Le Prince Curieux par Madame d'Auneuil

Au temps que les fées étaient en si grande vénération, régnait en Célusie une princesse, qu'on nommait Prodigue, par les biens immenses qu'elle faisait à ses sujets ; elle était belle, jeune, spirituelle et riche, recherchée de tous les princes voisins, ce qui rendait sa cour la plus galante de toute l'Asie; mais ce qui en faisait un des plus grands ornements, était la princesse Modeste. Prodigue l'aimait tendrement, elle l'avait toujours avec elle, elle était de tous ses plaisirs, elle n'en pouvait avoir où elle n'était pas; ce qui obligeait tous les amants de Prodigue de faire tous leurs efforts pour être de ses amis; ce n'était que fêtes galantes auxquelles Prodigue paraissait indifférente. Un jour que le prince Ambitieux donnait un tournoi, toute la cour se plaça sur des échafauds que l'on avait dressés dans la grande place du palais. Rien n'était plus magnifique que tout ce qui parut; l'or, les perles, les diamants étaient jusque sur les harnais des chevaux, et les princes n'avaient rien épargné pour montrer leurs richesses.
Mais à peine eut-on rompu quelques lances que les cris que l'on entendit arrêtèrent les combattants et firent tourner les yeux à toute la cour sur les barrières du camp, pour savoir qui les avaient causés; l'on vit que c'était un chevalier d'une taille admirable, dont les armes étaient d'or; ce que l'on voyait de sa casaque était bleu, brodé de perles, son casque était de même métal que ses armes, et l'on voyait au milieu de mille plumes blanches le portrait de la princesse Modeste; la même peinture était sur son écu, entourée de diamants d'une prodigieuse grosseur; le cheval sur quoi était monté ce beau chevalier était blanc comme de la neige, et tout son harnais était d'or. Rien ne put égaler la curiosité que la princesse, et toute la cour, avaient de connaître le bel inconnu. Modeste ne pouvait assez s'étonner de voir son portrait sur ses armes. Prodigue ordonna au juge du camp d'aller lui demander son nom, et ce qu'il souhaitait; à quoi il répondit qu'il s'appelait le prince Curieux, qu'il était venu pour supplier la princesse de lui permettre de soutenir contre tous les combattants.
Les juges vinrent rendre compte de leur commission à Prodigue, qui permit avec plaisir au prince Curieux de combattre pour soutenir les charmes de son amie. Le combat recommença au premier signal; tous les princes firent voir leur valeur et leur adresse; mais enfin le prince Ambitieux étant resté le seul victorieux, il se prépara pour combattre le beau chevalier. Tout le monde fut charmé de la fierté avec laquelle il entra dans la lice, et l'on ne douta point qu'il vainquît le vainqueur des autres. L'on ne se trompa point; car après ne s'être rien fait dans la première carrière, dans la seconde, Curieux lui porta un coup de lance si furieux, au-dessous du casque, qu'il l'envoya tomber à trente pas de lui. Ses écuyers s'approchèrent de lui pour le relever, et l'emportèrent plein de rage et de confusion. Curieux se tint longtemps au bout de la carrière, pour voir si personne ne lui voudrait disputer la victoire; ce fut inutilement; ce que voyant, les juges du camp, ils descendirent de dessus leurs échafauds, et vinrent prendre le beau chevalier, pour le conduire comme victorieux à la princesse, qui lui présenta un bracelet de diamants, qui était le prix du tournoi. Il l'accepta, après avoir fait une profonde révérence, et s'étant tourné du côté de Modeste, il mit un genou en terre.
- Puisque la princesse m'a permis de combattre pour vous, Madame, lui dit-il, elle trouvera bon que je vous présente le prix de ma victoire.
En lui disant cela, il lui donna le bracelet de diamants. Modeste rougit, et regardant Prodigue, comme pour lui demander ce qu'elle devait faire, la princesse comprit son embarras et lui dit de l'accepter. Ce qu'elle fit d'un air assez froid. Après cela, toute la cour retourna au palais, où l'on ne parla que de la bonne mine du prince Curieux, de sa valeur, et de l'air galant avec lequel il avait fait son présent. Tous les princes vaincus par l'Ambitieux étaient ravis d'être vengés, et que ce ne fût pas par leurs rivaux. Ces louanges n'auraient pas cessé si tôt, si on ne l'eût vu entrer dans la salle avec un air si noble que tout le monde convint qu'il était incomparable de quelque manière qu'on le vît. La princesse le reçut avec une bonté extraordinaire, et l'ayant pris par la main, elle le présenta à Modeste
- Recevez ce chevalier, lui dit-elle, je vous en conjure, comme le seul digne de vous servir.
Curieux ne répondit que par une profonde révérence, et se jetant à genoux devant Modeste:
- Serez-vous assez cruelle, Madame, pour refuser la grâce que la princesse vous demande pour moi avec tant de bonté, et ne me sera-t-il pas permis de me nommer votre chevalier`?
- La princesse est si absolue sur mes volontés, reprit Modeste sans regarder Curieux, que, dès qu'elle parlera, je suis toujours prête d'obéir.
Après cela, elle lui présenta la main pour le relever.
Le reste de la journée se passa à parler de ceux qui avaient bien ou mal combattu ; la princesse, en se retirant, dit qu'elle voulait aller le jour suivant à la chasse, et fit un ordre que tout le monde reçut avec plaisir.
Dès le point du jour, tous les équipages furent prêts, le bruit des cors réveilla Modeste; elle ordonna à ses femmes de lui apporter un habit de chasse qu'elle s'était fait faire il n'y avait pas longtemps; mais elles furent étonnées de ne le trouver plus, et d'en voir un à la place, d'un velours couleur de feu, dont tous les boutons étaient de diamants. Elles coururent toutes surprises dans la chambre de la princesse Modeste, elles ne la surprirent pas moins qu'elles l'avaient été, en lui montrant cet habillement magnifique ; elle fut longtemps incertaine de ce qu'elle devait faire, mais l'heure pressant de partir, elle se fit habiller et parut aux yeux de la princesse d'un air si brillant qu'elle éblouit tout le monde.
Prodigue la loua beaucoup, et Modeste s'étant approchée d'elle, lui conta son aventure, où ni l'une ni l'autre ne purent rien comprendre. Leur surprise augmenta de beaucoup quand la princesse, étant descendue de sa chambre pour monter à cheval, elles trouvèrent le prince Curieux au bas de l'escalier, vêtu d'un même habit; elles reculèrent quelques pas, et Prodigue s'étant tournée du côté de Modeste: « Il y a de l'enchantement dans cette aventure», lui dit-elle; en même temps, le prince Ambitieux s'étant avancé pour lui donner la main, et Curieux ayant rendu le même service à Modeste, elles montèrent à cheval.
Le jour était beau, et il semblait que le gibier qu'on chassait, ne se défendait que pour donner du plaisir aux dames. La journée se passa le plus agréablement du monde, et on ne rentra au palais que quand la nuit y contraignit. Ce ne fut pas sans avoir parlé de la conformité des ajustements de Modeste et du prince Curieux. La princesse impatiente de savoir cette aventure, congédia tout le monde, et resta seule dans son cabinet avec Modeste et Curieux.
- Je vous avoue, lui dit Prodigue, après les avoir fait asseoir, et en s'adressant au prince Curieux, que depuis votre arrivée dans cette cour, je vois y faire des choses si surprenantes que je ne puis m'empêcher de vous demander qui vous êtes; comment vous avez eu le portrait de mon amie; par quel enchantement vous vous trouvez tous deux habillés de la même manière, et quel démon a fait trouver cet habit dans la garde-robe, au lieu du sien ? Parlez, je vous en conjure, continua-t-elle, ne me déguisez rien.
- Puisque vous me l'ordonnez, reprit le prince, je vous dirai, Madame, que je suis fils du roi de Phrygie, et que ma mère, étant grosse de moi, se fut un jour promener, accompagnée d'une fille qu'elle aimait tendrement, dans un bois qui était au bout des jardins de son palais; à peine y eut-elle fait quelques tours qu'elle fut abordée par une grande femme d'un air majestueux, qui, en la saluant, lui dit qu'elle était grosse d'un fils qui serait l'adoration de ses peuples, mais que l'amour rendrait très malheureux, que cependant il viendrait à bout de ses desseins, qu'elle voulait en prendre soin, qu'elle était la souveraine des fées de la Lycie. Après cela, elle disparut laissant ma mère si surprise qu'elle ne fut de longtemps en état de retourner au palais. A quelque temps de là, elle accoucha de moi ; elle n'oublia pas de prier la fée dans son cœur de se ressouvenir de ses promesses. Je fus élevé avec soin, et l'envie que j'avais de savoir toutes choses me fit nommer Curieux. Je passai les premières années de ma vie, comme tous les princes de mon âge ; le roi et la reine m'aimaient avec passion; la mienne dominante était la chasse contre toutes les bêtes les plus farouches. Un jour que j'étais allé chercher un sanglier furieux qui désolait toutes nos terres, je m'égarai dans la forêt sans pouvoir me retrouver; je marchai tout le jour sans espérance, et la nuit tomba sans que j'eusse pu rencontrer personne de ma suite; je me résolus de la passer au pied d'un arbre. Je descendais de cheval pour exécuter mon dessein, quand mes yeux furent frappés d'une lumière surprenante, et la même fée, dont j'avais ouï parler bien des fois, s'approchant de moi, me dit: «Je viens à ton secours, prince Curieux, suis-moi sans crainte.» En achevant de parler, elle marcha droit à un palais magnifique, que je voyais devant nous; nous y arrivâmes en peu de temps, et je ne vous puis représenter tout ce que je vis dans ce séjour enchanté.
C'est peu que de vous dire que les murs étaient d'or, et que mes yeux ne purent soutenir l'éclat des pierres précieuses qui y brillaient de tous côtés. La fée me conduisit dans un appartement de même beauté, et l'on nous y servit un souper de tout ce qu'il y avait de plus exquis. Quand nous fûmes sortis de table, elle se retira et me dit de reposer toute la nuit, que j'en avais besoin. Je nie couchai, et le lendemain je fus réveillé par une musique si charmante qu'autre qu'Apollon et les Muses ne la pourraient faire. Quand je voulus me lever, je trouvai un habit des plus galants sur ma toilette, et l'on m'habilla sans que je visse qui me servait. À peine fus-je en état de paraître que la fée entra dans ma chambre; je voulus la remercier de tant de faveurs, mais elle me dit que, dès ma naissance, elle m'avait pris sous sa protection, que j'y pouvais compter pourvu que je ne fusse point ingrat; qu'elle ne m'abandonnerait jamais; je l'assurai que ma reconnaissance serait éternelle.
Après cela, elle me mena dans des jardins, dont les beautés répondaient à la magnificence de la maison. De tout ce que je vis, rien ne me parut plus surprenant qu'une grande allée d'orangers, dont tous les troncs avaient la figure d'homme. Je ne pus m'empêcher de lui demander ce que c'était que ces figures. Elle me répondit que c'étaient tous les amants qu'elle avait eus, qu'elle avait transformés en arbres pour les punir de n'avoir pas su lui plaire, et que leur destin les condamnait à demeurer dans cet enchantement jusqu'au moment qu'elle trouverait un homme assez heureux pour se faire aimer d'elle. Je plaignis ces pauvres malheureux, mais je n'osai le dire à la fée, de peur de l'irriter. Au bout de cette allée, nous entrâmes dans un pavillon, elle m'y fit asseoir sur un lit de repos. Après avoir fermé la porte sur nous:
- Prince Curieux, me dit-elle, il est temps que vous commenciez vos aventures, je vais vous faire voir toutes les beautés de la terre, ce sera à vous à faire un bon choix.
En même temps, elle fit deux tours dans sa chambre, avec une baguette qu'elle tenait, prononçant quelques mots que je n'entendis pas; aussitôt je vis paraître les plus belles personnes du monde, dans des glaces qui servaient de tapisseries aux chambres; je vous y vis, Madame, et, quoique rien ne me parût si beau que vous, je vous avoue que je fus charmé de la princesse Modeste qui vous suivait.
La fée ne le connut pas sans chagrin, et elle fit ce qu'elle put pour me détourner de lui sacrifier ma vie; elle ne put me faire changer de dessein, elle fut contrainte de se rendre à mes pressantes prières; ce ne fut pas sans m'avoir prédit que je ne pourrais jamais être aimé sans m'être fait haïr. Je vous avoue, Madame, que je pensai mourir de douleur à un si funeste oracle ; la fée en fut touchée de pitié, elle me promit sa protection. Ensuite nous sortîmes de ce lieu fatal, et repassant par l'allée d'orangers, tous ces arbres s'inclinèrent jusqu'à terre, et couvrirent son chemin de fleurs et de fruits. Nous arrivâmes au palais, dans une grande salle, où je trouvai les armes dont j'étais couvert le jour du tournoi. Mais, ô Dieux ! Quels furent les remerciements que je lui fis quand elle me présenta le bouclier, et que j'y vis le portrait de mon adorable princesse ! "Prince, me dit-elle, allez où votre amour vous porte; que de maux vous allez souffrir au service de Modeste ! Partez, puisque je vois que rien ne vous peut faire changer de dessein; vous trouverez, à la porte du château, tous vos gens qui vous attendent; et comme je ne puis vous suivre, voilà un cor dont je vous fais présent; quand vous voudrez quelque chose de moi, mettez-le dans votre bouche, et demandez ce dont vous aurez besoin". Je me jetai à ses genoux pour la remercier de ses bontés, et ayant pris ce merveilleux cor, je montai à cheval. Je ne vous dis point la joie qu'eurent mes gens de me retrouver; je suis trop pressé de vous dire que je pris le chemin de la Lycie, et qu'ayant fait toute la diligence que demandait l'impatience de voir ma belle princesse, j'arrivai enfin la veille du tournoi. Vous savez depuis ce moment tout ce qui m'est arrivé; il ne me reste plus qu'à vous dire que, le jour de la chasse, ayant souhaité de pouvoir avoir un habit pareil à celui de Modeste, je fus tout étonné de trouver sur ma table l'habit que vous avez vu, et qui vous a donné tant de curiosité; mais que me sert de pouvoir tout, si je ne puis rien sur le cœur de ma princesse !
Le prince finit ainsi son discours; et Prodigue prenant la parole:
- Je me doutais bien, lui dit-elle, qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans ce que vous avez fait depuis que vous êtes dans ma cour; mais quoi que la fée vous ait prédit de funeste, je ne crois pas qu'il soit possible à Modeste de vous haïr.
Après cela, Prodigue se leva, et alla donner audience aux ambassadeurs du roi de Syrie. Depuis ce jour, le prince Curieux ne perdit pas un moment à faire connaître à la princesse le violent amour qu'il avait pour elle; mais il n'éprouvait que trop ce que la fée lui avait prédit. Elle recevait, avec civilité, tous les services qu'il lui rendait; mais son cœur n'y avait point de part; toute la cour en était étonnée, et Prodigue, qui avait pour lui toute l'estime qu'il méritait, en parlait souvent à son amie.
Un jour qu'elles se promenaient toutes deux dans un bois de chênes-verts qui était proche du palais, après y avoir longtemps marché, elles allèrent s'asseoir au bord d'un ruisseau qui passait dans ce bois, et la princesse ayant fait signe à ses filles de se retirer:
- Arrêtons-nous ici, ma chère Modeste, lui dit-elle, et goûtons le frais au bord de cette fontaine.
Elles y furent quelque temps à écouter le murmure de l'eau, et le chant des oiseaux; mais la princesse prenant la parole :
- En vérité, lui dit-elle, je ne puis être plus longtemps sans vous demander si votre cœur n'est point touché de reconnaissance pour le pauvre Curieux ?
- Je vous avoue, Madame, reprit Modeste, que je vois, comme tout le monde, les bonnes qualités de ce prince, que je suis obligée des services qu'il me rend; mais je ne sens rien de plus, et mon cœur conserve toujours son indifférence ; je vous dirais plus, Madame, continua-t-elle, si je ne craignais de passer pour ridicule, je suis fâchée de ce que tout le monde lui trouve tant de mérite et de n'avoir nul sujet de m'excuser de l'injustice que je lui rends.
-Est-il possible, reprit la princesse, que vous puissiez avoir de pareils sentiments? Où trouverez-vous un prince plus parfait, et qui vous aime avec plus de passion. En vérité, il y a du caprice dans votre procédé.
- Je mérite tout ce que vous me dites, Madame, dit Modeste; mais il n'est pas à mon pouvoir d'avoir d'autres sentiments pour lui.
- Que tu es à plaindre, pauvre Prince ! répondirent mille oiseaux qui étaient sur les branches des arbres qui couvraient la tête des princesses, si l'on ne peut payer ton amour que d'ingratitude ! Mais, Modeste, un temps viendra que de la haine la plus forte, tu passeras à la tendresse la plus sensible pour le prince infortuné.
Jamais étonnement ne fut pareil à celui des princesses:
- Quoi, s'écria Modeste, j'entendrai parler jusqu'aux oiseaux de l'objet de mon indifférence? Je ne puis être un moment sans qu'il me donne quelque preuve d'un amour qui m'est odieux? Ah ! je commence à sentir de la haine, et je ne réponds pas que je ne le bannisse de ma présence, s'il ne me laisse pas en repos.
- Prenez garde, reprit Prodigue, en riant de la colère de son amie, de faire réussir l'oracle de la fée des oiseaux.
- Non, Madame, interrompit Modeste, je ne crains point de le haïr, je suis sûre que je ne l'aimerai jamais.
- N'en réponds pas, Modeste, répondit une voix du fond du ruisseau, tu ne peux fuir ton destin.
- Ah ! C'en est trop, s'écria Modeste en colère: sortons, Madame, d'un endroit où l'on me prédit des choses si affreuses.
Prodigue se leva par complaisance pour elle, et repassant dans le parterre, elles y retrouvèrent les princes Ambitieux et Curieux, qui venaient les chercher. Ambitieux donna la main à Prodigue ; Curieux s'étant approché de Modeste, pour lui rendre le même service, elle le reçut, et s'étant éloignée de la princesse de quelques pas :
- Prince, lui dit-elle, toute la nature s'élève contre moi en votre faveur; je connais même que j'ai tort de ne pas reconnaître votre amour, vous méritez un cœur tout entier; mais avec toute cette connaissance, je ne puis rien pour vous, et si mon repos vous est cher, et qu'il soit vrai que vous ne soyez venu dans cette cour que pour moi, retirez-vous et ne me voyez jamais. Je sais que je serai blâmée d'un procédé si peu reconnaissant, mais il faut que je vous aie l'obligation toute entière, et que vous demandiez votre congé à la princesse, sans lui parler de moi.
En disant cela, elle quitta la main du prince, et rejoignit Prodigue. Jamais étonnement ne fut égal à celui de Curieux; il fut longtemps à prendre sa résolution, mais enfin il fallut obéir. Prodigue fit tout ce qu'elle put pour l'en détourner; mais ce fut inutilement, il fut pour prendre congé de Modeste, qu'il ne put voir; il pensa mourir à cette nouvelle cruauté, il se retira chez lui dans un mortel chagrin, il donna ordre qu'on tînt son équipage prêt pour partir le lendemain.
Après cela il entra dans son cabinet, et prenant son cor:
- Puissante Fée, dit-il en le portant à sa bouche, ne m'abandonnez pas dans le désespoir où je suis; faites que je puisse être invisible, et que, par ce moyen, je puisse voir ma princesse sans lui déplaire.
Il n'eut pas fini ces paroles, qu'il entendit tomber quelque chose à terre; s'étant baissé pour le ramasser, il trouva une bague enveloppée dans un papier où ces mots étaient écrits : « L'anneau que tu vois est celui dont le roi de Pont se servait pour enlever Mandane des prisons du roi Crésus, à la vue de l'armée de Cyrus; sers-t-en pour revoir ta princesse; en le mettant dans ta bouche, ne crains point d'être vu, ni que les portes soient fermées devant toi; mais prends garde de t'oublier dans ce que tu verras d'admirable ».
Le prince, après avoir lu ce peu de mots, remercia la fée sa bienfaitrice, et prenant la bague dans sa bouche, il passa dans son appartement sans être aperçu ; cela lui donna la hardiesse d'entrer dans celui de Modeste.
Il la trouva qui s'allait mettre au lit. Dieux ! que devint-il, quand ses femmes se furent retirées, et qu'à la clarté d'une lampe qui brûlait toute la nuit, il vit cette adorable personne, et oubliant les ordres qu'elle lui avait donnés, qu'elle s'endormit tranquillement ! Transporté de la vue de cet admirable objet, il voulut s'approcher, pour admirer de plus près tant de charmes; quand, oubliant qu'il avait la bague dans sa bouche, il la laissa tomber, et le bruit qu'elle fit en tombant réveilla la princesse, qui à la vue d'un homme fit un cri.
- Qui te fait assez hardi, lui dit-elle en le reconnaissant, de venir troubler mon repos, et quel dessein t'amène dans ma chambre à pareille heure?
La colère l'empêcha de parler davantage; le prince prenant ce temps pour se justifier:
- J'étais venu dans votre appartement, lui dit-il, pour vous dire que loin de mes yeux j'allais vous faire un sacrifice de ma vie, puisque vous ne voulez pas en être témoin.
- Tais-toi, interrompit Modeste; va si loin de ces lieux que je n'entende jamais prononcer ton nom devant moi, je te défends d'attenter à ta vie, ton supplice serait trop doux, il faut pour satisfaire ma haine que tu sois plus longtemps malheureux, mais surtout ne parais jamais devant mes yeux, après ton insolence, je ne te puis voir sans horreur.
Modeste avait beau parler, elle n'était point entendue. Le prince était tombé en faiblesse à des ordres si cruels; elle s'en aperçut avec chagrin, dans la crainte que ses femmes ne sussent son aventure: nais les dieux protecteurs de l'innocence redonnèrent la vie au prince.
Dès qu'il commença à se lever, il mit un genou en terre, et regardant la princesse avec des yeux mouillés de larmes
- J'obéirai, Madame, lui dit-il, et traînerai une vie si malheureuse qu'elle satisfera votre vengeance.
Après cela il reprit son anneau, et disparut de devant elle en un moment, sans qu'elle pût voir ce qu'il était devenu. Elle demeura dans une étrange surprise; elle passa la nuit sans pouvoir dormir, la honte d'avoir été vue dans un état si peu conforme à son nom et à son humeur la rendait inconsolable et lui faisait concevoir contre le prince des sentiments de vengeance qui ne lui laissaient point de repos; mais le jour vint calmer ses inquiétudes, un léger sommeil l'assoupit pour quelques heures. Pour Curieux, il passa dans son appartement, dans un désespoir inconsolable; il avait offensé sa princesse sans espoir de pardon; et il s'en fallut de peu qu'il ne maudît la fée qui lui avait donné les moyens de la voir un moment pour la perdre pour jamais. Il voyait bien qu'il ne pouvait plus paraître devant elle, après les défenses qu'elle lui en avait faites ; mais l'épreuve qu'il venait de faire de la bague, lui fit croire qu'il pourrait bien demeurer à la cour sans être vu.
Après avoir pris sa résolution, il ordonna à ses gens de l'aller attendre sur les confins de la Célusie, et ne garda avec lui qu'un écuyer en qui il avait confiance. Il se ressouvint même que la fée lui avait prédit qu'il ne serait jamais aimé qu'il ne fût haï; il espéra que cette aventure serait peut-être le commencement de son bonheur.