Les Colinettes par Madame d'Auneuil

 
NOUVELLES DU TEMPS

Mois de mars 1703


Vous êtes donc résolue, Madame, de ne point quitter votre province de tout l'hiver. Croyez-vous que vos amis se paient des faibles excuses que vous m'ordonnez de leur faire; et que mon amour s'accommode des raisons d'intérêts qui causent votre absence; ah ! Madame, que je suis loin d'avoir touché votre cœur de quelque reconnaissance, et que je prévois encore de cruelles peines, jusqu'au moment que je n'ose espérer; n'importe, il faut vous aimer et vous obéir, c'est ma destinée; et pour vous en donner une preuve, je vous envoie de quoi vous désennuyer, pendant que je meurs de douleur. Ce sont les Colinettes dont le titre n'aura rien d'inconnu pour vous; vous savez sans doute que l'on nomme ainsi les trois cornettes prétintaillées, que vous portez en négligé. L'auteur de la Princesse des Pretintailles et de l'Origine des cornes, en a fait un petit conte, que vous ne trouverez pas moins aimable; je m'en rapporte à votre sentiment, et j'attends là-dessus votre avis avec impatience.
LES COLINETTES
La beauté d'Astrée a rendu les bords du Lignon si connus qu'il n'est pas nécessaire que je dise ici que c'est un des plus beaux pays du inonde. Mais cette aimable bergère n'a pas été la seule qui rendra la forêt célèbre dans tous les siècles. Dans un hameau bâti sur les bords de ce fleuve fameux, par la fidélité de Céladon, naquit une fille que l'on nommait Coline. Elle était belle, elle avait de la bonté et un esprit vif et naturel, mais elle était rousse, et ce défaut lui fit chercher avec soin une manière de se coiffer qui pût cacher ses cheveux.
Un jour qu'en gardant son troupeau dans une prairie parfumée de serpolet et de thym sauvage, qu'elle était occupée à faire une espèce de bavolet d'une toile fine, où elle attachait une dentelle qu'elle avait faite de ses mains, elle vit une génisse blanche comme la neige qu'un loup poursuivait; touchée de son malheur, elle quitta son ouvrage, et détachant ses chiens, elle les anima par sa voix à courir sur cette bête sanguinaire. Ses soins charitables réussirent, les chiens fidèles à leurs devoirs chassèrent le loup cruel, et donnèrent le temps à la pauvre génisse de se cacher derrière quelques saules qui bordaient la prairie, où elle se coucha de lassitude. Coline la suivit, et la voyant si lasse et si fatiguée, lui cueillit de l'herbe fraîche, qu'elle lui apporta, mais la génisse se contenta de la sentir sans en manger, et ayant demeuré quelque temps à se reposer, elle reprit sa course, et disparut aux yeux de la charitable bergère.
Coline contente d'avoir arraché une si belle proie de la gueule du loup rappela ses chiens, reprit son ouvrage, et ayant rassemblé ses moutons retourna dans sa cabane, où elle conta à la veillée son aventure à ses compagnes. Une vieille bergère ayant entendu ce qu'elle disait, reprit la parole, dès qu'elle eut cessé de parler. « Ma fille, lui dit-elle, que les dieux vous récompensent de votre charité, et que les loups ne puissent jamais approcher votre troupeau. Ce n'est point une génisse que vous avez secourue, mais une fée puissante qui vous comblera de dons précieux ; sachez que ces femmes plus que demi-déesses s'étant crues plus de puissance que Junon, résolurent d'abattre ses autels de la vallée de Tempé séjour ordinaire comme vous savez de tous les dieux, et de se faire bâtir un temple sur le débris de cette sueur et femme de Jupiter.
Dès qu'elles eurent pris cette téméraire résolution, elles commencèrent d'élever ce monument de leur vanité; et dans deux jours firent voir le plus bel édifice qui eût encore paru; les murs en étaient d'une agate de mille couleurs différentes, où l'on voyait représentés les prodiges qu'elles avaient faits depuis le commencement du monde. Les portes en étaient d'or et la couverture d'argent: l'on découvrait au fond de ce temple sous un dôme d'émeraudes soutenu de huit colonnes de rubis, un autel de topazes où la souveraine des fées était représentée une couronne d'étoiles sur sa tête, et le globe du monde sous ses pieds; elle tenait dans sa main une baguette d'ébène ferrée d'ivoire, dont elle formait un cercle autour d'elle, qui couvrait d'un crêpe noir le soleil et la lune qui étaient à côté d'elle.
Toute la Thessalie accourut pour voir ce chef-d’œuvre de l'art, et le bruit des biens dont étaient comblés ceux qui offraient des sacrifices à ces nouvelles divinités, y attira tous les peuples voisins; mais Junon outrée de dépit s'en plaignit à Jupiter. et ce dieu qui se souvenait encore de l'audace de ces filles quand elles voulurent se joindre aux titans leurs frères, assura Junon qu'il saurait les punir de leur témérité, et ordonna quelles seraient huit jours de chaque mois contraintes de prendre la forme d'une belle habitante de l'air, de la mer ou de la terre, que pendant ce temps malheureux, elles seraient dépouillées de leur pouvoir, et exposées à la rage des bêtes féroces et à l'inhumanité des hommes. Dès que cet arrêt fut prononcé, ces ambitieuses femmes subirent leur châtiment, leur temple fut brûlé d'un coup de foudre, et elles passent cachées sous des figures si difformes les huit jours de leur punition. La génisse que vous avez trouvée, continua la bergère, est la fée du Lignon, elle prend tantôt cette forme et tantôt celle d'une brebis, à cause de l'amitié qu'elle a pour nos hameaux; bien souvent pour se garantir de la furie de ces bêtes cruelles, elle se mêle dans nos troupeaux, et moi qui vous parle, j'ai eu plus d'une fois le bonheur de la voir dans le mien.». Coline étonnée de ce (lue venait de lui apprendre la vieille bergère, fut ravie de l'action qu'elle avait faite, et la joie qu'elle en ressentit lui fit oublier pour quelques jours le soin de sa coiffure.
Une après-dîner qu'il faisait un soleil ardent, elle conduisit ses moutons sur une colline couronnée de chênes verts, qui donnaient un ombrage délicieux; elle avait apporté son ouvrage et travaillait avec l'application d'une jeune personne qui veut paraître belle à une fête qui devait se célébrer dans deux jours, quand une lumière extraordinaire frappa ses yeux, l'obligea de lever la tête pour voir ce qui la causait, elle aperçut une grande femme d'une beauté divine, qui en lui tendant la main: «Coline, lui dit-elle, il est juste que vous connaissiez celle que vous avez tirée des dents meurtrières du loup, je suis la fée du Lignon, qui vient vous demander ce que vous souhaitez de ma reconnaissance, il n'y a rien que je ne vous donne pour vous récompenser d'un si grand service. - Grande Fée, lui dit Coline, en se jetant à ses pieds et baisant la main qu'elle lui venait de présenter; s'il est vrai que j'aie été assez heureuse pour vous obliger à quelque bonté pour moi, donnez-moi l'adresse de faire avec cette toile et cette dentelle que je tiens, une coiffure si galante que mes compagnes soient obligées de s'en servir et de cacher leurs beaux cheveux qui me donnent tant de jalousie, quand je vois la couleur désagréable dont la nature a teint les miens. - Vous pouvez, reprit la fée, en la faisant relever, mieux employer ma reconnaissance; mais puisque c'est là le but de tous vos souhaits, assurez-vous que vous serez satisfaite. que votre coiffure sera enviée de toutes vos compagnes, portée par les plus grandes princesses de la terre, et que votre adresse ne vous fera pas moins connaître que la beauté de la divine Astrée; tenez, continua-t-elle, en lui présentant une corbeille d'or, semblable à celles où les dames de notre temps mettent leurs cornettes, recevez ce présent, et quand vous voudrez faire des ouvrages pour vous ou pour les autres, mettez-le dans cette corbeille et les en tirez le lendemain.» Après ces paroles, la fée donna un coup de sa baguette sur la toile que Coline avait commencé de travailler, elle disparut.
La bergère charmée de ses bontés, regarda son ouvrage et vit qu'elle tenait trois bavolets de mousseline d'une finesse surprenante, qui étaient enrichis de dentelles plissées tout autour d'une manière si aimable qu'elle ne douta pas qu'elle ne fût avec cette coiffure la plus belle de la fête; impatiente de l'essayer, elle retourna dans sa cabane, et y serra avec soin les présents de la fée.
Cependant le jour de la fête de Pan étant arrivé, toutes les bergères se parèrent de leurs beaux habits, et frisant leurs cheveux se couronnèrent de fleurs et s'assemblèrent au son des flûtes et des musettes sur les bords du Lignon; les jeux devaient s'y célébrer après avoir immolé un bouc au dieu champêtre, et l'avoir brûlé sur des roseaux, où l'on dit que la nymphe Syrinx fut changée.
Tous les peuples voisins y étaient accourus et la princesse de Marseille avait voulu cette année se donner ce plaisir. Cette princesse était une des plus aimables personnes du monde. Elle était blonde et ses cheveux étaient si fins, si bien ondés, elle en avait en si grande quantité qu'elle n'était jamais si belle que lorsqu'elle les laissait tomber par grosses boucles sur sa ceinture.
Ce jour-là, elle avait voulu être habillée comme les bergères de la fête, et le prince des Gaules qui était avec elle, et qui l'aimait depuis que son cœur avait été capable de sentir ses charmes, ne pouvait se lasser d'admirer combien la nature avait pris soin de lui prodiguer un des plus beaux ornements des femmes ; mais cette après-dîner fut bien funeste à ses cheveux, la princesse n'eut pas aperçu Coline, qu'enchantée de sa parure, elle la fit appeler et ne cessa de toute la journée, d'examiner avec soin la beauté de ses bavolets. « Que cette manière de coiffure est charmante, disait-elle à une dame de sa cour qui était auprès d'elle, et qu'elle est avantageuse et aux laides et aux belles, je crois que Vénus était coiffée ainsi, quand elle attendait Mars ; ces dentelles plissées négligemment et qui badinent si bien autour du visage, donnent un air de tendresse qui plaît infiniment. Je veux, continua-t-elle, que cette fille m'en fasse ou plutôt qu'elle me donne les siens, ne croyant pas qu'elle en puisse faire de si galants. - Grande Princesse, lui dit Coline d'une grâce assurée, je puis vous assurer que je satisferai à ce que vous souhaitez, demain à votre réveil, si vous voulez me l'ordonner. - Vous m'obligerez sensiblement, reprit la belle princesse, et je vous attendrai avec impatience.»
Coline ne répondit à la princesse que par une profonde révérence, et fut se mêler parmi ses compagnes jusqu'à la fin de la fête, qui ne pouvaient se lasser de louer sa coiffure et de la prier de leur en faire de pareilles; elle leur promit avec plaisir, elle n'en pouvait ressentir un plus grand que de leur ôter l'envie de se servir de l'avantage que la nature lui avait refusé.
Dès qu'elle fut à sa cabane, elle ouvrit sa corbeille pour y mettre de quoi contenter la princesse de Marseille, mais elle la trouva pleine de bavolets encore plus beaux que les siens, et garnis dans tous les plis de dessus la tête d'un ruban or et vert. Elle remercia dans son cœur la fée de ses bontés, et prenant une de ces coiffures, elle courut chez la princesse lui porter son présent. Elle embrassa mille fois Coline, elle voulut qu'elle la coiffât dans le moment pour surprendre le prince des Gaules par cet ajustement nouveau. Coline sans trembler commença de natter les cheveux de la princesse pour en faire un rond qui se cachât dans le derrière du premier bavolet. Mais la grande quantité qu'elle en avait, fit un effet si désagréable à la coiffure que la princesse affligée ne balança pas d'y apporter le seul remède qu'il y avait, qui était de se les faire couper. Contente de ce beau sacrifice, Coline acheva de lui mettre les bavolets qu'elle voulut que l'on nommât Colinettes, pour éterniser le nom d'une si adroite personne.
Le prince de Gaule arriva dans ce moment, et la princesse lui demanda s'il ne la trouvait pas plus aimable qu'à l'ordinaire: «Je suis toujours également charmé de votre beauté, Madame, lui dit-il, mais vos cheveux font un si bel ornement autour de votre visage que vous me pardonnerez si je n'ai pas la complaisance de vous dire que cet ajustement champêtre ajoute quelque chose à vos charmes. - La princesse, reprit une dame, a pourtant préféré cette coiffure à ses cheveux que nous admirions avec tant de raison, et vous pouvez en voir le sacrifice, continua-t-elle, en les montrant au prince sur une table dont on ne les avait pas encore ôtés. - Quoi, Madame, s'écria le prince pénétré d'un mortel chagrin, vous êtes capable d'une si grande faiblesse, et vous venez de vous priver du plus bel ornement dont la nature vous avait ornée. Ah ! Sans doute les dieux ne récompenseront pas votre complaisance de la gloire dont ils comblèrent la piété de la reine Bérénice, et nous ne verrons point cette belle chevelure éclairer le ciel pendant la nuit.»
La princesse sans faire réflexion à la douleur de son amant, se lit apporter un miroir, et ne pouvait se lasser de se regarder, se trouvant mille charmes qu'elle ne s'était point encore connus; toutes les dames qui l'avaient suivie commandèrent à Coline de leur faire des colinettes; surtout celles qui, n'étant plus de cette brillante jeunesse, avaient perdu une partie de leurs cheveux, étaient bien aise de mettre leurs attraits flétris à l'ombre de ces bavolets qui pouvaient bien dérober des défauts aux yeux malins des jeunes courtisans. Coline pour les satisfaire suivit la princesse à Marseille sans oublier sa précieuse corbeille, et abandonna pour quelque temps les bords du Lignon.
Cependant le prince ne pouvait se consoler de la perte des cheveux de la princesse: il soupirait en la regardant, et ne lui trouvait plus les charmes qu'il avait accoutumé de lui voir; il commença à devenir moins amoureux, et peu de temps après, il tomba dans une si grande indifférence qu'il s'étonna du violent amour qu'il avait eu pour elle; il est vrai que cette coiffure était moins avantageuse à cette princesse qu'à toutes les dames de sa cour, elle était petite et d'une taille si délicate et si bien proportionnée que la moindre chose qui la cachait en gâtait l'air naturel et galant, son visage était rond, tous ses traits étaient mignons, et la fraîcheur de la première jeunesse brillant sur son teint et dans ses veux, s'accommodait si mal avec cette quantité de toile et de dentelle qui étaient suspendues sur sa tête et sur sa taille qu'elle paraissait ensevelie plutôt que coiffée; personne n'osait lui dire ce qu'elle seule ignorait, elle ne consultait plus que Coline sur ses ajustements.
Deux ans se passèrent depuis la mode des colinettes, pendant lesquels ses beaux cheveux revinrent. Un jour, le prince qui ne laissait pas de lui faire toujours sa cour, se trouva comme on la peignait et la trouvant dans tous ses charmes, son amour reprit de nouvelles forces. «Ah' Madame, lui dit-il, voyant qu'elle allait cacher ce qui renouvelait sa tendre passion, ne vous hâtez pas si fort de nous dérober tout ce qui peut me plaire, si vous avez eu autrefois quelque bonté pour moi, accordez à mon amour de vous laisser voir aujourd'hui dans votre aimable naturel.» La princesse qui avait ressenti avec dépit le changement du prince lui accorda avec plaisir ce qu'il lui demandait pour le remettre dans ses chaînes ; ceux qui la virent ce jour-là lui donnèrent mille louanges qui lui firent remarquer qu'il fallait que les colinettes ne lui fussent pas si avantageuses qu'elle avait pensé, et lui firent prendre la résolution d'aller se voir dans le miroir de la vérité.
Peu de gens savent que la déesse de la vérité étant obligée de quitter la terre par l'aversion que les hommes avaient pour elle, et l'amour qu'ils sentaient pour la flatteuse menterie, particulièrement les dames qui ne peuvent souffrir ceux qui ne louent pas jusqu’a leurs défauts et haïssent jusqu'à leurs miroirs s'ils ne sont aussi menteurs que ceux qui les approchent, laissa dans un antre proche les Gaules belgiques, un miroir dont la glace fidèle représente au naturel, sans rien changer, la beauté et la laideur. Ce lieu est peu connu, personne n'aime de se voir tel que la nature l'a fait, et la seule princesse de Marseille eut envie d'aller consulter un conseiller si sincère: elle partit peu accompagnée. Mais elle voulut que Coline fût du voyage. Cette fille trembla d'arriver dans un lieu si fatal à sa nouvelle faveur, mais enfin la princesse entra dans l'antre, elle avait ses beaux cheveux renoués autour de sa tête avec des rubans couleur de rose et argent, et mille boucles négligemment frisées accompagnaient son visage, et tombaient jusque sur sa gorge. Dieux ! Qu'elle fut charmée de se trouver une des plus charmantes personnes du monde, et qu'elle fut en colère quand s'étant fait mettre des colinettes, elle se vit si différente d'elle-même. Elle se les arracha et chassa Coline de sa présence qui ne remporta de sa fortune que la corbeille qui renfermait l'accomplissement de son souhait ridicule. Elle fut revoir les bords du Lignon, où elle employa son adresse à coiffer les bergères des forêts. Que de Coline dans le monde qui ayant la fortune favorable à leurs désirs, ne se servent de ses faveurs qu'à des choses inutiles !
Cependant la princesse contente de son voyage, retourna à Marseille et défendit que personne osât se présenter devant elle avec cet ajustement champêtre qui lui avait pensé coûter le cœur de son amant, et pour l'attacher à elle par des nœuds durables, elle l'épousa quelque temps après son retour.
Autant les colinettes étaient décriées à la cour de Marseille, autant elles devinrent en vogue dans le pays de Forez, et les dames de notre temps curieuses de toutes les modes aisées et extraordinaires, les ont fait paraître sous le même nom, surtout les joueuses et les coquettes les aiment à la fureur, l'on en peut deviner la raison sans que j'en enrichisse mon conte, les ajustements contraints et arrangés ne s'accommodent jamais avec le jeu de l'amour.