donné le soin de les écrire:Ils ne sont pas aisés à croire:
Mais tant que dans le monde on verra des enfants,Des mères et des mères-grands,On en gardera la mémoire.
Une dame très instruite des antiquités grecques et romaines, et encore plus savante dans les antiquités gauloises, m'a fait ce conte quand j'étais enfant, pour m'imprimer dans l'esprit que les honnêtetés n'ont jamais fait de tort à personne, ou, pour parler comme le vieux proverbe que beau parler n'écorche point langue, et que souvent.
Doux et courtois langage
Vaut mieux que riche héritage.
Elle s'efforçait de me prouver la vérité de cette maxime fort sensée, quoique gothique, par l'histoire très merveilleuse que je vais vous raconter.
Dans le temps où il y avait en France des fées, des ogres, des esprits follets, et d'autres fantômes de cette espèce (il est difficile de le marquer, ce temps-là, mais il n'importe), il y avait un gentilhomme de grande considération qui aimait passionnément sa femme (et c'est ce qui fait encore que je ne puis deviner quel temps c'était). Sa femme ne l'aimait pas moins: il était bon homme, il le méritait. Ils vécurent donc assez heureux durant quinze ou seize ans; mais la mort les sépara. La dame mourut et ne laissa qu'une fille unique.
Elle avait été très belle: sa fille ne le fut pas moins, et avec mille agréments qui parurent dès son enfance, elle avait le teint d'une blancheur si éblouissante qu'on en forma son nom, et qu'on la nomma Blanche.
Sa mère n'avait point eu de bien, mais son père en avait eu beaucoup; cependant il n'en avait plus quand sa femme mourut, parce que ses affaires avaient mal tourné pendant son mariage ; et sa fille se voyait réduite à n'avoir pour toute dot que sa blancheur et sa beauté, ce qui d'ordinaire n'est pas d'un grand secours pour faire trouver un parti considérable.
Le père de Blanche, étant fort affligé de la mort de sa femme, crut qu'il n'en serait point consolé jusqu'à ce qu'il en eût une autre; et comme sa fille lui paraissait assez jeune pour avoir le temps de lui chercher un établissement à loisir, il conclut qu'il fallait premièrement penser à lui, et il songea sérieusement à fixer son choix. Le mauvais état de ses affaires le fit pencher du côté de la richesse; ainsi il s'attacha à une veuve qui n'était ni belle ni jeune, mais très opulente.
Cette femme n'avait qu'une fille unique non plus que lui, et elle était veuve d'un financier qui n'avait oublié aucun des tours de son métier pour parvenir au comble de la richesse, et il y avait réussi. Ils n'avaient rien à se reprocher sur la naissance; aussi le point d'honneur ne mit jamais de division entre eux; mais comme elle avait conservé avec soin les sentiments et la manière de la famille dont elle était, elle avait donné à sa fille une éducation pareille à celle qu'elle avait eue; et sa fille étant d'un caractère rude et fort propre à recevoir des impressions grossières, il n'est presque pas possible de voir deux personnes plus populaires et plus rustiques qu'elles étaient. Dans ce caractère, elles ne laissaient pas d'être toutes deux remplies d'une ambition outrée, niais mal entendue; elles avaient des idées si ridicules qu'elles faisaient cent extravagances où l'on voyait à découvert les égarements que leur faste et leur vanité leur inspiraient.
Avec ces dispositions, il est aisé de juger que le père de Blanche, qui portait le titre de marquis, fut écouté de la veuve avec joie, et que l'envie d'avoir un grand nom lui fit faire le mariage en fort peu de jours. Son nouvel époux, qui n'avait envisagé que son bien en l'épousant, vit avec beaucoup de chagrin, dès qu'il fut marié, combien les défauts de la marquise qu'il avait faite étaient en grand nombre et fatigants; mais comme il aimait naturellement la paix avec tout le monde, et que d'ailleurs il était d'un caractère à se laisser gouverner par sa femme, telle qu'elle fût, il vécut fort bien avec elle, à condition qu'il se mît sur le pied de ne la contredire jamais, et de la laisser maîtresse absolue en toutes choses. Il se consolait de son humeur incommode par les douceurs que lui produisait le grand bien qu'elle lui avait apporté; il supportait ses emportements en philosophe; et quand il la voyait trop en train de crier, comme il aimait la lecture, il s'en allait lire dans son cabinet.
Il n'y avait que l'aimable Blanche qui fût entièrement à plaindre. Sa belle-mère avait pour elle une aversion inconcevable; elle était au désespoir de voir que sa beauté faisait encore paraître la difformité de sa fille, et la rendait le mépris de tout le monde: car Alix (c'est ainsi que se nommait la fille du financier) était un monstre en laideur aussi bien qu'en grossièreté. Cependant, telle qu'elle était, sa mère ne laissait pas de l'aimer jusqu'à l'idolâtrie: elle aurait tout sacrifié à sa satisfaction, et pour mettre le comble au malheur de Blanche, Alix la haïssait encore cent fois plus que sa mère. Elle employa donc tous les moyens imaginables pour la chagriner. La mère voulait que Blanche fût mise dans un couvent; mais Alix qui s'était mis en tête de la voir toujours la victime de ses caprices, détourna sa mère de ce dessein, craignant que, lorsque Blanche ne serait plus sous leurs yeux, quelque amie officieuse ne mît son mérite dans tout son jour, et ne lui procurât quelque établissement éclatant, ce qu'Alix appréhendait plus que la mort.
Il fut donc résolu que Blanche resterait au logis, et qu'elle ne ferait aucune visite, ni n'en recevrait aucune. On prit des mesures pour la cacher avec soin à tous les honnêtes gens, et afin de ternir sa beauté, on l'obligea de s'occuper aux emplois des femmes de chambre, des femmes de charge, même des cuisinières.
Si je voulais, Madame, vous conter cette histoire entièrement dans les termes que les conteurs de Provence l'ont apprise à nos grands-mères, je vous dirais mille particularités étonnantes de l'adresse de Blanche; mais il est inutile: je vous dirai seulement que, par une docilité admirable, bien rare dans une si belle personne, elle avait la complaisance de s'employer à tous les travaux désagréables que sa belle-mère lui prescrivait; que Blanche mettait tout ce qu'elle touchait dans tout son lustre, et que jamais personne n'avait su si bien qu'elle godronner des fraises et dresser des collets montés. Elle s'acquittait si habilement de toutes ces choses que je suis sûre que si elle eût vécu dans ce temps-ci, elle aurait su parfaitement faire aller les rayons et se serait attiré une grosse cour de tant de femmes qui sont, à tous moments, dans un chagrin mortel que leur rayon opiniâtre n'est pas dans toutes les formes, quelque soins qu'elles se soient donnés d'en faire faire des preuves de justesse à leurs toilettes. Blanche aurait donné à cet ornement, si utile aux belles du pays des pygmées, toute sa symétrie, et aurait encore renchéri sur Mme D**** avec qui aucune coquette n'oserait se brouiller parce qu'elle a l'heureux talent de se mieux coiffer et de mieux monter des cornettes que toutes les faiseuses de l'univers. Cette belle prérogative lui attire l'admiration et la complaisance d'un grand nombre de femmes, à cause qu'elle leur fait part de ses coiffures, et qu'elle leur tourne la tête comme elle l'a tournée. Mais laissons ces remarques pour continuer notre histoire.
Non seulement on donnait mille fatigues à. Blanche; mais on la laissait dans une négligence qui aurait été jusqu'à la malpropreté la plus dégoûtante sans les dispositions naturelles qu'elle avait à être propre de quelque manière qu'elle fût habillée; ainsi malgré le soin qu'on prenait de lui donner des habits qui pussent la décorner, tout lui seyait: sa coiffure plate et son vêtement de grosse serge n'empêchaient pas qu'elle ne parût belle comme l'Amour, pendant qu'Alix toute couverte d'or et de pierreries, et avec une coiffure la plus étudiée, faisait peur à tous ceux qui la regardaient; car l'excès de sa parure ne la rendait que plus laide et de plus mauvais air.
Cependant elle ne pouvait rester chez elle ; on la voyait incessamment aux promenades, aux spectacles, aux bals; elle ne pouvait se lasser d'étaler sa pompe dans tous ces lieux; mais si elle trouvait du plaisir à s'attirer les regards de quelques bourgeoises, elle était d'ailleurs bien mortifiée d'entendre à tous moments les pages ou les mousquetaires de ce siècle-là qui lui disaient derrière elle les vérités les plus piquantes ; car, dès ce temps-là, beaucoup de mousquetaires, d'académistes, de jeunes officiers, et d'autres étourdis avaient la ridicule habitude de venir regarder au nez à toutes les femmes qu'ils voyaient un peu parée, et d'en dire tout haut mille impertinences quand ils ne les trouvaient pas belles à leur gré. Ainsi on peut juger combien ces jeunes gens exerçaient le beau talent qu'ils ont de faire de froides railleries, quand ils voyaient la figure rebutante d'Alix ; mais ce qu'on ne peut imaginer aisément est qu'elle se vengeait sur Blanche des insultes qu'elle avait reçues; se figurant que s'il n'y avait point de belles au monde, la laideur ne serait pas exposée à de pareils mépris, elle redoublait son aversion pour cette aimable personne, et engageait sa mère à lui donner de nouveaux chagrins.
Malgré la douceur naturelle de Blanche, tant de mauvais traitements l'aigrissaient quelquefois si fort qu'elle faisait dessein de se tirer de cette maison à quelque prix que ce fût; mais la haine qu'elle avait pour les éclats, l'amour qu'elle avait pour son père, et l'espérance de trouver quelque occasion de sortir avec bienséance de son esclavage, lui ôtaient la résolution d'en sortir en faisant du bruit. Elle se préparait donc de nouveau à la patience, et son père qui l'aimait beaucoup, mais qui n'avait pas la fermeté de s'opposer aux manières barbares qu'on avait pour elle, adoucissait ses chagrins en les partageant, louait sa vertu, et la consolait en lui promettant de la part du ciel qu'elle se verrait un jour dans un état plus heureux. Ces consolations soutenaient la constance de Blanche dans ses malheurs; cependant, comme la société et toutes sortes de divertissements lui étaient interdits, elle trouva moyen d'en prendre dans sa chambre par la lecture. Elle amassa un grand nombre de romans ; je ne sais de quelle manière ; cependant elle n'en eut pas toute la satisfaction qu'on pourrait croire, parce qu'elle ne pouvait lire que la nuit, sa belle-mère l'occupant sans relâche tant que le jour durait. Mais quoiqu'il fallût retrancher de son sommeil pour avoir le temps de lire, cela ne l'empêchait pas: elle croyait se reposer en lisant, et quand elle pouvait dérober de jour quelques moments, elle retournait avec empressement à ses livres.
Sa belle-mère qui l'observait sans cesse, prit des ombrages de l'ardeur qu'on lui voyait pour être seule dans sa chambre; et voulant s'éclaircir de ce qui l'y attirait si puissamment, elle l'y surprit un jour comme elle était sur un des plus beaux endroits d'un roman aussi bien écrit qu'agréablement inventé. La marquise aurait dû être touchée de voir le divertissement innocent où Blanche s'était réduite; mais quoiqu'elle sût à peine lire, elle se jeta sur le livre, et le lui arracha des mains, et après en avoir lu le titre avec beaucoup de difficulté, parce que c'était un nom grec fort rébarbatif et qu'elle prononça très mal, elle comprit enfin que ce livre était un roman, et elle commençait à faire un étrange vacarme à Blanche quand, par bonheur pour la pauvre fille, son père entra dans la chambre. Sa femme, sans lui donner le temps de parler, lui dit en criant de toute sa force:
- Eh bien ! Monsieur le raffineux, avec toutes vos chiennes de raisons sucrées, ne voilà-t-il pas comme vous avez bien élevé votre guenon de fille? Je viens de la surprendre qui lisait un livre d'amour en catimini.
Le marquis, qui se trouvait ce jour-là un peu plus de couragequ'à l'ordinaire, répondit à sa femme après avoir regardé le livre:- Blanche fait fort bien de se divertir de cette lecture. Vous luiôtez tous les plaisirs; elle ne peut pas mieux faire que d'enprendre un qui lui donnera de l'ouverture d'esprit et de la politesse. Je suis ravi quand je vois des filles de qualité s'occuper à lire, si elles s'y appliquaient toutes, on ne les verrait pas si embarrassées de leur loisir; elles ne courraient point tant de spectacle en spectacle, et de berlan en berlan.
La marquise, qui savait bien que sa fille était aussi avide de jeu que de tous les autres plaisirs, crut que son époux avait en vue d'attaquer Alix dans ce qu'il venait de dire; ainsi elle reprit en haussant encore le ton:
- Vraiment, j'en suis d'avis qu'on voulût empêcher que des femmes de qualité, qui ont du bien à milliers, ne se divertissent à leur fantaisie; cela est bon à des gueuses qui sont d'une noblesse ruinée de se retrancher tous ces plaisirs-là: mais à des dame qui ont plus de pistoles que ces salopes n'ont de deniers, il leur est permis de faire tout comme bon leur semblera. Pour les demoiselles qui n'ont pas le sol, elles ne doivent savoir que le ménage, et s'y occuper toujours; au moins, si elles veulent faire les liseuses, il faut que ce soit dans de bons livres, et non pas dans ceux où l'on apprend la malice.
- On n'apprend point la malice, reprit brusquement le père de Blanche, dans les beaux romans que je vois que ma fille lit (car il en avait été en goût plus qu'elle, et il les aimait bien encore) ; au contraire, dit-il, on n'y trouve que de grands sentiments, que de beaux exemples, on y voit toujours le vice puni, toujours la vertu récompensée; et même l'on peut dire que pour les personnes bien jeunes, la lecture des romans est en quelque façon meilleure que celle de l'histoire même, parce que l'histoire, étant entièrement assujettie à la vérité, présente quelquefois des images bien choquantes pour les mœurs. L'histoire peint les hommes comme ils sont, et les romans les représentent tels qu'ils devraient être, et semblent par là les engager d'aspirer à la perfection ; du moins on ne peut pas nier que les romans bien faits n'apprennent le monde et la politesse du langage. Blanche a déjà assez de dispositions à parler juste, et j'espère que la lecture de ces agréables ouvrages achèvera de lui en donner l'habitude.
La belle-mère, qui n'entendait rien à cette philosophie, et qui était une maussade créature, qui ne prétendait pas relâcher rien à la sévérité qu'elle avait pour Blanche, ne put laisser achever l'apologie des romans que le marquis allait continuer; car il était grec sur ce sujet.
- Quel chercheux de midi à quatorze heures ! répliqua-t-elle. Merci de ma vie! Que votre fille lise tout son saoul, puisque ce jeu lui plaît et à vous aussi; mais si les affaires de ma maison ne sont faites aussi ponctuellement qu'à l'ordinaire, je saurai bien la faire tourner au bout
Elle les quitta, et cette belle conversation finit de cette manière.
Vous trouverez peut-être, Madame, que le père de Blanche était un peu trop prévenu pour les romans, vous qui ne vous occupez que des lectures sublimes; je ne sais pas ce que vous en penserez, mais je ne vous dirai pas non plus ce que j'en pense, je raconte seulement ce que porte ma chronique; je suis historienne, et une historienne, aussi bien qu'un historien, ne doit point prendre de parti. Ne badinez pas, je vous prie, sur ces réflexions, car si vous alliez perdre votre sérieux, vous me feriez perdre le mien aussi. Cependant, j'en ai bien besoin pour avoir la force de vous raconter tranquillement la suite de cette surprenante histoire.
Le père de Blanche ne se trompa point; cette belle fille joignit en peu de temps une politesse achevée à sa douceur naturelle; on ne peut pas s'exprimer avec plus d'agrément et plus de justesse qu'elle faisait, soit par le commerce qu'elle eut avec les productions de l'esprit, soit par quelque autre raison. Alix ni sa mère n'envièrent point ces nouveaux avantages, elles étaient trop grossières pour sentir la délicatesse de ce qu'elles lui entendaient dire; ainsi elles continuèrent seulement d'être blessée de ses agréments personnels, et elles songèrent plus que jamais à les lui faire perdre.
Dans le temps de la belle saison, le marquis et toute sa famille allaient à la campagne. C'était là que la belle-mère de Blanche exerçait tous les talents qu'elle avait pour la tourmenter. Elle l'employait à tous les travaux les plus rustiques; mais malgré le soin qu'on prenait de l'exposer à tous moments au soleil, son teint, qui était d'un naturel à ne se point hâler, conservait sa blancheur. Sa belle-mère mourait de dépit de voir que rien n'était capable de la rendre laide, et elle ne pouvait en perdre le dessein. Enfin, après tous les moyens qu'elle avait tentés, et qui ne lui avaient pas réussi, elle s'avisa de la charger encore d'aller quérir de l'eau pour l'usage de toute la maison à une fontaine qui était assez éloignée.
Blanche, qui s'était dévouée à la patience, ne reçut pas cette commission avec plus de répugnance que celles qu'on lui donnait d'ordinaire: aller quérir de l'eau n'était pas pour elle un emploi plus humiliant que cent autres qu'on lui donnait. D'ailleurs, elle voyait des demoiselles qui y allaient aussi, car les coutumes de ce temps-là étaient sur certaines choses bien différentes des manières de ce temps-ci; et l'exemple aurait pu la consoler, si elle y eût été de son bon gré, comme ces demoiselles de campagne, ou par l'indigence de la maison de son père. Mais quoiqu'elle fût bien armée de patience, elle avait de la peine à retenir ses larmes, quand elle considérait que le travail accablant qu'on lui imposait n'était que pour la désespérer et pour l'abîmer. C'était son chagrin; car non seulement elle avait l'exemple de ses voisines, mais elle avait lu dans quelque endroit que les filles des rois faisaient la lessive du temps d'Homère et qu'Achille faisait la cuisine fort joliment. Blanche allait donc, sans se le faire dire, quérir de l'eau toutes les fois qu'on en avait besoin.
La fontaine où elle l'allait prendre était entourée du plus beau paysage du monde; mais le séjour en était dangereux parce qu'il était proche d'une forêt dont les loups venaient assez souvent faire des course jusque-là, et la médisance publiait sourdement que c'était pour cette raison que la belle-mère de Blanche aimait tant à l'y envoyer. On avait averti plusieurs fois cette aimable fille du danger où elle s'exposait. Mais quoique les loups ne fussent pas ce qu'elle craignait le plus, ces avertissements étaient fort inutiles pour elle, parce qu'elle ne pouvait faire entendre raison à sa belle-mère.
Après y avoir été plusieurs fois sans y trouver ni bêtes ni gens, pour parler comme mon auteur, un jour ayant puisé de l'eau, elle vit venir à elle un sanglier furieux, quoiqu'il ne fût poursuivi de personne. Elle en fut saisie de frayeur: on le serait à moins, Madame. Elle ne fut pas si effrayée cependant qu'elle ne songeât à se conserver; elle prit la fuite, et elle gagnait déjà des broussailles lorsqu'elle se sentit atteinte à l'épaule d'un coup qui la renversa par terre. Au même moment, le sanglier passa près d'elle sans lui faire mai et se cacha dans le bois. Comme elle faisait des efforts pour se relever, malgré la douleur qu'elle sentait, elle entendit quelqu'un qui cria: «Quoi ! la belle enfant, c'est vous que j'ai blessée au lieu du sanglier! Que je suis malheureux !» En même temps, Blanche vit un jeune homme richement vêtu qui s'approcha d'elle pour lui aider à se relever. Quoique le sang qu'elle perdait la rendît fort pâle, le chasseur ne l'eut pas plus tôt envisagée qu'il vit bien qu'elle était d'une beauté extraordinaire, et qu'il se sentit touché de l'air doux et engageant qu'il trouva dans cette jeune personne, malgré la rusticité de ses habits. Il ne s'amusa pas à lui en faire compliment; il était judicieux; il songea à la secourir promptement. Il déchira son mouchoir, même sa cravate, ou si vous voulez sa fraise, pour tâcher d'arrêter le sang de sa plaie. L'histoire dit que les yeux de Blanche firent à leur tour une blessure au chasseur; mais j'ai peine à croire que ce fût dès ce premier moment; ou si la chronique dit vrai, il fallait que ce chasseur fût aussi aisé à prendre feu que son fusil.
Quelque critique va dire apparemment que ce chasseur n'avait point de fusil, puisque du temps des fées, on n'avait pas encore l'usage de l'artillerie. Je connais des savants si scrupuleux qu'ils ne laisseraient pas finir un conte sans se récrier sur cet anachronisme: mais si je voulais entrer en raison avec un censeur si peu sensé ne pourrais-je pas lui dire que mesdames les fées pouvaient bien avoir fait là quelqu'un de leurs coups. On va voir bien d'autres merveilles; elles auraient bien pu encore faire celle-là, surtout en faveur du chasseur dont il s'agit, qui était filleul de Mélusine, de Logistille, et de je ne sais combien d'autres des plus célèbres de ces dames obligeantes.
Cependant il est vrai que l'arme dont Blanche fut blessée n'était point une arme à feu, car un historien doit toujours dire la vérité, quoique j'en sache assez qui y manquent; c'était un dard, ou un javelot (lue le prince avait voulu lancer au sanglier ... Mais je crois que je ne vous ai pas encore dit que ce chasseur était prince? Eh bien, il n'importe, je vous conterai tantôt ce que je sais de sa généalogie; car pour à présent, il faut retourner à la pauvre Blanche, que nous laissons trop longtemps à demi évanouie sur l'herbe.
Comme elle se voyait entre les mains d'un tel chirurgien, elle était dans une frayeur et dans une confusion qui lui faisait autant de peine que le mal dont elle souffrait. L'officieux chasseur lui donnait tous les secours dont il pouvait s'aviser, et il était si pénétré d'admiration et de douleur qu'il n'avait pas la force de dire un mot. Enfin, après avoir mis sur la plaie de la belle le meilleur appareil' qu'il pût, et lui avoir jeté de l'eau dix ou douze fois sur le visage, de manière qu'elle ne paraissait plus en danger de s'évanouir, ce jeune inconnu lui dit:
- Que mon bonheur et mon malheur sont extrêmes aujourd'hui ! Quel bonheur d'avoir vu une aussi charmante personne que vous ! Quel malheur d'être la cause des maux qu'elle sent!
- Vous êtes une cause innocente de ces maux, répondit Blanche: ainsi, Seigneur, un semblable malheur ne mérite pas de troubler votre tranquillité.
- Quand vous ne seriez qu'une fille ordinaire, répliqua l'inconnu, j'aurais bien de la douleur de vous avoir blessée. Jugez donc quel est mon désespoir de cet accident, vous voyant aussi aimable que vous êtes.
- Sans répondre à vos douceurs, repartit Blanche, je vous dirai, Seigneur, que vous poussez trop loin la générosité. Quand vous m'auriez tuée, il ne faudrait s'en prendre qu'au destin, et non pas à vous; et puis, il y aurait si peu de perte à la vie d'une fille comme moi que cela ne mériterait pas d'agiter la vôtre, qui me paraît une de ces belles vies qui sont d'ordinaire si utiles à l'État que je puis répondre que des personnes de mon caractère sacrifieraient avec plaisir leurs jours inutiles aux jours précieux des gentilshommes aussi nécessaires au public que vous avez l'air d'être. Accordez-moi donc, Seigneur, la grâce que je vous demande de ne point vous affliger de mon aventure; car à mon tour, je me reprocherais le chagrin qu'elle vous donnerait.
L'inconnu qui, sur l'habit de Blanche, l'avait prise d'abord pour une paysanne, ou une demoiselle de village tout au plus, fut de la dernière surprise quand il entendit le tour dont elle parlait; nais il fut encore plus touché de sa douceur que de sa politesse. Ce jeune prince était naturellement très violent; et il sentait bien que si quelqu'un, quoique innocemment lui avait fait autant de mal qu'il venait d'en faire à cette belle, il n'y aurait eu aucun égard qui l'eût empêché de s'emporter terriblement contre l'auteur de ce mal. Moins il était capable d'une telle modération, plus il admirait; par là Blanche se rendit absolument maîtresse de son âme, et cet exemple prouva admirablement par avance le vrai d'une des maximes de Quinault, qui a dit avec tant de justesse:
C'est la beauté qui commence de plaire;Mais la douceur achève de charmer.
Le prince était enchanté à un tel point que la foule des pensées qui se présentaient à son imagination lui fit quelques moments garder le silence, et il ne le rompit que pour dire encore à Blanche cent choses galantes. Néanmoins, il ne lui témoigna rien des impressions qu'elle avait faites sur son cœur, parce qu'il craignait d'alarmer une belle personne qui lui faisait voir autant de modestie dans ses réponses que de douceur et de politesse.
Cependant le prince était fort inquiété de voir que ses gens ne le rejoignaient point. Il s'était égaré d'eux à la chasse, et il était dans la dernière impatience de ce qu'il n'en revenait pas quelqu’un auprès de lui, parce qu'il voulait envoyer quérir promptement un char pour ramener Blanche où elle voudrait aller. Mais cette belle, à qui il témoigna son inquiétude et son dessein, lui dit
- Seigneur, je vous prie avec les dernières instances de ne point donner d'ordres pour cela; et si vous avez autant de considération pour moi que vous m'en avez fait voir, je vous assure que vous ne me pouvez faire un plus sensible plaisir que de me quitter sans penser à moi, et sans parler à personne, ni de ma rencontre, ni de ma blessure. J'ai les plus fortes raisons du monde de vous faire ces prières; et j'espère que je pourrai regagner tout doucement le logis de mon père, quand je me serai encore un peu reposée.
Après quelques contestations fort obligeantes de la part du prince, il lui dit: «Eh bien, vous le voulez, je me soumets à vos ordres; mais pour ce qui est de ne point penser à vous, ne croyez pas, charmante personne, qu'on puisse vous obéir sur cela.» A ces mots, le prince la quitta, remonta à cheval, et laissa Blanche étonnée, faible, et tort inquiète des pensées qu'on aurait chez elle de ce quelle était si longtemps sans revenir.
Enfin, elle se mit en chemin, et après beaucoup de peine, elle arriva au logis de son père, au moment qu'on allait envoyer voir ce qui la retenait à la fontaine. La belle-mère commença par faire beau bruit: mais lorsque Blanche eut dit qu'il lui était arrivé un accident, qu'elle avait été blessée par un sanglier, et que, sans un passant qui l'avait secourue, elle serait morte sur la place, la belle-mère fut contrainte de se taire. Le marquis fort troublé à cette nouvelle, courut auprès de sa fille, la fit mettre au lit, et résolut bien de ne se pas reposer sur sa femme touchant les soins qu'il faudrait prendre de Blanche. Puisque voilà cette belle fille en bonne main, retournons au prince et à sa généalogie.
Il était allié d'Urgande, cousin de Maugis, arrière-neveu de Merlin, et avec cela filleul du sage Lirgandée et des plus savantes fées, comme je vous l'ai déjà dit. Du reste, on ne sait pas bien de quel pays il était souverain futur: car certaines relations disent qu'il était fils du duc de Normandie, d'autres assurent que c'était du duc (le Bretagne, et d'autres mémoires, que ce fut le comte de Poitiers qui lui eût donné la naissance. Ce défaut d'éclaircissement vient de ce qu'on ne sait point du tout en quel lieu était la fontaine où Blanche allait quérir de l'eau. Enfin, il n'importe pas beaucoup: il suffit que toutes les relations conviennent que le chasseur qui blessa cette belle était fils et héritier du souverain du pays.
Comme ce jeune prince était fort occupé de l'aventure qu'il avait eue, sitôt qu'il eut rejoint ses gens, il chargea un de ses écuyers qui était fort adroit de s'aller informer dans le village du destin de Blanche. L'écuyer s'acquitta habilement de sa commission, et vint rendre un compte exact à son maître de la naissance, des inclinations et des malheurs de cette jeune beauté. Le prince fut ravi d'apprendre qu'elle était d'une noblesse illustre, et songea à prendre des mesures pour rendre heureuse une personne qui lui paraissait digne de l'être.
Blanche était aimée dans le village dont son père était seigneur autant qu'Alix y était haïe; ainsi les paysans avaient fait à l'écuyer cent contes plaisants touchant les belles qualités de l'une et les défauts choquants de l'autre. Ce gentilhomme, qui était vif et enjoué, n'avait pas oublié un mot de toutes les choses qu'on lui avait dites, et il les raconta au prince dans les mêmes termes, avec une naïveté qui eut le pouvoir de divertir un amant qui était aussi occupé de sa tendresse que le sont d'ordinaire les héros de romans.
Le premier soin du prince fut de chercher à guérir Blanche de la blessure qu'il lui avait faite; mais comme pour être d'une famille fort savante dans l'art de féerie, il n'était pas pour cela plus habile dans cet art, il eut recours à une de ses marraines, à qui il alla conter son aventure. Il ne lui confia point l'amour qu'il avait pour Blanche; il lui demanda seulement la guérison de cette belle fille; mais avec tant d'ardeur, et il lui parla de son mérite avec tant d'exagération qu'une femme un peu du monde, sans être fée et sans savoir la nécromancie, aurait deviné aisément qu'il était amoureux. Il ne fut donc pas difficile à la bonne fée de faire cette découverte; et comme elle aimait véritablement son filleul, elle fut bien aise de ce qu'il remettait cette affaire à ses soins, se faisant un plaisir de voir Blanche pour examiner si elle était digne des sentiments qu'elle inspirait à un cœur qui avait été jusque-là insensible à la tendresse.
Dulcicula, c'est ainsi que se nommait cette fée, alla donc préparer d'un baume merveilleux qui guérissait les blessures les plus mortelles en moins de vingt-quatre heures. Ensuite elle prit la figure d'une vieille paysanne, et dans cet équipage, elle s'alla présenter à la porte du père de Blanche. La première personne qu'elle rencontra, ce fut Alix, à qui elle dit fort civilement en style villageois qu'ayant un secret admirable, elle venait offrir ses services au marquis pour sa fille.
- Qu'est-ce que cette vieille folle me vient conter? répondit brutalement Alix. Je crois que toute cette vermine de villageois est enragée à faire les entremetteux pour cette guenon de Blanche; je rie sais pas à qui ils en ont de se démener tretous comme des ahuris. Cette bonne bête n'aura garde d'aller faire une bosse au cimetière; si c'était quelque bon chien à berger, il en mourrait bien plus tôt qu'elle.
Dulcicula fut extrêmement surprise de voir cette demoiselle toute couverte d'or et de pierreries parler un si étrange jargon; mais cette fée, qui était la douceur même, fut encore plus indignée de son mauvais naturel que de sa grossièreté. Elle ne répondit rien à cette brutale, et ayant appris que le marquis n'était pas chez lui, elle s'adressa à une femme qu'il avait chargée d'avoir soin de Blanche. Cette femme mena la fée auprès du lit de la malade. Dulcicula lui dit, toujours dans des termes conformes à son habit, que son accident l'ayant touchée, elle était venue exprès de son village pour lui offrir d'un baume qu'elle avait, qui guérissait toutes sortes de maux, et fort promptement.
Blanche, qui avait beaucoup d'esprit, et qui était dépréoccupée des erreurs populaires, crut que le baume dont on lui parlait était quelqu'un de ces remèdes dont le peuple s'entête, et qu'il faut appeler de petits remèdes innocents parce qu'il faut être en effet bien innocent pour s'en servir. Cependant cette aimable fille, gardant toujours son caractère, répondit à la fée:
- Vous êtes bien obligeante, ma bonne mère, de quitter ainsi toutes vos affaires pour me venir faire plaisir; je ne sais comment je pourrai reconnaître ce que je dois à votre zèle, moi qui suis si peu en état de faire ce que je voudrais ; mais je parlerai de vous à mon père, et j'espère qu'il vous tiendra compte de votre bonne volonté, car pour le baume, je vous en remercie, je suis entre les mains des chirurgiens, et il ne faut pas changer tous les jours de remèdes.
Dulcicula, charmée de la douceur et des manières honnêtes de Blanche, ne laissa pas de pénétrer la mauvaise opinion qu'elle avait de son baume: mais elle la pressa de s'en servir avec tant d'ardeur et de confiance que cette belle fille y consentit par pure complaisance pour la paysanne qu'elle voyait si affectionnée pour elle. La fée mit donc de son baume enchanté sur la plaie de Blanche, et par un effet merveilleux, il n'y fut pas plus tôt que la belle commença à se sentir fort soulagée.
Elles entrèrent ensuite en conversation. Dulcicula ne cessait point d'admirer en elle-même la douceur et les autres belles qualités qu'elle voyait jointes à tant de beauté, et cette admiration produisit un bon effet. La fée tenait un bâton sur quoi elle semblait s'appuyer; mais c'était la baguette enchantée dont elle se servait à faire tous les prodiges de son art. Elle toucha Blanche de cette baguette, comme par hasard, et lui fit un don d'être toujours plus que jamais douce, aimable, bienfaisante, et d'avoir la plus belle voix du monde. Aussitôt elle sortit de la chambre de la belle malade, accompagnée de la femme qui en avait soin.
Elle la mit sur le chapitre d'Alix, et elle apprit que cette grondeuse était aussi coquette que laide et méchante; que, comme elle était toujours dans une parure éclatante et faisait cent grimaces et cent contorsions pour se donner de l'agrément, on l'appelait en tous lieux, par ironie, la belle Alix; elle ajouta qu'en mille endroits, quand on voyait une fille se donner des airs impertinents et affectés, on disait qu'elle .faisait bien la belle Alix.
La fée ainsi instruite rencontra encore dans la cour, toute seule, celle dont on venait de lui parler en si beaux ternies. Elle s«approcha d'Alix et lui dit civilement: «Mademoiselle, je vous prie de me dire par où je pourrais trouver la porte de derrière de ce logis.»
Alix répondit en colère: «Peut-on rien voir de plus mal appris que cette vieille radoteuse-là, qui vient s'adresser à moi pour faire toutes ces sottes questions?»
La fée, sans répondre, se mit à marcher derrière Alix, et laissant tomber sa baguette sur elle comme sans dessein, elle lui fit don d'être toujours emportée, désagréable et malfaisante. Ce n'était que lui assurer la possession des qualités qu'elle avait déjà. Aussi elle entra dans une telle fureur de la chute de cette baguette qu'elle pensa battre la bonne paysanne; du moins elle vomit contre elle un torrent d'injures et la fée qui avait fait son coup se retira.
Cependant Blanche, qui ne sentait plus de douleurs si aiguës depuis l'application du baume enchanté, repassait l'aventure du bois dans son souvenir. Les manières agréables et la bonne mine du chasseur se présentaient vivement à son idée, et il lui semblait que dans tous les romans qu'elle avait lus, elle n'avait jamais rien vu de plus merveilleux que cet incident. Elle était bien en peine de savoir qui était ce chasseur; mais tous ses mouvements ne naissaient que de simple bienveillance et de curiosité. N'allez pas croire, je vous prie, que d'autres sentiments y eussent part; vous feriez tort à Blanche.
Pour le prince, il était entièrement livré à l'amour. Ce que Dulcicula lui avait dit du mérite de Blanche allumait encore son feu ; et il en était si transporté que, sans la crainte du duc son père, dès l'instant il aurait été quérir cette belle malheureuse pour l'amener triomphalement dans le palais: mais il fallut modérer ses transports : non pas sans chercher cent fois dans son esprit des moyens de les contenter.
Justement au bout de vingt heures, Blanche se trouva parfaitement guérie, et quelques jours après, son impitoyable belle-mère la renvoya encore sans façon à la fontaine. Comme elle était prête à puiser de l'eau, elle vit venir à elle une dame qui brillait encore plus par son grand air et par sa bonne grâce que par sa parure, quoiqu'elle fût mise d'une manière aussi magnifique que galante. Cette dame s'approcha de Blanche et lui dit:
- Ma belle enfant, je vous prie de vouloir bien me donner à boire.
- J'ai bien de la confusion, Madame, répondit agréablement Blanche, de ne pouvoir vous en présenter que dans ce vase qui est tort peu commode pour cela.
En même temps, cette belle fille se pencha sur le bord de la fontaine, rinça le vase avec soin, et ensuite présenta de bonne grâce à boire à la dame. Elle remercia Blanche fort civilement après avoir bu. Elle la trouva si aimable dans ses manières que du remerciement elle entra en conversation, la jeta sur mille sujets agréables et délicats dont Blanche ne fut point embarrassée; elle y répondit avec tant d'esprit, de douceur, et de politesse qu'elle acheva de charmer celle à qui elle parlait.
Cette dame, comme je crois que vous vous en doutez déjà bien, était aussi une fée: mais vous ne vous douterez pas que cette fée s'appelait Eloquentia nativa. Ce nom paraîtra à quelques gens aussi étrange qu'un nom grec; cependant, charmante Duchesse, vous voyez bien qu'il est très latin: mais latin ou grec, cela rie fait rien, c'est de ce nom bourru que s'appelait la fée dont il s'agit, et il ne faut pas s'en étonner: toutes les fées avaient toujours des noms hétéroclites. Éloquentia nativa, donc. toute pénétrée de l'éloquence et des manières obligeantes de Blanche, résolut de récompenser magnifiquement le petit plaisir que cette belle lui avait fait de si bon cour et de si bonne grâce. La savante fée mit la main sur la tête de Blanche, et lui donna pour don qu'il sortirait de sa bouche des perles, des diamants, des rubis et des émeraudes chaque fois qu'elle ferait un sens fini en parlant; ensuite la fée dit adieu à cette aimable fille qui s'en retourna tranquillement chez, elle chargée de son vase plein d'eau.
Blanche ne fut pas plus tôt en présence de sa belle-mère que cette femme lui demanda d'un ton aigre ce qui l'avait encore si longtemps retenue à la fontaine. Blanche lui répondit:
- C'est l'arrivée de la plus aimable dame que j'aie jamais vue.
À ces mots, un amas éblouissant de perles et de pierreries lui sortit de la bouche.
- Qu'est-ce donc que ceci? s'écria la marquise.
Blanche lui raconta éloquemment et ingénument la rencontre qu'elle avait faite de la dame, et l'entretien qu'elle avait eu avec cette admirable inconnue; mais ce récit ne se fit pas sans qu'à la fin des périodes de Blanche, quelque courtes qu'elles fussent, il ne tombât de sa bouche sur le plancher une pluie plus précieuse encore que celle qui vainquit Danaé. Chacun s'empressait à ramasser ce que Blanche répandait de sa bouche; personne n'était effrayé des dragées qu'elle écartait; elle se donna bien à son tour le soin de les recueillir; et quoiqu'elle ne fût pas intéressée, insensiblement elle prit l'habitude de parler d'un style coupé. On ne peut décrire la joie du marquis, c'est pourquoi je n'en parle point.
Cependant la marquise, aussi surprise que consternée, se résolut dès le lendemain d'envoyer sa fille à la fontaine, se flattant qu'elle y trouverait aussi la dame inconnue, et qu'elle lui ferait les mêmes faveurs qu'à Blanche. On était en ce temps-là comme on est encore aujourd'hui: on ne se rendait point justice, on voulait des grâces sans se mettre en peine de les mériter. Cette mère dit son dessein à Alix qui, étant plus brutale que jamais, lui répondit, en termes impertinents, qu'elle était plaisante de lui vouloir donner ce bel emploi, et qu'elle n'en ferait rien. La mère lui dit qu'elle voulait absolument que cela fût, et que c'était pour son bien qu'elle l'envoyait à l'eau. Enfin Alix, en disant mille sottises, se prépara à y aller.
Elle se para avec autant de soin que si c'eût été pour aller au bal, prit un vase d'or le plus beau de toute la maison, et dans cet étalage pompeux, elle arriva à la fontaine. Éloquentia nativa était en effet autour de ses eaux, la savante fée avait fait depuis peu la découverte de cette belle solitude, et elle s'y plaisait beaucoup; mais ce jour-là, elle se promenait sous la figure d'une agréable paysanne dont elle avait pris l'air naïf et l'habit champêtre; car Eloquentia nativa n'était pas moins belle avec une simple parure que sous les plus brillants ornements. Au contraire, quand elle mettait ses ajustements affectés, cela offusquait sa beauté.
Alix s'assit sur le bord de la fontaine, et la jolie paysanne, qui avait soif parce qu'elle s'y était longtemps promenée, s'approcha aussitôt de ce bord. Alix, dont l'esprit populaire n'était frappé que de l'éclat des habits magnifiques à qui seuls elle rendait l'honneur qu'elle était capable de rendre, Alix, dis-je, regarda la feinte paysanne avec mépris, et ne daigna pas l'honorer d'un signe de tête, quoique Éloquentia nativa lui eût fait une profonde révérence. La fée ne se rebuta point pour cela; en faisant une nouvelle révérence, elle dit à Alix :
- Mademoiselle, je vous supplie d'avoir la bonté de souffrir que je me serve de votre vase pour puiser de l'eau, car j'ai une soif violente.
- Voyez ce fretin, répondit Alix toute en furie ; on vient ici tout exprès pour l'abreuver; vraiment il leur en faut des vases d'or pour mettre leur chien de museau. Allez, bête de Tortillonne, tournez-moi le dos, et si vous avez soif, allez boire à l'auge de nos bœufs.
- Vous êtes bien brusque, Mademoiselle, répliqua la fée. Vous fais-je quelque offense pour me traiter ainsi?
Alors Alix, se levant et mettant les deux mains sur ses côtés, dit en criant de toute sa force :
- Je crois que tu veux raisonner, peste de souillon: mais je ne te conseille pas de m'échauffer les oreilles, car je te ferais assommer de coups quand tu passeras devant notre porte.
La sage fée pleine d'indignation des brutalités de cette créature voulut l'en punir dès le moment et d'une manière qui conservât un souvenir plein d'horreur du torrent injurieux de sa langue venimeuse. Elle jeta Alix par terre en la touchant du bout de sa baguette, et dans cet état, elle lui donna le don, ou plutôt la punition, qu'à chaque mot qu'elle dirait il sortirait de sa bouche des crapauds, des serpents, et des araignées, et d'autres vilains animaux dont le venin fait frémir tout le monde. Aussitôt Éloquentia nativa s'en alla de ce lieu, et laissa Alix pleine de rage contre elle.
Cette méchante personne attendit longtemps la dame brillante dont elle espérait des faveurs ; mais voyant qu'elle attendait vainement, enfin elle se lassa, et s'en retourna chez elle. Sa mère brûlait d'impatience de la revoir, et du moment qu'elle l'aperçut de sa porte, cette marquise alla au-devant d'elle:
- Eh bien ! dit-elle, avez-vous fait une bonne rencontre ?
- Oui ! dit Alix, il était bien nécessaire de m'envoyer là faire le pied de grue.
À ces mots, un tas de couleuvres, de crapauds et de souris sortit à flots de la bouche d'Alix.
- Où as-tu pris cela, Malheureuse? s'écria la mère.
Alix voulut répondre; autre déluge de vilaines bêtes. La mère et la fille rentrèrent dans le logis, où l'on vit que le beau don qu'avait Alix était un mal sans remède, et tout le monde acheva de prendre cette indigne personne dans la dernière aversion. Sa mère elle-même ne put s'en empêcher.
Cependant le prince qui était fort attentif à tout ce qui regardait Blanche, apprit en peu de temps le don heureux qu'elle avait reçu d'une fée; et comme il connaissait la puissance et la générosité d'Eloquentia nativa, qui était encore une de ses marraines, il se douta que c'était elle qui avait fait ce prodige. Prenant le prétexte d'en vouloir être témoin, il marqua beaucoup d'envie de voir venir Blanche à la cour, et alla prier Eloquentia de vouloir bien aller quérir cette belle fille dont on disait tant de merveilles.
- Savez-vous, lui dit la fée en souriant, que c'est moi qui les ai faites?
- Non, lui répondit le prince; mais je vous en rends mille grâces, car j'ai une ardente passion pour cette jeune beauté.
- Vous savez le zèle que j'ai à vous obliger, reprit la fée; mais vous ne devez point me remercier dans cette occasion; je ne savais point l'intérêt que vous prenez à Blanche, vous n'avez nulle part à ce que j'ai fait pour elle: la douceur et la politesse de cette aimable fille m'ont charmée, sa conversation est toute admirable, rien n'égale le tour heureux de ses expressions, et j'ai voulu que les perles et les pierreries sortissent de sa bouche pour marquer la douceur et le brillant qu'on trouve dans ses paroles.
Le prince fut ravi d'entendre louer l'éloquence de Blanche par une fée dont il estimait mille fois plus le goût et les talents que ceux de la rhétorique.
Enfin Éloquentia nativa quitta son filleul, et se rendit au château du père de Blanche. Il était assiégé d'une foule incroyable de peuple: les choses brillantes qui sortaient de sa bouche attiraient encore plus de monde que celles qui sortent de la bouche de Mr de ******, toutes belles qu'elles sont. Ce peuple avait raison: n'était-il pas bien plus agréable de voir sortir des pierres précieuses d'une belle petite bouche comme celle de Blanche qu'il ne l'était de voir sortir des éclairs de la grande bouche de cet orateur tonnant qui était cependant si couru des Athéniens?
Au grand regret de la foule qui environnait Blanche, Eloquentia la fit monter dans son char, et l'emmena à la cour. Dans ce lieu, le prince lui témoigna les transports de sa tendresse; Blanche n'y fut pas insensible; et comme l'heureux don qu'avait cette belle personne la rendait plus riche que les premières princesses de l'univers, le prince l'épousa avec l'applaudissement du duc son père et de tous les peuples de ses états.
Le père de Blanche, qui était au comble de la joie, eut un grand crédit à la cour, et n'eut plus à souffrir des caprices de sa femme; elle n'osa le chagriner depuis l'élévation de sa fille. L'envieuse Alix, que le seul bonheur de Blanche aurait outrée de désespoir, avait encore celui de voir que sa mère ni personne ne la pouvaient plus souffrir. Elle quitta de rage la maison de cette mère, et s'en alla errante de province en province, où elle fut l'objet de l'aversion de tout le monde, et où elle éprouva toutes les rigueurs de la nécessité ! Enfin, après avoir bien souffert, elle mourut de misère au coin d'un buisson, pendant que Blanche triomphait. Le bonheur de cette belle personne dura autant que sa vie, qui fut longue; et sa destinée et celle d'Alix prouvèrent ce que j'ai avancé d'abord, que souvent
Doux et courtois langageVaut mieux que riche apanage.
Je ne sais pas, Madame, ce que vous pensez de ce conte; mais il ne me paraît pas plus incroyable que beaucoup d'histoires que nous a faites l'ancienne Grèce: et j'aime autant dire qu'il sortait des perles et des rubis de la bouche de Blanche, pour désigner les effets de l'éloquence, que de dire qu'il sortait des éclairs de celle de Périclès. Contes pour contes, il me paraît que ceux de l'antiquité gauloise valent bien à peu près ceux de l'antiquité grecque: et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la Fable.
Je vous laisse faire cette dissertation, sur quoi je suis fort tranquille. Ce que je crains c'est que ceux qui entendront ces contes de fées, et qui connaissent vos beaux talents, n'aillent s'imaginer que c'est par art de féerie que vous parlez avec tant d'agrément et de justesse. Cette pensée serait assez vraisemblable: oui. car en vous voyant tant de savoir et d'éloquence, on a quelque peine à croire qu'il n'y ait pas là un peu d'enchantement; cependant il faut rendre justice, moi qui connais à fond en quoi consistent vos charmes, j'avertis ici de bonne foi qu'il n'_y a point chez vous de dons de fées; mais seulement des dons du ciel qui par sa faveur vous a rendue en personne Eloquentia uativa.