Marmoisan par Mademoiselle de L'Héritier

MARMOISANOU L'INNOCENTE TROMPERIE
NOUVELLE HÉROÏQUE ET SATIRIQUE
à Mademoiselle Perrault
Je me trouvai, il y a quelques jours, Mademoiselle, dans une compagnie de personnes d'un mérite distingué, où la conversation tomba sur les poèmes, les contes, et les nouvelles. On s'arrêta beaucoup à raisonner sur cette dernière sorte d'ouvrage; on en examina de divers caractères, en vers et en prose, et l'on y donna une infinité d'éloges à la charmante nouvelle de Grisélidis; celle où les conseils d'une sage fée font naître mille incidents où il y a du merveilleux, fut très louée; et le naïf enjouement des souhaits ridicules y eut aussi grand nombre de partisans. On dit ensuite que quelque beaux que fussent ces ouvrages dans leur genre, c'était cependant les moindres productions qui pussent sortir de la main de leur illustre auteur, qui avait donné tant de marques de ses grands talents pour la poésie et l'éloquence; et dont tout le monde connaissait les vives lumières dans les sciences et dans tous les beaux-arts.
On fit encore cent réflexions dans lesquelles on s'empressa de rendre justice au mérite de ce savant homme, dont il vous est si glorieux d'être fille. On parla de la belle éducation qu'il donne à ses enfants; on dit qu'ils marquent tous beaucoup d'esprit, et enfin on tomba sur les contes naïfs qu'un de ses jeunes élèves a tais depuis peu sur le papier avec tant d'agrément. On en raconta quelques-uns, et cela engagea insensiblement à en raconter d'autres.
Il fallut en dire un à mon tour. Je contai celui de Marmoisan, avec quelque broderie qui nie vînt sur-le-champ dans l'esprit. Il fut nouveau pour la compagnie, qui le trouva si fort de son goût, et le jugea si peu connu qu'elle me dit qu'il fallait le communiquer à ce jeune conteur, qui occupe si spirituellement les amusements de son enfance. Je me fis un plaisir de suivre ce conseil; et comme je sais, Mademoiselle, le goût et l'attention que vous avez pour toutes les choses où il entre quelque esprit de morale, je vais vous dire ce conte tel à peu près que je le racontai. J'espère que vous en ferez part à votre aimable frère; et vous jugerez ensemble si cette fable est digne d'être placée dans son agréable recueil de contes.
Dans le temps que la France était partagée entre plusieurs rois, on ne m'a pas dit sous quel règne, ni en quel siècle, mais il n'importe; il y avait un seigneur, nommé le comte de Solac, qui était fort brave, fort riche, et tout plein d'esprit. Il s'était marié dans un âge très avancé, et sa femme mourut jeune, lui laissant six enfants, dont il y avait un fils et une fille qui étaient jumeaux. Ce fils était unique; il y avait trois filles aînées des deux enfants jumeaux; et une, leur cadette de trois ans. Ce seigneur ne voulut point se remarier, et mit tous ses soins à faire bien élever ses enfants. Cependant il ne réussit qu'au plus petit nombre. Assez peu d'années après son veuvage, sa fille aînée se trouva en âge d'être mariée; mais malgré l'envie qu'en avait son père, elle ne voulut point entrer dans cet engagement, et elle fit bien. Son caractère était composé d'une dévotion grimacière&, et d'une pruderie outrée. Elle était fort laide, et assez faible pour en avoir beaucoup de chagrin; ce qui la rendait de si méchante humeur qu'elle se prenait à tout le monde du peu de libéralité de la nature à son égard. Elle témoignait une aversion si affectée pour le sexe différent du sien que, quand le hasard avait conduit quelque homme dans sa chambre, elle en ouvrait les fenêtres pour chasser le mauvais air, et y brûlait ensuite des pastilles. Elle ne voulait pas se donner la moindre peine, le moindre soin domestique; et ne revint jamais de l'église, où elle allait critiquer tout le monde, sans gronder quelqu'un à son retour au logis, et ne ménageait pas même son père.
Le comte de Solac, abandonnant cette prude outrée à son caractère bizarre, crut qu'il pourrait s'en consoler par le mérite de ses deux filles qui suivaient cette aînée. Celle d'après avait de la beauté; mais cette beauté n'était soutenue, ni d'esprit, ni d'enjouement. Une indolence fade régnait dans toutes ses actions ; et comme elle ne savait ni agir, ni penser, faute de trouver du fonds chez elle pour s'amuser, le jeu faisait sa passion dominante. Elle s'y livra tant qu'il devint en elle une fureur; et abusant de la bonté de son père, on voyait toujours dans sa chambre quatre tables au moins, entourées de gens d'un esprit aussi déréglé que leurs mœurs, qui, sur la moindre dispute de jeu, se disaient à tous moments les plus affreuses vérités. Ces sortes de personnes lui gagnaient des sommes immenses; et outre tout ce que la complaisance de son père lui fournissait d'argent, elle faisait mille indignes rapines sur toutes les choses qui étaient soumises à sa direction, et se montrait d'une avarice sordide pour tout ce qui n'était pas le jeu, où elle passait la plus grande partie des nuits.
La troisième fille du comte n'était pas belle; cependant elle avait un petit air vif et fripon, qui ne laissait pas de plaire. L'on remarquait dans son esprit de l'enjouement et du feu; mais elle n'avait ni jugement, ni conduite, et aimait tous les plaisirs avec emportement. Elle eût été au désespoir si elle eût passé un jour sans bal, sans spectacle, ou sans fête. Sa magnificence sur les meubles, et sur les habits ne se bornait point. Non seulement elle donnait aveuglément dans toutes sortes de modes, quelque bizarres qu'elles fussent, mais elle en faisait naître elle-même; et ma chronique porte que ce fut cette fille sensée qui eut la solide gloire d'inventer tous les steinkerque, les firmaments et les falbalas de son siècle; le plus fragile bijou, le colifichet le plus enfantin lui faisait envie; et pour fournir à ces inutiles dépenses, elle aurait engagé jusqu'à la robe de chambre de son père. Et par-dessus tous ces défauts, elle avait encore celui de ne pouvoir vivre si elle ne se voyait entourée d'une douzaine d'insipides blondins, qui lui débitaient de fades douceurs, qu'ils savaient par cœur, à force de les avoir répétées à plus de cent belles.
Cette joueuse et cette coquette ne chagrinèrent guère moins leur père que la prude outrée; surtout quand il vit qu'un âge plus formé ne les corrigeait point de leurs dangereux penchants. Mais qu'il eut sujet d'être content de sa quatrième fille! C'était une charmante brune, dont tous les traits, aussi réguliers que piquants, étaient encore embellis par l'éclat d'un teint admirable; une taille haute et bien prise, soutenue d'un air aussi noble qu'aisé, achevait de la rendre toute aimable; et les charmes de son esprit et de son humeur surpassaient encore de beaucoup ceux de son corps. Elle avait l'esprit vif, solide, et bien réglé, était à la fois généreuse et économe, entrait de bonne grâce dans tous les petits soins domestiques, où le caractère de son sexe l'engageait, se faisant un plaisir et une étude de bien remplir tous ses devoirs. Son frère, qui était son jumeau, lui ressemblait entièrement du visage, et de la taille. Et comme il avait les cheveux noirs aussi bien qu'elle, si la différence de leur sexe n'en eût pas mis dans leurs habits, on ne les aurait pas distingués l'un de l'autre.
Mais si ce jeune seigneur, qu'on nommait le comte de Marmoisan, ressemblait à l'aimable Léonore sa sueur, par les agréments personnels, il ne lui ressemblait guère du côté de l'esprit. Il avait rassemblé en lui la diversité des défauts fatigants de toutes ses autres sœurs, excepté les grimaces de la fausse dévotion, et de la pruderie bizarre. Sur ces deux articles, on aurait eu tort de l'accuser, car il donnait dans des excès entièrement opposés. Et avec tout le mauvais du caractère de ses sueurs, il avait encore ajouté de certaines manières étourdies et évaporées, auxquelles la liberté de son sexe lui avait permis de se livrer. Cependant avec ses airs éventés, son amour pour le jeu et les folles dépenses, il aimait Léonore qui était la modestie et le bon sens même, préférablement à toutes ses autres sueurs, dont les inclinations se rapportaient si fort aux siennes: tant la vertu est propre à se faire aimer, même de ceux qui n'ont nulle envie de la suivre. Il est cependant, que cette jumelle et lui se trouvaient tous deux d'accord à aimer beaucoup le plaisir de la chasse. Léonore était naturellement vive, et infatigablement agissante. Elle trouvait le temps de remplir tous ses devoirs, de lire, de travailler à la tapisserie; et trouvait encore des moments pour s'exercer à monter à cheval, à tirer des armes, et à chasser. Ces occupations étaient pour elle un divertissement fort touchant, et se rapportaient bien à son courage, qui était d'une fermeté assez peu ordinaire aux personnes de son sexe. Quand le comte de Solac connut tout son mérite, il joignit à sa tendresse de père une forte estime; ce qui lui fit prendre pour elle un attachement qu'il serait difficile d'exprimer. Il eût bien voulu voir dans son fils les mêmes qualités; mais quoique ce fils fût bien éloigné de les posséder, comme il était unique, et même aimable malgré ses défauts, ce bon père ne laissait pas de l'aimer passionnément. Il avait mis sa fille cadette dans un couvent dès l'âge de trois ans, et comme il ne connaissait pas son humeur, il faisait dessein de ne l'en tirer que pour la marier, de crainte qu'elle ne suivît moins le bon exemple de Léonore que le mauvais de ses autres sœurs.
Cependant le bon seigneur de Solac, qui se voyait accablé dans sa vieillesse des incommodités, qu'il avait contractées en portant longtemps les armes avec gloire, vit avec chagrin renaître la guerre dans le royaume. Il n'était plus en état de servir, et il avait peine à se résoudre d'exposer un fils unique de si bonne heure. Pour Marmoisan, il brûlait d'être en campagne: il avait envie de se signaler, et d'être maître de ses actions; outre cela, son père jouissait de plusieurs beaux gouvernements, et de quantité d'autres bienfaits du roi, dont ce jeune seigneur voulait se rendre digne d'avoir la survivance; et pour l'animer encore, il savait que le nom de sa maison était fort révéré dans l'armée. Solac voyait bien tout cela, et eût été très fâché si son fils n'eût pas fait tomber sur lui ces bienfaits du roi, surtout ces gouvernements où il avait toujours fait sa résidence, et où il avait vécu en petit souverain; car, pour comble de bonheur, toutes ses terres dans le Languedoc, se trouvaient placées autour des villes où il commandait. Avec cela, il était très zélé pour le service du roi, cependant malgré toutes ces considérations, il balançait entre la gloire et la tendresse`, quand il reçut un ordre positif du roi d'augmenter son régiment, qui était encore sur pied, et d'envoyer son fils à la tête, parce qu'on savait que le nom de ce fils était aimé.
Il y avait déjà quelques années que le comte de Solac avait mené Marmoisan à la cour, on l'y avait trouvé bien fait, et il avait marqué en plusieurs occasions de l'esprit et du cœur au-dessus de son âge. Du reste on ne s'embarrassait pas s'il avait de mauvaises qualités; il n'était question que d'aller briller dans l'armée, et il avait ce qui était propre pour cela. Ainsi, comme le besoin de l'état était pressant, et qu'on voulait engager toute la noblesse considérable à bien servir, pour animer ce jeune seigneur, et pour porter son père à le voir partir avec joie, on leur promit de terminer à leur avantage, dès cette première campagne, une affaire effectivement juste que Solac avait contre un ancien ennemi de sa maison, et que le crédit d'un ministre empêchait depuis longtemps de finir.
Le comte de Solac, qui était de ces braves à l'antique, sensible jusqu'à l'excès sur le point d'honneur et la vengeance, se flatta de triompher d'un ennemi qu'il haïssait, ayant la parole positive du roi, qu'il savait être inviolable. Ainsi il n'hésita plus à consentir au départ de son fils, et songea à lui faire préparer un équipage magnifique.
Marmoisan était ravi de joie; cependant elle ne l'occupait pas si fort qu'il n'eût quelque autre chose en tête. Il y avait déjà quelque temps qu'il était amoureux d'une jolie personne, femme d'un gentilhomme assez considérable. Cette femme avait de la vertu, et aimait son époux. Elle avait dit plusieurs fois au jeune comte, en termes très vigoureux, qu'il lui ferait un grand plaisir de ne la plus importuner de ses folles prétentions, dont elle lui conseillait de se défaire ; mais loin de profiter de ses conseils, il se mit en tête de venir à bout de ses desseins avant son départ. Pour cet effet, il fit jouer toutes sortes de ressorts, qui lui furent inutiles; et enfin, ayant su que le mari de la belle était absent pour quelques jours, à ce qu'on croyait, il résolut de s'introduire la nuit dans la chambre de la jeune dame avec une échelle de corde, prétendant réussir à se rendre heureux par cet indigne artifice. Plein de ce pernicieux projet, il n'écouta point certaines réflexions qui voulaient s'efforcer de lui en faire horreur; et son imprudence naturelle l'accompagnant toujours, il se mit en état d'escalader la chambre de sa maîtresse qu'il n'était pas dix heures du soir.
Le gentilhomme avait terminé ses affaires plus tôt qu'il n'avait cru, et par un étrange coup du hasard, il allait rentrer dans son logis au moment que l'extravagant Marmoisan montait à l'échelle de corde. La nuit était trop noire pour discerner les visages; ainsi cet époux voyant un homme en cet état, ne sut s'il devait le prendre pour un voleur, ou soupçonner la vertu de sa femme. Dans l'instant qu'il songeait comment il ferait pour le punir à l'heure même sans éclat, l'infortuné Marmoisan, que cette arrivée imprévue avait si troublé qu'il ne savait plus ce qu'il faisait, sentit manquer son pied, et se laissa tomber au bas de l'échelle. L'époux jaloux lui passa son épée au travers du corps; et le coup fut si fatal qu'il en perdit la vie un moment après. J'ai oublié de dire que toute cette scène se passait à la campagne dans un château voisin de celui du comte de Solac. Le bruit de l'action du gentilhomme fit sortir du monde de son château, avec de la lumière, et sa femme même, qui avait cru entendre la voix de son époux, et qui fut bien étonnée de voir ce spectacle. Elle trouva des moyens incontestables de prouver son innocence dans cette affaire. Mais quand son époux et elle furent d'accord, ils se trouvèrent bien embarrassés comment ils pourraient se disculper envers le comte de Solac qu'ils estimaient, et dont ils appréhendaient le crédit. Ils ne trouvèrent point de meilleure voie que de prier ce comte de venir chez eux, pour lui conter les choses comme elles s'étaient passées, et les lui prouver par l'échelle de corde, qu'on ne changea point de place, et par d'autres marques encore. Tout cela fut exécuté. Et malgré la douleur mortelle que le comte eut de la perte de son fils, son équité lui fit voir qu'il ne devait s'en prendre qu'au mauvais destin de ce jeune étourdi. Ce qui le désespérait le plus encore, c'était l'occasion honteuse pour laquelle il était mort. Ainsi, par je ne sais quel mouvement, il pria les deux époux de cacher exactement toute cette funeste aventure, et fit emporter le corps secrètement. Ensuite il alla décharger sa douleur dans le cœur de ses filles, qui ne furent guère moins affligées que lui, particulièrement Léonore.
Ce bon vieillard exagérait toutes les cruelles circonstances qui accompagnaient la mort indigne de ce fils ; et surtout était au désespoir de voir perdre la décision avantageuse de cette grande affaire, qui devait être le fruit de la première campagne de Marmoisan. Ses filles le consolaient le mieux qu'il leur était possible; mais comme leur passion dominante les occupait trop chacune, pour être aussi sensibles que Léonore aux tendresses du sang, il n'y en eut point qui s'en acquittât aussi bien qu'elle. Mais de plus, sa tendresse et son courage lui inspirèrent un dessein bien généreux. Comme elle ressemblait parfaitement à Marmoisan, elle proposa à son père que, s'il voulait y consentir, elle quitterait les habits de son sexe, et irait jouer le personnage de son frère à la cour, et dans les armées. Le bon seigneur, charmé de sa résolution, y applaudit tout d'un coup, et il ne fut plus question que de prendre de justes mesures pour exécuter habilement ce projet.
On avait fait courir le bruit que Marmoisan était absent; et en même temps, on publia que Léonore voulait aller passer un assez long temps dans un couvent fort éloigné, et que sa petite sœur Ioland l'y accompagnerait. On fit partir une fille masquée, qu'on dit être Léonore; et Léonore prit les habits de Marmoisan. On fit effectivement sortir la jeune Ioland de son couvent; mais ce fut pour la déguiser en page, dans le dessein de la faire suivre Léonore: parce qu'il était nécessaire qu'il y eût quelqu'un à sa suite qui sût le secret de son sexe, et qu'on ne pouvait pas le mieux confier qu'à cette jeune sueur qu'on ne connaissait point dans le monde, où elle n'avait jamais paru. Elle n'avait pas encore quinze ans: et ses saurs trouvèrent que son habit de page lui seyait admirablement. Quoiqu'elle ne fût pas si belle que Marmoisan, son air était fort vif, et fort piquant; elle avait de l'esprit, et avec un enjouement des plus grands, elle ne laissait pas d'avoir de la prudence. Elle commençait à s'ennuyer dans le couvent; et elle fut ravie de la scène qu'elle allait jouer avec Léonore, que nous appellerons désormais Marmoisan, qui partit pour la cour, aussitôt que son équipage fut prêt.
Il fut fort bien reçu du roi, qui était un prince sage et plein de honte, et s'attira l'inclination particulière du fils unique de ce monarque, jeune prince fort brave, et fort vif, et cependant point amoureux, au grand étonnement de toute la cour, et au grand regret de toutes les coquettes qui s'y croyaient belles.
Mais ce prince était si livré à l'amour de la guerre, et à celui des plaisirs à fracas, qu'il semblait n'avoir pas le temps de songer à la tendresse. Bal, spectacle, partie de chasse, mascarade, tournoi, carrousel, fête galante, tout cela l'occupait entièrement, en attendant la saison de se signaler par les armes. Il s'attachait de si bonne foi aux jeunes seigneurs qui l'approchaient, en qui il trouvait du mérite, qu'il les traitait plutôt en amis qu'en sujets; et le roi son père craignait qu'il ne prît l'habitude de se laisser trop obséder des favoris. Il mit Marmoisan de tous ses plaisirs; et cet agréable comte s'attirait les suffrages de tout le monde par sa bonne grâce et son adresse.
Il y avait souvent autour de ce jeune prince une troupe de jeunes gens fort étourdis, grossiers, brutaux, pleins d'une vanité ridicule, toujours prêts à tirer l'épée mal à propos, toujours prêts à médire du genre humain, et surtout des femmes. Enfin il ne manquait à ces gens-là que le nom de petit maître: pour les manières, elles étaient pareilles. Car le monde a toujours été à peu près tel qu'il est; et en ce temps-là, comme en ce temps-ci, presque toutes les cours étaient pleines de ces sortes de gens. Marmoisan eut beaucoup à souffrir de leur conversation. Il avait pris à merveille les airs cavaliers, mais non pas les extravagants. Ainsi se trouvant quelquefois trop fatigué des contes impertinents qu'ils faisaient de leur bravoure, et de leurs bonnes fortunes auprès des belles, il savait les plaisanter d'une manière fine et piquante. Il parvint bientôt à s'en faire haïr; et comme ils avaient remarqué que des grossièretés d'un certain caractère le faisaient rougir et le déconcertaient, ils prenaient plaisir à les débiter devant lui, et faisaient partout mille froides railleries de sa retenue.
On ne manqua pas d'en aller faire des histoires au prince; et le comte de Genac, un de ses favoris de plus de mérite, dit qu'en effet, il était surpris de voir Marmoisan si sage, et si modeste à la cour: parce que, l'ayant vu il y avait quelque temps en province, il ne lui avait point paru si Caton. Comme le prince était fort raisonnable, les contes qu'on lui fit de Marmoisan sur cet article ne firent qu'augmenter sa faveur auprès de lui.
Le comte de Genac n'y contribua pas peu. Il avait pris pour Marmoisan une estime et une amitié extrême. Il vantait sans cesse à son jeune maître les grandes qualités de ce beau cavalier, et lui faisait plaisir; car il sentait que son penchant l'entraînait à aimer beaucoup Marmoisan. Le prince n'était pas le seul dans la cour, qui eût ce penchant; bien des dames lui ressemblaient. Je ne m'amuserai point à raconter toutes les minauderies et les fausses démarches que firent quelques-unes d'elles pour plaire à notre prétendu cavalier, ni tous les tours de page que Ioland leur fit. Elle était ravie d'exercer son enjouement par mille petites malices, qui convenaient admirablement à l'habit qu'elle portait. Elle en fit encore plus aux petits maîtres qu'aux coquettes; et elle s'acquit en fort peu de temps la réputation d'un page le plus page du royaume; mais qui dans ce caractère ne laissait pas d'être plein d'esprit et d'agrément, et qui surtout avait un talent merveilleux pour contrefaire tous ceux qu'il voyait ridicules. Le marquis de Brivas, jeune seigneur ami de Marmoisan, trouvait tant de charmes dans les folâtres manières de ce page qu'il disait souvent à son maître: «Mon pauvre comte, je donnerais de bon cœur ma plus belle terre, pour avoir auprès de moi un gentilhomme aussi spirituel et aussi divertissant que ton petit page».
Enfin la saison de la guerre suivit celle des plaisirs. Le prince partit pour l'armée, et toute la jeune noblesse avec lui. Comme l'esprit dangereux de la reine, seconde épouse du roi, avait formé dans l'état plus d'une cabale turbulente, qui ne cherchait qu'à brouiller, ce monarque resta dans le cœur de son royaume, pour faire avorter ces actions par sa présence.
Cependant la campagne fut meurtrière; il s'y donna trois grandes batailles, où Marmoisan se distingua d'une manière toute héroïque; et dans l'une desquelles il eut le bonheur de sauver la vie au prince. Il eut encore celui de découvrir par sa prudence une trahison terrible, qui livrait la moitié de l'armée aux ennemis. Ces actions d'éclat lui acquirent une si grande réputation, et achevèrent si bien de le mettre au comble de la faveur auprès du prince qu'il se fit mille envieux, qui ne cherchèrent plus qu'à lui nuire.
Le comte de Richevol fut un de ceux qui s'y portèrent avec le plus de malignité. Ce seigneur avait de la valeur; mais c'était la seule bonne qualité qu'il eût; il était aussi bizarre qu'imprudent et prodigue; et quoiqu'il eût épousé une des grandes héritières du royaume, et qu'il eût des revenus immenses des bienfaits du roi, jamais homme ne porta plus loin le nombre des créanciers, la grosseur des dettes, et l'intrépidité de ne pas acquitter un seul denier sur des millions qu'il devait. Cependant l'esprit de dépense où l'entraînaient ses magnificences mal entendues, et les dons pleins de profusions qu'il faisait à ses maîtresses, le mettaient à tous moments dans une telle disette qu'il fatiguait incessamment le roi de ses demandes. Il n'était charges, privilèges, confiscations, qu'il ne courût demander: tout lui était propre, et le roi qui estimait sa bravoure, et aimait son caractère par un penchant naturel, avait toujours la bonté de lui accorder ce qu'il demandait. Le bruit en était entièrement répandu dans le monde. Ainsi quand Marmoisan parut à la cour, ayant remarqué que cet évaporé de Richevol était blessé des approbations qu'on lui donnait, et tâchait à traverser sa faveur naissante, il n'eut pas beaucoup de ménagements pour lui.
Un jour qu'il venait d'apprendre que Richevol avait fait de lui quelques méchantes railleries, il le paya sur-le-champ d'une bonne. Ils étaient tous deux chez le roi où il y avait beaucoup de monde, et Richevol, contre sa coutume, demeurait rêveur, et sans rien dire. Dans cet état léthargique, comme il ouvrait la bouche pour bâiller, Marmoisan lui dit fort haut: «Le roi vous l'accorde. - Que voulez-vous dire par là? répondit Richevol. - C'est que vous n'avez jamais ouvert la bouche ici, repartit Marmoisan, que pour demander au roi; ce prince a la bonté de ne vous refuser jamais. Ainsi je vous ai dit "le roi vous l'accorde" pour vous épargner un plus long discours ». Ce bon mot divertit beaucoup toute la cour; et Richevol qui en fut piqué jusqu'au vif, en fit éclater son ressentiment dans l'occasion dont je vais parler.
On prit une ville d'assaut : et les soldats irrités du trop de résistance des habitants voulaient s'abandonner contre eux à toutes les fureurs de la guerre. Le prince donna des ordres pour les retenir, mais ils auraient été fort mal exécutés, si la compassion généreuse de Marmoisan n'eût mis en usage mille stratagèmes, pour garantir la vie et l'honneur d'une infinité de personnes. Il s'efforça même, autant qu'il lui fut possible, d'empêcher le pillage; et ce fut encore une nouvelle offense pour Richevol. Car il était grand seigneur, mais il aimait plus à piller que le moindre soldat de l'armée. Il fit au prince de terribles plaintes contre Marmoisan, et dit que les soldats murmuraient tout haut, avec raison; puisqu'il était juste que ces malheureux se dédommageassent par le pillage de tout ce qu'ils souffraient pendant une campagne. Il prétendit que Marmoisan avait trop étendu les ordres du prince, sur le frein qu'il voulait qu'on leur donnât; puis il ajouta: «Pour moi, je crois que ce beau comte si scrupuleux est une femme qui se cache, tant il est tendre et pitoyable. Nous lui en avons déjà remarqué assez les manières, pour donner sujet de l'en soupçonner». Richevol aurait eu bien envie d'ajouter encore que Marmoisan n'était pas brave; mais il ne s'était point présenté d'occasion où il n'eût donné tant de preuves de valeur qu'il n'osa avancer contre lui un mensonge si grossier.
Le prince arrêta tous ces différends par son autorité: mais cependant ce qu'avait dit Richevol lui revint plus d'une fois dans l'esprit. « Avez-vous remarqué, disait-il au comte de Genac, ce qu'on nous dit des manières de Marmoisan : et n'avez-vous point fait de réflexion sur ce que nous en avons vu cent fois nous-mêmes? Je ne sais si Richevol n'a point rencontré juste, et si Marmoisan n'est point en effet une fille déguisée». Genac qui avait connu le vrai Marmoisan en Languedoc. et qui aurait pu fournir une liste assez grande de ses folles amourettes. assurait bien positivement le prince que c'était un garçon, et même fort éventé en sortant de l'enfance; nais qu'il ne fallait plus songer à cela, puisqu'il s'était si bien corrigé qu'il pouvait passer pour le plus sage jeune homme de l'armée. Le prince était au désespoir de ces assurances: car il eût voulu, par je ne sais quel mouvement, que Marmoisan eût été d'un sexe différent du sien.
Cependant Richevol toujours animé par la haine, se fit un plaisir de faire courir ce bruit sourdement dans l'armée pour chagriner Marmoisan qu'il croyait bien véritablement un cavalier dans le fond de son âme. Ce bruit se répandit de tous côtés parmi les soldats: et Marmoisan voit incessamment qu'on le regarde, qu'on le suit, qu'on l'observe; et plus on l'observe, plus on le déconcerte. On dit cil cent endroits à ses domestiques que leur maître est une fille; Ioland l'en avertit, et lui dit que sa douceur, sa modestie, et sa compassion pour les misérables, sont les seuls sujets qui ont donné lieu à ces bruits. Marmoisan fut pénétré de chagrin de voir que ces bruits fâcheux allaient apparemment rompre toutes les mesures qu'il avait prises avec tant de justesse. Il prétendait s'en retourner auprès de son père, sitôt que la campagne serait finie, et là, feindre une maladie; puis publier habilement que Marmoisan était mort, et ensuite reprendre les habits de son sexe. Le roi avait déjà accordé à son père la grâce qu'il lui avait promise: mais notre héroïne avait trop de cœur pour disparaître avant que la campagne fût finie; et de plus, son départ, en l'état où étaient les choses, n'aurait pas manqué de découvrir le secret qu'elle voulait cacher.
Pleine de ces diverses inquiétudes, elle s'écarta du camp seule, pour avoir du moins la douceur de rêver en liberté; car son intrépidité lui faisait mépriser les périls qui pouvaient arriver en s'écartant ainsi. «Que la férocité des hommes est grande! Disait-elle, et qu'ils en sont bien convaincus eux-mêmes, puisqu'un peu de douceur et de retenue est capable de leur faire entrevoir que je ne suis pas de leur sexe ! Si l'on m'avait vu jurer, assommer mes valets, ne parler jamais de la divinité qu'en blasphémant, boire avec des excès honteux, on n'aurait pas douté que je ne fusse un homme; et je ne me trouve dans le cruel chagrin où je suis que pour avoir vécu avec trop de règle; mais quand je devrais encore souffrir davantage, je ne puis me résoudre à vivre d'une manière extravagante, quel que soit l'habit que je porte; car, excepté les airs effarouchés et libertins, n'ai-je pas agi comme font les hommes? Ai-je ménagé ma vie? Ai-je ...», Marmoisan dans sa mauvaise humeur allait encore faire bien d'autres moralités fort aigres contre le sexe masculin, quand des voix confuses, et des cris l'interrompirent au milieu de sa période. A peine était-il sorti de sa rêverie qu'il vit une jeune fille que deux soldats tiraient tour à tour avec violence, chacun de son côté. Il courut à eux, et leur commanda de laisser cette malheureuse: mais ces brutaux, qui étaient échauffés de vin, le voyant seul, lui répondirent insolemment que puisqu'elle était leur prisonnière, il n'y avait qu'eux deux qui pussent se la disputer. En même temps, un d'eux se mit à la traîner vers un bois qui était proche. Marmoisan, ne consultant que son courage, mit l'épée à la main, et ces brutaux l'y mirent aussitôt que lui. Par une valeur accompagnée de bonheur, il ôta la vie au premier, étendit l'autre sur la place blessé dangereusement, et il emmena ensuite à sa tente cette fille qui lui parut fort belle, voulant la garantir des dangers qu'elle aurait pu courir ailleurs.
Malgré l'étrange effroi où était cette jeune beauté, elle témoigna sa reconnaissance à son libérateur avec tous les sentiments d'un cœur bien placé; et ces remerciements furent faits en des termes qui marquaient qu'elle était une personne de qualités. Le soldat qui avait été si blessé fut des premiers à publier l'extrême valeur de Marmoisan, et le bruit de toute cette aventure s'étant bientôt répandu, détruisit entièrement celui que Richevol avait fait courir; car par les soins que prit Marmoisan de la santé et de l'honneur de la belle prisonnière, on ne douta point qu'il n'en voulût faire sa maîtresse; ainsi on le crut très cavalier.
Le prince en fut au désespoir et les petits maîtres, qui crurent que Marmoisan allait prendre enfin le train de leur ressembler, l'en estimèrent davantage. Pour lui, il était fort affligé du tort que ces folles croyances faisaient à la réputation de cette jeune personne, quoiqu'il se flattât de trouver des moyens de prouver son innocence sans se commettre, et que cependant il eût de la joie de voir qu'on ne doutait plus qu'il ne fût du sexe dont il portait l'habit. Le prince seul ne pouvait se résoudre à le croire, et projetait plus que jamais de prendre des mesures pour démêler ce qui en était. Il faisait à Marmoisan mille présents de colifichets magnifiques et de fleurs rares, bagatelles qui charment ordinairement les femmes; mais celle à qui il s'adressait, croyant pénétrer le dessein qu'il avait, en lui faisant des présents de ce caractère, marquait pour eux la plus grande indifférence du monde, et laissait voir qu'elle ne les acceptait qu'à cause de la main dont ils venaient, et même s'échappait quelquefois à témoigner qu'un beau cheval et une belle épée lui feraient bien plus de plaisir que tous ces vains bijoux.
L'envie de s'éclaircir fit que le prince la mit encore à une autre épreuve. Il lui donna plusieurs grands repas, tous composés de compotes, de confitures sèches et liquides, de tartes de frangipane, de poupelins, de biscuits, de gâteaux d'amandes, et de liqueurs douces; car, quoique ce siècle-là ressemblât au nôtre par mille endroits, il différait pourtant en quelques-uns, et il n'y avait point de dames qui s'accommodât de langues parfumées, de saucissons de Boulogne et de ratafia, comme certaines font en ce temps-ci. Marmoisan joua encore bien son personnage, quoique les fêtes que donnait le prince fussent bien véritablement de son goût. Il feignit, autant que la bienséance le peut permettre, de trouver toutes ces choses très fades, et prit la liberté de demander au prince en plaisantant, s'il les prenait pour des belles de les régaler ainsi.
Le prince ne savait plus où il en était; toutes les paroles et toutes les actions de Marmoisan le charmaient, il ne pouvait vivre sans lui, et il sentait bien que, si tout le mérite qu'il lui voyait se trouvait dans une fille, elle deviendrait pour lui le sujet d'un amour violent. Cependant il ne pouvait plus se flatter que c'en fût une; tout l'assurait du contraire: «Que je suis malheureux! s'écriait-il ; mon cœur a toujours été inaccessible à la tendresse, et je m'avise d'en prendre pour une idée. Je me dis et redis sans cesse: Que Marmoisan n'est-il une fille! Que je trouverais de douceur à l'aimer! Ah! j'ai honte de ces chimères».
Le comte de Genac n'en était pas moins occupé que lui depuis certain jour où il avait engagé Marmoisan à chanter, qui n'avait osé s'en défendre, crainte des soupçons. Sa voix était belle et si douce que Genac enchanté ne put croire qu'un dessus si charmant fût la voix d'un homme. Toutes les preuves qu'il avait avancées à tout le monde du sexe de Marmoisan s'évanouirent de son esprit, et il en devint aussi charmé que le prince. Sa passion lui ouvrant les yeux, il comprit que, si véritablement Marmoisan se trouvait être une héroïne, il ne manquerait pas d'avoir un rival en son maître, ainsi il se garda bien de laisser paraître ses sentiments.
Cependant Marmoisan ravi de voir sa réputation cavalière bien établie, s'observa peut-être un peu moins que d'ordinaire, et eut l'imprudence de témoigner beaucoup de chagrin, en présence du marquis de Brivas, pour du linge mal blanchi et des habits mal pliés; malgré sa douceur naturelle, il gronda fort ses gens sur ce sujet; et sa mauvaise humeur augmenta encore, remarquant que son pavillon n'était pas bien rangé. Il fit une attention si forte sur toutes ces choses, et entra dans des détails de propreté si pleins de bagatelles qu'il marqua parfaitement bien, en cette occasion, le caractère ordinaire des femmes, dont la plupart affectent dans leurs habits et dans leurs meubles une propreté qu'elles portent quelquefois jusqu'à la bizarrerie la plus ridicule, et dont elles se font un mérite comme d'une délicatesse bien entendue. Celles qui ont l'esprit un peu ferme sont ordinairement exemptes de ces défauts; cependant Marmoisan avec toute sa grandeur d'âme, n'avait pas eu la force de se mettre au-dessus, tant ce penchant est enraciné chez certaines personnes du sexe. Brivas, qui se comptait des amis particuliers de Marmoisan, ne put s'empêcher de lui en faire la guerre. « Est-il possible, lui dit-il, qu'ayant l'esprit et le cœur si grands, tu puisses entrer dans ces petitesses? C'est assurément pour t'en punir que le ciel a voulu qu'on t'ait vu plusieurs jours la réputation d'être femme; car je ne sais pas si cela est venu jusqu'à toi; mais ce bruit a couru un temps toute l'armée, et de bonne foi, tu le mérites bien; car d'ordinaire ce n'est pas le défaut des hommes d'être si bagatelliers ». Marmoisan rougit cruellement, et voulut prouver que l'extrême propreté devait être du goût des deux sexes; mais Brivas soutint toujours par de vives raisons que le milieu seul était louable sur ce chapitre ; et regarda cet entêtement dans Marmoisan, comme une faiblesse mêlée à ses grandes qualités.
Quelques jours après, comme on parlait chez le prince du bruit qui avait couru dans l'armée touchant le sexe de Marmoisan, Brivas dit naïvement ce qu'il croyait avoir donné lieu à ce bruit; il crut que d'autres auraient remarqué les propretés féminines de Marmoisan, et se mit à en parler en les excusant; car ce temps-là différait encore de celui-ci, sur un autre article que celui dont j'ai tantôt parlé. Les dames, il est vrai, n'y buvaient point de vin de Champagne ni de ratafia; mais aussi les hommes ne s'avisaient pas d'être trois heures à leur toilette, à mettre des essences et des pommades, et ne renchérissaient point sur les plus célèbres coquettes par le nombre et l'extravagance de leurs modes. Bien loin de cela, on les méprisait dès qu'on leur voyait des manières qui approchaient le moins du monde de la bagatelle. Ainsi Brivas employa toute son éloquence à disculper Marmoisan ; mais comme il était aimé du prince, et que tout ce qui se trouva là de personnes considérables étaient de ses amis, on lui passa ces défauts en faveur de son mérite.
Cependant le prince et Genac furent ravis de ce qu'ils venaient d'entendre. Le prince ne fut pas plus tôt seul avec ce favori qu'il s'écria: « Genac, il n'en faut plus douter, Marmoisan est une fille, c'en est une, je sens que je l'aimerai toute ma vie. Que de beauté ! Que de vertu ! Que de douceur et de courage tout ensemble !» Ensuite il fit projet de chercher des moyens pour la convaincre de son sexe, à quelque prix que ce fût, et peu de temps après, il crut en avoir une occasion bien favorable.
Le commencement de l'automne de cette année-là fut excessivement chaud, et beaucoup plus que ne l'avait été le milieu de l'été. Le prince étant un jour entouré de Genac, de Marmoisan, et de plusieurs autres jeunes seigneurs, proposa de s'aller tous baigner dans une belle rivière prochaine. Il était persuadé que Marmoisan était une fille, et une fille modeste, qui n'allait pas manquer de s'alarmer d'une telle proposition et de s'en excuser mais il prétendait l'en presser si fortement qu'elle serait contrainte de lui avouer son sexe. Cependant il se trompa, Marmoisan donna comme les autres dans ce qu'il proposait, quoique pénétré de douleur. Il voyait bien que s'il refusait ce parti il se découvrait, et sa modestie le faisait frémir d'horreur en songeant à quoi on le voulait exposer. Il suivit donc tristement cette troupe enjouée, et résolut de feindre un mal violent, quand il serait sur le bord de la rivière, si quelque heureux incident ne le délivrait point de ce danger par le chemin.
On arrive, et l'on veut que Marmoisan se mette le premier dans l'eau: il plaisante quelque temps sur cette préférence; ensuite il se met à ôter bien lentement son écharpe, sa cravate et les ajustements les plus superficiels de sa parure: puis il noue un ruban de mille nœuds en feignant de le vouloir dénouer. Comme il était attentif à le dénouer encore une fois, lui et toute sa compagnie entendirent une voix haute qui semblait venir du milieu de l'air, et qui cria trois fois d'un ton lugubre et touchant: «Marmoisan, tu te baignes, et ton père se meurt!» Toute la troupe fut extrêmement surprise; on ne découvrait personne dans toute la plaine, et l'on ne douta point que cette voix ne fût surnaturelle. Marmoisan reprit ses ajustements avec précipitation, et courut à sa tente pour savoir s'il ne lui était point arrivé quelque courrier. On lui dit qu'il n'en était point venu; cependant la partie de bain avait été rompue: tout le inonde, jusqu'au prince, avait accompagné Marmoisan; et l'émotion qu'il avait eue lui donnant une petite indisposition, il en feignit une plus grande pour se débarrasser de tous ces importuns.
Il ne fut pas plus tôt seul que Ioland lui dit qu'ayant entendu sans être aperçue la proposition qu'on lui avait faite d'aller baigner, elle avait cherché dans tout son esprit quelque moyen pour le tirer de ce pas dangereux: et qu'après s'être munie d'un cornet d'airain, elle l'avait suivie de loin; qu'enfin elle avait monté au faîte d'un arbre le plus haut, d'où elle avait crié dans le cornet d'une voix lamentable les paroles qu'il avait entendues. Marmoisan, charmé de la présence d'esprit de son aimable sœur, l'embrassa mille fois, et toutes deux se divertirent bien de ce stratagème; mais la réflexion qu'on tourmenterait encore bientôt Marmoisan par quelque autre épreuve, arrêta leur joie; de sorte que, pour se mettre l'esprit en repos, comme il avait assez fait d'actions de valeur pour ne plus laisser douter de son courage, il résolut de faire le malade le reste de la campagne, afin de n'être plus exposé aux bains ni aux autres disgrâces.
J'ai oublié de dire qu'ayant gardé quelque temps la belle prisonnière avec toute la bienséance qu'on peut observer dans un camp, il l'avait enfin menée dans une abbaye célèbre d'une ville prochaine, où il allait souvent la voir. Cette fille, qui était une héritière de grande qualité, avait perdu son père dans cette guerre, et ses parents, qui eussent voulu la voir morte ou religieuse, ne s'empressèrent point de la venir dégager. Pendant que Marmoisan faisait le malade, il pria Genac, dont il connaissait la sagesse, d'aller quelquefois rendre visite à cette belle personne à sa place, pour la consoler de ses malheurs. Genac s'acquitta de cette commission en galant homme; et comme il voulait se défaire du penchant qu'il sentait pour Marmoisan, qu'il ne doutait plus qu'il ne fût une fille, il tâcha d'en prendre un pour cette aimable étrangère.
Enfin la campagne finit, et Marmoisan demande congé au prince pour aller voir son père, qui n'était point mort, quoi qu'en eût dit la voix lugubre. Mais le prince ne voulut point lui donner cette permission, et lui dit que le roi charmé de sa valeur et de tous les grands services qu'il lui avait rendus, voulait lui marquer sa reconnaissance au milieu de la cour, en le comblant de bienfaits.
Cependant Solac aurait eu bien besoin de la présence de Marmoisan, pour être consolé des chagrins terribles que lui avaient donnés deux de ses filles. À peine Marmoisan avait été parti que la joueuse avait recommencé à tourmenter son père plus que jamais pour en tirer des sommes immenses ; et le bon seigneur qui aimait la paix, lui avait donné tout le bien qu'elle pouvait prétendre de sa mère, pour en disposer comme elle jugerait à propos, afin de n'être plus fatigué de ses éternelles demandes; quand elle t'ut maîtresse de ce bien, elle joua avec tant de fureur et de malheur qu'elle perdit tout son fonds en fort peu de mois. Elle s'aperçut de sa folie, quand il ne fut plus temps de la réparer; et elle en eut tant de honte et de douleur qu'elle s'alla jeter dans un couvent où elle prit l'habit de religieuse.
La caquette la suivit bientôt, Son ridicule penchant pour la fleurette l'entraînant toujours dans quelque intrigue, elle eut une liaison qui fit du fracas, et qui la rendit la fable de tout le monde. Peut-être qu'elle était innocente; mais enfin sa réputation fut perdue, et quand dans le fonds elle eût été fort sage, son imprudence et le peu de soin de sa gloire méritaient bien cette punition. Voyant que cet éclat la ternissait pour jamais, outrée de désespoir, elle fit comme la joueuse, et alla prendre le voile dans le même lieu, à son grand regret.
Il ne restait plus au comte de Solac que sa ridicule prude, sauvage, bizarre, qui ne pouvait vivre avec personne, avec qui personne ne pouvait vivre, et qui n'était bonne qu'à chagriner son père à toutes les heures du jour; mais les vertus et les actions héroïques de Marmoisan consolaient ce père de toutes les traverses de ses autres enfants. Il était aussi fort content de Ioland et n'aspirait qu'à revoir l'une et l'autre.
Elles n'en avaient pas moins envie; cependant il fallut aller à la cour, où tout le monde regarda Marmoisan comme un prodige de valeur et de conduite. Le roi le combla de caresses, d'honneurs, et de bienfaits. La reine, qui ne perdait point l'envie de former des partis dans l'état, fut fâchée de voir un jeune homme de ce mérite si attaché au prince son beau-fils, et résolut de prendre des mesures pour l'en détacher, et le mettre dans ses intérêts. Ainsi par des vues différentes Marmoisan fut caressé de tous côtés.
Quoique tous ces honneurs le flattassent agréablement, il n'en était pas moins empressé de quitter la cour, où il tremblait toujours d'être reconnu. Il avait cru pénétrer quels seraient les sentiments du prince à son égard s'il s'était avoué fille; et la bonne mine, l'esprit agréable, et les autres bonnes qualités de ce jeune prince le rendaient assez aimable pour être propre à en inspirer de pareils-. Notre héroïne n'était pas insensible, mais elle savait régner sur ses passions; et quand elle faisait réflexion à l'inégalité des conditions, elle se disait que le prince ne songerait à elle que pour se faire un amusement. L'idée seule en mettait sa fierté au supplice; ainsi elle combattait plus que jamais le penchant secret qu'elle avait toujours senti pour lui, et ne pensait qu'à l'aller oublier dans sa province. Elle attendait donc impatiemment que le temps lui fournît quelque occasion de quitter la cour avec bienséance, quand le prince la mit d'un carrousel, dont tout ce qu'il y avait de considérable à la cour était.
Tout le monde mit en usage sa magnificence et sa galanterie, pour réussir à se donner une agréable parure. Enfin le jour de l'étaler arriva; il fut question de rompre des lances l'un contre l'autre, suivant la mode de ce siècle-là. Marmoisan fit paraître son adresse plusieurs fois; mais après avoir tant remporté d'honneurs dans ces combats de lances, l'homme le moins adroit de la cour en rompit une contre lui, qui vola en divers éclats, dont un le blessa si fort et si malheureusement qu'il tomba évanoui de dessus son cheval.
Cet accident troubla toute la fête; on emporta Marmoisan dans le palais devant lequel se faisaient ces jeux. Le prince les quitta, et courut près du lit où l'on avait mis Marmoisan évanoui. Comme on s'efforçait de le faire revenir, on aperçut du sang qui marquait qu'il avait été blessé à l'estomac. On voulut voir en quoi consistait cette blessure; mais quel fut l'étonnement de ceux qui étaient présents, lorsqu'ils virent une gorge qui charmait par sa beauté ! Le prince saisi à la fois de joie et de douleur, fit un cri qu'il ne fut pas le maître de s'empêcher de faire, quand Ioland entra dans la chambre. Elle n'avait point été témoin de l'accident de sa sueur; car dans ce moment elle était occupée à se préparer pour un ballet, qu'on devait danser le soir. Lorsqu'elle vit sa sueur évanouie, pleine de sang, et son sexe découvert, ce spectacle la mit dans un désespoir, où elle ne fut plus maîtresse de rien ménager: « Ah ! ma chère sœur, s'écria-t-elle, faut-il vous voir perdre votre secret et votre vie dans un vain divertissement, après que vous avez su conserver l'un et l'autre au milieu des plus affreux périls!». Ces paroles donnèrent encore un nouvel éclaircissement au prince.
Le bruit de cette aventure s'étant répandu en un instant dans le palais, la cour en foule se rendit dans la chambre de Marmoisan qui ne sortait point de son évanouissement, malgré tous les soins qu'on prenait pour l'en tirer. Le roi, qui témoignait une considération infinie pour cette charmante héroïne, la recommanda fort à la reine son épouse, fit sortir la foule, et se retira. La reine qui vit qu'elle était si longtemps sans revenir à elle, la laissa entre les mains de ses femmes, et se retira aussi. Le prince malgré son inquiétude, fut obligé par la bienséance de s'arracher de ce lieu, et donna la main à la reine jusqu'à son appartement; mais il ne fut pas longtemps sans retourner s'informer lui-même de la santé d'une personne qui lui était si chère. Il trouva Ioland auprès de Léonore sa sœur, toujours inconsolable de l'état où elle la voyait. Elle crut qu'il n'était plus temps de rien déguiser au prince, et malgré sa douleur, elle lui conta avec beaucoup d'esprit les mesures que sa sueur avait prises pour se bien ménager dans son déguisement, et faire en sorte qu'il fût enseveli dans un secret éternel, pour donner à son frère la gloire de toutes les actions de courage qu'elle avait faites. Puis cette jeune personne ajouta que le zèle héréditaire dans sa maison pour le roi et pour le prince avait, par-dessus toutes sortes de raisons, engagé Léonore à prendre ce parti.
Enfin le sentiment lui revint, et l'on ne peut exprimer la confusion qu'elle eut en voyant le prince auprès d'elle qui lui dit : «Que vous nous avez donné d'alarmes, Madame ! il n'y a que la joie que nous aurons de votre santé qui puisse les égaler ». Elle lui répondit d'une manière aussi spirituelle que modeste, quoiqu'il fût aisé de démêler qu'elle avait du trouble dans l'âme. Ensuite le prince la quitta pour la laisser en liberté.
Cependant toute la cour ne retentissait que du mérite de Marmoisan devenu Léonore ; on vantait à l'envi sa valeur, sa vertu, la solidité de son esprit, l'agrément de ses bons mots: et l'on ne pouvait assez s'étonner de voir les belles qualités des deux sexes si bien réunies en un même sujet. Le bruit des louanges qu'on donnait à cette héroïne ravissait le prince en secret, et le faisait de nouveau s'applaudir de son choix: mais il était étrangement inquiet de savoir comme il était dans l'esprit de Léonore. Il alla pour s'en éclaircir le lendemain, le plus tôt qu'il lui fut possible, et trouva Ioland dans des habits de son sexe.
Léonore était dans son lit dans la négligence d'une malade peu attentive à sa parure; mais malgré sa négligence et son abattement, elle paraissait d'une beauté admirable. Le prince apprit que la blessure que lui avait faite la lance n'était pas dangereuse, et même ne serait pas longue à guérir. Comme tout le monde s'était éloigné par respect, il s'approcha d'elle, et lui dit tendrement: «Qu'on serait heureux, Madame, si toutes les blessures étaient aussi faciles à guérir que celle qui m'a fait verser des larmes pour vous! mais il en est de plus dangereuses, dont je puis parler par expérience, et cependant toute généreuse que vous êtes, je crains bien que vous n'ayez pas pour moi la sensibilité que j'ai eue pour vous, et que vous ne voyiez ce qu'elles me font souffrir sans en être touchée.» Léonore fort déconcertée de ce discours, répondit d'un air embarrassé: « Seigneur, le zèle et le respect que j'ai pour vous, me feront toujours prendre un intérêt bien vif à tout ce qui vous regarde; mais il est de certaines blessures qui consistent plus dans l'imagination qu'elles ne sont réelles, et que j'avoue en effet que je ne plaindrai pas ». Le prince ne voulant pas s'expliquer à demi, lui dit, en des termes aussi passionnés que galants, les pressentiments qu'il avait eus de son sexe, exagéra les impressions qu'ils avaient faites dans son âme, et finit en disant qu'il serait le plus malheureux de tous les hommes si elle était insensible à une tendresse qui durerait autant que sa vie. Léonore lui répondit qu'elle osait le faire souvenir des marques de fermeté qu'elle avait données, pour lui faire faire réflexion qu'elle n'était pas sujette à bien des faiblesses, dont beaucoup d'autres femmes étaient capables, et que, pour éviter la plus grande de toutes ces faiblesses, elle ne partagerait jamais les sentiments qu'il venait de lui témoigner, puisque l'intervalle de leurs conditions empêchait qu'elle y pût répondre sans blesser sa gloire. «Votre seul mérite, Madame, reprit le prince avec impatience, vous rend digne de remplir le trône des premiers souverains de l'univers; mais outre ce mérite, je me dois à vous par mille raisons: les services éclatants que vous avez rendus à l'état, la vie que je tiens de vous ... - Vous exagérez trop ces faibles services, dit Léonore en l'interrompant; mais quand ils seraient aussi grands que vous daignez le dire, le roi votre père n'aura pas ... - Répondez-moi de votre cœur, interrompit le prince à son tour, et je vous réponds de l'agrément du roi ; je sais quelle est son estime pour vous, et sa bonté pour moi.» L'arrivée de deux princesses arrêta cette conversation.
Cependant le prince courut rendre compte au roi de la santé de Léonore, il fit un récit avantageux de la manière dont elle soutenait le caractère de son véritable sexe, et le roi la loua sans réserve. Remarquant l'excès de joie que ces louanges faisaient paraître dans les yeux du prince, il dit en souriant que Léonore avait désarmé beaucoup de ses ennemis dans son habit d'homme; mais que dans son habit de fille, elle avait désarmé son fils. Le jeune prince rougit, et demeura interdit; mais il se rassura bientôt, et dit au roi qu'il était vrai qu'il n'avait pu refuser son estime à tant de vertus: et il ajouta que, s'il daignait approuver son penchant, il se trouverait le plus heureux des princes, de se voir unir avec une héroïne si accomplie. Le roi lui dit avec bonté qu'il ne s'opposait point à cette inclination, et qu'il consentait qu'il l'épousât dès qu'elle serait guérie. Le prince transporté de joie se jeta à ses pieds pour le remercier, et vola porter cette nouvelle à Léonore.
Dès que son sexe avait été reconnu, toute la cour fut pleine du bruit que le prince en était charmé. Le roi en fut aussitôt averti, et prit le parti au même moment de laisser agir le choix de son fils. La feue reine, mère de ce jeune prince, était une princesse étrangère, qui avait toujours conservé une inclination si bizarre pour sa patrie, et pour les princes de sa maison, qu'elle n'avait jamais pris un sincère attachement pour le roi son époux, ni même pour son fils, et avait porté son étrange caprice jusqu'à trahir l'état. La seconde épouse du roi était une princesse d'un esprit inquiet et brouillon, qui voulait absolument avoir part dans les affaires, quoique la petitesse de son esprit la rendît incapable d'en conduire aucune. Elle formait incessamment des cabales qui divisaient toute la cour, et se laissait gouverner par des femmes d'un esprit bas, et d'une condition obscure, dont elle suivait tous les mouvements.
Le roi, fatigué des travers d'esprit de ces deux princesses, convaincu de l'inutilité des alliances étrangères, et persuadé du caractère élevé, tranquille et raisonnable de Léonore, se résolut sans peine à la voir devenir l'épouse de son fils; d'autant plus que, croyant ce jeune prince assez facile à prendre les impressions de ceux qu'il considérait, le roi aimait mieux qu'il s'abandonnât aux conseils d'une épouse chérie, dont tous les sentiments semblaient n'aspirer qu'à la vertu, qu'à ceux de quelque favori ambitieux.
Le peuple, qui avait été charmé des belles actions de Marmoisan, et transporté de joie quand il avait su qu'elles venaient d'une fille, combla le roi de bénédictions pour le consentement qu'il donnait à ce mariage. La cour en parut ravie; et le marquis de Brivas, un des plus grands seigneurs du royaume, le fut doublement, obtenant pour épouse l'aimable Ioland, dont l'enjouement l'avait tant charmé dès le temps qu'elle portait l'habit de page. Le comte de Genac épousa la belle prisonnière, que le mérite et le bien rendaient un fort grand parti. Léonore et le prince goûtèrent ensemble pendant une longue suite d'années tous les agréments que donne une heureuse fortune, accompagnée de vertu ; et cette héroïne fut la gloire et la consolation de son père, avec qui la fausse prude s'était enfin brouillée publiquement, se rendant à son tour la fable de tout le monde, en laissant voir ses bizarres caprices à découvert.
Mais en vous faisant, Mademoiselle, l'histoire mémorable de Marmoisan, je crois que je me suis étendue dans plus de réflexions et de circonstances que je ne pensais. Il me semble que ma narration ne dura pas tant quand je la fis à cette compagnie dont je vous ai parlé; mais enfin il n'importe; ce que je viens de vous dire est toujours au fond bien naïvement le conte de Marmoisan, tel qu'on me l'a conté, quand j'étais enfant.
 
Moralité
Cent fois ma nourrice ou ma mieM'ont fait ce beau récit le soir près des tisons;
Je n'y fais qu'ajouter un peu de broderie.On voit bien par de tels dictonsQue la sagesse de nos pèresSans nous embarrasser de maximes sévèresNous faisait ces belles leçonsQue qui se brouille la cervelleDes, feux d'une ardeur criminellePérit toujours honteusement;Et que qui suit aveuglementLe jeu, la fausse pruderie,La bizarre coquetterie,Est ton jours immanquablementPayé de sa folle manie;Mais que qui fait tout son pouvoirPour suivre la raison, la gloire et le devoirSait vaincre enfin Ici destinée,Et voit sa vertu couronnée