Ricdin-Ricdon par Mademoiselle de L'Héritier

Dans un des plus beaux royaumes de l'Europe, dont les historiens cependant ne marquent point le nom, régnait un prince qui, par son équité, la droiture de son âme, et son amour paternel pour ses sujets, s'était acquis le glorieux surnom de roi Prudhomme, qui, dans ces temps-là, signifiait parfaitement roi plein de probité et d'honneur. Ce roi était uni à une épouse qui avait aussi beaucoup de vertu, et comme cette princesse, qui était naturellement vive et agissante, s'occupait sans cesse à quelque amusant travail, le peuple l'avait surnommée la reine Laborieuse. Ce roi et cette reine n'avaient qu'un fils unique, dont les inclinations n'étaient pas dans le fond moins portées à la vertu que ceux dont il avait reçu la naissance: mais comme ce jeune prince, qui tenait de la vivacité de la reine sa mère, n'avait point encore d'occupation, il en cherchait dans les plaisirs: et il marquait tant de goût pour le bal, les spectacles, les carrousels, les magnifiques parties de chasse, et en un mot il était si empressé pour tout ce qui pouvait contribuer à lui fournir des divertissements agréables qu'on l'avait surnommé le prince Aimant-joie.
Le roi et la reine, qui voyaient que les plaisirs qui l'amusaient étaient innocents, ne s'opposaient point au penchant qu'il avait pour eux, et comptaient que l'empressement un peu trop ardent qu'il avait à les faire naître, se passerait avec sa première jeunesse. Du reste, ce prince était d'une figure très agréable, et faisait voir par toutes ses actions qu'il n'avait pas l'esprit moins rempli de pénétration que de feu.
Ce qui surprenait tout le monde, c'est qu'un jeune prince si vif ne fût point encore amoureux, et ne fit point entrer les amusements de cœur au nombre de ceux auxquels il était si sensible. Mais les fêtes galantes et la chasse faisaient seules l'objet de ses désirs: et seules lui fournissaient de certains plaisirs qui lui paraissaient fort piquants, par leurs nouveautés singulières et par leur variété. Quelquefois en courant un cerf, il s'égarait de sa suite, et quelquefois avant que de pouvoir retrouver aucun de ses gens, il se sentait si fortement pressé de la faim qu'il entrait chez le premier gentilhomme campagnard, ou chez le premier paysan qu'il rencontrait sur son chemin: et comme ordinairement il ne se faisait pas connaître, il lui arrivait souvent des aventures bizarres qui le réjouissaient beaucoup, et qu'il racontait au roi son père en sa cour avec un plaisir extrême.
Un jour qu'il s'était ainsi égaré de ses gens, comme il traversait un hameau qui paraissait désert, il vit sortir d'un jardin champêtre une jeune fille d'une beauté à éblouir, qu'une vieille femme, d'une figure fort désagréable, traînait avec violence vers une maison rustique, qui était vis-à-vis le jardin, de l'autre côté de la route publique.
Cette jeune fille avait à son côté une quenouille chargée de lin, et tenait dans un des pans de sa robe, un amas de fleurs qu'elle venait de cueillir dans le jardin; la vieille les lui arracha, les jeta dans le milieu de la route, donna à la belle quelques coups assez rudes; et puis la ressaisissant par le bras, lui dit d'un ton plein de fureur:
- Allons, allons, petite malheureuse, rentrons vite dans la maison; c'est là que je vous ferai sentir comme il faut ce que c'est que d'avoir l'insolence de me désobéir.
Le prince, qui s'était arrêté tout court pour considérer ce spectacle, s'approcha de la vieille comme elle était prête à rentrer dans son logis et lui dit d'un air doux
- D'où vient, ma bonne femme, que vous maltraitez si fort cette jeune fille? Quelle faute a-t-elle faite, pour s'attirer ainsi votre colère?
La paysanne, qui, naturellement, était fort emportée et n'aimait pas qu'on se mêlât de ses affaires, s'apprêtait à répondre insolemment au prince: mais ayant jeté les yeux sur ses habits, et jugeant par leur extrême richesse que celui qui les portait devait être quelque personne d'une grande considération, elle retint son emportement, et se contenta de lui répondre d'un ton aigre:
- Seigneur, je querelle ma fille, parce qu'elle fait toujours le contraire de ce que je lui dis; je voudrais qu'elle ne filât point, et elle file depuis le matin jusqu'au soir, encore est-ce avec une diligence qui n'a point sa pareille; et je ne lui fais toutes les réprimandes que vous voyez qu'à cause qu'elle file trop.
- Comment, dit le prince, est-ce là un sujet pour gronder ainsi cette pauvre enfant? Ah! vraiment, ma bonne femme, si vous haïssez les filles qui se plaisent à filer, vous n'avez qu'à donner la vôtre à la reine ma mère, qui se divertit si fort à cet amusement, et qui aime tant les fileuses, la reine fera la fortune de votre fille.
- Hélas ! Seigneur, répondit la vieille, si cette mijaurée-là, avec sa belle adresse, vous paraît si propre pour notre bonne reine, vous n'avez qu'à l'emmener tout à l'heure, si bon vous semble, car il y a longtemps qu'elle me pèse sur les épaules, et que j'ai envie d'en être défaite.
Comme elle achevait ces mots, une partie de la suite du prince vint le rejoindre; il dit à un de ses valets de chambre de mettre la belle en croupe derrière lui. Cette jeune personne avait encore le visage couvert des larmes que les menaces de la vieille lui avaient fait répandre, mais ses pleurs ne dérobaient rien à ses charmes. Le prince cherchait à la consoler, en l'assurant qu'avec l'adresse dont elle était partagée, elle ne manquerait pas de s'attirer abondamment les bienfaits de la reine. La pauvre fille cependant était si éperdue de se voir entourée de tant d'hommes qu'elle n'entendait pas la moitié de ce qu'on lui disait. Sa mère la vit partir sans témoigner prendre la moindre part à son sort; mais les habitants du hameau trouvaient qu'ils n'avaient pas d'assez grands yeux pour la considérer au milieu de tous ces seigneurs couverts d'or; ils surent des petits officiers du prince qu'on la menait à la reine, ce qui fit envier son destin par toutes les jeunes paysannes de ce lieu.
Pendant le chemin, le prince apprit que le nom de la belle était Rosanie; dès qu'il fut arrivé au palais, il la présenta à la reine sa mère, comme la plus adroite et la plus diligente fileuse de tous ses états. La reine la reçut avec bonté, la considéra avec attention, et loua même beaucoup les charmes modestes et touchants dont elle était partagée, ce qui ne fut pas une légère mortification pour certaines femmes de la cour, qui se piquaient de parfaite beauté. La reine fit loger Rosanie dans un appartement où il y avait une enfilade de chambres toutes remplies d'amas de plus célèbres filasses qui fussent dans le monde. On y voyait du chanvre de Syrie, du lin de l'île d'Ithaque; on y voyait aussi du chanvre de Bretagne, du lin de Picardie, du lin de Flandres, et même de ce fameux lin incombustible, dont on fait une toile merveilleuse que le feu le plus ardent ne saurait endommager. On dit à Rosanie, comme une bonne nouvelle, qu'elle n'avait qu'à choisir, parmi toutes ces filasses, celle par où elle voudrait commencer: puis on ajouta que cela lui (levait être assez indifférent, parce que, comme elle était fort jeune et plus adroite qu'une autre, la reine, qui voulait la garder longtemps, et lui faire beaucoup de bien, la destinait à les filer toutes.
Quand la pauvre fille fut seule, elle s'abandonna au plus violent désespoir: elle avait pour le métier de filer une aversion insurmontable qui lui faisait regarder comme un affreux supplice l'obligation de donner quelques heures à ce travail. Il est vrai que, quand elle avait le courage de faire un assez grand effort sur elle pour s'y occuper quelque temps, elle s'en acquittait avec une adresse infinie. Son fil était d'une finesse et d'une égalité parfaites; mais elle filait avec une lenteur si excessive que, quand même elle aurait pu enfin gagner sur elle de se tenir assidue du matin au soir, elle n'aurait qu'à peine pu parvenir à filer une demi-fusée de fil par jour.
À ces dispositions, on peut juger de la douleur qu'elle avait des sentiments où la reine se trouvait à son égard: elle ne comprenait pas comment elle pourrait se tirer de l'embarras où la malice de sa mère l'avait jetée; elle était cependant ravie d'être tirée des mains de cette mère, qui n'avait que de barbares duretés pour elle. La bonté gracieuse, avec laquelle la reine l'avait traitée, enchantait son imagination. La cour, où elle ne faisait que d'arriver, et qu'elle n'avait vue que comme un éclair, lui paraissait déjà un séjour tout agréable; tous les objets qui s'y étaient présentés à ses yeux, l'avaient charmée, mais elle voyait bien qu'elle ne pouvait se soutenir dans cette cour que sur le pied d'une habile fileuse, et elle ne sentait que trop qu'elle n'en aurait jamais le talent. Occupée de ces cruelles inquiétudes, elle passa toute la nuit sans dormir un seul moment. Le prince ne dormit pas davantage; les attraits touchants et les grâces naïves de Rosanie avaient si fortement frappé ses yeux, et fait une si vive impression sur son cœur que, tout plein de l'idée de cette charmante fille, il passa la nuit entière à s'en entretenir.
Cependant dès qu'il fut jour chez la reine, elle envoya dire à Rosanie qu'elle voulait lui parler; il y avait, ce matin-là, grande toilette chez cette princesse; ainsi quand Rosanie y arriva, une foule de dames attachèrent avidement leurs regards sur son visage. Le roi, qui ne l'avait point encore vue, et qui dans ce moment était chez la reine, regarda cette jeune beauté avec application, et lui donna diverses louanges. Le prince, qui était aussi dans ce lieu, et qui en pensait beaucoup plus que le roi son père, n'en dit néanmoins pas tant. Il est vrai que Rosanie, malgré la simplicité de son corset violet, et la rustique manière de sa coiffure, enchantait les yeux de tous ceux qui la regardaient. On lui voyait une taille fine et bien prise, accompagnée d'un dégagement si aisé qu'en dépit de l'éducation qu'avait eue la belle, elle n'avait rien de l'air gauche du village. Ses cheveux, qui étaient du plus beau blond cendré, ornaient un front d'albâtre, au-dessous duquel on voyait briller de grands yeux bleus aussi pleins de douceur que de vivacité; elle avait le nez dans la plus juste proportion; elle avait la bouche petite, agréablement façonnée et enfin comme il faut qu'elle soit pour être parfaitement belle; les dents admirables; le teint d'une blancheur à éblouir et rehaussé d'un léger incarnat qui lui donnait tout l'éclat possible. Et avec toute la régularité de ses traits, et les vives couleurs de son teint, on voyait encore, sur son visage et dans toute sa personne, ces charmes piquants et ce je ne sais quoi qui sont l'âme de la beauté.
Quoiqu'elle n'eût point dormi la nuit, elle n'en paraissait pas plus abattue; la confusion qu'elle sentait d'être ainsi exposée aux regards d'une nombreuse cour, lui donnait une rougeur qui ne servait qu'à faire briller chacun de ses attraits dans tout leur jour; et l'on voyait bien que son métier de fileuse, qui l'avait obligée à rester sous les toits, avait préservé son teint des ravages du hâle. Toutes les dames qui prétendaient à la beauté étaient animées d'un dépit extrême contre Rosanie, et tâchaient à lui faire trouver des défauts dans le visage et dans la taille. Les jeunes étourdis formaient sur son sujet mille desseins ridicules; enfin par diverses vues, elle attirait l'attention de toute la cour. En s'en allant, le roi s'avisa de dire à la reine qu'il lui conseillait de donner un autre habit à la belle fileuse, parce que le sien était trop bizarre et trop différent de celui de toutes les autres filles de sa maison. La reine répondit qu'elle y avait déjà pensé; et en effet, quelques heures après, on apporta à Rosanie un habit et des coiffures très propres, et parfaitement dans le goût de la mode qui régnait à la cour du roi Prud'homme. Les femmes de la reine la coiffèrent et l'habillèrent avec beaucoup de soin, et lui montrèrent fort en détail comment elle devait se prendre dorénavant à bien placer tous ces ajustements elle-même sur sa personne. Ils lui allèrent admirablement bien, et elle parut en cet état au temple où le prince la vit; il la trouva plus belle que jamais il ne l'avait trouvée, et lui donna tout haut derrière elle des louanges sans bornes. Tous ceux de la cour qui ne l'avaient pas vue chez la reine, la regardèrent avec une curiosité empressée; et comme mille gens n'avaient pas retenu son nom, et que le roi l'avait appelée la Belle Fileuse, ce nom flatteur lui demeura, et elle devint si à la mode en moins de vingt-quatre heures qu'à la cour et à la ville, il ne se fit pas une conversation où la Belle Fileuse n'entrât pour quelque chose.
Mais pendant que cent jeunes beautés, fatiguées d'en entendre parler sans cesse, enviaient son bonheur et sa gloire, cette fille qui faisait naître tant de jalousie, passait de bien tristes moments. Dans le cours de la première journée qu'elle passa au palais, pour s'exempter de cette occupation de filer qui lui était insupportable, elle dit qu'elle avait des crampes dans les doigts, et pendant cette journée, le plaisir d'être richement parée, et celui d'entendre donner mille louanges à sa beauté, suspendirent l'inquiétude que lui donnait le gênant travail qui lui était destiné; les femmes de la reine, dont la plupart n'étaient plus jeunes, et ne se piquaient point de beauté, avaient pris d'abord pour Rosanie beaucoup d'affection, à laquelle cette jeune personne répondait par une docilité et une complaisance extrêmes; elles la promenèrent par tout le palais, et même en divers endroits de la ville; ce qui divertit fort cette nouvelle habitante de la cour, qui n'avait pas les yeux accoutumés à des objets si magnifiques; mais lorsque le soir elle fut retournée dans le fatal appartement si garni de filasse, cette odieuse vue la replongea dans tout son désespoir; elle reprit néanmoins quelque tranquillité, et dormit beaucoup mieux qu'elle n'avait fait l'autre nuit. Le lendemain, dès qu'elle fut levée, elle songea à se parer des beaux ajustements que lui avait donnés la reine; mais bien loin d'avoir retenu les leçons que les femmes de cette princesse lui avaient données pour se les mettre d'un bon air, elle ne put jamais venir à bout de les placer d'une manière un peu supportable, quoiqu'elle se décoiffât et se déshabillât plus de vingt fois pour y réussir. Enfin après tant de peines inutiles, elle resta coiffée et habillée tout de travers et de fort mauvaise grâce. Très chagrine du peu de succès que ses soins avaient eu de ce côté-là, elle chercha à s'en dédommager par quelque autre endroit; elle chargea sa quenouille et se mit à filer; mais sa main se trouvant toujours aussi lente qu'à l'ordinaire, malgré tous les efforts qu'elle fit, elle ne parvint pas à filer le quart d'une fusée de fil, depuis dix heures qu'elle avait fini sa parure, jusqu'à plus de midi et demie qu'on vint lui dire, de la part de la reine, que cette princesse demandait à voir son ouvrage.
Dès que Rosanie eut entendu cet ordre, elle répandit bien des larmes; puis enfin elle tâcha à trouver de nouveau dans son esprit quelque excuse qui pût encore la tirer d'affaire; elle se présenta devant la reine avec un air abattu, et lui dit qu'elle était au désespoir de ce qu'un violent rhumatisme, qui lui rendait le bras tout entrepris, l'empêchait de lui marquer son zèle par son travail. Elle ajouta qu'elle avait fait toutes sortes d'efforts pour vaincre son mal, mais qu'ayant repris vingt fois vainement la quenouille et le fuseau, malgré toute sa persévérance, en dix reprises différentes, elle n'avait jamais pu filer que ce peu de fil qu'elle montrait à la reine. Cette laborieuse reine le trouva admirablement beau, ce qui la confirma dans l'idée qu'elle avait de l'habileté de Rosanie, et comme cette princesse était bonne, elle la plaignit, lui dit qu'elle ne voulait pas qu'elle forçât son bras, et ajouta qu'elle la ferait voir à son premier médecin. Rosanie, qui tremblait qu'on ne découvrît qu'elle n'avait nul mal, dit à la reine que le sien n'avait besoin d'aucun remède, et ne serait pas, assurément, long à guérir, puisque toutes les fois qu'il lui prenait, il ne lui fallait que du repos pour le faire passer. La reine se contenta de ces raisons; mais dès que Rosanie ne fut plus devant ses yeux, les ouvrières de cette princesse, qui étaient fort envieuses des grandes distinctions qu'on avait eues tout d'un coup pour cette nouvelle venue, dirent tout haut qu'assurément les crampes et les rhumatismes n'étaient que des maladies de commande, et qu'il y avait beaucoup d'apparence que cette beauté, qu'on disait si habile et si diligente, n'était qu'une maladroite et une lambine. La pauvre Rosanie, qui entendait tous ces discours, en avait une affliction extrême, et d'un autre côté, pour comble de disgrâces, les filles de la reine et les autres dames de la cour, qui voyaient l'excès du mauvais air dont étaient mis ses habits et sa coiffure, en faisaient de grands éclats de rire, et faisaient mille plaisanteries sur son corset violet, et sur son tortillon, qu'elles soutenaient qu'on avait eu grand tort de lui ôter, puisqu'ils lui allaient bien mieux que les ajustements de demoiselle.
Rosanie ne put tenir contre tant de choses chagrinantes, elle quitta le palais, passa dans les jardins, et en se promenant toujours, se trouva dans un bois fort épais qui était au bout du parc. Quand elle fut dans ce lieu, elle se sentit si lasse qu'elle s'assit promptement sur le bord d'un ruisseau rapide qui serpentait dans ce bois. Là, elle se mit à rêver tristement à sa malheureuse destinée et au parti qu'elle devait prendre dans l'état où elle était. Quelquefois, elle était résolue de s'en retourner vers sa mère, toute dure et barbare qu'elle était; mais quand elle venait à penser aux mauvais traitements qu'elle en avait toujours reçus depuis qu'elle avait perdu son père, elle se blâmait d'avoir la moindre idée de ce retour; avec cela, toute jeune et sans expérience du monde qu'elle était, elle se sentait pour le séjour et la manière de vivre au village une aversion que l'air de la cour n'avait pas diminuée, quoiqu'il n'y eût encore que fort peu de temps qu'elle le respirât; d'un autre côté, elle voyait bien qu'elle allait s'attirer l'indignation de la reine, être chassée du palais avec honte, et peut-être punie, quand cette princesse verrait manifestement qu'elle lui en avait imposé sur ses talents en filerie. Elle voyait bien cependant que la vérité allait éclater, elle était au bout de toutes les défaites, et il n'était plus temps de feindre avec succès des crampes et des rhumatismes. Elle n'attendait plus que le moment où elle allait être la fable et le jouet de toutes les personnes dont elle avait été si enviée.
Dans ces cruelles réflexions, s'abandonnant toute à son désespoir, elle se dit qu'il n'y avait plus d'autre parti à prendre pour elle que celui de se donner la mort; pleine de cette pensée, oubliant sa lassitude, elle se leva pour aller gagner un pavillon fort élevé, qui était à l'autre bout du bois, et que les femmes de la reine lui avaient fait voir le jour précédent en la menant promener: elle prétendait monter tout au haut de ce pavillon, qui était ouvert, et puis se jeter de la fenêtre en bas. Néanmoins l'amour naturel qu'on a pour la vie, des retours sur sa tendre jeunesse, et surtout la secrète complaisance qu'elle sentait pour sa beauté lui faisaient donner des larmes à sa mort, et chercher d'un pas très lent le lieu fatal où elle s'était condamnée à périr.
Comme elle traversait un sentier qui menait au pavillon, elle vit tout à coup paraître devant elle un grand homme brun fort bien vêtu, d'une physionomie assez sombre, mais qui prit un air riant et gracieux en lui parlant:
-Où allez-vous, ma belle enfant, lui dit-il, il me semble que je vois couler des larmes de vos yeux, dites-moi quelle est votre affliction. Il faudra qu'elle soit bien étrange si je ne puis vous donner du secours.
- Hélas ! répondit Rosanie; il n'y a point de remède contre le chagrin qui m'accable, ainsi il est fort inutile que je vous en dise le sujet.
- Peut-être, repartit l'inconnu, le secours n'est-il point si désespéré que vous pensez, mais du moins on soulage ses maux en les racontant; apprenez-moi donc les vôtres, vous ne les pouvez confier à personne qui y prenne plus de part que moi.
- Puisque vous m'en pressez avec tant d'instance, répliqua Rosanie, je vais vous informer de toute ma destinée. J'ai le malheur d'être née dans une condition fort obscure: mon père était un bon paysan plein de probité et de bon sens, qui s'était acquis une si grande croyance parmi les habitants de son hameau et parmi ceux des villages d'alentour qu'ils le prenaient pour arbitre de tous leurs différends; et comme il était fort secret, et n'était jamais empressé à parler, ils l'avaient surnommé Disant-peu. Ce père qui m'aimait avec une tendresse extrême avait autrefois porté les armes, et même avait eu toute la confiance de son capitaine; cela était cause qu'il n'avait point, dans le langage et dans les manières, cette rebutante rusticité qu'ont ceux qui ne sont jamais sortis du village. Dès mon enfance, il prenait mille soins pour me donner tous les enseignements dont il était capable; et si j'ai beaucoup d'amour pour la vertu, et ne suis pas tout à fait stupide, c'est à lui seul que j'en ai l'obligation; car, pour ma mère, elle est d'une grossièreté épouvantable; et de plus, elle n'a jamais pris la peine de me donner aucune instruction sur quoi que ce puisse être; elle n'a toujours eu pour moi que dureté et aversion, toute sa tendresse était pour mon frère.
Malgré le séjour du village et les faibles lumières de mon éducation, je me trouvai des sentiments et des inclinations beaucoup au-dessus de ma naissance, dont la bassesse me désespérait. Les traits de mon visage seuls étaient capables de m'en consoler; ils me donnèrent de bonne heure de flatteuses espérances pour ma fortune; et je n'avais pas encore douze ans que déjà je ne trouvais point de fontaine ni de ruisseau par qui je n'aimasse à me faire redire que je ne resterais pas assurément sous une chaumière. Avec de pareilles idées, je méprisais beaucoup les complaisances des jeunes garçons de ma condition. Cependant j'étais à peine sur ma quatorzième année que plusieurs des meilleurs partis où une personne de mon état pût aspirer me demandèrent en mariage à mon père; mais je répandis tant de larmes quand il me les proposa, et lui dis toujours si fortement que j'aimerais autant la mort que de pareils mariages que son amitié pour moi le porta à ne me point contraindre de les accepter. Ma mère en grondait beaucoup, et disait sans cesse qu'il me gâtait par son aveugle complaisance à mes volontés. Mais malgré tous ses discours, il n'en devenait pas plus terrible pour moi ; au contraire, il lui reprochait souvent qu'elle ne m'aimait point, et qu'il n'y avait que son fils qui lui fût cher. Hélas ! je ne fus pas longtemps sans éprouver combien il disait vrai. Il fit un voyage dont il ne nous dit point le sujet, en nous assurant cependant qu'il reviendrait bientôt; mais il faut qu'il ait péri dans ce malheureux voyage, car il y a beaucoup de temps passé par-dessus celui auquel il nous avait marqué qu'il serait de retour.
Depuis que ma mère s'est vue absolument maîtresse de moi, il n'y a sorte de mauvais traitements que je n'ai reçus d'elle. Enfin, il y a deux jours qu'après m'avoir cruellement querellée de ce que je n'avais pas assez filé, comme elle me traînait dans notre maison, en me menaçant avec beaucoup de colère, le fils du roi de ce pays-ci passa devant notre porte, et lui demanda par quelle raison elle me maltraitait si fort; elle lui répondit, en se moquant, que c'était parce que je filais trop; le prince crut qu'elle parlait sérieusement; et comme notre reine se plaît fort à toutes sortes d'ouvrages, et se divertit beaucoup entre autres choses à faire filer, le prince me demanda aussitôt pour la reine sa mère à la mienne, qui, ravie de se défaire de moi, me remit au moment même entre les mains de ses gens. On m'a présentée à la reine comme la meilleure et la plus diligente fileuse de tout son royaume, et jamais personne n'a été plus éloigné que moi d'avoir ces qualités-là. Cependant la reine prévenue que je les possède m'a destinée une si horrible quantité de travail que la seule vue m'en fait frémir; je crois qu'elle a rassemblé tout ce qu'il y a jamais eu de filasse dans le monde pour m'en accabler. Avec la haine terrible que je sens pour la filerie et la lenteur que j'ai dans ce métier, je ne sais par où commencer, ni par où finir un si ennuyeux et si assommant travail ; cependant je n'ai point d'autre moyen, pour rester dans cette cour, où je me plairais tant, que d'y être ouvrière de la reine. Hélas ! quand je nie suis vue d'abord dans ce palais, et que j'ai entendu donner tant de louanges à ma beauté, j'ai rappelé les idées que ma vanité m'avait données dès mon enfance ; je me suis flattée que quelque seigneur de la cour, ou du moins quelque officier du roi, prendrait assez d'inclination pour moi pour nie faire partager sa fortune en m'épousant, j'ai cru même pendant quelques moments, ah ! quelle orgueilleuse pensée ! que le prince me regardait avec des yeux animés de passion. Eh ! de tout cela, que nie reste-t-il ! que le désespoir de sentir que, par mon manque d'adresse à me parer, je défigure les dons que m'a faits la nature, et que, par le manque d'adresse, faute de savoir filer vite, je vais être chassée honteusement par la reine, et servir de jouet à d'envieuses compagnes que ma beauté et ma faveur naissante faisaient trembler. Vous voyez bien, obligeant Inconnu, continua Rosanie, qu'il n'y a point de remède à mes maux ; cependant, ajouta-t-elle avec un soupir, j'espère m'en épargner le supplice par un funeste moyen que je ne dis pas.
- Mais, reprit l'inconnu, si au lieu d'un moyen funeste, on vous donnait un moyen doux et agréable pour éviter ces maux, n'auriez-vous pas bien de l'obligation aux gens, et ne feriez-vous pas quelque chose en leur faveur?
- Tout ce que je pourrais faire raisonnablement, répondit Rosanie avec précipitation, excepté l'honneur et le devoir, il n'est rien qu'on ne me vît sacrifier à la reconnaissance.
- Puisque vous êtes dans ces sentiments-là, repartit l'inconnu, je vais m'engager avec plaisir à vous servir; mais faisons auparavant exactement nos conventions. Regardez, continua-t-il, la baguette que je tiens à la main, et la prenez dans la vôtre.
Rosanie prit cette baguette, et la considéra; elle était fort petite, et d'un bois gris-brun très luisant, dont on ne pouvait dire le nom, et était garnie d'une pierre changeante, qui n'était ni agate, ni cornaline, ni aucune autre pierre connue. Enfin il n'était pas plus facile de dire le nom de la pierre que celui du bois. Lorsque Rosanie eut considéré quelque temps cette baguette, elle la remit entre les mains de l'inconnu qui lui dit:
Vous voyez bien cette petite baguette, elle a des propriétés admirables. Dès que vous en toucherez toutes sortes de chanvres et de lins, elle en filera par jour autant que vous le voudrez, et d'une finesse telle que vous le souhaiterez. Elle a encore le don que, dès qu'on en touche de la laine, de la soie et des canevas, on en fait la plus belle tapisserie du monde, et des ouvrages de petit point qui le disputeraient aux plus excellentes manufactures. Je vous prêterai, poursuivit-il, cette merveilleuse baguette pour trois mois, pourvu que vous demeuriez d'accord de ce que je vais vous dire. Si d'aujourd'hui en trois mois, jour pour jour, lorsque je reviendrai quérir ma baguette, vous me dites, en me la rendant: "Tenez, Ricdin-Ricdon, voilà votre baguette", je reprendrai ma baguette sans que vous soyez engagée à nulle obligation envers moi ; mais si, au jour marqué, vous ne pouvez retrouver mon nom, et que vous me disiez simplement: "Tenez, voilà votre baguette", je serai maître de votre destinée: je vous mènerai partout où il me plaira, et vous serez obligée de me suivre.
Rosanie rêva quelque temps sur ce qu'elle avait à répondre: mais il lui parut que le nom de Ricdin-Ricdon était si facile à retenir qu'il lui sembla qu'elle ne courait aucun risque d'accepter le favorable secours de la baguette; elle se faisait déjà une joie secrète du plaisir qu'elle aurait à confondre l'orgueil de ses concurrentes par le beau fil que la baguette allait filer. Mais cependant il y avait encore un chagrin qui l'inquiétait: elle était trop touchée des avantages que lui donnait sa beauté pour consentir aisément à en perdre quelques-uns; et elle s'imaginait que le mauvais air dont elle ajustait sa coiffure et ses habits lui en dérobait beaucoup; elle envisageait donc avec une douleur extrême le déplaisir de rester dans le palais toujours ainsi coiffée et habillée de mauvaise grâce. La foule de ces pensées suspendit assez de temps la réponse qu'elle voulait faire à celui qui lui parlait. Enfin elle lui dit:
- Seigneur Ricdin-Ricdon, j'accepterai la convention que vous voulez faire avec moi, si vous pouvez y mettre encore une condition: c'est qu'avec le don de faire de beau fil et de belle tapisserie, je voudrais encore que votre baguette eût celui de mettre dans la coiffure et dans les habits tout le bon air et toute la bonne grâce qu'il y faut pour plaire. Si vous pouvez encore enrichir cette baguette, déjà si utile, d'un don aussi nécessaire aux belles que la nourriture, notre traité est tout fait.
- Ah! s'écria Ricdin-Ricdon, rien n'est si aisé que de vous accorder ce que vous demandez ! Mes camarades et moi, nous ne refusons jamais aux personnes de votre sexe le talent de se bien mettre, dès qu'elles veulent s'entendre un peu avec nous. C'est pourquoi l'on voit dans le monde des petites filles de douze ans, et qui ne peuvent rien apprendre, se coiffer avec un art admirable, et placer déjà une mouche avec d'aussi judicieuses réflexions que les femmes de cinquante ans. Je vous annonce donc que, dès qu'avec ma baguette vous toucherez votre coiffure et vos habits, on y verra briller tous les agréments de la mode, tous les bons airs de la bonne faiseuse, et enfin toutes les grâces voltigeantes qui savent enchanter les jolis hommes.
- J'accepte donc votre traité, dit Rosanie.
- Mais il faut en jurer, repartit le traitant.
- Eh bien, j'en jure, reprit-elle, et par les serments les plus inviolables.
- Cela étant, dit Ricdin-Ricdon, puisque j'ai votre promesse en si bonne forme, serviteur, la Belle, jusqu'au revoir. En disant ces mots, il lui remit sa baguette entre les mains, et puis il s'en alla.
Dès que Rosanie put disposer de cette mystérieuse baguette, la première chose qu'elle en fit ce fut d'en toucher sa coiffure et ses vêtements; ensuite elle se mira dans le prochain ruisseau, où elle se trouva si belle et mise d'un si bon air qu'elle se sut beaucoup de gré du traité qu'elle venait de faire; car elle se souvenait fort bien de celui avec qui elle l'avait conclu; et en jetant des regards caressants sur l'officieuse baguette, elle se disait avec un plaisir extrême qu'elle venait d'acquérir à peu de frais un meuble bien utile.
Pendant qu'elle était occupée de ces pensées diverses, elle marchait toujours, et regagnait le palais; mais elle n'était pas encore arrivée dans le parterre qu'elle rencontra le prince. Il ne l'avait point vue de la journée; mais de certains mauvais plaisants, dont les cours sont toujours inondées, n'avaient pas manqué de lui aller faire des contes de la manière gauche dont la Belle Fileuse mettait les ajustements de demoiselle. Le prince avait écouté sans sourire tout ce qu'on lui avait conté sur ce sujet; mais il n'avait pas osé leur marquer combien il était persuadé que Rosanie était toujours charmante dans quelque habillement qu'elle fût, car il craignait trop qu'on ne découvrît les sentiments qu'il avait pour cette belle fille.
Dès qu'il l'aperçut, il fut, à son ordinaire, enchanté de ses attraits; et puis ensuite examinant sa parure, et voyant qu'elle était la mieux entendue du monde, il se tourna vers un de ces froids plaisants qui l'avait fatigué, il y avait quelques heures, d'un récit fade qu'il avait cru fort comique; le prince lui fit cent railleries fines et piquantes sur la calomnie et l'insipidité de son récit; ensuite il salua Rosanie avec autant de politesse que si elle eût été une personne des plus qualifiées de la cour; et en passant auprès d'elle, il lui demanda obligeamment si elle avait vu jouer les eaux; et comme elle répondit que non, il lui dit qu'il voulait qu'on les fît jouer pour elle le lendemain. Après avoir fait une profonde révérence, elle se retira dans son appartement, si transportée de joie de la possession de la merveilleuse baguette que, dans ses transports, elle perdit le souvenir du nom de celui de qui elle la tenait. La joie l'empêcha autant de dormir qu'avait fait le chagrin, la première nuit qu'elle passa dans le palais; et pendant toutes les heures qu'elle devait donner au sommeil, elle ne s'occupa que d'idées agréables, qui lui firent beaucoup plus de plaisir que n'auraient pu faire les songes les plus flatteurs.
Quand il fut grand jour, elle se leva, et sa baguette, en un instant, la servit comme aurait fait la femme de chambre favorite de la plus habile coquette. Ensuite elle se hâta d'éprouver le don de cette même baguette sur un petit paquet de lin de la reine, qui, par le pouvoir de ce bois enchanté, devint sur-le-champ une livre de fil, tel que le plus beau fil de Flandres. Rosanie, charmée des heureux succès de la baguette, serra une partie du fil qu'elle avait filé, et n'en retint, pour montrer à la reine le soir, qu'un peu au-dessus de ce qu'en aurait pu filer par jour la plus assidue et la plus diligente ouvrière qui fût dans le monde. Après avoir été voir jouer les eaux qui, par les bons ordres qu'avait donnés le prince, allèrent mieux qu'elles n'avaient été de longtemps, quand le jour fut fini, elle attendit au passage la reine qui devait aller à la promenade. Lorsque cette princesse parut, elle lui dit que ses crampes et ses rhumatismes l'ayant quittée, elle avait employé sa journée, et prenait la liberté de venir lui présenter son travail. La reine le prit, et le regarda avec empressement; mais comme le jour était fort baissé, et que les appartements n'étaient point encore éclairés de flambeaux, la reine les fit allumer promptement. Elle fut enchantée de la beauté du fil en question, et s'amusa si longtemps à le considérer et à parler de toile qu'elle laissa passer l'heure de la promenade, et dit qu'elle n'y voulait plus aller; ce qui fit encore bien murmurer une partie des dames de la cour contre la Belle Fileuse, à qui la reine cependant dit mille choses gracieuses, et ordonna de venir le lendemain à son lever. Rosanie, après avoir bien dormi toute la nuit, ne manqua pas de s'y rendre exactement, et porta avec elle l'autre partie de la livre de lin qu'elle avait filée.
- Madame, dit-elle à la reine en la lui présentant, comme j'ai vu que mon petit travail a eu le bonheur de vous plaire, et qu'il pourra peut-être contribuer quelquefois à vous divertir, j'ai passé la nuit à en faire de nouveau pour vous marquer mon zèle.
- Ah ! la pauvre enfant ! s'écria la reine en se tournant vers sa dame d'honneur; elle est aussi affectionnée qu'adroite et diligente. Mais, ajouta-t-elle en s'adressant à Rosanie, je ne veux pas, ma fille, que vous fassiez ainsi une coutume de veiller, cela altérerait trop votre santé, qui paraît si ferme et si brillante.
-Non, Madame, répondit Rosanie, j'aurai l'honneur de beaucoup travailler pour vous, sans que cela me fasse mal; j'ai ma santé et mes forces de dix-sept ans; à cet âge-là, rien n'incommode. Je vous supplierai seulement d'avoir la bonté de permettre que je me divertisse quelques heures tous les jours; quand j'aurai cette permission, il ne me coûtera rien de passer les nuits.
La reine assura Rosanie que, quand même elle ne mettrait pas un seul moment à veiller, elle prétendait qu'on lui donnât tous les jours du temps pour se divertir. Après une telle assurance, cette belle fille reprit ainsi
- Avant que de vous avoir fait voir. Madame, ce que je sais faire avec la quenouille et le fuseau, je n'ai point osé vous informer que je n'ai pas moins de talent pour tapisser que j'en ai pour filer: mais aujourd'hui que vous avez vu mon travail en filerie, je prends la liberté de vous dire que, quand il vous plaira de me faire donner de la laine, de la soie et du canevas, je vous ferai toutes sortes d'ouvrages de tapisserie et de petit-point, tels que vous les souhaiterez.
- Vraiment, dit la reine en se récriant encore, cette petite fille-là est un prodige d'adresse. Allez, mon enfant, poursuivit-elle, allez cueillir des fraises dans le jardin fruitier avec mes femmes, tantôt je vous ferai donner tout ce qu'il faut pour faire de la tapisserie, et vous y travaillerez demain.
- J'ai encore, Madame, dit Rosanie, une grâce à vous demander: c'est que vous ayez la bonté d'ordonner que, lorsque je serai renfermée dans un appartement, on m'y laisse tranquille et solitaire, sans que personne vienne m'y troubler, ni me regarder travailler; la compagnie n'accommode pas quand on travaille avec autant d'application que je fais.
- J'approuve votre demande, dit la reine, et je donnerai ordre qu'on vous laisse dans une entière liberté et dans un plein repos.
Ensuite de ce discours, Rosanie se retira, et passa la journée à se divertir et la nuit à dormir. Quoiqu'elle eût oublié le nom de l'homme à la baguette, elle ne songeait pas beaucoup à cet oubli; et quand elle y pensait, c'était avec peu d'inquiétude, car elle ne doutait pas que ce nom ne revînt dans sa mémoire quand elle prendrait bien de la peine à l'y rappeler; et d'ailleurs, trois mois, qu'elle se voyait devant elle pour profiter tranquillement de tous les dons de la baguette, lui paraissaient un temps aussi long qu'un demi-siècle paraît à telle autre personne.
Cependant le prince n'était plus occupé que de son amour: les divertissements qui lui avaient autrefois paru les plus doux, ne lui donnaient plus aucun plaisir; la chasse et les spectacles lui paraissaient des amusements insipides, et il s'ennuyait partout où il ne voyait pas Rosanie ; la voir, lui parler de sa tendresse, la lui prouver par quelque grand service, et toucher son cœur, était alors l'objet de tous les souhaits de ce jeune prince: néanmoins il n'osait s'attacher à ses pas autant que son penchant l'y portait de crainte que la cour ne remarquât ses empressements. Mais malgré les précautions qu'il prenait, la plupart des vieux courtisans avaient déjà démêlés ses véritables sentiments, ce qui ne contribua pas peu à attirer à Rosanie, de leur part, beaucoup de complaisance et d'égards. Pour les jeunes gens, ils ne s'imaginèrent point du tout que le prince fût sensible pour cette jeune beauté, et ils ne pensèrent à elle que comme à une agréable conquête pour eux.
La reine cependant ordonna à une de ses femmes, nommée Vigilentine, de mener Rosanie partout où elle voudrait aller, et de lui servir de mère. Vigilentine fut ravie de cette commission; elle trouvait Rosanie toute charmante, et se fit un grand plaisir de mettre ses soins à lui apprendre tout ce qu'elle savait sur la politesse, et à lui inspirer de se bien conduire dans toutes ses démarches; et comme cette femme avait beaucoup d'esprit et d'usage du monde, en peu de temps, elle forma agréablement les manières de Rosanie.
Il y avait, dans la ville capitale du roi Prud'homme, un jardin public dans lequel les beautés de la cour et de la ville venaient faire un pompeux étalage de leurs attraits. La galanterie y tenait ses grands jours: la coquetterie y avait divers tribunaux. L'on respirait dans ce jardin un air enflammé que l'haleine des zéphyrs rafraîchissait peu, et l'on courait risque d'y être plus entêté des fleurettes que des fleurs. Vigilentine ne mena Rosanie dans ce lieu orageux qu'après l'avoir instruite de la manière dont il fallait s'y conduire pour en éviter les écueils: aussi malgré le bon goût et l'air galant que le secours de la baguette répandait sur les ajustements de Rosanie, les leçons de Vigilentine lui firent prendre un extérieur modeste, qui, se mêlant avec ses charmes et son air brillant, la fit paraître une personne toute admirable, et aussi propre à inspirer du respect que de l'amour. Elle fut regardée avec des yeux bien jaloux par quatre ou cinq jeunes beautés à la mode, qui étaient venues de toutes les provinces du royaume dans la capitale, dans le dessein d'y attacher, par de beaux nœuds, la fortune à leurs chars. Sur la foi de leurs attraits, elles s'étaient imaginé que, dès qu'elles paraîtraient dans cette grande ville, tout ce qu'il y avait d'hommes les plus élevés, par leurs richesses et par leur rang, viendraient à l'envi leur offrir leur cœur et leur main. Mais elles avaient été convaincues par une triste expérience que, dans ce royaume-là, comme dans bien d'autres, on était plus touché de l'éclat de l'or que de celui de deux beaux yeux. En vain, elles s'étaient donné mille mouvements pour annoncer leurs charmes de tous côtés avec un bruyant fracas, presque personne n'avait pensé à elles pour un lien solide; et en dépit de tous leurs soins, il ne leur restait que la frivole gloire d'être courues par les étrangers, obsédées par les jeunes étourdis, et secrètement mises à prix par les financiers. Le seul avantage qu'elles avaient était que le public rendait justice à leur vertu, et était persuadé, comme il était vrai, qu'elles savaient se garantir de tant de pièges dangereux.
Ces belles concurrentes qui, d'ordinaire, étaient fort divisées, se réunirent toutes contre Rosanie. L'encens qu'on lui prodiguait de tous côtés, les acclamations qu'elle faisait naître dès qu'elle paraissait en public, les aigrirent étrangement. Elles ne pouvaient souffrir sans emportement qu'une rustique bergère vînt leur ravir l'empire de la beauté que chacune d'elles prétendait seule mériter, mais qu'elles voulaient du moins partager entre elles. Comme elles avaient chacune un parti, ces divers partis prirent grand soin de décrier les charmes de Rosanie dans tous leurs discours. L'un lui allongeait le nez, l'autre lui grandissait la bouche, un autre enfin lui rapetissait les yeux, et lui brunissait le teint; et ils répandirent de tous côtés ces bruits, avec tant d'art que tous ceux qui n'avaient pas vu Rosanie, ou ne l'avaient vue qu'imparfaitement, furent la dupe de leurs fausses peintures, et se disaient l'un à l'autre que cette Belle Fileuse de la reine, dont on parlait tant, n'était point une beauté si merveilleuse; qu'au contraire, son visage avait beaucoup de défauts, et qu'il entrait bien de la prévention dans l'admiration qu'on avait pour elle. Cependant, quelque peine qu'on se donnât à établir ces idées, dès que Rosanie paraissait, elle les dissipait toutes. Ceux qui l'avaient déjà vue, la regardant avec plus d'attention, la trouvaient plus belle que la première fois qu'ils l'avaient envisagée; et ceux qui n'en avaient qu'entendu parler, se récriaient en la voyant qu'il y avait bien de la malice ou du mauvais goût dans les peintures qu'on leur en avait faites. Vigilentine la mena aux spectacles, et la foule qui remplissait le vaste édifice dans lequel on les donnait, la combla avec grand bruit de tant d'applaudissements qu'elle en fut embarrassée, et même chagrine. Non pas qu'elle fût fâchée qu'on l'admirât, elle était de l'humeur dont sont presque toutes les belles, qui sont toujours avides d'encens; mais c'est que Vigilentine lui dit qu'il n'y avait rien de si fatal pour une jeune personne que d'être trop remarquée, et que, puisqu'on la regardait tant, elle ne la mènerait que fort rarement aux promenades publiques et aux spectacles. Une telle résolution chagrina fort Rosanie, qui se plaisait beaucoup dans les lieux où une grande variété d'objets frappait sa vue.
Elle eut bientôt sujet de se consoler de ce petit chagrin par les heureux succès des travaux de sa baguette. Quoiqu'elle employât presque tous ses moments à se promener et à se divertir, elle trouvait toujours bien le temps de faire faire par jour, à cette officieuse baguette, tout le travail de la plus habile ouvrière. Ainsi elle continuait à faire voir souvent à la reine le plus beau fil du monde; et quand huit ou dix jours se furent écoulés, depuis qu'on lui avait donné laine, soie et canevas, elle fit voir aussi à cette princesse de la tapisserie plus belle et mieux travaillée que celle d'Arachné'. La reine, qui avait pour toutes ces sortes d'ouvrages une passion qui allait quelquefois jusqu'à l'excès, fut transportée à cette vue; elle prodigua à Rosanie ses louages et ses caresses, et depuis ce jour, combla sans cesse cette belle fille de bienfaits et de marques de sa faveur. Il sembla même qu'on oubliait l'extrême bassesse de sa naissance, car, dans toutes les fêtes qu'on donna à la cour, elle fut placée avec les filles d'honneur de la reine, et parmi cette troupe, elle ne fut pas de celles qui reçurent les plus petites marques de distinction. Toutes ces jeunes personnes en étaient fort irritées, excepté une seule qu'on nommait Sirène. Cette Sirène était d'une figure très aimable, et avait l'âme fort généreuse: elle rendait justice à la beauté et à l'adresse de Rosanie; et bien loin de la mépriser à cause de la bassesse de sa naissance, elle disait qu'on devait lui tenir plus de compte de sa vertu et de sa douceur qu'on n'en devait tenir à une personne née d'un sang illustre, qui est obligée de n'avoir rien que de noble dans les sentiments et les procédés. Cette équitable fille avait la voix si belle et si touchante, et chantait avec tant d'agrément qu'un avantage si précieux lui avait fait donner le nom de Sirène. Mais ce qui lui avait acquis bien des suffrages à la cour, c'est qu'elle avait l'humeur aussi douce que la voix. Rosanie, qui sentait bien les dispositions favorables où elle était sur son sujet, prit pour elle une véritable amitié. Sirène y répondit toujours par des manières toutes gracieuses et toutes obligeantes, et fit par inclination et avec joie ce que ses compagnes ne firent que par politique et avec chagrin. Non seulement les honnêtetés qu'elles étaient obligées d'avoir pour Rosanie leur coûtaient beaucoup, mais encore, ainsi que je l'ai déjà dit, elles étaient au désespoir des honneurs distingués qu'elles voyaient lui rendre, et des éloges flatteurs qu'on lui donnait.
Le prince était ravi des égards qu'on avait pour l'objet de son amour, mais la satisfaction qu'il en sentait était bien troublée par la difficulté qu'il trouvait à lui parler de sa tendresse. Il était parvenu au bonheur de la voir souvent sans qu'on y trouvât à redire, mais il ne pouvait l'entretenir un seul moment en particulier. Il n'était permis à qui que ce fût d'entrer dans son appartement; et dès qu'elle n'y était plus renfermée, Vigilentine ne la quittait jamais d'un pas. C'était en vain qu'on donnait des bals, où d'ordinaire on trouve le moyen de parler à ce qu'on aime. Comme la pauvre Rosanie ne savait point danser, car quoiqu'on lui eût donné un maître aussitôt qu'elle avait été dans le palais, à peine avait-elle eu déjà assez de leçons pour avoir appris à bien faire la révérence; comme elle ne savait point encore danser, dis-je, elle était obligée de n'être que spectatrice, et de rester dans le gros d'une troupe où il n'était guère possible de trouver quelques instants propres pour lui conter ses raisons. Ce n'était pas que le prince, par mille actions galantes et par divers discours à mots couverts, n'eût cherché à lui faire entendre la passion qu'il avait pour elle, et qu'il n'eût remarqué par cent petites choses qu'elle avait dites, et par encore un plus grand nombre sur lesquelles elle s'était tue, qu'il en avait été entendu. Mais ce n'était pas assez, pour un amour aussi vif que le sien, d'être connu de celle qui l'avait fait naître, il voulait savoir s'il ferait des impressions favorables sur son cœur. Il voyait avec un dépit extrême que, jusque sous les yeux de Vigilentine, beaucoup de gens de la cour et de la ville avaient déjà osé hasarder des déclarations en forme auprès de Rosanie: il savait même qu'un ambassadeur, oubliant la dignité de son caractère. avait eu la hardiesse de vouloir tenter sa vertu par l'offre d'une somme prodigieuse, ce qui avait irrité au dernier point cette belle fille, en qui l'on ne voyait jamais, sur toutes les choses essentielles, que des sentiments nobles et élevés.
Du reste, elle était fort enfant dans ses inclinations et dans ses amusements: elle aimait avec une passion démesurée les rubans, les chiens et les oiseaux; la conversation des femmes bien sérieuses l'impatientait en fort peu de temps, et elle ne se plaisait qu'avec les personnes de son âge. Si elle aimait les spectacles, ce n'était pas pour les spectacles mêmes; elle n'était touchée que du plaisir de voir en mouvement un si grand nombre de personnes rassemblées. La pauvre fille entendait peu de chose aux bons mots satiriques d'une comédie, et encore bien moins aux politiques métaphores et aux poétiques tendresses d'une tragédie; et si ce n'eût été le plaisir de voir et d'être vue, bien loin de s'empresser pour aller aux représentations des pièces de théâtre, elle aurait préféré à tous les Cinna, les Iphigénie et les Misanthrope de son temps. le piquant divertissement du jeu de Climusette ou de celui de Colin-Maillard. Néanmoins, quoiqu'elle eût encore, à certains égards, les inclinations si enfantines, comme elle était naturellement tendre, elle ne laissait pas d'être fort sensible aux ardents empressements du prince; mais le penchant qu'elle avait pour la vertu la faisait s'opposer à celui qu'elle sentait pour un amant si aimable. Elle se disait sans cesse que l'élévation de son rang lui devait fermer les yeux sur son amour et sur son mérite, puisque cette élévation était un obstacle invincible, qui les empêcherait à jamais de pouvoir être unis d'un sacré lien. Au milieu de toutes ces réflexions, la belle continuait toujours à faire filer et tapisser sa baguette avec un succès merveilleux, et ne faisait pas moins admirer dans tous les temps la bonne grâce de sa parure. Elle réussissait très bien aussi à apprendre à danser, quoiqu'il n'entrât aucun enchantement dans les leçons qu'on lui donnait de cet art; elle n'y avait point d'autre avantage que celui d'être guidée par un bon maître. Mais quoiqu'on lui montrât avec un pareil soin à lire et à écrire, elle n'y faisait que de bien faibles progrès.
Assembler des lettres et tracer des caractères, lui paraissaient des choses fort ennuyeuses, et elle n'avait pas la force de mettre beaucoup d'application à ce qui ne la divertissait point.
Cependant le prince brûlait toujours d'impatience d'entretenir Rosanie de son ardeur, du moins quelques moments sans contrainte. Celle où il se voyait obligé de vivre, lui donnait un chagrin qui lui changeait l'humeur. Il y avait, parmi ses courtisans les plus assidus, un jeune chevalier fort spirituel, surnommé Bonavis, qui avait beaucoup de part dans sa faveur; il lui fit confidence de ses désirs; et Bonavis, qui était ingénieux, trouva vite le moyen de le servir. Comme il suivait son maître partout, quand le prince se rencontra dans les lieux où était Rosanie, Bonavis sut si adroitement occuper Vigilentine, en l'entretenant d'affaires qui paraissaient de conséquence pour elle, que le prince eut le loisir de parler longtemps à Rosanie de son amour; il lui en fit des peintures si vives et si tendres qu'elle en fut fort touchée; mais quelle que fût la sensibilité de la belle, elle ne laissa pas de lui dire qu'il devait au plus tôt étouffer cette ardeur, puisque, malgré tout le mérite dont il était partagé, elle n'avait pas l'âme assez basse pour se résoudre jamais à être sa maîtresse, et qu'elle n'était pas d'une naissance à pouvoir devenir son épouse. Le prince lui répondit qu'il n'était point nouveau de voir des rois épouser des bergères, et que personne ne voyait rien d'étrange dans un lien dont l'amour et le mérite serraient les nœuds. Rosanie, qui n'entendait point au théâtre les manières de parler figurées, les entendait parfaitement bien quand elles sortaient de la bouche d'un amant qui lui était cher. Le prince l'assura tant que son amour était plus ardent que tous ceux dont on avait jamais aimé; il lui protesta si bien qu'il renoncerait plutôt mille fois au trône qu'à elle; il lui fit tant de serments que, quoi qu'il pût arriver, il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle, et qu'en attendant, il ne lui offrirait ses vœux qu'avec le même respect qu'il les aurait offerts à la première princesse de la terre ; enfin, dis-je, il parla d'une manière si passionnée et si naturelle que la belle se laissa persuader que son amour était sincère et pur, et permit qu'il l'en entretînt quelquefois, pourvu que ce fût avec le respect qu'il lui promettait, et qu'il fût bien résolu à lui garder la fidélité qu'il lui avait jurée. L'amoureux prince lui jura encore de nouveau qu'il ne songerait jamais à plaire qu'à elle, qu'il n'aurait jamais de sensibilité que pour elle, et il le lui jura avec les plus terribles serments.
Depuis ce jour où les cœurs de ces deux amants furent d'intelligence, leurs yeux le furent parfaitement aussi, et se donnèrent souvent de tendres explications de leurs sentiments secrets. Bonavis sut leur ménager diverses conversations, mais il ne put pas toujours y réussir avec tant d'adresse qu'on ne démêlât quelque chose de l'attachement du prince. On en avertit en même temps le roi et la reine; le roi ne s'inquiéta pas beaucoup de cette inclination de son fils qu'il regarda comme un amusement passager; et pour la reine, elle avait tant de confiance dans la vertu de Rosanie qu'elle ne craignit rien de fatal d'un tel attachement. Le prince faisait tous ses efforts pour le cacher aux yeux de la cour, mais il n'y réussissait guère bien; l'amour est une de ces passions turbulentes qu'on ne peut cacher que rarement sous le voile de la discrétion.
Dès que les concurrentes de Rosanie furent informées de l'illustre conquête qu'elle avait faite, leur jalousie et leur haine redoublèrent à son égard de plus de la moitié. Mais parmi celles qui se livrèrent à de si injustes sentiments, il n'y en eut point qui en fût si tyrannisée qu'une des filles de la reine qui aimait secrètement le prince depuis longtemps. Cette fille, qu'on nommait Penséemorne, avait quelque beauté, beaucoup d'ambition, un violent penchant à l'amour, et une âme noire aussi vindicative qu'artificieuse. Tant qu'elle avait vu le prince indifférent pour toutes les belles, elle s'était consolée de ne point toucher un cœur que personne n'avait le don de rendre sensible, et s'était flattée que, si jamais il se tournait du côté de l'amour, il ne manquerait pas de s'attendrir en sa faveur; elle comptait extrêmement sur la force de ses charmes; et de plus, elle avait fait au prince beaucoup d'avances qu'elle ne pouvait point se résoudre à croire perdues; car elle n'ignorait pas qu'elles avaient été remarquées de celui pour qui elles avaient été faites. Quand elle vint donc à se persuader que ce prince, qu'elle avait fait l'objet de tous ses vœux, n'avait payé ses tendres démarches que d'ingratitude, et s'était donné à une odieuse rivale qu'elle haïssait déjà plus que la mort, tout son amour se tourna en fureur, et elle ne s'occupa plus qu'à former les projets d'une barbare vengeance. Pour y parvenir, elle alla trouver une pernicieuse magicienne qui était fort dans ses intérêts, mais qui cependant n'avait pas pu réussir, par les secrets de son art, à la faire aimer de celui qui avait su lui plaire.
- Malgré vos bonnes intentions, lui dit-elle en l'abordant, vous n'avez pas pu servir mon amour, mais je sais que vous serez la maîtresse de servir aujourd'hui ma vengeance: faites donc périr l'ingrat qui a méprisé mes feux, et faites périr en même temps d'une manière terrible l'indigne rivale qu'il m'a préférée.
La magicienne l'assura qu'elle entrait comme elle-même dans les sentiments de sa vengeance, et lui promit de la servir de son mieux.
Cependant le prince, dont la tendresse était plus contente qu'elle n'avait été, reprit ses amusements ordinaires. Il alla chasser au fond d'une forêt, dans laquelle, comme cela lui arrivait très souvent, il s'égara de ses gens en poursuivant la bête avec trop d'ardeur. Après l'avoir blessée à mort, il se trouva inopinément devant la porte d'un palais d'une structure et d'une magnificence admirables: il fut fort surpris de voir, dans ce lieu désert, un édifice si pompeux: mais son étonnement augmenta beaucoup encore, quand il vit sortir de ce palais une dame d'une grande beauté et magnifiquement vêtue, qui était suivie de plusieurs autres dames qui paraissaient toutes lui porter un grand respect. Cette belle dame l'aborda d'un air gracieux, et lui dit:
- Prince, si vous aimez la gloire, et si vous êtes sensible aux malheurs des infortunés, pour votre intérêt et le leur, entrez avec moi dans ce palais, et ne refusez pas de m'y écouter.
Sans répondre que par une profonde révérence, le prince lui donna la main, et ils entrèrent tous deux dans un appartement où l'on voyait briller à l'envi l'or et les pierres précieuses. Le prince témoigna à la dame l'impatience où il était d'apprendre s'il ne serait point assez heureux pour avoir l'occasion de lui rendre quelque service dans les infortunes dont elle se plaignait. Après qu'elle l'eut prié de s'asseoir, elle lui parla ainsi:
- Vous voyez devant vous, Seigneur, une malheureuse princesse, la plus proche parente et l'héritière d'un roi maître pendant sa vie d'un fertile royaume voisin, dont un cruel tyran s'est mis en possession depuis plus de quinze années. A cette peinture, vous reconnaissez sans doute le royaume de Fiction, dont le barbare Songecreux s'est emparé, après avoir défait et tué le roi Planjoli dans le dernier combat qu'il eut contre cet aimable prince. La reine Riante-image, épouse du roi Planjoli, fut prise prisonnière; elle était grosse, le tyran fit mourir l'enfant dont elle accoucha, et retient, depuis tant d'années, cette pauvre reine captive. J'étais presque au berceau quand le roi Planjoli fut détrôné; et par la mort de ce prince, et par celle de son enfant, je me trouvai l'héritière du royaume de Fiction. Ma mère, qui était première princesse du sang, fut assez heureuse pour me soustraire au pouvoir du tyran, et un sage magicien, maître de ce palais, nous donna retraite dans un château solitaire, qui sert d'asile à d'illustres infortunés. Ma mère m'éleva dans ce lieu avec tous les soins possibles; mais depuis une année que j'ai eu le malheur de perdre cette princesse, le sage magicien a été mon seul appui. Il m'a amenée dans ce superbe palais que vous voyez, où je suis servie avec un éclat digne de mon rang. Mais il a découvert depuis peu, par les secrets de son art. que le temps est venu auquel je dois entrer en possession de mon royaume, et punir l'usurpateur, pourvu que je puisse trouver un protecteur né de sang royal, qui emploie pour moi la valeur de son bras, et qui veuille bien prendre mes intérêts à certaines conditions que ce savant magicien lui proposera. J'ai vu votre portrait, Seigneur, ajouta la princesse inconnue en baissant les yeux, et sur la foi de ce qu'il offre de grand à nos regards, j'ai prié mon sage conducteur de vous faire les propositions dont il s'agit; je me retire pour quelques moments, et il va venir vous en entretenir; heureuse! si sans les discours éloquents de ce généreux vieillard, ma vue a su vous disposer un peu à vous intéresser pour mon parti.
Après ces mots, la princesse se retira, et il parut aussitôt devant le prince un vieillard de bonne mine, mais sec et décharné, et qui semblait plier sous le faix des années.
- Prince, lui dit-il, en le saluant avec un air respectueux, les grandes qualités dont vous êtes partagé, m'ont donné une si forte inclination pour vous que je me trouverai heureux si je puis employer le pouvoir de mon art pour votre bonheur et pour votre gloire. Daignez donc vous laisser guider par moi. La belle princesse que vous venez de voir a pour vous le plus tendre penchant; elle est l'héritière d'un grand royaume, et il ne tiendra qu'à vous d'unir sa couronne à celle que le ciel vous destine, si vous voulez recevoir les conseils et les dons de Labourée-Lamboy, c'est ainsi que je m'appelle. Voici, continua-t-il, en tirant une bague de son doigt, un anneau qui a le pouvoir de rendre sans cesse victorieux celui qui le porte; eussiez-vous un monde d'ennemis, ils succomberont sous l'effort de votre bras dès que vous aurez cet anneau; il n'y a point de valeur qui puisse tenir contre lui; et si vous voulez aimer notre princesse, et lui jurer un amour éternel, je vous ferai présent de cet anneau rare; aussitôt vous vous mettrez à la tête d'un puissant parti qui s'est formé dans le royaume de Fiction contre le tyran Songecreux, vous en triompherez, et puis, ajoutant ensuite à sa défaite cent triomphes nouveaux, vous vous rendrez maître des états d'une foule de rois, et deviendrez un des plus grands conquérants qui ait jamais été sur la terre.
Le prince avait écouté ce discours avec un étonnement extrême; mais dès qu'il vit que le magicien avait cessé de parler, et qu'il attendait sa réponse, sans hésiter un seul moment, il lui dit:
- Je ne puis plus offrir de l'amour à aucune dame, mon cœur et ma foi sont engagés à une charmante personne que j'aimerai jusqu'à mon dernier soupir; mais quand même je serais en état d'offrir ma tendresse à la belle princesse que je viens de voir, je lui présenterais mes vœux, et volerais contre ses ennemis sans vouloir accepter votre anneau; j'aime la gloire; et celle que donne le triomphe des armes me paraît la plus touchante de toutes. Je la chercherai avec empressement aussitôt qu'il me sera possible, mais je ne veux jamais devoir la victoire qu'à mon courage et à la force de mon bras, et je me garderai bien d'accepter le secours d'un pouvoir surnaturel.
- Vous êtes bien délicat, Seigneur, repartit Labourée-Lamboy, je connais beaucoup de princes et de généraux d'armée qui ont cherché avec bien des soins ce que vous refusez ; mais si vous dédaignez les secours de mon art, du moins ne méprisez pas les conseils de mon expérience; il y a si longtemps que je vis que je semble avoir acquis quelque droit d'en donner aux personnes de votre âge. Souffrez donc que je vous dise que le vain scrupule du serment que vous avez fait à une autre beauté, ne doit pas vous empêcher d'offrir votre cœur à l'héritière de royaume de Fiction; cette princesse a un puissant parti dans ses états, vous n'avez qu'à vous mettre à la tête de ce parti, et il est sûr que, sans le secours de la bague que vous refusez, vous ne laisserez pas de triompher du tyran. Après sa chute, vous épouserez la princesse, et par ce mariage, vous acquerrez une couronne que vous joindrez un jour à celle qui vous regarde; d'ailleurs, vous ferez une action de générosité en faveur d'une princesse aimable, qui a pour vous l'ardeur la plus vive et la plus tendre.
Le prince répondait toujours que, son cœur et sa foi n'étant plus à lui, il n'en pouvait plus disposer; mais il fut bien surpris quand il vit rentrer la princesse toute couverte de larmes, qui vint avec précipitation se jeter à ses genoux, en lui disant:
- Ah ! Seigneur! si mes faibles attraits ne vous peuvent toucher, soyez sensible à mes malheurs et à ma tendresse, je mourrai si vous continuez de mépriser les ardents témoignages que je vous en donne.
Le prince était dans une confusion et dans un embarras extrêmes; il avait été à genoux aussitôt que la princesse; mais quand il l'eut relevée, et qu'il se fut relevé aussi, il gardait un inquiet silence en la regardant; il lui voyait un visage brillant d'attraits, sur lequel néanmoins la douleur était peinte; il s'accusait de barbarie en secret, de ne répondre que par des froideurs aux vaux d'une personne si charmante. D'un autre côté, le tendre amour et les sacrés serments, qui l'engageaient à Rosanie, se présentaient vivement à son imagination, et ne lui pouvaient permettre la moindre étincelle de feu pour un autre objet. Il prit donc le parti que lui inspiraient son inclination et sa bonne foi ; et il crut qu'en même temps il pourrait satisfaire la générosité et la politesse.
- Une beauté, dit-il, telle qu'est la vôtre, Madame, mérite un amour sans partage et un cour tout entier; le mien n'est plus en ma puissance; les nouds les plus forts et la foi de mes serments l'ont attaché pour jamais à un objet digne de toute ma tendresse. Mais Madame, si je ne puis vous donner mon cour, je vous consacrerai le plus profond respect, et je destinerai pour vous tous les efforts de mon bras. Allons, Madame, partons; je serai ravi d'aller seconder le zèle de vos fidèles sujets, et je verserai mon sang avec joie pour terrasser l'usurpateur de votre couronne.
- Je t'en quitte, Ingrat, s'écria la princesse avec emportement; je n'ai que faire de tes services si tu me refuses ton cour; ce n'est qu'à ce cour seul que j'aspire; hélas ! mon amour, ma colère ...
Comme elle prononçait ces mots, on vit paraître subitement dans la chambre un jeune enfant d'une beauté éblouissante; il portait dans sa main une espèce de sceptre d'or, dont il frappa la princesse et le magicien, qui à l'instant se mirent à fuir avec des hurlements terribles. Il frappa aussi les murailles de la chambre, et au moment même tout le palais disparut, et le prince se trouva dans le milieu de la forêt, entouré d'arbres, et n'ayant que ce charmant enfant auprès de lui.
- Prince, lui dit-il, je viens de dissiper la fatale illusion qui offusquait tes sens, pour te récompenser de la généreuse fidélité que tu viens de faire voir à garder tes serments. Si le ciel punit sévèrement les parjures, il n'est pas moins exact à récompenser la bonne foi. Celle que tu viens de témoigner envers Rosanie t'a fait mériter des grâces célestes. Sache que cet objet qui vient de paraître à tes yeux une belle princesse, est un démon revêtu d'un corps fantastique par les conjurations d'une perfide magicienne qui te veut perdre. Cet esprit de ténèbres, déguisé en princesse, a mal pris ses mesures en se disant héritière du royaume de Fiction. Le roi Planjoli n'avait aucune parente qui ne soit à présent dans la vieillesse: mais il a laissé un enfant qu'on te fera connaître quelque jour. Pour cette figure qui t'a paru ici un vieillard, c'est un démon, ainsi que la prétendue princesse. Si ton cour, séduit par la beauté de l'une et par les flatteuses promesses de l'autre, avait violé les serments que tu as faits à l'objet de ta tendresse, ces cruels démons se seraient aussitôt emparés de toi, et tu serais resté assujetti à leur pouvoir jusqu'à la fin des siècles. Mais, puisque tu as généreusement triomphé de toutes leurs attaques, pour le prix de ta victoire et pour couronner ta bonne foi, le ciel veut t'affranchir pour jamais de leurs pièges. Tiens, amant sincère, continua l'aimable enfant, en présentant une bague au prince, voilà un anneau qui est absolument le contraire de celui que te voulait donner tout à l'heure l'esprit séducteur: c'était l'anneau de mensonge, et celui que tu vois est l'anneau de vérité; porte-le toujours, il empêchera que les dangereuses illusions de l'enfer n'aient jamais aucun pouvoir sur toi, et tu verras les magiciens et les démons faire leurs noires opérations, sans qu'ils s'aperçoivent jamais que tu les vois.
Après ces mots, avec une action toute gracieuse, le charmant enfant mit l'anneau au doigt du prince, et puis disparut. Ce prince avait toujours été dans une si grande surprise qu'il n'avait pu trouver l'usage de sa voix, et il n'avait témoigné ses sentiments à cet enfant qui lui avait paru divin, que par des signes de respect et de reconnaissance. Enfin, son départ le laissant un peu plus à lui-même, il rendit grâce au ciel, avec beaucoup d'ardeur, d'avoir évité les affreux périls qui l'avaient menacé cette journée. Ensuite il se mit à marcher, et sonna du cor pour retrouver ses gens qu'il retrouva en effet. Quand il fut de retour au palais, les charmes de la présence de Rosanie, et l'innocente tendresse qu'il démêlait dans ses beaux yeux, lui firent oublier tous les mouvements inquiets qui l'avaient agité dans sa chasse.
Cependant Penséemorne et la magicienne sa confidente étaient au désespoir d'avoir manqué leur vengeance. Elles avaient beaucoup compté sur le palais de la forêt solitaire; car c'était effectivement une production de leur malice : elles avaient beaucoup compté, dis-je, sur ce palais enchanté, et voyaient avec une douleur mortelle le prince échappé de leurs filets. Penséemorne, irritée du faible pouvoir de l'art magique se résolut de se venger par des moyens humains, les plus pernicieux que l'artifice et la perfidie pussent inspirer. Comme elle avait des espions auprès de Rosanie, et auprès de tous ceux qui prenaient intérêt à cette belle fille, elle sut que l'ambassadeur qui lui avait fait des offres qui l'avaient si fortement offensée, était plus amoureux d'elle que jamais ; elle sut même qu'il ne gardait plus de ménagement dans sa passion, et qu'il était capable de lui sacrifier les plus grands intérêts de sa fortune.
En effet, ce ministre étant convaincu qu'il était impossible de parvenir à la possession de Rosanie que par le mariage, se résolut de l'épouser. Après lui avoir demandé pardon des vues offensantes qu'il avait eues d'abord pour elle, il lui offrit sa main, en l'assurant que le petit chagrin qu'elle pourrait avoir d'aller passer sa vie dans un pays étranger, serait entièrement adouci par l'éclat du rang, et par la complaisance sans bornes que son époux aurait éternellement pour elle. Rosanie dit à l'ambassadeur qu'elle lui était fort obligée de l'honneur qu'il lui voulait faire en l'épousant; mais que cependant, elle le remerciait de cet honneur, ne pouvant pas se résoudre à s'éloigner pour jamais de la reine sa maîtresse, à qui elle était attachée par un zèle si ardent, et dont elle était traitée avec tant de bonté. L'ambassadeur, qui était violent, eut une colère extrême de cette réponse ; néanmoins il dissimula sa fureur et se contenta de prendre la résolution de satisfaire son amour à quelque prix que ce pût être.
Comme le roi Richard était à cet endroit de son récit, on vint dire à Blondel que le concierge le demandait, il fallut que ce généreux favori quittât l'entretien du vainqueur de Syrie pour aller recevoir les ordres d'un vil geôlier. Il lui dit, d'un air empressé que l'empereur était à Linz, et que la princesse Sophie, saur de ce prince, s'étant venue promener dans le bois proche deux, avait entendu parler de sa voix aux habitants du village qui lui avaient été porter des fruits, et qu'elle souhaitait de l'entendre chanter. Blondel alla trouver cette princesse, et se présenta devant elle d'un air respectueux et assuré tout à la fois.
Si elle fut surprise de voir si bien fait un homme de la sorte dont elle le croyait, elle le fut encore davantage de l'entendre s'exprimer avec tant d'esprit et de politesse; car il parlait aussi bien le langage teutonique qu'il parlait la langue romance, qui était la langue française de ce temps-là. Il chanta à la princesse Sophie une chanson dont il avait fait les paroles. Ces paroles, qui étaient en langue romance que la princesse entendait bien, étaient telles pour le sens:
Si l'amour ne livrait aux mêmes aventuresLes sincères amants et les amants parjures, Si ce redoutable vainqueurSavait récompenser la constance d'un cœur, Dans mille doux plaisirs je passerais ma vie:Mais la pitié chez lui, pour toujours endormie,Fait qu'il ne nie veut point guérir,Ni me laisser mourir.
La princesse Sophie fut extrêmement contente de la voix et de la manière de chanter de Blondel. Elle lui donna bien des louanges; mais elle en aurait donné, sans doute, encore beaucoup plus, si elle avait su que les vers et l'air qu'il avait chantés, étaient de sa composition. Elle chercha à l'engager à venir à la cour impériale par des promesses obligeantes; mais quoiqu'il trouvât cette princesse fort belle et fort gracieuse, il la remercia de la protection qu'elle lui offrait dans cette cour, et parut à Sophie si indolent sur sa fortune que, comme on avait dit à cette princesse que le concierge avait une assez jolie fille, elle crut que Blondel en était amoureux, et s'imagina que l'entêtement dont il était plein lui faisait négliger une occasion que d'autres que lui auraient cherchée avec empressement. La princesse reprit le chemin de Linz sans faire de plus longues réflexions, et Blondel s'en retourna à la tour, où il ne fut pas longtemps sans informer le roi de son entretien avec la princesse Sophie, et puis, dès la première fois qu'il en trouva la commodité, il pria ce prince de vouloir bien satisfaire la forte envie qu'il avait d'apprendre le reste des aventures de Rosanie. Le roi lui dit en souriant que l'occupation de faire des contes et d'en écouter était bien pardonnable à des gens dont la vie était aussi stérile de plaisirs qu'était la leur. Après ces mots, ce prince, dont la politesse égalait la valeur, reprit ainsi le récit de son conte
SUITE DU CONTE DE RICDIN-RICDON
Quand Penséemorne sut le refus que Rosanie avait fait d'un mariage qui paraissait si avantageux pour une personne de sa condition, elle entra dans une rage qu'il serait difficile de décrire
- Comment, s'écria-t-elle, cette audacieuse paysanne trouve donc que ce n'est pas encore assez pour elle qu'un seigneur jeune, bien fait et aussi considérable qu'est l'ambassadeur; à ce que je vois, c'est au trône qu'elle en veut, et il ne lui faut pas moins que des amants qui doivent porter des couronnes; ah! vraiment, je saurai bien rabaisser les vues de son insolent orgueil.
Pleine de cette idée, elle fit agir le confident de l'ambassadeur, qui était tout à elle. Ce confident inspira à son maître le dessein d'enlever Rosanie; et ce maître forcené d'amour et de dépit, applaudit tout d'un coup à ce téméraire projet. Son ambassade finissait; en quittant les états du roi Prud'homme, il sentait qu'il serait ravi d'en emporter cette belle proie. Il ne songea plus qu'à prendre toutes les mesures nécessaires pour y réussir; il prit le temps que le roi et le prince étaient allés à une maison de plaisance faire un voyage, dont la reine n'avait point été, à cause de quelque indisposition. Le palais était donc beaucoup moins rempli qu'à l'ordinaire. Un soir que Rosanie revenait de prendre l'air avec Vigilentine dans le jardin public dont nous avons parlé, comme elle rentrait dans le palais par les cours des cuisines, quatre hommes masqués saisirent brusquement Rosanie; et l'entraînant par une porte dérobée tout contre laquelle elle était, elle se trouva tout d'un coup dans une rue déserte, où, malgré ses cris et sa résistance, on la fit monter dans un chariot, qui courut ensuite avec une aussi grande vitesse que s'il eût volé. Après qu'il eut ainsi couru quelque temps, escorté d'un bon nombre de cavaliers, il s'arrêta, et on y mit des relais. Alors la triste Rosanie qui se désespérait, vit monter dans le chariot l'audacieux ambassadeur, auteur de son enlèvement. À cette vue, elle redoubla ses cris et ses larmes:
- Ne vous affligez pas. Madame, lui dit-il, je suis bien éloigné d'avoir dessein de vous faire aucun outrage; je ne veux vous conduire en mon pays que pour vous faire un sort agréable, et vous donner un rang digne de vous en vous épousant.
- Ah ! Seigneur, s'écria Rosanie, avec une voix entrecoupée de sanglots, telles que puissent être vos intentions, elles cessent d'être légitimes dès que vous employez la violence pour les accomplir. Au nom de ce que vous avez de plus cher au monde, daignez nie ramener auprès de la reine ma maîtresse: l'obligation que je vous en aurai me donnera sans doute plus de sensibilité pour vos désirs que je n'en ai eu jusqu'à présent, et me déterminera à quitter ma reine pour aller passer mes jours avec vous; mais si je ne reviens point que pensera de moi cette grande princesse? Hélas ! elle croira que j'ai consenti, sans son aveu, à disposer de mon destin. Au nom de Dieu, Seigneur, permettez que j'aille détruire ce soupçon dans son esprit.
Non, non, Ingrate, répondit l'ambassadeur, je ne vous laisserai point sortir de mes mains ; je vois votre artifice; si vous en étiez une fois dehors, vous vous moqueriez encore de mon amour; après avoir eu tant de peine à me rendre le maître de mon bonheur, je n'ai garde de le laisser échapper.
- Perfide ! répliqua Rosanie, puisque tu as si peu d'égard pour mes prières, je ne m'abaisserai pas davantage à t'en faire; mais j'espère que le ciel prendra ma défense; je me flatte qu'il me tirera de tes indignes mains, et qu'il ne laissera pas ta trahison impunie.
Pendant qu'ils faisaient de semblables discours, le chariot courait toujours avec une vitesse inconcevable; mais le charton était si occupé à le conduire rapidement qu'il s'égara de la route que son maître lui avait ordonné de prendre; il s'en aperçut, et voulut se remettre en voie; mais lorsqu'il commençait à s'y employer avec application, le chariot rompit et jeta Rosanie dans le milieu du chemin proche d'un bois de haute futaie. Comme elle ne se sentit point blessée, loin d'être effrayée de cet accident, elle en conçut un favorable augure. Cependant l'ambassadeur jurait avec un emportement terrible contre son écuyer, son charton et tout le reste de ses gens, qui tous étaient descendus de cheval pour tâcher de relever le chariot, et le remettre en train d'aller, tandis que Rosanie, dont tout cet embarras redoublait le courage, faisait des cris de toute sa force pour attirer quelques passants à son secours; elle aurait bien voulu s'enfuir, mais il lui était impossible. L'ambassadeur avait ordonné à un de ses domestiques de la tenir par le bras ; elle tremblait donc que ses cris ne fussent poussés en vain: et flottant entre l'espérance et la crainte, elle regardait sans cesse à la clarté de la lune, qui était fort brillante cette nuit-là, si elle ne verrait point paraître quelqu'un. Elle ne fut pas longtemps sans voir sortit trois hommes du bois. « Seigneurs, leur cria-t-elle à haute voix, dès qu'elle les vit paraître, daignez donner du secours à une malheureuse fille qu'on enlève malgré elle.» Aussitôt les trois inconnus mirent l'épée à la main, et vinrent fondre sur l'ambassadeur et ses gens, qui n’eurent pas le temps de remonter à cheval. Tous les coups que portaient ces trois inconnus étaient autant de coups mortels; un d'eux surtout se faisait remarquer par une valeur et une adresse sans égales; il donna la mort au confident et à deux autres des gens de l'ambassadeur, qui, transporté de rage, vint à son tour fondre sur lui comme un lion furieux; le brave inconnu le reçut avec la même vigueur que s'il avait commencé le combat, et quoiqu'il eût une blessure à l'épaule gauche, il porta un coup si terrible à l'ambassadeur qu'il l'étendit sans vie à ses pieds. Dès que les gens de ce ministre virent leur maître mort, ils prirent la fuite; alors le vaillant inconnu s'approcha de Rosanie, qui était glacée d'effroi, et frémissait d'horreur de voir tant de sang couler à son sujet. «Vous êtes libre, belle fille, lui cria-t-il, vos ravisseurs sont dissipés.»
Au son de cette voix, Rosanie fut saisie tout à coup d'un transport de joie le plus vif qu'on puisse sentir; car elle reconnut son cher prince en la personne de son libérateur. On peut s'imaginer tout ce que ces deux amants se dirent de tendre; le prince était enchanté d'avoir secouru si heureusement l'objet de son amour; et Rosanie ne pouvait cesser de donner des louanges à son illustre défenseur. Des deux hommes qui étaient avec lui, l'un était son fidèle Bonavis, et l'autre un gentilhomme de sa maison, qui avait aussi beaucoup de part dans sa confiance, ainsi ni lui ni Rosanie ne se contraignirent point devant eux. On banda la blessure du prince, qui par bonheur ne se trouva qu'une légère contusion. Quand cet amant, aussi brave que tendre, reconnut l'ambassadeur, il eut d'abord de la douleur d'avoir donné la mort à un homme dont la personne devait avoir des droits sacrés, à cause du titre dont il était caractérisé; mais lorsqu'il fit réflexion que cet indigne ministre avait dérogé par un rapt odieux à tous les privilèges de son caractère, il s'applaudit au contraire de ce qu'il avait été choisi du ciel pour le punir d'avoir si audacieusement violé le droit des gens dans les états, et même jusque dans le palais d'un roi dont il avait été traité avec tant de générosité et de considération.
Le prince cependant, quoique incommodé de sa blessure, aida lui-même à marcher à l'aimable Rosanie, pour la conduire au château de plaisance du roi son père, qui était au bout du bois de haute futaie dont il était sorti. En marchant, elle lui fit en détail le récit de son enlèvement; et il conta à son tour à cette belle fille qu'accablé du chagrin que lui causait son absence, et jugeant bien qu'il ne pourrait dormir, il avait résolu de passer la plus grande partie de la nuit à prendre le frais dans le bois, en s'entretenant d'elle avec les deux hommes qu'elle voyait. Le prince avait à peine remis Rosanie entre les mains de deux dames du château, qu'on lui vint dire qu'un gentilhomme de la reine sa mère, qu'elle avait envoyé en poste, demandait à lui parler. Ce gentilhomme lui annonça qu'on avait enlevé Rosanie dans le palais, et presque sous les yeux de la reine; et que cette princesse irritée et chagrine au dernier point de l'insolence de ce rapt, envoyait au plus tôt en donner avis au roi et à lui, afin qu'ils prissent les mesures pour faire arrêter le ravisseur et le punir; quoiqu'elle eût déjà là-dessus donné les meilleurs ordres qu'il lui avait été possible. Le prince chargea le gentilhomme de s'en retourner tout à l'heure, et de faire le récit à la reine de l'heureux hasard par lequel il avait sauvé Rosanie, et puni son ravisseur.
Dès le lendemain, le roi voulut qu'on s'en retournât à la ville capitale, et qu'on ramenât la Belle Fileuse à la reine. Cette aimable fille en fut reçue avec tant de bonté et de marques de bienveillance que l'envieuse Penséemorne fut prête à en expirer de rage; niais ce qui mettait encore le comble à son désespoir, c'était de voir que sa rivale ne devait qu'au vaillant secours du prince le bonheur d'avoir évité l'enlèvement; mais quoiqu'elle vît bien, par divers signes éclatants, que le ciel s'opposait à sa vengeance, elle n'en persévéra pas moins dans le dessein de la satisfaire, et prit de nouvelles mesures pour y réussir.
Cependant, malgré la joie qu'avait Rosanie d'avoir été délivrée de son ravisseur par un amant chéri qui s'était couvert de gloire, elle était agitée d'une inquiétude secrète qu'elle avait peine à cacher. Sirène, qui lui témoignait toujours de plus en plus une amitié tendre, s'aperçut de son agitation, et lui en demanda le sujet; mais elle ne voulut jamais le lui confier. Elle n'avait pas tort d'avoir de la réserve à cet égard; son chagrin était causé par l'infidélité de sa mémoire ; elle sentait que le terme que l'homme à la baguette avait prescrit pour venir reprendre ce bois précieux, approchait de jour en jour, et le nom bizarre de cet homme ne lui revenait point dans l'esprit. En vain depuis quelque temps, elle faisait mille efforts pour le trouver, c'était toujours inutilement. Cependant elle voyait que, si elle ne retrouvait point ce nom fatal, une parole inviolable l'obligeait à suivre le donneur de baguette où il voudrait la mener; et son enlèvement lui avait fait sentir plus que jamais la douleur mortelle qu'elle aurait d'être pour toujours séparée du prince.
Quelque mal qu'elle formât les caractères de l'écriture, elle voulut voir s'ils ne pourraient point lui aider à retrouver ce nom si ardemment désiré. Elle se tourmenta donc tant avec toute l'application dont elle était capable, et écrivit Racdon, puis Ricordon, et enfin Ringaudon. Mais si, dans de certains moments, elle avait de la joie de croire qu'elle était toute prête à trouver le nom dont elle avait besoin, dans d'autres instants, elle était au désespoir d'être convaincue que c'était bien vainement que ceux qui se présentaient à sa mémoire semblaient en approcher, puisque enfin ils ne contribuaient point à lui rappeler une sûre idée du véritable. Lasse de travailler sa mémoire avec si peu de succès, elle abandonna le secours de l'écriture, et se replongea dans ses tristes rêveries.
Penséemorne prétendait lui donner bientôt sujet d'en avoir de plus douloureuses. Cette cruelle personne, outrée de ce que le prince, non seulement avait évité sa vengeance, mais encore l'avait fait éviter à Rosanie, voulait assouvir sa fureur par la mort de ce jeune héros. Comme cette fille perfide avait de la beauté, de la naissance et des richesses assez considérables, elle avait beaucoup d'amants; mais la plupart étaient gens sans titre, sans bien, sans conduite, et dont le caractère était encore plus mauvais que la fortune. Parmi ces amants ruinés et fourbes, Penséemorne en choisit trois, à qui elle dit à chacun en particulier:
- Je vous rendrai maître de ma personne et de mon bien en vous épousant, dès que vous m'aurez rendu un service que je veux de vous. Le prince m'a offensée, et je ne puis apaiser ma colère que par sa mort; il faut donc que vous observiez ses pas, et que vous lui ôtiez la vie dans quelques-uns de ces moments où il s'égare à la chasse; deux de mes amis sont disposés à vous accompagner pour vous seconder: je vous donnerai à tous trois des épées enchantées dont me fera présent une savante magicienne de mes amies. Par le pouvoir de son art, elle fera en sorte que vous blesserez toujours, et ne serez point blessés; et par le même pouvoir, elle empêchera qu'on ne découvre jamais que ce sera vous qui aurez tué le prince.
Pensée morne ayant tenu ce discours séparément à chacun des trois amants dont on a parlé, il n'y eut aucun de ces scélérats qui refusât son horrible proposition. Elle leur donna effectivement des épées sur lesquelles la magicienne avait marmotté quelques mots du grimoire, et puis tous trois se préparèrent à exécuter le détestable assassinat qu'elle leur demandait. Depuis que le prince s'était échappé des pièges qui lui avaient été tendus dans le palais enchanté, Penséemorne n'osait plus compter avec sûreté sur le pouvoir de l'art magique; aussi, dans le perfide projet qu'elle avait conduit, elle ne s'était confiée que médiocrement au secours de cet art; mais elle était persuadée que, sans aucun pouvoir surnaturel, il était facile que trois hommes bien armés ôtassent la vie à un seul qu'ils attaqueraient à leur avantage. Elle n'avait donc eu recours à la magicienne que par un surcroît de précaution, ne doutant pas que, sans armes enchantées, il ne fût aisé à ses trois amants de faire périr le prince sous leurs coups.
Cependant le roi, pour quelques raisons particulières, fit un voyage à sa maison de campagne sans la reine ni le prince; et ce jeune amant entièrement guéri de sa blessure, et fort en peine de l'inquiétude qu'on remarquait dans Rosanie, s'en alla à la chasse pour dissiper le chagrin que celui de sa belle lui donnait. Plus occupé de ses rêveries que du soin de poursuivre la bête, il s'écarta de ses gens, et s'égara si bien d'eux en rêvant toujours que la nuit le surprit avant qu'il pût en être retrouvé. Passant dans un lieu fort désert auprès d'un vieux palais ruiné, et qui semblait inhabitable, il remarqua qu'il y avait beaucoup de lumières dans ce palais. Il s'approcha vers les fenêtres des salles qui étaient toutes ouvertes et toutes rompues, et regarda au travers des arbres qui les environnaient. Il vit, à la lueur d'une clarté toute violette, plusieurs personnes d'une figure affreuse et d'un habillement bizarre. Il y avait au milieu d'elles une espèce d'homme sec et basané, qui avait le regard farouche et la physionomie effrayante ; il paraissait cependant dans une grande gaieté, et faisait des sauts et des bonds avec une agilité inconcevable. Le prince sentit un secret frémissement à la vue de ces objets effroyables, et ne douta guère qu'il n'y eût là des habitants de l'enfer; mais se souvenant qu'il avait sur lui l'anneau de vérité, il ne redouta point leur odieux pouvoir. Il y avait, dans cette troupe, une femme qui faisait de grandes supplications à cette figure d'homme affreux, qui était dans le milieu :
- Non, dit-il, ma puissance ne s'étend point sur lui; un esprit céleste, mon ennemi juré, le défend contre moi, et m'a fait éprouver encore depuis peu que, dans mes entreprises, je ne suis pas heureux sous le nom de Labourée-Lamboy. Mon autre nom m'est bien autrement favorable: j'ai déjà acquis un grand nombre de jeunes beautés sous ce nom, et j'espère que demain à l'heure qu'il est, j'en acquerrai encore une qui en vaut beaucoup d'autres.
Après ces mots, cet homme épouvantable se mit à recommencer ses sauts en chantant cette chanson d'une voix terrible:
Si jeune et tendre femelle,
N'aimant qu'enfantins ébats,Avait mis dans sa cervelle,Que Ricdin-Ricdon je m'appelle,Point ne viendrait dans nies lacs;Mais sera pour moi la belleCar un tel nom ne sait pas.
Après que le démon, car effectivement c'en était un, eut chanté cette belle chanson, il reprit ainsi, en s'adressant à la femme qui lui avait parlé:
- Comme les hommes ont une éducation plus cultivée que les femmes, nous avons ordinairement plus de peine à les séduire que nous n'en avons à duper le sexe crédule, à moins que nous ne nous servions des personnes de ce sexe pour faire tomber les hommes dans nos pièges: comme aussi, d'un autre côté, ce sont souvent les hommes qui sont cause que les femmes donnent dans nos filets, j'ai acquis. moi seul, plus de jeunes filles, par l'envie qu'elles ont de paraître belles et de savoir bien se parer, que vingt de mes camarades n'en ont acquis à eux tous par cent autres différents moyens: et la violente passion qui leur fait chercher avec tant d'acharnement à s'acquérir de la beauté et de la bonne grâce, ne naît que de l'envie démesurée qu'elles ont de charmer les hommes. C'est pourquoi, j'ai dit que ce sont fort souvent les hommes qui sont cause que les femmes deviennent notre partage. Par exemple, continua le hideux harangueur en s'adressant toujours à la même femme, il est sûr que votre bonne amie ne nous échappera pas. Eh bien ! N'est-ce pas la fureur outrée qu'elle a eue de vouloir plaire à un homme qui la rendra notre proie? Mais qui aurait cru que ce jeune prince, qui l'avait charmée, rendrait sans effet toutes les batteries que nous avons dressées contre lui? Cependant rien n'a jamais pu l'engager à rompre les serments de fidélité qu'il avait faits à sa maîtresse; et il n'a jamais pu être tenté d'une valeur et d'une gloire dues à l'art magique; et ces deux efforts de vertu lui ont acquis un défenseur qui rend à présent contre lui tout le pouvoir de l'enfer inutile. Ainsi c'est en vain que vous implorez aujourd'hui mon secours pour le faire périr; ni vous, ni moi, ne saurions plus lui nuire; toutes choses à son égard iront naturellement.
Par ces discours, le prince comprit clairement que celui qu'il entendait était le démon qui lui avait parlé sous la figure d'un vieillard, et il ne douta point non plus que la femme ne fût la magicienne dont le céleste enfant, de qui il tenait l'anneau de vérité, lui avait appris les pernicieux projets. Il fut tenté, pendant quelques moments, d'aller à l'heure même punir cette perfide et les autres scélérats qu'il croyait dans ce lieu avec elle; mais il ne resta guère dans ce dessein, jugeant tous ces misérables indignes de sa vengeance. Il songea donc à s'éloigner de leur odieuse troupe pour tâcher de rejoindre ses gens, ou du moins à retrouver la route pour s'en retourner.
Il n'y avait pas longtemps qu'il marchait, lorsqu'il fut attaqué brusquement par trois hommes qui sortirent tout à coup d'un bosquet. Le prince se défendit avec une valeur et une intrépidité héroïques, et gagna vite un arbre contre lequel il s'appuya afin de n'être attaqué que d'un côté. Là il se battit avec tant de courage, d'adresse et de bonheur qu'après avoir tué un de ses ennemis, et renversé l'autre par terre, il vit le troisième prendre la fuite. Il ne s'amusa point à le poursuivre, et songea seulement à avancer chemin. Mais il était très fatigué et de plus il avait reçu au bras une légère blessure, par laquelle il ne laissait pas de perdre beaucoup de sang; ce qui l'affaiblissait extrêmement. Enfin, après avoir fait un assez court espace de chemin, il fut heureusement retrouvé d'une partie de ses gens, qui furent bien surpris de le trouver si faible, si las, et blessé. On lui banda promptement sa blessure, et quand il fut remonté à cheval, malgré l'état où il était, il vola en un instant au palais, dans lequel il trouva la reine sa mère agitée d'une inquiétude terrible à son sujet. Cette princesse fut vivement touchée de le voir blessé, quoique les chirurgiens qu'on envoya quérir tout à l'heure, assurassent que ce ne serait presque rien que sa blessure. Rosanie, malgré cette assurance, en était sensiblement affligée; mais personne ne pouvait deviner d'où partait ce détestable assassinat contre un prince également doux et obligeant. Il ne le pouvait démêler lui-même; car, quoiqu'il eût bien remarqué les sentiments que Penséemorne avait pour lui, et qu'il ne doutât point qu'elle ne fût guère contente de ce qu'il n'y répondait pas, il était bien éloigné de la croire capable d'un coup si perfide.
Mais pendant que le prince avait été témoin inquiet du sabbat des sorciers, et qu'il avait été en butte aux fureurs d'une scélérate amante, le roi son père passait de bien plus agréables moments. Il avait appris des secrets et des événements qui lui avaient donné une joie sensible. Le même jour que le prince fut exposé à des périls si funestes, on vint dire au roi qu'une dame, dont la beauté et l'air charmant se faisaient extrêmement remarquer, lui demandait audience. Ce prince ayant ordonné qu'on la fit entrer, fut effectivement très frappé des agréments qui brillaient en sa personne. Elle était accompagnée d'un vieillard de bonne mine qui paraissait être un homme de condition, et d'un autre vieillard qui, au travers de sa mine villageoise, ne laissait pas de faire apercevoir un air de prudence et de probité qui prévenait d'abord en sa faveur.
- Seigneur, dit cette dame au roi, vous voyez devant vous une princesse qui vient vous rendre grâce des obligations dont elle est redevable à vous et à la reine votre épouse.
- Je ne crois pas, Madame, répondit le roi, que la reine et moi ayons jamais été assez heureux pour vous rendre aucun service.
- Il est vrai, Seigneur, repartit la dame, que je n'ai pas reçu, en propre personne, les grâces dont je viens vous remercier, mais elles ont été répandues sur quelqu'un qui m'est plus cher que moi-même, puisque c'est sur la princesse Rosanie ma fille.
- Quoi, Madame, s'écria le roi, la belle Rosanie est votre fille ! Cela est bien difficile à croire ; quoique cette charmante personne ne soit presque encore qu'un enfant, vous avez cependant trop de beauté et de jeunesse pour qu'on puisse se persuader que vous soyez sa mère.
- Seigneur, répliqua la dame, je sais ce que je dois penser des obligeantes douceurs que vous me dites, ce sont de galants et gracieux mensonges qu'inspire toujours aux hommes d'un rang élevé l'habitude agréable qu'ils ont à la politesse; mais, Seigneur, si vous daignez m'écouter, je vous apprendrai de sérieuses vérités qui, je crois, vous surprendront beaucoup.
Le roi ayant témoigné à la dame que son récit lui ferait un sensible plaisir, et qu'il était prêt à l'entendre, elle reprit ainsi:
Vous voyez en moi, Seigneur, la reine Riante-image, veuve du roi Planjoli, dont la triste destinée a fait tant de bruit. Quand le cruel Songecreux eut défait et tué le roi mon époux, qu'il se fut emparé de son trône et qu'il m'eut enfermée dans son obscure prison, il ne pensa plus qu'à s'affermir dans son usurpation. Comme il savait que j'étais grosse, il résolut de faire mourir l'enfant qui naîtrait de moi, si c'était un fils; mais si c'était une fille, il voulait la conserver avec grand soin pour la faire épouser un jour à son fils, qui était encore en fort bas âge. J'appris les funestes projets que le tyran formait sur mon accouchement, et frémis de l'une et de l'autre destinée qu'il préparait à mes enfants: je versais des torrents de larmes quand je songeais que si je mettais un fils au monde, un barbare lui arracherait la vie dès le moment de sa naissance: mais je n'étais guère moins affligée lorsque je pensais que, s'il me naissait une fille, elle aurait un jour le triste sort d'être attachée par des liens odieux au sang d'un tyran détestable. Je résolus donc, de quelque sexe que fût l'enfant que le ciel m'enverrait, de tâcher de le soustraire au pouvoir du tyran, m'en dût-il coûter la vie qui, dans l'état où j'étais, m'était beaucoup plus à charge que précieuse.
Le fidèle chevalier que vous voyez, continua la reine, en montrant le vieillard qui paraissait de condition, a toujours été attaché à moi avec un zèle aussi agissant qu'éclairé; il a toujours eu tant de pénétration dans l'esprit, et tant de prudence dans toutes ses actions, que mes peuples lui avaient donné le surnom de Longuevue, qui lui est demeuré. Ce chevalier donc qui, à la faveur d'un déguisement, avait évité la cruauté du tyran, gagna quelques-uns de mes gardes, et eut l'adresse de me venir parler dans ma prison. Ravie de le voir, je pris au plus vite des mesures avec lui pour tâcher de remettre entre ses mains l'enfant à qui je donnerais la naissance. Le tyran avait ordonné qu'on me traitât avec beaucoup d'égards, parce qu'il voulait me ménager à cause de ma grossesse. Ainsi le gouverneur de la forteresse où j'étais avait soin que j'eusse les commodités et les douceurs qui pouvaient contribuer à ma santé ou à ma satisfaction. Quand je me vis tout proche du temps de mon accouchement, je témoignai que j'avais extrêmement envie de manger d'un pâté de sanglier. On songea aussitôt à nie satisfaire; et par l'adresse d'une de mes femmes, ce fut le fidèle Longuevue, déguisé en paysan, qui fut chargé du soin de faire ce pâté; Longuevue le donna à mes gardes, qui me l'apportèrent. Nous l'ouvrîmes sans témoin, ma femme de chambre et moi, et nous trouvâmes dedans, ainsi que je l'avais concerté avec Longuevue, un enfant tout nouveau né, qui était venu mort au monde. Le prévoyant chevalier m'avait donné des moyens pour conserver le corps de cet enfant exempt de corruption jusqu'au moment où j'aurais besoin de le montrer. Enfin j'accouchai heureusement d'une fille, qui avait sur le bras, au-dessus du coude, la figure d'une rose parfaitement bien imprimée, ce qui me fit à l'instant lui donner le nom de Rosanie. Ma femme de chambre cacha cette princesse dans un lieu retiré; elle mit l'enfant mort auprès de moi; et puis aussitôt, avec des pleurs et des cris, elle appela du secours, en disant que je venais d'accoucher d'un enfant mort.
On alla porter cette nouvelle au tyran, mais il n'en eut aucun regret, car l'enfant mort-né qu'on m'avait apporté était un garçon; et comme il y avait encore un grand parti qui haïssait Songecreux et sa tyrannie, beaucoup de gens publièrent que j'étais accouchée d'un fils qu'il avait fait mourir. Cependant on mit l'enfant mort dans un cercueil; ma femme de chambre, par les tours d'une adresse admirable, l'en retira, mit ma fille vivante en la place de ce petit corps mort, et s'en défit en le jetant dans un lieu secret, sans que personne en eût le moindre soupçon. Enfin on emporta le cercueil; et quoiqu'on eût donné beaucoup de nourriture à ma fille, je tremblais toujours que ses cris ne trahissent notre secret; mais par un bonheur extrême, elle ne cria point; et Longuevue qui, par son habileté, s'était acquis la confiance du gouverneur, fut chargé par lui du soin de l'enterrement qui se fit le soir, et sans aucune cérémonie. L'heureux et adroit Longuevue tira la petite Rosanie du cercueil le plus tôt qu'il lui fût possible; et par une visible protection du ciel, il la trouva en très bon état. Il eut de cet enfant tous les soins possibles, et n'eut point de repos qu'il ne l'eût ôtée du pays sur lequel le barbare Songecreux exerçait sa tyrannique domination; ce que ce fidèle sujet fit, de la manière, Seigneur, qu'il va vous raconter.
Quand la reine eut achevé ces mots, Longuevue prenant la parole, poursuivit ainsi le récit de cette princesse, en s'adressant toujours au roi Prud'homme.
- Je sortis heureusement, Seigneur, du royaume de Fiction, emmenant avec moi la petite princesse et une nourrice que je faisais passer pour sa mère; mais quoique j'eusse pris beaucoup de soin pour bien m'acquérir cette femme, je lui cachai entièrement la naissance et le sort de l'enfant qu'elle nourrissait. J'arrivai dans vos états, Seigneur, et j'en traversai une partie sans trouver personne qui me parût propre à bien conserver le précieux dépôt dont j'étais chargé. Cependant j'aurais été ravi de pouvoir le confier au plus tôt en de sûres mains, car, pour les intérêts de la reine et de la princesse, il fallait que je m'en retournasse au plus tôt dans le royaume de Fiction.
Enfin un jour que, pour laisser reposer la princesse et sa nourrice, je m'étais arrêté sous des arbres qui bordaient un grand chemin, vers lequel il y avait deux ou trois villages, pendant que la nourrice était assise, je me promenais le long des arbres, et j'étais assez éloigné de cette femme, lorsque, me trouvant derrière deux paysans qui marchaient aussi, j'entendis que l'un disait à l'autre: "Eh bien ! obstiné Disantpeu, tu veux donc rester toujours dans l'humeur qui t'a fait donner ce nom, et tu ne veux rien dire sur tout ce qui a causé ce tintamarre-là? - Que veux-tu que je te dise? répondit l'autre paysan, je me contente de plaindre le malheur de mon voisin, sans l'en blâmer, ni sans en aller rechercher trop curieusement les causes; ainsi je ne sais rien de tout ce que tu me demandes. - Va, va, reprit celui qui avait parlé le premier, tous ceux de ton village n'ont pas la bouche close comme tu l'as; je saurai bien sans toi apprendre ce que j'ai envie de savoir; mais puisque tu ne me veux rien dire, je vais doubler le pas, j'arriverai dans ton village longtemps avant toi, et cela me donnera le temps de causer; car il faut que je m'en retourne promptement, et je vois bien que, chargé de ton enfant comme tu l'es, tu ne saurais aller si vite". Après ces mots, ce paysan quitta l'autre, et se mit à marcher de toute sa force. Dès que celui qui portait le petit enfant fut seul, je l'abordai et lui fis plusieurs questions. J'appris que cet enfant était une fille à lui, dont sa femme était accouchée il n'y avait pas plus d'un mois; que cette femme avait eu un mal au sein qui l'avait obligée à mettre son enfant en nourrice, dans un village éloigné de quelques lieues du sien; mais que le mal de sa femme étant entièrement guéri, il revenait de quérir son enfant pour le faire nourrir par cette femme qui était parfaitement bonne nourrice. J'écoutai tous ces discours avec beaucoup d'attention; j'examinai la physionomie de cet homme; elle me plut; et je crois, Seigneur, que vous trouverez que j'avais raison, quand vous saurez que ce bon paysan était ce même vieillard que vous voyez derrière la reine ma maîtresse. J'appris encore qu'on lui avait donné le surnom de Disantpeu à cause du penchant qu'il avait pour le silence, et de la retenue qu'il avait à parler; tout cela me prévint avantageusement en sa faveur, et je résolus de l'engager à être le gardien de la princesse Rosanie, sans lui confier néanmoins tout le secret de sa naissance. Je lui fis donc des promesses considérables; je lui mis entre les mains beaucoup d'or et de pierreries ; et entre autres, un bracelet infiniment précieux, que la reine m'avait donné pour contribuer un jour à faire reconnaître la princesse. Après avoir donc gagné Disantpeu, et l'avoir assuré que cet enfant dont il aurait soin, serait un jour la cause de sa fortune et de celle de toute sa famille, j'exigeai de lui qu'il ne ferait part de cette aventure à personne, pas même à sa femme. Il me fit serment de ne se conduire entièrement que par mes ordres ; et voici de quelle manière nous disposâmes les choses, afin que notre secret ne restât qu'entre nous deux. La fille de Disantpeu se trouvant justement de l'âge de Rosanie, nous résolûmes qu'il présenterait cette princesse à sa femme comme étant véritablement leur enfant qu'il venait de rapporter du lieu où on l'avait mis pour téter, pendant la maladie de sa mère; lui et moi ne doutions pas que cette mère n'y fût trompée, puisqu'elle n'avait vu sa fille qu'à l'instant de sa naissance; que, d'un autre côté, j'irais porter moi-même la fille de Disantpeu à la nourrice de Rosanie, et prendre la petite princesse des bras de cette femme, pour la remettre dans ceux du bon paysan. Nous convînmes, Disantpeu et moi, que je ferais à cette nourrice un établissement commode, à un village qu'il me nomma, éloigné de six lieues du lieu où nous étions, et je l'assurai que j'aurais soin que sa fille fût aussi bien que si elle avait été la mienne propre. Sur ces assurances, il me la remit entre les mains, et j'allai la porter à la nourrice de Rosanie, des bras de laquelle je pris cette princesse, en disant à cette bonne femme que je la faisais dans ce moment changer de nourrisson. Elle fut extrêmement surprise de cet échange. Je lui dis que j'avais mes raisons pour le faire; et après avoir été porter Rosanie à Disantpeu, je revins trouver la nourrice que je menai loger au plus prochain village, et allai ensuite à celui du paysan, pour m'informer à fond de son caractère. J'en appris tout le bien que je pouvais souhaiter. Après cela, je conduisis la nourrice et son nourrisson au village que m'avait nommé Disantpeu; et ayant mis cette femme en état de vivre commodément dans ce lieu, je m'en retournai dans le royaume de Fiction.
Je trouvai que la reine Riante-image y était toujours en captivité, et que le barbare Songecreux y exerçait sa tyrannie à l'ordinaire. Il y avait un parti tout formé qui haïssait mortellement Songecreux ; mais ce parti n'était pas assez puissant pour oser se déclarer ouvertement contre celui du tyran; il fallait songer à le fortifier. Quoique quelques bons serviteurs du feu roi et moi y employassions toute notre industrie, nous ne pouvions y parvenir, et bien des années s'écoulèrent avant que nous fussions en état de remuer. Tout tyrannique et bizarre qu'était Songecreux, il s'était emparé de bien des esprits. D'ailleurs, comme on ne voyait au feu roi que des héritiers éloignés, cela décourageait; et je n'osais néanmoins confier à personne le secret de la naissance de Rosanie, dans la crainte que, si l'on trahissait ce secret, le tyran ne trouvât moyen d'attenter sur la vie de cette princesse. J'avais cependant de ses nouvelles assez souvent, j'en faisais part avec bien des peines à la reine ma maîtresse; et c'était la seule consolation qu'eût cette princesse dans sa triste captivité.
Quelque temps après que je fus de retour dans le royaume de Fiction, la nourrice de la fille de Disantpeu me fit savoir que son nourrisson était mort; le père de cet enfant me l'écrivit aussi; et comme je nie préparais à faire revenir la nourrice dans son pays, qui était celui de Fiction, cette femme mourut dans le village où je l'avais laissée; ainsi, quoiqu'elle n'eût jamais bien su la naissance de Rosanie, sa mort en assurait encore plus sûrement le secret; aussi resta-t-il enseveli dans un profond silence. Mais enfin, après une assez longue suite de temps, la race des Songecreux, qui était beaucoup multipliée et devenue fort nombreuse, fit des extravagances qui réveillèrent vivement la haine qu'on avait pour le tyran. Le parti qui le détestait ayant toujours subsisté et étant toujours resté uni, quoique sans éclater, s'était beaucoup augmenté et fortifié, et se vit enfin en état de faire des entreprises.
On songea donc à attaquer et à détruire les principales forteresses de Songecreux, et l'on se mit en campagne sous la conduite du général Belles-idées, qui avait triomphé tant de fois sous le règne du feu roi. Ce général fit d'abord des progrès assez considérables, et battit deux fois en batailles rangées les troupes de Songecreux; mais le tyran du royaume de Fiction n'en fut pas abattu; car non seulement il fit venir des secours de divers royaumes de l'Europe, mais encore il fit venir des troupes auxiliaires de chez les Arabes, qui se signalèrent par de tels exploits qu'après avoir battu et blessé le général Belles-idées, on crut quelque temps qu'elles détruiraient jusqu'au dernier des fidèles sujets du roi Planjoli et de la reine Riante-image; il est vrai aussi qu'elles promettaient que, si on les laissait fourrager le pays de Fiction jusqu'à Mille et une Nuits, elles assureraient à Songecreux un triomphe éternel. Mais le général Bongoût s'étant venu joindre à Belles-idées avec des troupes qu'il avait amenées du pays de Politesse, notre parti redevint le plus fort; et les auxiliaires troupes arabes, malgré leurs nombreux escadrons et leurs formes fantastiques, furent forcées de plier devant Belles-idées et Bongoût.
Quand je vis que le parti du feu roi avait si bien repris le dessus, j'annonçai aux chefs que ce prince avait laissé une héritière, et leur appris le secret de la naissance de Rosanie. Cependant, comme nous nous défions toujours qu'il n'y eût des traîtres parmi nos troupes, nous ne jugeâmes pas à propos de divulguer ce secret, de crainte que la princesse ne fût sacrifiée au tyran. Il fut seulement résolu qu'on enverrait quérir Disantpeu pour confirmer aux plus considérables du parti la vérité de ce que j'avançais ; car pour la reine, on ne pouvait avoir alors la joie d'avoir un témoignage aussi illustre que le sien. On avait changé le gouverneur et les gardes de la forteresse où cette princesse était enfermée; et depuis ce changement, il ne m'avait plus été possible d'avoir aucune intelligence dans sa prison.
Nous envoyâmes donc quérir Disantpeu; mais dès qu'il arriva dans le pays de Fiction, il fut pris prisonnier par des soldats du parti de Songecreux. Nous continuâmes cependant nos progrès; mais malgré la prudence et l'intrépidité de nos chefs et la bravoure de nos soldats, nous n'avons pas laissé de trouver de la résistance plus longtemps que nous ne pensions; et enfin ce n'est que depuis dix jours que le parti du tyran est absolument terrassé. Nous avons heureusement retrouvé Disantpeu ; et ensuite comme nous avons pris la forteresse où la reine était prisonnière, nous avons eu la sensible joie de délivrer cette princesse. Elle a appris de Disantpeu avec d'extrêmes transports que la princesse Rosanie est également bien partagée de la beauté de l'âme et de celle du visage. Comme le tyran Songecreux, après sa dernière défaite, s'est enfui du pays de Fiction avec tout ce qui lui restait des siens, nous avons déclaré au peuple de ce royaume qu'il allait retrouver sa véritable reine en la personne d'une fille qu'avait laissée le feu roi. Il a appris cette nouvelle avec une joie infinie; car la mémoire du bon roi Planjoli est extrêmement chère aux bons citoyens du pays de Fiction; et ils ont témoigné, par mille démonstrations éclatantes, qu'ils seront ravis de vivre sous le règne d'une princesse sortie de son sang.
La reine Riante-image, qui croyait n'atteindre jamais assez tôt le moment où elle verrait la reine sa fille, a voulu partir avec nous pour avancer cette joie de quelque temps. Nous avons laissé le gouvernement du royaume de Fiction entre les mains de Bellesidées et de Bongoût; et la reine mère, avec une fort nombreuse suite, et en faisant de très grandes journées, est arrivée dans vos états. Disantpeu nous a menés d'abord à son village, où la reine croyait trouver Rosanie, et se faisait un plaisir de surprendre cette princesse; mais nous avons appris, dans le village, Seigneur, que la reine votre épouse l'a fait venir auprès d'elle; et que, sous le nom de la Belle Fileuse, elle a reçu mille marques de bonté de cette grande reine et de vous. La reine ma maîtresse ayant aussi appris, en même temps, que vous étiez dans cette maison de plaisance, y a porté ses pas avec empressement, pour vous remercier au plus tôt de tout ce que vous doit la reine Rosanie.
- Oui, Seigneur, reprit alors la reine Riante-image, je suis venue dans ce lieu pour ce dessein. Je le répète encore, je ne puis vous faire assez de remerciements; je croyais en faire aussi en même temps à la reine votre épouse, car j'avais cru qu'elle était dans ce château avec vous, et je comptais y trouver aussi la reine ma fille.
- Non, Madame, répondit le roi, la reine Rosanie n'est point ici, mais vous ne serez pas longtemps sans voir cette charmante princesse; elle est restée auprès de la reine dans ma ville capitale, où je vous accompagnerai dès demain. Mais Madame, ajouta-t-il, je ne sais comment nous pourrons nous excuser, auprès de vous et de la reine votre fille, de toutes les fautes que l'ignorance du rang de cette princesse nous a fait commettre envers elle.
Ensuite de semblables discours, le roi donna ses ordres pour faire préparer ses équipages; et le lendemain, après avoir régalé magnifiquement la reine et sa suite, ils prirent tous le chemin de la ville capitale.
Rosanie y languissait dans une inquiétude mortelle. Quoique la blessure du prince l'affligeât, parce que tout ce qui regardait un amant si cher lui était extrêmement sensible, ce n'était pas encore néanmoins le plus grand sujet de son affliction ; elle voyait approcher, de moment en moment, le redoutable instant où le maître de la baguette allait venir redemander ce bois fatal; et n'ayant jamais pu retrouver le nom de cet inconnu, elle voyait que l'engagement inviolable de sa parole et de ses serments l'obligeait à le suivre partout où il voudrait. Elle versait des torrents de larmes quand elle songeait qu'il faudrait quitter pour jamais la reine qui l'avait comblée de tant de bontés, de tant de bienfaits, et pour qui elle se sentait un attachement si sincère. Elle regrettait aussi beaucoup la présence de l'aimable Sirène; elle était fâchée qu'on l'arrachât aux soins de Vigilentine; mais quelle était la vive douleur qui la déchirait, quand elle venait à penser qu'elle serait éternellement condamnée à ne point voir le prince, et à vivre éloignée de lui! On ne peut exprimer tout ce que cette cruelle idée lui faisait souffrir; elle ne cessa point de répandre des pleurs toute la nuit. Pendant qu'elle s'occupait encore le matin de ses funestes réflexions, on vint lui dire que la reine, qui était dans la chambre du prince son fils, lui ordonnait de l'y aller trouver. Dès que la reine la vit entrer, elle lui cria: «Qu'il y a d'étranges nouvelles, ma chère Rosanie ! Hélas ! j'avais un monstre parmi mes filles d'honneur.»
Après ces mots, la reine lui raconta ce que nous allons réciter historiquement. La relation portait que celui des assassins du prince, qui s'était échappé, s'était traîné tout blessé dans le plus prochain village; que là les chirurgiens lui avaient déclaré qu'il mourrait de ses blessures, et que, sur cette déclaration, ce misérable s'était mis à jurer contre Penséemorne qui l'avait embarqué dans une odieuse et criminelle entreprise; qu'il en avait rapporté les circonstances telles que nous les avons racontées tantôt; qu'ensuite ayant vu rapporter de la forêt les corps morts de ses deux compagnons, il était expiré en détestant sa coupable maîtresse; que cependant quelqu'un avait promptement averti cette indigne fille de la déposition de son scélérat amant; qu'aussitôt elle était sortie furieuse du palais, avait volé chez sa perfide magicienne, lui avait dit beaucoup d'injures; et qu'après l'avoir étranglée, elle s'était étranglée elle-même. Rosanie frémit mille fois pendant ce récit. Lorsqu'il fut fini, la reine, qui voulait aller au temple, et qui voulait aussi dissiper le prince son fils, afin qu'il sentît moins la douleur de sa blessure, ordonna à Rosanie et à Sirène de rester auprès de lui pour le désennuyer, et invita Sirène à chanter.
Cette aimable fille chanta avec tous les agréments possibles; mais ni le prince, ni Rosanie ne l'écoutèrent guère; ils étaient si occupés d'autre chose qu'ils furent insensibles dans ces moments-là aux douceurs de la musique. Sirène, qui s'aperçut qu'ils étaient fort distraits, cessa de chanter, se leva, et alla contre les fenêtres avec une autre dame, pour regarder les cygnes qui se promenaient sur la rivière et venaient manger à la main des officiers du palais.
Dès que le prince crut qu'il ne serait entendu que de Rosanie, il se hâta de lui dire:
D'où vient, belle Rosanie, la tristesse mortelle où je vous vois plongée? Les ardents empressements de mon cœur, toujours si vifs et si tendres, ne devraient-ils pas vous donner quelque joie, si vous n'êtes pas tout à fait insensible à mon amour?
- Seigneur, reprit Rosanie, puis-je vous voir dans l'état où vous êtes, et songer à tous les dangers que vous avez courus, sans ressentir un chagrin extrême.
- Ces dangers sont passés, repartit le prince, et même je n'en crains aucune suite fâcheuse; mais, charmante Rosanie, ajouta-t-il, comme je n'ai rien de caché pour vous, apprenez jusqu'où va mon bonheur, d'avoir évité des périls de tant d'espèces auxquels j'ai été exposé.
Après ces mots, il lui raconta son aventure du palais enchanté de la forêt, et les pièges que lui avait tendus la prétendue princesse infortunée, et le présent de l'anneau de vérité que lui avait fait ce merveilleux enfant inconnu. Ensuite il lui fit le récit de son autre aventure du vieux palais ruiné, et de tous les discours diaboliques qu'il y avait entendus; mais quand il vint à déclamer la belle chanson du démon, dont il n'avait pas oublié un seul mot, et qu'il répéta ces vers :
Si jeune et tendre femelle,N'aimant qu'enfantin ébats,Avait mis dans sa cervelle,Que Ricdin-Ricdon je m'appelle,Point ne viendrait dans mes lacs:Mais sera pour moi la belleCar un tel nom ne sait pas.
Quand il répéta ces vers, dis-je, Rosanie fit un si grand cri qu'il en fut d'abord effrayé, et que cela fit tourner la tête aux deux dames qui regardaient les cygnes. Cependant le prince se rassura, voyant que Rosanie s'écriait avec un vif transport de Joie: «Le ciel soit loué de la bonté infinie qu'il a pour moi.»
Le prince lui demanda l'explication de ces paroles; mais il vit bien qu'elle ne voulait pas la donner devant les deux dames, que le cri qu'elle avait fait avait rapprochées d'eux. Ces dames s'en retournèrent à la fenêtre, et alors Rosanie raconta au prince, en peu de mots, toute son aventure de la baguette, et ne pouvait revenir de son effroi, en apprenant que cet homme, qu'elle avait promis de suivre, était un démon; car elle n'en avait jamais rien soupçonné. Le prince ne put s'empêcher de la blâmer un peu de s'être engagée ainsi à faire des traités si légèrement avec un homme qu'elle ne connaissait en aucune manière; mais comme on est toujours prêt à tout excuser de ce qu'on aime, il remit toute la force de son imprudence sur son extrême jeunesse et sur son peu d'expérience. Cependant il était dans un ravissement inconcevable de ce que, par son heureuse mémoire, il lui faisait éviter le plus grand danger qu'elle pouvait courir de sa vie. Il écrivit au moment même le nom de Ricdin-Ricdon sur des tablettes qu'il donna à Rosanie. Cette belle fille ne pouvait trouver de ternes à son gré pour le remercier.
- Hélas ! Seigneur, lui disait-elle, votre généreuse valeur m a déjà tirée une fois des mains d'un cruel ravisseur: mais aujourd'hui votre excellente mémoire m'arrache à un ennemi encore bien autrement redoutable.
Quand elle eut achevé de marquer sa reconnaissance à son illustre amant, elle alla joindre les dames qui étaient à la fenêtre, et les engagea à revenir auprès du prince. Une d'elles n'y fut pas longtemps; mais Sirène y resta avec Rosanie, et tous trois s'entretinrent de choses agréables. Vers le midi, au milieu de leurs conversations enjouées, il entra dans la chambre du prince un vieillard vénérable, habillé fort proprement, quoique avec simplicité. Dès que Rosanie l'eut envisagé, elle courut à lui les bras ouverts, en lui disant:
- Ah! mon cher Père, quelle joie de pouvoir vous embrasser après vous avoir cru mort. Seigneur, continua-t-elle en s'adressant au prince, pardonnez aux transports d'une fille qui revoit le meilleur père du monde, et le plus digne d'être chéri. Malgré l'obscurité de sa condition, je ne rougis point d'en avoir reçu la naissance; il est si honnête homme, et plein d'une probité si noble que la droiture d'âme et l'élévation de sentiments que lui a données la nature, réparent la bassesse où l'a laissé la fortune. Vous voulez bien encore, Seigneur, poursuivit-elle, que je lui demande des nouvelles de ma mère, que je ne puis oublier toute dure qu'elle est.
- Madame, répondit le vieillard, vous n'êtes point ma fille; vous avez trop de belles qualités' pour être née d'un homme comme moi; vous êtes fille d'un grand roi qui n'est plus au monde; mais la reine votre mère, qui vient d'arriver dans ce palais, et qui est à présent avec la reine, va venir ici vous embrasser, et vous rendre témoignage de ce que je vous dis.
Rosanie resta si surprise de ce discours qu'elle n'eut pas d'abord la force de parler;mais enfin, revenant un peu à elle:
- Que je suis à plaindre, s'écria-t-elle! Quoi ! mon père, vous voulez démentir cette probité dont vous avez fait une profession si exacte toute votre vie`? Et vous venez en imposer devant le prince, à qui je viens de vanter avec tant de plaisir la droiture de votre âme
- Je n'impose point, Madame, repartit le vieillard; la reine votre mère que je vois entrer, va vous en rendre certaine.
En effet, dans ce moment, la reine Riante-image, le roi Prud'homme, la reine son épouse et le Seigneur Longuevue entrèrent dans la chambre du prince, où diverses personnes illustres se livrèrent à des transports ravissants. La reine Riante-image était enchantée de trouver Rosanie si belle; et sans avoir la force de lui rien dire, la serrait tendrement dans ses bras. Cette charmante fille lui baisait les mains et les mouillait des larmes que la joie faisait couler; car le roi et Longuevue lui racontaient l'éclat de sa naissance, et l'instruisaient de tout son destin. Elle était moins frappée du trône par la gloire de régner que par le généreux plaisir d'offrir un sceptre à un amant qui avait eu dessein de lui assurer une couronne, toute bergère qu'elle était. Pour le prince, il sentait une si grande diversité de mouvements pleins de douceur et de gloire qu'il pouvait à peine y suffire; il s'applaudissait d'avoir su démêler le mérite et les charmes de Rosanie au travers des voiles épais dont l'enveloppait sa servile condition; il était ravi de s'être fait aimer de cette belle fille. Transporté de lui avoir rendu deux services considérables, et dans la flatteuse espérance d'être bientôt uni à elle, il n'envisageait que la joie d'être à ce qu'il aimait, sans que l'éclat du trône, que la fortune venait de donner à son amante, le touchât en aucune manière.
Après que la reine Riante-image eut donné cours quelque temps aux épanchements de sa tendresse, Longuevue et Disantpeu s'approchèrent de Rosanie, et lui dirent:
- Permettez, Madame, qu'on fasse voir à la reine votre mère la marque que vous avez au bras, et qui vous a fait donner le nom que vous portez.
- Ah! s'écria Riante-image, je n'ai pas besoin d'aucune preuve pour reconnaître ici mon sang; quand je n'aurais le témoignage d'aussi honnêtes gens que vous êtes l'un et l'autre, Rosanie ressemble si fort au feu roi mon époux que cette ressemblance seule suffirait pour me convaincre qu'elle est sa fille.
Cependant, malgré ce que dit cette reine, celle de ses femmes de chambre qui avait sauvé la vie à Rosanie en naissant, s'approcha de cette charmante fille, et relevant la manche de sa robe, elle fit voir à la compagnie un bras dont la blancheur effaçait celle de l'albâtre. Tout le monde se leva et environna la nouvelle princesse, et l'on vit sur son bras, au-dessus du coude, la figure d'une petite rose parfaitement bien représentée. Les deux reines recommencèrent à lui donner des embrassements; puis enfin Disantpeu présenta à la reine Riante-image le bracelet de diamants et les autres pierreries que Longuevue lui avait remises entre les mains quand il lui avait confié Rosanie. La reine mère les rendit à sa fille, qui les reçut avec beaucoup de respect:
- Voyez, Madame, dit alors en riant le bon vieillard à cette jeune reine, si je n'avais pas grande raison lorsque je refusais sans cesse pour vous tous les bons partis du village; je savais bien que, quand vous ne seriez jamais reconnue, la moindre des pierreries que je vous gardais vous rendrait plus riche que n'auraient pu faire tous leurs biens rassemblés en un seul.
Rosanie dit mille choses obligeantes à son bon nourricier, l'assura qu'elle lui donnerait abondamment des marques de sa reconnaissance, et ajouta que sa femme ayant été sa nourrice, elle lui ferait aussi beaucoup de bien, ainsi qu'à leur fils; cette jeune princesse n'oublia pas non plus à dire beaucoup de choses gracieuses à Longuevue et à la fidèle femme de chambre ; elle fit cent caresses à Sirène, qui fut regardée dès ce moment comme la favorite de cette nouvelle reine. Aussitôt que le calme fut un peu rétabli dans cette belle compagnie, le roi Prud'homme, sans différer plus longtemps, demanda, à la reine mère, Rosanie en mariage pour le prince son fils; cette demande fut accordée aussitôt, et le jour du mariage arrêté à l'instant, ce qui donna une satisfaction infinie aux deux amants et aux deux mères.
Ensuite on dîna avec une magnificence extrême, et après le dîner, tout le monde se retira dans son appartement pour s'aller reposer. Il n'y avait pas longtemps que Rosanie était dans le sien, quand on vint lui dire qu'un homme vêtu de noir, et d'une physionomie fort sombre, demandait à lui parler. Elle donna ordre qu'on le fit entrer, et dès le premier coup d'œil, elle le reconnut pour l'homme à la baguette. Quoiqu'elle sût bien alors son nom, sa vue la fit frémir, rappelant dans son idée ce qu'était ce dangereux donneur de baguette ; sans lui dire un seul mot, elle se leva, alla quérir ce bois enchanté, et lui dit en le lui rendant: «Tenez, Ricdin-Ricdon, voilà votre baguette ». L'esprit malin, qui ne s'attendait pas à cela, disparut en faisant des hurlements terribles, et fut ainsi pris pour dupe, ce qui lui arrive souvent lorsque ceux à qui il s'est adressé pour les faire tomber dans ses pièges, n'ont pas eu des intentions criminelles en s'y laissant prendre, et n'ont point reconnu que c'était lui qui se les voulait acquérir.
Rosanie passa une longue suite d'années avec le prince dans une parfaite union et dans un bonheur extrême; ils firent un mariage de Bonavis et de Sirène, qui restèrent toujours leurs favoris; ils comblèrent de bienfaits tous ceux qui leur avaient rendu service, et Longuevue, Disantpeu, la femme de chambre de la reine mère et Vigilentine eurent lieu d'être contents des effets de leur reconnaissance. Ces aimables princes étaient chèrement aimés de la plus grande et la plus noble partie de leurs sujets, qui étaient ravis de voir régner sur eux des descendants du roi Planjoli et de la reine Riante-image.
Cependant comme il est bien difficile de plaire également à tous les esprits, et qu'il est presque impossible de réunir toutes sortes de suffrages, le parti de Songecreux se réveillait de temps en temps, et devenait quelquefois assez puissant pour venir faire des irruptions jusque dans la ville capitale. On dit même que, malgré les manières gracieuses des légitimes souverains du pays, et les soins des généraux Belles-idées et Bongoût, on ne pourra jamais entièrement détruire les Songecreux dans le royaume de Fiction; on assure que tout le temps que cet agréable royaume subsistera, ils y conserveront un parti. Moi-même, qui vous parle ici, je suis peut-être des plus avant dans ce parti, m'amusant comme je fais à tirer de l'oubli les antiques sornettes du roi Richard qui, tout grand conquérant, tout galant et tout plein d'esprit qu'il était, fut aussi quelquefois, ainsi que nous, assez passablement engagé parmi les Songecreux. Mais finissons ces réflexions pour faire un fidèle récit de ce que dit un roi si éclairé, après avoir achevé son conte.
- Mon cher Blondel, reprit ce prince après quelques moments de silence, voilà une des plus longues fables de celles que j'ai composées ici; telle qu'elle est, elle a su m'amuser; ces sortes d'ouvrages, tout frivoles qu'ils paraissent, divertissent ordinairement ceux qui les produisent et ceux qui les lisent: mais pour les rendre dignes de s'attirer, dans leur genre, l'approbation des connaisseurs, il me semble qu'on doit toujours songer à mêler de l'utilité aux plaisirs qu'ils donnent à l'esprit. Il faut donc tâcher qu'on puisse tirer des aventures qu'ils renferment des maximes qui servent à la conduite de la vie. C'est ce que j'ai eu en vue dans le conte de Ricdin-Ricdon ; j'ai cherché à faire voir les dangers où s'exposent les jeunes personnes qui écoutent imprudemment toutes sortes de gens, et prennent avec trop de facilité de la confiance en eux. Mais, continua Richard, il est inutile que je t'explique ces choses: plein de pénétration comme tu l'es, tu les démêles aisément; et de plus, j'ai renfermé la moralité qu'on peut tirer de ce conte dans des vers que je vais te dire. Alors le roi récita à Blondel des vers dont voici le sens :
Belles qu'un triste aveuglement,D'ambitieux desseins, et le désir de plaire.Font faire si légèrement
Un dangereux engagement, Une démarche téméraire;Ah! tremblez de l'événement!Souvent sous les dehors du doux empressementD'un cœur officieux et d'une âme obligeante, C'est l'esprit malin qui vous tente,Pour vous perdre éternellement.Et s'il vous trompait finement;Si quelque promesse imprudenteVous conduisait ensuite à la cruelle attente, Où vous exposerait votre fatal serment;Vous ne trouveriez maintenant, Pour réparer de tels dommages,Aucuns jeunes héros venus de hauts parages;Mais vous trouveriez seulementCertains gros financiers qui, frauduleusement,Chercheraient cent moyens pour vous mettre à leurs gages.Soyez donc, dans ce temps, jeunes et beaux objets,Sur vos gardes plus que jamais.
Quand ces vers furent finis, Blondel, après avoir donné aux ingénieuses fictions du roi son maître les louanges qu'il crut leur devoir, se retira d'auprès de ce prince, et alla encore tout de nouveau rêver aux moyens de le faire sauver de sa prison. En attendant ce moment qu'il souhaitait avec tant d'ardeur, il eût bien désiré pouvoir écrire des nouvelles du roi à la reine sa mère, et à quelques seigneurs anglais dont il était l'ami particulier, et qui étaient pleins de fidélité et de zèle pour leur roi, dont ils ignoraient cependant le sort. Mais Blondel n'osait confier à qui que ce fût des lettres pour l'Angleterre, de crainte d'être trahi. Il osait encore moins les confier aux voies ordinaires, sachant que telle était la tyrannie de l'empereur qu'il faisait sans cesse ouvrir toutes les lettres qu'on remettait aux courriers publics. Blondel était donc dans une incertitude cruelle, ne voulant pas commettre au hasard un secret aussi important pour le service de son maître qu'était celui de son séjour dans la prison de ce prince. D'un autre côté, il aurait été ravi d'écrire en Angleterre pour en avoir des conseils et des secours. Enfin, voyant qu'il ne le pourrait faire sans un danger trop apparent, il se détermina à garder le silence, et se faisait des idées bien flatteuses lorsque, dans de certains moments, il espérait que, peut-être par sa seule adresse, il pourrait réussir à ôter le roi de captivité; car il n'envisageait pas un médiocre plaisir à tirer, sans rançon, des mains de l'empereur, un prisonnier qu'il avait fait arrêter avec tant d'injustice et de perfidie.
À force de chercher dans son esprit des moyens pour exécuter ce projet, il crut enfin en avoir trouvé un bien sûr. Le concierge, qui était persuadé de sa fidélité, lui confiait souvent, sans aucun scrupule, non seulement les clefs de la chambre du roi Richard, mais encore les autres clefs des galeries, et même de la grosse porte de la tour. Mais néanmoins, malgré la confiance que cet homme avait en Blondel, il était obligé de lui remettre tous les soirs le paquet de clefs entre les mains, et le concierge, par habitude, les mettait sous son chevet. Mais Blondel ne laissa pas de profiter de la disposition qu'il avait de ces clefs pendant la journée. Il fit dans la cire les empreintes de toutes celles qu'il crut nécessaires à son dessein, puis il trouva des prétextes pour obtenir du concierge la permission d'aller faire un petit voyage à Vienne; car il ne voulait pas confier à aucun des serruriers de Linz le soin de faire les clefs dont il avait besoin.
Cette ville était si peu grande et si peu éloignée de la tour qu'il voyait bien qu'il y serait dans un trop grand danger d'être reconnu, et d'y voir son dessein découvert. Il ne balança donc point à prendre la résolution de ne se confier qu'à un ouvrier de Vienne. Le concierge, qui l'aimait, et qui se reposait sur lui de diverses sortes de soins, le vit avec regret se disposer à faire le voyage de cette grande ville, et le pria beaucoup qu'il fût court. Blondel le lui promit, et annonça cependant au roi son prochain départ et ses projets.
Ce prince lui en témoigna sa reconnaissance par mille caresses obligeantes, et ouvrit de nouveau son cœur à l'espérance. Les idées flatteuses, qu'elle lui donnait, le mettant dans une agréable situation d'esprit, Blondel, qui ne devait partir que le lendemain assez tard, le pria de vouloir bien encore lui conter quelqu'une de ces fables qu'il avait composées dans la tour. Le roi qui était pénétré de tous les procédés de Blondel, et qui ne cherchait qu'à faire plaisir à un homme qui lui était si dévoué, céda avec bonté à ses désirs, et lui récita le conte que je vais rapporter. Si l'on voulait bien avoir la bonté de se souvenir de l'avertissement que j'ai donné avant le conte de Ricdin-Ricdon, on m'épargnerait le soin d'avertir de nouveau que je ne conserverai point les termes du roi Richard en racontant les fables de sa composition; mais je déclare ici une fois pour toutes que, dans tous les contes et toutes les historiettes de ce roi, que je mettrai au jour, je suivrai la route que j'ai suivie dans Ricdin-Ricdon. Si, comme à beaucoup d'autres voyageurs du pays de Fiction, mon sort est de m'égarer dans ce pays, plus difficile à traverser qu'on ne pense, il vaut autant que je m'égare dans la route que j'ai choisie que dans une autre.