Anguillette par La Comtesse de Murat

Quelque grandeur où le destin élève ceux qu'il favorise, il n'est point de félicité exempte de véritables chagrins ; on ne peut connaître les fées, et ignorer que, quelque savantes qu'elles puissent être, elles n'ont pu trouver le secret de se garantir du malheur de changer de figure quelques jours de chaque mois, en prenant celle d'un animal terrestre, céleste, ou de ceux qui vivent dans les eaux. Pendant ces jours si dangereux où elles se trouvent en proie à la cruauté des hommes, elles ont souvent peine à se sauver des périls où cette dure nécessité les expose.
Une d'entre elles, qui se transformait en anguille, fut malheureusement prise par des pêcheurs ; on la porta aussitôt dans un petit carré d'eau au milieu d'une belle prairie, où l'on mettait les poissons réservés pour la table du roi de ce pays-là. Anguillette, c'était le nom de la fée, trouva dans ce nouveau séjour un grand nombre de beaux poissons destinés comme elle à ne vivre plus que quelques heures ; elle avait entendu les pêcheurs qui se disaient les uns aux autres que ce soir même, le roi devait donner un grand festin, pour lequel ces grands poissons avaient été choisis avec soin. Quelle nouvelle pour la malheureuse fée ! Elle accusa mille fois le destin, elle soupira douloureusement ; mais après s'être cachée quelque temps au fond de l'eau pour déplorer en particulier son infortune, le désir de sortir d'un si pressant danger la fit regarder de tous côtés, pour voir si elle ne pourrait point se sauver de ce réservoir, et regagner la rivière qui était à une assez petite distance de ce lieu-là ; mais la fée regarda inutilement, le carré d'eau était trop profond pour espérer d'en pouvoir sortir sans secours, et sa douleur augmenta encore en voyant arriver les pêcheurs qui l'avaient prise. Ils commencèrent à jeter leurs filets, et Anguillette, en les évitant avec adresse, ne reculait son trépas que de quelques moments.
La plus jeune des filles du roi se promenait alors dans la prairie, elle s'approcha du carré d'eau pour s'amuser à voir pêcher. Le soleil, qui se couchait alors, faisait briller ses rayons dans les ondes ; la peau d'Anguillette, qui était fort luisante, paraissait au soleil dorée en quelques endroits, et mêlée de diverses couleurs. La jeune princesse la remarqua, et la trouvant fort belle, commanda aux pêcheurs de la prendre et de la lui donner ; on obéit : la malheureuse fée fut bientôt remise entre les mains qui allaient décider de sa vie.
Quand la princesse eut regardé quelques moments Anguillette, touchée de compassion, elle courut jusqu'au bord de la rivière, et la remit dans l'eau. Ce service inespéré toucha le cœur de la fée d'une vive reconnaissance. Elle reparut sur la rivière, et dit à la princesse « Je vous dois la vie, généreuse Plousine, c'était son nom, mais c'est un grand bonheur pour vous ; n'ayez point peur, continua-t-elle en voyant la jeune princesse prête à s'enfuir, je suis une fée, je vous ferai connaître la vérité de mes paroles par un nombre infini de bienfaits. »
Comme on était accoutumé en ces temps-là à voir des fées, Plousine se rassura, et prêta beaucoup d'attention aux agréables promesses d'Anguillette. Elle commençait même à lui répondre quelque chose, quand la fée l'interrompant lui dit : « Attendez, après avoir reçu mes bienfaits, à m'assurer de votre reconnaissance ; allez, jeune princesse, et revenez demain matin au lieu où vous êtes ; voyez quel souhait vous voudrez faire, et aussitôt je l'accomplirai. Choisissez d'une beauté parfaite et touchante, de l'esprit le plus grand et le plus aimable, ou des richesses infinies. » Après ces mots, Anguillette se cacha au fond de l'eau, et laissa Plousine très satisfaite de son aventure.
Elle résolut de ne faire confidence à personne de ce qui venait de lui arriver ; « car, disait-elle en elle-même, si Anguillette me trompait, mes sœurs croiraient que c'est une fable que j'ai inventée. » Après cette petite réflexion, elle alla rejoindre sa suite, qui n'était composée que d'un petit nombre de femmes ; elle les trouva qui cherchaient à la rejoindre.
La nuit qui suivit cette journée, la jeune Plousine ne fut occupée que du choix qu'elle devait faire : celui de la beauté emportait presque la balance ; mais comme elle avait assez d'esprit pour souhaiter d'en avoir davantage, elle résolut de demander cette grâce à la fée. Elle se leva en même temps que le jour, elle courut dans la prairie pour, disait-elle, cueillir des fleurs, et en faire une guirlande qu'elle voulait présenter à la reine sa mère à son lever. Ses femmes se dispersèrent dans la prairie pour choisir les fleurs les plus belles et les plus vives ; elle en était tout émaillée. Cependant la jeune princesse courut au bord de la rivière, et trouva à l'endroit où elle avait vu la fée une colonne de marbre blanc parfaitement belle ; un moment après, la colonne s'ouvrit et la fée en sortit, et se fit voir à la princesse : ce n'était plus un poisson, c'était une grande femme, belle, d'un air majestueux, et dont la coiffure et l'habit étaient couverts de pierreries. « Je suis Anguillette, dit-elle à la jeune princesse qui la regardait avec une grande attention ; je viens accomplir ma promesse : vous avez fait choix de l'esprit, vous en aurez dès ce moment même, et vous en aurez assez pour mériter l'envie de tous ceux qui jusqu'à ce jour ont pu se flatter d'en avoir. »
La jeune Plousine, après ces paroles, se sentit très différente de ce qu'elle était un instant auparavant ; elle remercia la fée avec une éloquence que jusqu'alors elle n'avait jamais connue. La fée sourit de l'étonnement que marquait la princesse de trouver tant de facilité à s'énoncer. « Je vous sais si bon gré, continua la gracieuse Anguillette, du choix que vous avez fait préférablement à la beauté qui flatte tant une personne de votre âge, que pour vous en récompenser je vous donnerai la beauté que vous avez aujourd'hui si sagement négligée. Revenez demain à la même heure, je vous donne jusqu'à ce temps-là pour choisir comment vous désirerez d'être belle. »
La fée disparut, et laissa la jeune Plousine plus touchée de son bonheur qu'elle ne l'avait encore été ; le choix de l'esprit était un effet de sa raison, mais la promesse de la beauté flattait son cœur, et ce qui touche le cœur est toujours le plus sensible. La jeune princesse, en quittant le bord de l'eau, alla prendre les fleurs que lui présentèrent ses femmes, elle en fit une guirlande très agréable, et la porta à la reine ; mais quel fut l'étonnement de cette princesse, celui du roi et de toute la cour, d'entendre parler la jeune Plousine avec une grâce qui enlevait les cœurs ! Les princesses ses sueurs tâchaient inutilement de lui trouver moins d'esprit que les autres, elles étaient contraintes de s'étonner, et d'admirer toujours.
La nuit vint ; la princesse, occupée de l'espérance d'être belle, au lieu de se coucher, passa dans un cabinet rempli de portraits, où sous la figure de déesses étaient peintes plusieurs reines et princesses de sa maison ; tous ces portraits étaient beaux, elle espéra qu'il[s] l'aiderai[en]t à choisir une beauté digne d'être demandée à la fée.
Une Junon s'offrit d'abord à ses regards, elle était blonde et avait l'air tel qu'il doit être pour représenter la reine des dieux ; Pallas et Vénus étaient auprès d'elle, ce tableau représentait le Jugement de Pâris. La noble fierté de Pallas plut fort à la jeune princesse, mais la beauté de Vénus pensa fixer son choix ; cependant elle passa au tableau suivant, on y voyait Pomone à demi couchée sur un lit de gazon, sous des arbres chargés des plus beaux fruits du monde ; elle paraissait si charmante que la princesse, qui depuis ce matin-là savait tout, ne s'étonna point qu'un dieu eût pris diverses figures pour tâcher de lui plaire. Diane paraissait ensuite telle que les poètes la représentent le carquois sur le dos et l'arc à la main, elle poursuivait un cerf, suivie d'une grande troupe de nymphes. Flore se faisait remarquer un peu plus loin ; elle paraissait se promener dans un parterre dont les fleurs, quoique admirables, brillaient pourtant beaucoup moins que son teint ; on voyait ensuite les Grâces, elles paraissaient belles et touchantes, ce tableau achevait le tour du cabinet.
Mais la princesse fut frappée de l'agrément de celui qui ornait le dessus de la cheminée, c'était la déesse de la jeunesse ; un air divin était répandu sur toute sa personne, ses cheveux étaient du plus beau blond du monde, elle avait le tour du visage d'une forme agréable, la bouche charmante, la taille et la gorge parfaitement belles, et ses yeux paraissaient bien plus redoutables pour troubler la raison que le nectar dont elle paraissait s'amuser à remplir une coupe. « Je veux, s'écria la jeune princesse après avoir admiré cet admirable portrait, je veux être belle comme Hébé, et l'être longtemps, s'il est possible. » Après ce souhait, elle retourna dans sa chambre, où le jour qu'elle attendait lui parut trop lent à seconder son impatience.
Il vint enfin, et elle retourna au bord de la rivière ; la fée tint sa parole, elle parut et jeta un peu d'eau sur le visage de Plousine, qui devint aussi belle qu'elle l'avait désiré. Quelques dieux marins avaient accompagné la fée, leur applaudissement fut le premier effet des charmes de la fortunée Plousine ; elle se regarda dans l'eau, et ne put reconnaître, son silence et son étonnement furent alors les seules marques de sa reconnaissance. « J'ai rempli tous vos souhaits, lui dit la généreuse fée, vous devez être contente ; mais je ne le serais pas encore si je ne surpassais tous vos désirs par mes bienfaits. Je vous donne avec l'esprit et la beauté tous les trésors dont je dispose ; ils ne peuvent s'épuiser ; souhaitez seulement, quand vous le voudrez, des richesses infinies, vous les obtiendrez dans le moment même, pour vous et pour tous ceux que vous en croirez dignes. »
La fée disparut, et la jeune Plousine, alors aussi belle qu'Hébé, retourna au palais ; tout ce qui la rencontrait en était charmé ; on annonça son arrivée chez le roi qui l'admira lui-même, et ce fut à sa voix et à son esprit qu'on reconnut l'aimable princesse ; elle apprit au roi qu'une fée lui avait fait tous ces dons si précieux, et on ne la nomma plus qu'Hébé, parce qu'elle ressemblait parfaitement au beau portrait de cette déesse. Quels nouveaux sujets de haine contre elle pour ses sœurs ! Son esprit leur avait encore moins donné de jalousie que sa beauté. Tous les princes qui avaient été touchés de leurs attraits ne balancèrent point à devenir infidèles, on abandonna de même toutes les autres beautés de cette cour ; les larmes et les reproches n'arrêtèrent point ces amants volages, et ce procédé qui parut alors si surprenant a depuis, dit-on, passé en coutume. Tout brûlait auprès d'Hébé, et son cœur demeurait insensible.
Malgré la haine de ses sœurs, elle ne négligea rien de ce qui pouvait leur plaire ; elle souhaita tant de trésors à l'aînée, car souhaiter et donner étaient pour elle la même chose, que le plus grand roi de ce pays-là demanda cette princesse en mariage, et l'épousa avec des magnificences incroyables. Le roi, père d'Hébé, voulut mettre une armée en campagne ; les souhaits de la belle princesse firent réussir toutes ses entreprises, et son royaume fut rempli de richesses immenses qui le rendirent le plus redoutable de tous les rois.
Cependant la divine Hébé, s'ennuyant du tumulte de la cour, voulut aller passer quelques mois dans une agréable maison qui était peu distante de la ville capitale ; elle en avait banni la magnificence, mais tout y était galant et d'une simplicité charmante ; la nature seule avait soin d'en embellir les promenades, l'art n'y avait point été employé. Un bois, dont les routes avaient quelque chose de sauvage, entrecoupé de ruisseaux et de petits torrents qui faisaient des cascades naturelles, environnait cette belle retraite.
La jeune Hébé se promenait souvent dans ce bois solitaire ; un jour qu'elle sentait redoubler dans son cœur un ennui et une langueur qui ne la quittaient plus guère, elle voulut en chercher la cause, elle s'assit sur un gazon au bord d'un ruisseau dont le bruit entretenait sa rêverie. « Quel chagrin, disait-elle en elle-même, vient troubler l'excès de ma félicité ? Quelle princesse dans tout l'univers jouit d'un bonheur aussi parfait que le mien ? J'ai par les bontés de la fée tout ce que j'ai souhaité, je puis combler de biens tout ce qui m'environne, tout ce que je vois m'adore, et mon cœur ne connaît que des sentiments tranquilles ; non, je ne saurais imaginer d'où vient l'insupportable ennui qui s'oppose depuis quelque temps au bonheur de ma vie. »
Cette réflexion occupait sans cesse la jeune princesse ; enfin elle se résolut d'aller au bord de la rivière d'Anguillette pour tâcher de la voir. La fée, accoutumée à flatter ses souhaits, parut sur l'eau ; c'était un de ces jours où elle était métamorphosée en poisson.
« Je vous revois toujours avec plaisir, jeune princesse, dit-elle à Hébé ; je sais que vous venez de passer quelque temps dans une demeure assez solitaire, et vous me paraissez dans une langueur qui ne convient point à votre fortune. Qu'avez-vous, Hébé ? Faites-moi cette confidence. - Je n'ai rien, reprit la jeune princesse d'un air embarrassé ; vous m'avez comblée de trop de biens pour qu'il puisse manquer quelque chose à un bonheur dont vous avez fait votre ouvrage. - Vous voulez me tromper, reprit la fée, je le connais facilement, vous n'êtes plus contente, mais que pouvez-vous encore désirer ? Méritez mes bontés par un aveu sincère, ajouta la gracieuse fée, et je vous promets d'accomplir encore vos souhaits. - Je ne sais ce que je désire, répondit la charmante Hébé je sens pourtant, continua-t-elle en baissant ses beaux yeux, qu'il me manque quelque chose, et que ce qui me manque est absolument nécessaire à mon bonheur. - Ah ! s'écria la fée, c'est de l'amour que vous désirez, cette passion peut seule faire penser aussi bizarrement que vous faites. Dangereuse disposition ! continua la prudente fée ; vous voulez de l'amour, vous en aurez, les cœurs ne sont que trop naturellement disposés à en prendre ; mais je vous avertis que vous m'invoquerez en vain pour faire cesser cette passion fatale que vous croyez un bonheur si doux, mon pouvoir ne s'étend pas jusque-là. - Il n'importe, reprit promptement la jeune princesse en souriant et en rougissant tout ensemble. Eh ! que ferais-je de tous les biens que vous m'avez donnés, si je n'en faisais à mon tour la félicité d'un autre ? »
La fée soupira à ce discours, et se cacha au fond des eaux. Hébé reprit le chemin de sa solitude avec une espérance qui commençait déjà de calmer son ennui ; les menaces de la fée l'inquiétaient, mais ces sages réflexions étaient bientôt chassées par d'autres plus dangereuses, mais beaucoup plus aimables. En arrivant, elle trouva un courrier de la part du roi, qui lui mandait de revenir ce même jour, pour être le lendemain d'une fête qu'il avait fait préparer.
Quelques heures après l'avoir reçu, elle partit pour retourner à la cour ; le roi et la reine la reçurent avec plaisir, et lui apprirent qu'un prince étranger qui voyageait étant arrivé depuis quelques jours, ils avaient voulu lui faire voir une fête, pour qu'il pût dire dans les autres pays combien de magnificences brillaient dans leur royaume.
La jeune Hébé, par un pressentiment qu'elle ne connaissait pas, demanda d'abord à la princesse sa sœur si l'étranger était aimable. « Rien de pareil ne s'est encore offert à nos yeux, répondit la princesse. - Dépeignez-le moi, reprit Hébé avec émotion. - Il est tel qu'on peint les héros, reprit Ilérie ; sa taille est belle, son air est grand, ses yeux sont plein d'un feu dont plus d'une insensible de cette cour a déjà reconnu le pouvoir ; il a la plus belle tête du monde, ses cheveux sont plus approchants du noir que du blond, et il n'a qu'à se montrer pour être assuré d'attirer l'attention de tous ceux qui le voient. - Vous en faites un portrait bien avantageux, reprit la jeune Hébé, n'est-il point un peu flatté ? - Non, ma sœur, répondit la princesse Ilérie avec un soupir qu'elle ne put retenir ; hé ! vous ne le trouverez peut-être que trop digne de plaire. »
Le soir, le prince parut chez la reine, et se fit présenter à la belle Hébé qu'il n'avait pas encore vue ; jamais deux cœurs ne furent si promptement ni si vivement touchés, et jamais ils n'eurent tant de raisons de l'être. La conversation ne fut que de choses indifférentes ; mais elle fut brillante et agréable, elle était soutenue par cette vivacité qu'inspire d'abord le désir de plaire.
La reine se retira, et la belle Hébé, dès qu'elle eut fait quelque moment d'attention sur ses sentiments, reconnut qu'elle avait perdu cette tranquillité dont elle ne connaissait pas encore le prix2. « Anguillette ! s'écria-t-elle dès qu'elle fut seule, ah ! quel objet avez-vous permis qui se vînt offrir à mes regards ! Vos sages conseils sont détruits par sa présence ; que ne me donniez-vous la force de résister à des charmes si touchants ? Mais peut-être que leur pouvoir passe encore celui d'une fée. » Hébé dormit peu cette nuit, elle se leva d'assez bonne heure, et le soin de se parer pour la fête de ce soir amus[a] toute la journée avec une attention qu'elle n'avait pas encore connue ; car elle voulait plaire pour la première fois ; le jeune étranger, occupé du même désir, ne négligea rien pour paraître aimable aux yeux de la charmante Hébé ; la princesse Ilérie n'oublia rien aussi de tout ce qui pouvait plaire, elle avait mille beautés, et quand on la voyait sans Hébé, on la trouvait la plus belle personne du monde, mais cette princesse effaçait tout.
Il y eut le soir un bal magnifique chez la reine, un festin merveilleux le suivit ; le jeune étranger en aurait remarqué la prodigieuse magnificence s'il eût pu regarder autre chose que la belle Hébé. Après le repas, une illumination brillante et singulière fit paraître dans les jardins du palais un nouveau jour ; c'était en été, on descendit pour jouir du plaisir de la promenade ; l'aimable étranger donna la main à la reine, mais cet honneur ne le dédommagea point du chagrin d'être éloigné quelque moment de sa princesse ; les arbres étaient couverts de festons de fleurs, et les lampes qui formaient l'illumination étaient disposées de manière que partout elles représentaient des arcs, des flèches et les autres armes de l'Amour, et en quelques autres lieux elles formaient des lignes d'écriture.
On entra dans un petit bois éclairé comme le reste des jardins, la reine s'assit au bord d'une agréable fontaine, autour de laquelle on avait placé des sièges de gazon, ornés de guirlandes, d'œillets et de roses ; tandis que la reine causait avec le roi et une grosse troupe de courtisans qui les environnaient, les princesses s'amusèrent à regarder quelques caractères que formaient les petites lampes de l'illumination ; l'aimable étranger était dans ce moment près de la belle Hébé, elle tourna ses regards sur un endroit où étaient représentées des flèches, elle lut tout haut ces paroles qui étaient écrites au-dessous :
Il en est d'invincibles.
« Ce sont celles qui partent des yeux de la divine Hébé », dit promptement l'inconnu en la regardant tendrement ; la princesse l'entendit, et en fut embarrassée, mais son embarras parut au prince un heureux présage pour son amour, car il n'y remarqua point de colère.
La fête se termina par mille nouveaux plaisirs ; les charmes de l'inconnu avaient touché trop vivement le cœur d'Ilérie pour qu'elle pût être longtemps sans s'apercevoir qu'il aimait une autre qu'elle. Avant l'arrivée d'Hébé à la cour, ce prince lui avait rendu quelques soins, mais depuis il n'avait été occupé que de sa tendresse. Cependant ce jeune inconnu tâchait par son amour de toucher le cœur de la belle princesse ; il était amoureux, aimable ; son destin la forçait d'aimer, et la fée l'abandonnait au penchant de son cœur : que d'excuses pour se rendre ! Elle ne put combattre plus longtemps contre elle-même.
Le charmant inconnu lui avait appris qu'il était fils de roi, et qu'il s'appelait Atimir ; ce nom était connu de la princesse, ce prince avait fait des merveilles dans une guerre qui avait été entre les deux royaumes ; et comme ils avaient toujours été ennemis, il n'avait pas voulu paraître à la cour du roi, père d'Hébé, sous son nom véritable. La jeune princesse, après une conversation où son cœur acheva de prendre ce poison si doux et si dangereux dont lui avait parlé la fée, permit à Atimir de découvrir au roi son rang et son amour ; le jeune prince fut transporté de joie, il courut à l'appartement du roi, il lui parla avec toute l'ardeur que lui inspirait sa tendresse. Le roi le conduisit chez la reine ; ce mariage devant établir une constante paix dans ce royaume, la belle Hébé fut promise à son heureux amant dès qu'il aurait reçu un consentement du roi son père. Cette nouvelle se répandit, et la princesse Ilérie en sentit une douleur égale à sa jalousie : elle pleura, elle gémit, mais il fallut se contraindre, et cacher d'inutiles regrets.
La belle Hébé et Atimir se voyaient alors sans cesse, leur tendresse s'augmentait tous les jours, et dans ce temps heureux la jeune princesse ne pouvait comprendre pourquoi les fées n'emploient pas toutes leurs sciences pour faire sentir de l'amour aux mortels quand elles voulaient faire leur félicité. Un ambassadeur du roi, père d'Atimir, arriva alors à la cour ; on l'attendait avec une extrême impatience ; il apporta le consentement qu'on demandait, et l'on prépara tout pour ce grand mariage ; ainsi Atimir n'eut plus alors nul sujet de crainte, état dangereux pour un amant qu'on veut conserver toujours fidèle.
Dès que le prince fut assuré de son bonheur, il lui devint moins sensible ; un jour qu'il cherchait à rejoindre la belle Hébé dans les jardins du palais, il entendit des voix de femmes dans un cabinet de chèvrefeuille ; il s'entendit nommer, et cela lui donna la curiosité d'en apprendre davantage ; il s'approcha doucement du cabinet, et reconnut facilement la voix de la princesse Ilérie : « Je mourrai avant ce jour fatal, ma chère Cléonice, disait-elle à une personne qui était assise près d'elle. Les dieux ne permettront pas que je voie unir l'ingrat que j'aime à la trop heureuse Hébé, mes tourments sont trop douloureux pour me laisser encore longtemps la vie. - Mais, madame, lui répondait cette fille qui était avec elle, le prince Atimir n'est point infidèle, il ne vous avait point offert ses vœux, c'est le destin seul qui cause vos infortunes ; et entre tant de princes qui vous adorent, vous en trouver[i]ez peut-être de plus aimables que lui, si une prévention funeste n'occupait point votre cœur. - D'aussi aimables que lui, reprit Ilérie, en est-il dans tout l'univers ? Puissante fée, ajouta-t-elle avec un soupir, de tous les biens dont vous avez comblé la fortunée Hébé, je ne suis plus jalouse que du tendre amour qu'Atimir a pris pour elle. »
Le discours de la princesse fut interrompu par ses larmes. Hé 1 qu'elle eût été heureuse, si elle eût su combien elles avaient touché le cœur d'Atimir ! Elle se leva pour sortir du cabinet, et le prince se cacha derrière quelques arbres pour n'être point remarqué ; les pleurs et la passion d'Ilérie l'avaient attendri, mais il crut que c'étaient des mouvements de pitié en faveur d'une belle princesse qu'il rendait malheureuse malgré lui. Il fut retrouver Hébé, et ses charmes suspendirent alors tout autre souvenir dans son cœur.
En traversant les jardins pour ramener cette princesse au palais, il rencontra quelque chose sous ses pieds. Il le ramassa, il vit que c'étaient des tablettes magnifiques. Il n'était pas loin du cabinet où il avait entendu la conversation d'Ilérie ; il craignit, en montrant les tablettes, de donner quelque connaissance à Hébé de cette aventure. Il les cacha, et la princesse ne le remarqua point, elle était occupée dans ce moment à faire rattacher quelque chose à sa coiffure.
Ce soir, Ilérie ne parut point chez la reine, on dit qu'elle s'était trouvée mal en revenant de la promenade ; Atimir comprit bien qu'elle avait voulu cacher le désordre où il l'avait vue dans le cabinet, cette pensée redoubla sa pitié pour elle.
Dès qu'il fut à son appartement, il ouvrit les tablettes qu'il avait trouvées ; sur le premier feuillet il vit un chiffre formé de double A, couronné de myrte, et soutenu par deux petits Amours, dont l'un paraissait essuyer ses larmes avec son bandeau, et l'autre brisait ses flèches. La vue de ce chiffre donna de l'émotion au jeune prince ; il savait qu'Ilérie dessinait parfaitement, il tourna promptement le feuillet pour s'éclaircir davantage, et sur le revers il trouva ces paroles :
Le redoutable Amour m'a fait voir vos attraits,
De mon paisible cœur ils ont troublé la paix.
Ah ! quelle injustice est la vôtre ?
Sur moi, cruel, vous essayez les traits,
Dont vous vouliez blesser une autre.
L'écriture qu'il reconnut ne lui prouva que trop bien que les tablettes étaient à la princesse Ilérie ; il fut touché de ces sentiments si tendres, qui bien loin d'être soutenus par son amour et par ses soins, ne l'étaient seulement pas par l'espérance ; ces vers le firent souvenir qu'avant l'arrivée d' Hébé à la cour, il avait trouvé Ilérie aimable ; il commença à se regarder comme infidèle à cette princesse, et il le devenait trop véritablement pour la charmante Hébé. Il combattit pourtant ces premiers mouvements, mais son cœur était accoutumé à être volage, et rarement peut-on se corriger d'une si dangereuse habitude. Il jeta les tablettes d'Ilérie sur une table, résolut de ne les plus regarder ; mais il les reprit un moment après malgré lui-même, et il y trouva mille choses qui achevèrent de rendre Ilérie triomphante de la divine Hébé.
Mille sentiments confus occupèrent toute la nuit le cœur du prince ; le matin, il fut chez le roi qui lui apprit le jour qu'il avait choisi pour son mariage avec Hébé ; Atimir répondit avec un embarras que le roi prit pour une marque de son amour. Que l'on connaît peu le cœur des hommes ! C'était un effet de son infidélité. Le roi voulut aller chez la reine, le prince fut obligé de le suivre ; il y avait peu demeuré, quand la princesse Ilérie parut avec une langueur dont le volage Atimir n'ignorant plus la cause, la fit paraître plus aimable à ses yeux' ; il s'approcha d'elle, il lui parla longtemps, il lui fit entendre qu'il n'ignorait plus les sentiments qu'elle avait pour lui. Il s'expliqua avec tendresse, c'était trop de félicité pour Ilérie ; hé ! quel moyen de recevoir sans trouble un bonheur si sensible et si peu attendu !
La charmante Hébé entra alors chez la reine, sa vue fit rougir la princesse Ilérie et le léger Atimir. « Qu'elle est belle ! dit Ilérie en regardant le prince avec une émotion qu'elle ne put cacher. Fuyez-la, seigneur, ou achevez de m'ôter la vie. » Le prince ne put lui répondre ; Hébé s'étant approchée d'eux avec une grâce et des charmes qui faisaient mille reproches à l'ingrat Atimir, il ne les put soutenir longtemps, il quitta la princesse à qui il dit qu'il allait dépêcher un courrier au roi son père ; elle était si prévenue pour Atimir qu'elle ne s'aperçut point de quelques regards qui lui échappèrent en faveur d'Ilérie. Pendant qu'elle triomphait en secret, la belle Hébé apprit du roi et de la reine que dans trois jours elle devait être l'épouse d'Atimir. Qu'il était alors indigne des sentiments que cette nouvelle fit naître dans le cœur de l'aimable Hébé ! Le prince, quoique occupé de son ardeur infidèle, passa une partie du jour auprès d'Hébé ; Ilérie en fut témoin, et pensa mourir mille fois de jalousie ; son amour était' encore redoublé dès qu'elle avait senti de l'espérance.
En rentrant chez lui le soir, le prince reçut un billet par un homme inconnu, il l'ouvrit avec précipitation, et il y trouva ces paroles :
Je cède à une passion mille fois plus forte que ma raison, puisqu'il n'est plus temps de vous cacher des sentiments que le hasard vous a découverts ; venez, prince, venez apprendre à quelle résolution me détermine le tendre amour que vous m'avez donné. Quel bonheur pour moi s'il ne me coûtait que la vie !
Celui qui apportait ce billet au prince lui dit qu'il était destiné à le conduire où la princesse Ilérie l'attendait ; Atimir ne balança pas un moment à le suivre, et après divers détours, on le fit entrer dans un petit pavillon qui était au bout d'une allée fort couverte. Le pavillon était assez éclairé, il y trouva Ilérie seule avec une de ses femmes, les autres se promenaient dans le jardin ; quand elle était retirée dans ce cabinet, elles n'y entraient que par son ordre.
Ilérie était assise sur une pile de carreaux de velours cramoisi en broderie d'or ; son habit était galant et magnifique, c'était un tissu jaune et argent ; ses cheveux, qui étaient noirs et parfaitement beaux, étaient relevés par des rubans de la même couleur que l'habit, et des attaches de diamants jaunes. À sa vue, Atimir ne put se persuader qu'il fût honteux de devenir infidèle, il se mit à genoux auprès d'elle ; et Ilérie le regardant avec une tendresse qui marquait assez les mouvements de son cœur : « Prince, lui dit-elle, ce n'est point pour vous persuader de rompre votre hyménée que je vous ai fait venir ici, je sais trop bien qu'il est résolu ; et quelques paroles, dont vous avez voulu flatter mon malheur et ma tendresse, ne me permettent pas de croire que vous vouliez abandonner Hébé pour moi ; mais, continua-t-elle avec des larmes qui achevèrent de séduire le cœur d'Atimir, je ne veux plus d'une vie que vous avez rendue si douloureuse, je la sacrifierai sans regret à mon amour, et ce poison, ajouta-t-elle en montrant une petite boîte d'or qu'elle tenait dans sa main, me garantira de l'affreux supplice de vous voir l'époux d'Hébé. - Non, belle Ilérie, s'écria le volage prince, je ne serai point son époux, je quitterai tout pour vous plaire, je vous aime mille fois plus que je n'aimais Hébé ; et malgré mon devoir et ma foi si solennellement promise, je suis prêt à vous conduire en des lieux où rien ne contraindra notre amour. - Ah prince, dit Ilérie en soupirant, je me fierai donc à un infidèle ? - Il ne le sera jamais pour vous, reprit Atimir, et le roi votre père qui me donnait Hébé ne me refusera pas l'aimable Ilérie quand elle sera en mon pouvoir. - Allons donc, Atimir, dit la princesse après quelques moments de silence, allons où mon destin et le vôtre nous entraînent ; quelque douleur qu'il m'en puisse coûter, rien ne peut balancer dans mon cœur le doux plaisir d'être aimée de ce que j'aime. »
Après ces mots, ils prirent ensemble quelques mesures pour leur départ ; il n'y avait point de temps à perdre, il fut résolu pour la nuit suivante ; ils se séparèrent avec peine, et malgré les serments d'Atimir, Ilérie redoutait encore les charmes d'Hébé ; le reste de la nuit et le jour suivant, elle fut toujours occupée de cette crainte.
Cependant le prince donna en peu de temps tous les ordres nécessaires pour rendre son départ secret ; et le lendemain, dès que tout le monde fut retiré dans le palais, le prince fut trouver Ilérie dans le pavillon du jardin où elle l'attendait seule avec Cléonice ; ils partirent et firent une diligence incroyable pour sortir de ce royaume. Le matin, cette nouvelle fut déclarée par une lettre qu'Ilérie écrivait à la reine, et une qu’Atimir écrivait au roi : elles étaient touchantes, et il était aisé de voir que l'amour les avait dictées. Le roi et la reine furent dans une colère extrême ; mais rien ne peut exprimer les vives douleurs de la malheureuse et charmante Hébé. Quel désespoir ! que de larmes ! que de vœux à la fée Anguillette pour terminer des maux aussi cruels qu'elle les lui avait autrefois prédits ! Mais la fée tint sa parole ; en vain Hébé retourna au bord de la rivière, Anguillette ne parut point ; elle s'abandonna à tout ce que le désespoir a de plus affreux. Les princes, que la bonne fortune de l'ingrat Atimir avait écartés, sentirent alors renaître leurs espérances, mais leurs soins et leur amour parurent à la fidèle Hébé de nouveaux supplices.
Le roi désirait passionnément qu'elle se choisît un époux, et plusieurs fois il l'en avait fort pressée ; mais ce devoir paraissait trop cruel à sa tendresse, elle se résolut de fuir du royaume de son père, mais avant son départ elle retourna encore chercher Anguillette. La fée ne put cette fois résister aux larmes de la belle Hébé : elle parut ; à sa vue, la princesse renouvela ses pleurs, et n'eut pas la force de lui parler. « Vous connaissez enfin, lui dit la fée, quelle est cette félicité funeste que je voulais vous refuser toujours ; mais Hébé, Atimir vous a trop bien punie de n'avoir pas suivi mes conseils. Allez, fuyez ces lieux où tout vous rappelle le souvenir de votre tendresse, vous trouverez un vaisseau sur la mer qui vous conduira au seul lieu du monde où vous pouvez guérir de ce malheureux amour qui vous désespère ; mais songez, ajouta Anguillette en haussant la voix, quand votre cœur sera redevenu tranquille, à ne, chercher jamais la présence fatale d'Atimir, il vous en coûterait la vie. » Hébé souhaita plus d'une fois de revoir encore ce prince, de quelque prix que l'amour lui dût faire payer ce plaisir, mais un reste de raison et les soins de sa gloire la firent résoudre à accepter les propositions de la fée. Elle la remercia de ce dernier bienfait, et partit le lendemain pour aller au bord de la mer, suivie de celles de ses femmes à qui elle se confiait le plus.
Elle trouva le vaisseau d'Anguillette ; il était tout doré, les mâts étaient de marqueterie d'un dessin merveilleux, les voiles d'un tissu argent et couleur de rose, et partout on voyait écrit ce mot : Liberté. Les matelots étaient vêtus d'habits de même couleur que les voiles ; tout paraissait respirer en ce lieu les douceurs de la liberté. La princesse entra dans une chambre magnifique, les meubles en étaient admirables, et les peintures parfaitement belles ; elle ne s'affligea pas moins dans ce nouveau séjour que dans la cour du roi son père ; on tâchait en vain de l'amuser par mille plaisirs, mais elle n'était pas encore en état d'y faire attention.
Un jour qu'elle s'amusait à regarder les peintures de sa chambre en un endroit qui représentait un paysage, elle remarqua une jeune bergère, qui d'un air riant coupait des filets pour rendre la liberté à un grand nombre d'oiseaux qui étaient pris ; et quelques-uns de ces petits animaux, déjà échappés, semblaient voler vers le ciel avec une rapidité merveilleuse ; toutes les autres peintures représentaient des sujets semblables, rien n'y parlait de l'amour, et tout y vantait les charmes de la liberté. « Quoi ! s'écria tristement la princesse, mon cœur sera-t-il toujours insensible pour un bonheur si doux, et pour qui ma raison fait tant de vœux inutiles ? » La malheureuse Hébé passait ainsi sa vie, occupée de sa tendresse et du désir de l'oublier.
Il y avait un mois que le vaisseau voguait sans s'arrêter, quand un matin que la princesse était sur le tillac', elle aperçut de loin une terre qui lui parut très belle ; les arbres étaient d'une hauteur et d'une beauté surprenantes, et quand on fut assez près, elle remarqua qu'ils étaient tout couverts d'oiseaux dont le plumage était de couleur vive et brillante ; ils faisaient des concerts charmants, leurs chants étaient doux, et il semblait qu'ils craignissent de faire trop de bruit. On aborda à ce beau rivage ; la princesse y descendit avec ses femmes, et dès qu'elle eut respiré l'air de cette île, par un pouvoir inconnu, elle sentit son cœur tranquille, et se laissa surprendre par un sommeil agréable qui ferma pour quelque temps ses beaux yeux. Cet agréable pays, qu'elle ne connaissait pas, était l'île Paisible ; la fée Anguillette, proche parente des princes qui régnaient dans ce pays, y avait attaché depuis deux mille ans l'heureux don de guérir les passions malheureuses ; l'on assure même que ce don y dure encore, mais la difficulté est de pouvoir aborder dans cette île.
Le prince qui alors régnait descendait en droite ligne de la célèbre princesse Carpillon et de son charmant époux, dont une fée moderne, plus savante et plus polie que celles de l'Antiquité, nous a si galamment conté les merveilles. Pendant que la belle Hébé jouissait d'un repos dont il y avait six mois qu'elle n'avait goûté les douceurs, le prince de l'île Paisible se promenait dans ce bois qui bordait le rivage de la mer ; il était dans son char, traîné par quatre jeunes éléphants blancs, et entouré d'une partie de sa cour. La princesse endormie frappa ses regards ; sa beauté le surprit : il descendit de son char avec une précipitation et une vivacité qu'il n'avait jamais senties. Il prit à cette vue tout l'amour que les charmes d'Hébé étaient dignes d'inspirer. Le bruit la réveilla ; et en ouvrant ses beaux yeux, elle fit remarquer mille nouvelles beautés au jeune prince. Il était de même âge qu'Hébé, il avait alors dix-neuf ans ; sa beauté était parfaite, mille grâces étaient répandues sur sa personne ; sa taille était au-dessus du commun des hommes, et ses cheveux, qui descendaient par grosses boucles jusque sur sa ceinture, étaient de la même couleur que ceux d'Hébé ; son habit était de plumes d'oiseaux de mille différentes couleurs ; il avait par-dessus une espèce de mante traînante toute de plumes de cygne, rattachée sur les épaules avec les plus belles pierreries du monde ; sa ceinture était de diamants, où pendait par des chaînes d'or un petit sabre tout couvert de rubis ; une espèce de casque, fait avec des plumes comme le reste de l'habillement, couvrait sa belle tête ; et d'un côté du casque étaient attachées, avec un diamant d'une grosseur prodigieuse, des plumes de héron qui lui donnaient beaucoup de grâce. Ce prince fut le premier objet qui se présenta à la jeune princesse à son réveil ; il lui parut digne de ses regards, et pour la première fois de sa vie, elle regarda un autre qu'Atimir avec quelque attention.
« Tout m'assure, dit le prince de l'île Paisible à la princesse, que vous ne pouvez être que la divine Hébé. Hé ! quelle autre pourrait avoir tant de charmes ? - Qui peut, seigneur, lui répondit la jeune princesse en se levant et en rougissant tout ensemble, vous avoir si tôt appris que j'étais descendue dans cette île ? - Une puissante fée, reprit le jeune roi, qui voulant me rendre le plus heureux prince du monde, et ce pays le plus fortuné, m'avait promis de vous y conduire, et m'avait même permis encore de plus glorieuses espérances ; mais je sens bien, ajouta-t-il en soupirant, que mon destin va dépendre beaucoup plus de vos bontés que des siennes. » Après ces paroles, où' elle répondit avec beaucoup d'esprit, le prince la pria de monter dans son char pour être conduite au palais ; et par respect, il ne voulut pas prendre une place auprès d'elle, mais comme elle avait compris par ses discours et par sa suite qu'il était roi de cette île, elle l'obligea de s'asseoir auprès d'elle. Jamais rien de si beau n'avait paru ensemble dans un même char ; toute la cour du prince, à cette vue, ne put s'empêcher de leur donner mille applaudissements. Pendant le chemin, le jeune prince entretint Hébé avec beaucoup d'esprit et de tendresse ; et la princesse, satisfaite de retrouver son cœur tranquille, avait repris toute sa vivacité.
L'on arriva au palais ; il était peu éloigné du bord de la mer ; de longues et belles avenues entourées de canaux d'eau vive y conduisaient ; il était tout bâti d'ivoire et couvert d'agate. Les gardes du prince étaient rangés en haies dans toutes les cours ; dans la première, ils étaient vêtus de plumes jaunes, ils avaient des carquois, des arcs et des flèches d'argent ; dans la seconde cour, ils étaient tous vêtus de plumes de couleur de feu, avec des sabres garnis d'or, ornés de turquoises ; on passa dans la troisième cour, où les gardes étaient vêtus de plumes blanches ; ils tenaient dans leurs mains des demi piques peintes et dorées, ornées de guirlandes de fleurs. Il n'y avait jamais de guerre en ce pays-là, ainsi on ne portait pas des armes bien redoutables. Le prince, en descendant de son char, conduisit l'aimable Hébé dans un appartement magnifique. La cour était nombreuse ; les dames y étaient belles, les hommes galants et bien faits, et quoique tous les habitants du pays ne fussent vêtus qu'avec des plumes, l'art d'en arranger les nuances les rendait très agréables.
Ce soir-là, le prince de l'île Paisible donna un superbe festin à la belle Hébé, qui fut suivi d'un concert de flûtes douces, de luths, de théorbes' et de clavecins ; ils n'aimaient pas dans ce pays-là les instruments dont le bruit est éclatant ; la symphonie fut très gracieuse ; quand elle eut duré quelque temps, une très belle voix chanta ces paroles :
Je jure à vos attraits une ardeur immortelle ;
Quel bonheur peut être plus doux
Que celui de porter une chaîne si belle ?
J'aimerai tendrement, mon cœur sera fidèle,
Et le prix dépendra de vous.
Le prince regarda Hébé, pendant qu'on chantait, d'un air assez tendre pour la persuader qu'il pensait tout ce que ces vers venaient de lui dire.
Quand la musique fut finie, comme il était tard, le prince de l'île Paisible conduisit la princesse dans l'appartement qu'il lui avait destiné, c'était le plus beau de tous ceux de ce palais ; elle y trouva un grand nombre de dames que le prince avait nommées pour avoir l'honneur d'être auprès d'elle. Le prince quitta la belle Hébé le plus amoureux de tous les hommes. On mit la princesse dans son lit, les dames se retirèrent, et il ne resta dans sa chambre que celles qu'elle avait amenées avec elle.
« Qui le pourrait croire ? leur dit-elle dès qu'elle fut en liberté ; mon cœur est paisible ! Quel dieu a calmé mes tourments ? Je n'aime plus Atimir ; je puis penser, sans mourir de douleur, qu'il est peut-être l'époux d'Ilérie ; n'est-ce point un songe que tout ce que je vois ? Non, reprenait-elle un moment après, mes songes mêmes n'avaient pas accoutumé d'être si tranquilles. » Ensuite elle rendit mille grâces à Anguillette, puis elle s'endormit.
Le lendemain à son réveil, comme elle ouvrait un rideau de son lit, la fée se fit voir à elle avec un air gracieux, qu'elle ne lui avait point remarqué sur son visage depuis le jour fatal où elle lui avait demandé de l'amour. « Enfin je vous ai heureusement conduite ici, lui dit l'aimable fée ; votre cœur est libre, ainsi il va devenir content. Je vous ai guérie d'une passion cruelle ; mais, Hébé, puis-je compter que ces affreux tourments où vous avez été exposée vous feront fuir pour toujours les lieux où vous pourriez revoir l'ingrat Atimir ? » Que ne promit point à la fée la jeune princesse ! Que de serments contre l'amour et contre son amant infidèle ! « Souvenez-vous au moins de vos promesses, reprit Anguillette d'un air qui imprimait du respect ; vous périrez avec Atimir, si vous cherchez jamais à le revoir ; mais tout doit vous ôter ici ce désir funeste à votre vie. Je ne veux plus vous cacher ce que j'ai résolu en votre faveur ; le prince de l'île Paisible est mon parent, je protège sa personne et son empire ; il est jeune, il est aimable, et nul prince au monde n'est si digne d'être votre époux : régnez donc, belle Hébé, dans son cœur et dans son royaume ; le roi votre père y consent ; j'étais hier dans son palais, je lui appris, et à la reine votre mère, l'état présent de votre fortune, et ils m'en remirent absolument le soin. » La princesse eut bien envie de demander à la fée ce que depuis son départ on avait appris d'Ilérie et d'Atimir ; mais elle n'osa, après tant de bienfaits, hasarder de lui déplaire. Elle employa pour la remercier tout l'esprit qu'elle lui avait donné.
On entra alors dans la chambre de la princesse ; la fée disparut. Dès qu'Hébé fut levée, douze enfants parfaitement beaux, vêtus en Amours, lui apportèrent de la part du prince douze corbeilles de cristal remplies des plus belles et des plus agréables fleurs du monde. Ces fleurs couvraient des garnitures de pierreries de toutes couleurs, d'une beauté merveilleuse. Dans la première corbeille qui lui fut présentée, elle trouva ce billet :
À la divine Hébé,
Hier, je vous jurai cent fois que je vous aime :
De ces serments formés par ma tendresse extrême,
Je ne perdrai jamais l'aimable souvenir ;
Amour me les dicta lui-même,
Et vos charmes les font tenir.
Après ce que la fée avait ordonné à la princesse, elle comprit bien qu'elle devait recevoir les soins de son nouvel amant, comme ceux d'un prince qui dans peu serait son époux. Elle reçut gracieusement les petits Amours ; et à peine les eut-elle congédiés que vingt-quatre nains, bizarrement mais magnifiquement vêtus, parurent chargés de nouveaux présents. C'était des habits tout de plumes ; mais les couleurs, le travail et les pierreries en étaient si beaux, que la princesse avoua qu'elle n'avait jamais rien vu de si galant. Elle en choisit un couleur de rose pour mettre ce jour-là, sa coiffure fut ornée d'un bouquet de plumes de la même couleur ; elle parut si charmante avec ce nouvel ornement que le prince de l'île Paisible, qui vint la voir dès qu'elle fut habillée, sentit encore redoubler la passion qu'il avait pour elle ; toute la cour s'empressa à venir admirer la princesse. Sur le soir, le prince proposa à la belle Hébé de descendre dans les jardins du palais, qui étaient admirables.
Le prince, pendant la promenade, apprit à Hébé que la fée lui avait fait espérer depuis quatre ans son arrivée dans l'île Paisible. « Mais quelque temps après, ajouta le prince, comme je lui demandais avec empressement l'effet de ses promesses, elle me parut triste, et me dit « La princesse Hébé est destinée par son père à un autre que toi ; mais si ma science ne me trompe, elle ne sera pas à ce prince qui est choisi pour être son époux. Je t'en apprendrai des nouvelles. » Quelques mois après, la fée revint dans cette île. « Le destin te favorise, me dit-elle ; le prince qui devait être l'époux d'Hébé ne le sera pas, et dans peu tu verras dans ces lieux la plus belle princesse du monde. » - Il est vrai, reprit Hébé en rougissant, que je devais épouser le fils d'un roi, voisin des États du roi mon père ; mais après divers événements, l'amour qu'il avait pour la princesse ma sœur le fit résoudre à l'enlever du royaume de mon père. » Le prince de l'île Paisible dit mille choses tendres à la belle Hébé sur son heureux destin, qui d'accord avec la fée, l'avait amenée dans son île. Elle l'écouta avec d'autant plus de plaisir que ce discours interrompait le récit de ses aventures ; elle craignait de ne pouvoir parler de son amant infidèle, sans laisser remarquer quelle avait été sa tendresse pour lui.
Le prince de l'île Paisible conduisit Hébé dans une grotte extrêmement ornée, et embellie de jets d'eau merveilleux. Le fond de la grotte était obscur ; il y avait un grand nombre de niches remplies de statues, qui représentaient des nymphes et des bergers, mais on les distinguait peu. Dès que la princesse eut été quelques moments dans la grotte, elle entendit un bruit agréable d'instruments ; une illumination fort brillante, qui parut tout d'un coup, fit voir à la princesse qu'une partie des statues formait ce concert ; et les autres vinrent danser devant elle un ballet très galant et très bien entendu. Il fut mêlé de chansons tendres et agréables. On avait ainsi fait placer tous les acteurs de ce divertissement au fond de la grotte, pour surprendre plus agréablement la princesse. Après le ballet, des sauvages vinrent servir une superbe collation sous un berceau de jasmins et de fleurs d'oranges.
La fête venait de finir, quand tout d'un coup la fée Anguillette parut en l'air, sur un char attelé de quatre cygnes. Elle descendit, et annonça au prince de l'île Paisible un bonheur charmant, en lui apprenant qu'elle voulait qu'il devînt l'époux d'Hébé, et que cette belle princesse lui avait promis d'y consentir. Le prince, transporté de joie, douta d'abord à qui il devait ses premiers remerciements, d'Hébé ou d'Anguillette ; et quoique la joie ne fasse pas dire des choses aussi touchantes que la douleur, il s'en acquitta pourtant avec beaucoup d'esprit et de grâce. La fée voulut bien ne plus quitter le prince et la princesse jusqu'au jour destiné pour leur mariage. Ce devait être dans trois jours ; elle fit des présents superbes à la belle Hébé et au prince de l'île Paisible ; et enfin, le jour qu'elle avait marqué, ils se rendirent, suivis de toute la cour et d'un nombre infini des habitants de cette île, dans le temple de l'hymen.
Il n'était formé que de branches d'oliviers et de palmes entrelacées ensemble, et qui par le pouvoir de la fée ne se flétrissaient jamais. L'hymen y était représenté par une statue de marbre blanc, couronnée de roses ; il était élevé sur un autel orné seulement de fleurs, et appuyé sur un petit Amour d'une beauté charmante, qui avec un air riant lui présentait une couronne de myrte. Anguillette, qui avait bâti ce temple, voulut que tout y fût simple, pour marquer que l'amour seul pourrait rendre l'hymen heureux. La difficulté n'est que de les unir ensemble ; comme c'est un miracle digne d'une fée, elle les avait joints pour toujours dans l'île Paisible ; et contre la coutume des autres royaumes, on y pouvait être époux, amoureux et constant.
Dans ce temple de l'hymen, la belle Hébé, conduite par Anguillette, donna sa foi au prince de l'île Paisible, et reçut la sienne avec plaisir. Elle n'avait pas pour lui ce penchant involontaire qu'elle avait senti pour Atimir ; mais son cœur, pour lors exempt de passion, recevait cet époux par l'ordre de la fée, comme un prince digne d'elle par sa personne, et encore plus par son amour. Cet hymen fut célébré par mille fêtes galantes, et Hébé se trouva heureuse avec un prince qui l'adorait.
Cependant le roi, père d'Hébé, avait reçu des ambassadeurs de la part d'Atimir : il lui demandait la permission d'épouser Ilérie ; le roi, père d'Atimir, était mort ; il était maître absolu dans son royaume, on lui accorda avec joie cette princesse qu'il avait enlevée. Après ce mariage, la reine Ilérie demanda au roi son père et à la reine sa mère, par de nouveaux ambassadeurs, de venir elle-même à leur cour, les prier de lui pardonner une faute que l'amour lui avait fait faire, et que le mérite d'Atimir devait excuser. Le roi le lui permit, et Atimir y vint avec elle ; mille plaisirs marquèrent le jour de leur arrivée. Peu après, la belle Hébé et son charmant époux envoyèrent aussi des ambassadeurs au roi et à la reine, pour leur faire part de la nouvelle de leur mariage ; Anguillette les avait déjà prévenus, mais ils n'en furent pas reçus avec moins de plaisir et de magnificence. Atimir était chez le roi, quand ils s'y présentèrent pour la première fois ; l'aimable idée d'Hébé ne pouvait jamais s'effacer absolument d'un cœur où elle avait régné avec tant d'empire ; Atimir soupira malgré lui au récit du bonheur du prince de l'île Paisible ; il accusa même Hébé d'être inconstante, sans penser combien il lui avait donné de raisons de le devenir.
Les ambassadeurs du prince de l'île Paisible s'en retournèrent, comblés d'honneurs et de présents ; ils apprirent à leur prince et à leur princesse combien le roi et la reine avaient témoigné de joie de leur heureux mariage. Mais, ô récit trop sincère ! ils dirent à Hébé que la princesse Ilérie et Atimir étaient à la cour. Ces noms si dangereux pour son repos lui redonnèrent de l'inquiétude ; elle était heureuse, mais les mortels peuvent-ils conserver un bonheur constant ?
Elle ne put résister à l'impatience qu'elle sentit de retourner à la cour du roi son père ; ce n'était, disait-elle, que pour le revoir, et la reine sa mère ; elle le croyait même ; et combien de fois, quand on aime, se trompe-t-on sur ses propres sentiments ! Malgré les menaces de la fée pour l'obliger à fuir les lieux où elle pourrait revoir Atimir, elle proposa ce voyage au prince de l'île Paisible. D'abord il le refusa ; Anguillette lui avait défendu de laisser sortir Hébé de son royaume. Elle continua de le prier ; il l'adorait, il ignorait la passion qu'elle avait eue pour Atimir ; peut-on refuser quelque chose à ce qu'on aime ? Il crut plaire à la belle Hébé par son aveugle complaisance : il donna ses ordres pour son départ ; et jamais on n'a vu tant de magnificence que celle qui parut dans son équipage' et sur ses vaisseaux. La sage Anguillette, indignée du peu de respect qu'Hébé et le prince de l'île Paisible avaient pour ses ordres, les abandonna à leur destinée, et ne parut point leur donner de ses sages conseils, dont ils avaient si peu profité.
Le prince et la princesse s'embarquèrent ; et après une navigation fort heureuse, ils arrivèrent à la cour du roi, père d'Hébé. La joie de revoir cette belle princesse fut très sensible au roi et à la reine ; ils furent charmés du prince de l'île Paisible, on célébra leur arrivée par mille fêtes dans tout le royaume ; mais Ilérie frémit en apprenant le retour d'Hébé ; il fut arrêté qu'elles se reverraient, et qu'on ne ferait nulle mention de tout ce qui s'était passé.
Atimir demanda à revoir Hébé, il parut même à Ilérie qu'il le désirait avec un peu trop d'empressement. La princesse Hébé rougit quand il entra dans sa chambre, et ils furent l'un et l'autre dans un embarras dont tout leur esprit ne les put tirer. Le roi, qui était présent, le remarqua ; il se mêla dans leur conversation ; et pour rendre cette visite plus courte, il proposa à la princesse de descendre dans les jardins du palais. Atimir n'osa donner la main à Hébé, il la salua respectueusement, et se retira. Mais quelles idées et quels sentiments n'emporta-t-il pas dans son cœur ! Toute cette passion si vive et si tendre qu'il avait sentie pour Hébé se ralluma dans un moment ; il haït Ilérie, il se haït lui-même ; jamais infidélité ne fut suivie de tant de repentirs, ni de tant de douleur.
Le soir, il fut chez la reine ; la princesse Hébé y était, il n'eut d'attention que pour elle, il chercha avec beaucoup de soin à lui parler ; elle l'évita toujours, mais ses regards lui en firent trop entendre pour son repos ; il continua quelque temps à lui marquer, par toutes ses actions, que ses yeux avaient repris sur lui leur premier empire. Le cœur d'Hébé en fut alarmé, Atimir lui paraissait toujours trop aimable ; elle se résolut de le fuir avec autant de soin qu'il en prenait de la chercher, elle ne lui parlait jamais que chez la reine, et ce n'était même que quand elle ne s'en pouvait absolument dispenser ; elle se résolut aussi de conseiller au prince de l'île Paisible de retourner bientôt dans son royaume ; mais que de difficultés quand il faut quitter ce que l'on aime !
Un soir qu'elle était occupée de cette pensée, elle s'enferma dans son cabinet', pour y rêver avec plus de liberté ; elle trouva un billet qu'on avait mis dans sa poche sans qu'elle s'en fût aperçue ; elle l'ouvrit, et l'écriture d'Atimir, qu'elle reconnut, lui fit sentir un trouble qui ne se peut exprimer ; elle crut ne le devoir pas lire, mais son cœur l'emporta sur sa raison ; elle le lut, et y trouva ces paroles
Vous n'êtes plus sensible à mon ardent amour,
Vous n'avez plus pour moi que de l'indifférence :
Belle Hébé, votre cœur est léger à son tour ;
Il imita si bien ma fatale inconstance,
Hélas ! qu'il ne saurait imiter mon retour.
Cet heureux temps n'est plus, où de mon tendre amour
Vous daigniez partager les plaisirs et les peines ;
Nous fûmes, il est vrai, volages tour à tour,
Mais je reviens à vous, chargé des mêmes chaînes :
Hélas ! ne sauriez-vous imiter mon retour ?
« Ah cruel ! s'écria la princesse, que vous ai-je fait, pour chercher à rallumer dans mon âme une tendresse qui m'a tant coûté de douleurs ? » Les larmes d'Hébé interrompirent son discours.
Cependant Ilérie languissait d'une jalousie qui n'était que trop bien fondée. Atimir, emporté par sa passion, ne pouvait plus se contraindre ; le prince de l'île Paisible commença à s'apercevoir de son amour pour Hébé, mais il voulut examiner davantage la conduite d'Atimir avant que d'en parler à la princesse ; il l'adorait constamment, et il craignait par ses discours de la faire apercevoir lui-même de la passion de ce prince.
Quelques jours après qu'Hébé eut reçu ce billet, il y eut des courses de chevaux ; les princes et toute la belle jeunesse de la cour devaient rompre des lances à l'honneur des dames. Le roi et la reine honorèrent ce divertissement de leur présence, la belle Hébé et la princesse Ilérie devaient elles-mêmes donner le prix ; l'un était une épée, dont la garde et le fourreau étaient couverts de pierreries d'une beauté extraordinaire ; et l'autre, un bracelet de diamants brillants très parfaits. Tous les chevaliers nommés pour les courses parurent d'une magnificence merveilleuse, et montés sur les plus beaux chevaux du monde ; ils portaient tous les couleurs de leurs maîtresses, et sur leurs écus des devises galantes, convenables aux sentiments de leur cœur.
Le prince de l'île Paisible parut superbement vêtu, et montant un cheval isabelle à crins noirs d'une beauté incomparable ; dans tout son équipage brillait la couleur de rose, c'était celle qu'aimait Hébé. On voyait sur un casque fort léger, qui couvrait sa tête, flotter un bouquet de plumes de cette même couleur. Il attira les applaudissements de tous les spectateurs ; et il paraissait si beau sous ses armes brillantes, qu'Hébé se fit mille reproches secrets des sentiments que son malheur lui inspirait pour un autre. La suite du prince de l'île Paisible était nombreuse ; elle était vêtue à la mode de son pays ; tout y paraissait galant et magnifique ; un écuyer portait son écu, on s'empressa d'en voir la devise. C'était un cœur percé d'une flèche ; un petit Amour en lançait un grand nombre, pour essayer d'y faire de nouvelles blessures ; mais elles paraissaient toutes, hors la première, avoir été tirées inutilement ; ces mots étaient écrits au-dessous :
Je n'en crains point d'autres.
Les couleurs et la devise du prince de l'île Paisible firent facilement remarquer que c'était comme chevalier de la belle Hébé qu'il avait voulu entrer dans la lice.
On était occupé de sa magnificence, quand Atimir parut : il montait un cheval tout noir, qui paraissait ardent et superbe. La couleur que portait ce jour-là ce prince était la feuille-morte ; il n'y avait mêlé ni or, ni argent, ni pierreries ; il avait sur son casque un bouquet de plumes couleur de rose ; et quoiqu'il eût affecté une grande négligence dans sa parure, il était de si bonne mine, il montait son cheval avec tant de grâce, et il avait l'air si fier qu'on cessa, dès qu'il fut entré, de regarder tout autre chose. Sur son écu, qu'il portait lui-même, paraissait un Amour qui foulait des chaînes sous ses pieds, et qui s'en attachait d'autres fort pesantes ; autour étaient ces paroles :
Seules dignes de moi.
La troupe d’Atimir était vêtue de feuille-morte et argent, et l'on y avait prodigué les pierreries ; elle était composée des principaux de sa cour ; et quelque bien faits qu'ils fussent, il était aisé de juger à l'air d'Atimir qu'il était né pour leur commander.
On ne saurait exprimer les divers mouvements que produisit la vue d'Atimir dans le cœur d'Hébé et dans celui d'Ilérie, et la cruelle jalousie que sentit le prince de l'île Paisible, quand il vit flotter sur le casque d'Atimir des plumés de la même couleur que les siennes ; la lecture de sa devise acheva de lui inspirer une fureur, dont il ne suspendit alors les effets que pour choisir mieux le temps de la faire sentir à son rival. Le roi et la reine remarquèrent facilement l'audace et l'imprudence d’Atimir ; ils en eurent une extrême colère, mais il n'était pas temps de la témoigner.
On commença les courses au bruit de mille trompettes qui retentissaient dans les airs : elles furent fort belles ; tous ces jeunes chevaliers y firent paraître leur adresse. Le prince de l'île Paisible, quoique occupé d'une furieuse jalousie, y signala la sienne et demeura vainqueur. Atimir, qui savait que le premier prix des courses devait être donné par Ilérie, ne se présenta point pour disputer la victoire au prince de l'île Paisible. Les juges du camp le déclarèrent vainqueur ; et au bruit des acclamations et des louanges de tous les spectateurs, il s'avança de la meilleure grâce du monde au lieu où étaient le roi et les princesses, pour recevoir le bracelet de diamants. La princesse Ilérie le lui présenta ; il le reçut respectueusement ; puis ayant salué le roi, la reine et les princesses, il retourna se remettre sur les rangs. La triste Ilérie avait trop bien remarqué le mépris que le léger Atimir avait fait d'un prix qui devait être donné de sa main, elle en soupira douloureusement ; et la belle Hébé en sentit une secrète joie, dont toute sa raison ne put défendre son cœur.
On recommença de nouvelles courses : elles eurent un même succès que les premières. Le prince de l'île Paisible, animé par la vue d'Hébé, y fit des merveilles, et fut vainqueur pour la seconde fois ; mais Atimir, ennuyé d'être spectateur de la gloire de son rival, et flatté de la pensée de recevoir un prix de la main d'Hébé, alla se présenter au bout de la lice. Ces rivaux se regardèrent fièrement ; et cette course entre deux si grands princes fut célébrée par les cris des spectateurs, et par le trouble nouveau qu'elle inspira aux princesses. Les princes coururent l'un contre l'autre avec un égal avantage ; ils brisèrent leurs lances sans en être ébranlés. Les applaudissements redoublèrent ; et les princes, sans donner le temps à leurs chevaux de reprendre haleine, retournèrent au bout de la carrière. Ils reprirent de nouvelles lances, et coururent avec le même bonheur et la même adresse que la première fois.
Le roi, qui craignait de voir décider par la fortune un vainqueur entre ces deux rivaux, pour ne pas faire un illustre mécontent, envoya promptement dire de sa part aux princes qu'ils devaient se contenter de la gloire qu'ils avaient acquise, et les prier de terminer les courses de cette journée par la dernière qu'ils venaient de faire. Celui que le roi leur envoyait s'étant approché d'eux, ils écoutèrent sa commission avec assez d'impatience ; surtout Atimir, qui prenant le premier la parole : « Allez dire au roi, lui dit-il, que je serais indigne de l'honneur qu'il me fait de prendre part à ma gloire, si je pouvais souffrir un vainqueur. - Voyons, reprit le prince de l'île Paisible en poussant son cheval avec ardeur, qui mérite le mieux l'estime du roi et les faveurs de la fortune. »
Celui que le roi avait envoyé n'était pas encore retourné auprès de lui, que les deux rivaux, animés par des sentiments plus forts que le désir de remporter le prix de la course, avaient déjà fourni leur carrière. La fortune favorisa l'audacieux Atimir, il fut vainqueur. Le cheval du prince de l'île Paisible, las de tant de belles courses qu'il avait faites, se renversa et fit tomber son maître sur le sable. Quelle joie pour Atimir, et quelle rage pour le malheureux prince de l'île Paisible ! Il se releva promptement, et s'approchant de son rival avant qu'on fût arrivé à eux : « Tu m'as vaincu dans des jeux, Atimir, lui dit-il d'un air qui marquait assez sa colère ; mais c'est avec l'épée que je veux décider tous nos différends. - J'y consens, reprit le fier Atimir ; je t'attendrai demain au lever du soleil, dans le bois qui termine les jardins du palais. » Les juges du camp les joignirent comme ils finissaient ces paroles ; et ils dissimulèrent mutuellement leur colère, de peur que le roi ne s'opposât à leur dessein.
Le prince de l'île Paisible remonta à cheval, et le poussa à toute bride pour s'éloigner du lieu fatal où Atimir venait de le vaincre. Cependant, ce prince alla recevoir le prix de la course de la main d'Hébé, qui le lui présenta avec un embarras qui marquait assez les divers mouvements de son âme ; et Atimir fit, en le recevant, toutes les extravagances d'un homme fort amoureux. Le roi et la reine, qui avaient les yeux attachés sur lui, le remarquèrent ; et mécontents de la fin de cette journée, retournèrent au palais. Atimir, occupé de sa passion, sortit de la lice, sans vouloir être accompagné d'aucun des siens ; et Ilérie, outrée de douleur et de jalousie, retourna à son appartement.
Quels étaient alors les sentiments d'Hébé ! « Il faut partir, disait-elle en elle-même ; quel autre remède pourrait-on trouver aux maux que je sens et à ceux que je prévois ? » Cependant, le roi et la reine résolurent de prier Atimir de se retirer dans son royaume, pour éviter les nouveaux troubles que leur pouvait causer son amour ; ils résolurent aussi de faire la même proposition au prince de l'île Paisible, pour ne point marquer de préférence entre ces deux princes.
Mais, ô prudence trop tardive ! tandis que l'on délibérait du départ des deux princes, ils se disposaient au combat.
Cependant Hébé, en revenant des courses, demanda d'abord où était le prince de l'île Paisible. On lui dit qu'il était dans le jardin du palais, qu'il avait voulu y demeurer seul, et qu'il paraissait fort triste. La belle Hébé crut qu'il était de son devoir d'aller le consoler de la petite disgrâce qui lui était arrivée ; ainsi, sans s'arrêter dans son appartement, elle descendit dans les jardins, suivie seulement de quelques-unes de ses femmes. Elle commençait à chercher le prince de l'île Paisible, quand en entrant dans une allée couverte, elle aperçut l'amoureux Atimir, qui transporté de sa passion, et n'écoutant plus que ce qu'elle lui inspirait, se jeta à genoux à quelques pas de la princesse ; et tirant l'épée qu'il avait reçue ce jour-là de sa main : « Ou écoutez-moi, belle Hébé, lui dit-il, ou laissez-moi mourir à vos pieds. »
Les femmes d'Hébé, effrayées de l'action du prince, se jetèrent sur lui pour tâcher de lui ôter son épée qu'il tournait déjà contre lui-même avec beaucoup de fureur. Hébé, la malheureuse Hébé, voulait fuir ; mais que de raisons pour s'arrêter près de ce qu'on aime ! Le désir de calmer le bruit que pouvait faire cette aventure, le dessein de prier Atimir de chercher à se guérir d'une passion qui leur était si funeste, la pitié que fait naître un objet si touchant, tout enfin arrêta la princesse.
Elle s'approcha du prince. La présence d'Hébé suspendit sa fureur ; il laissa tomber son épée aux pieds de la princesse. Jamais tant de trouble, tant d'amour et tant de douleur n'ont paru dans une conversation d'un quart d'heure. Il n'est point de termes assez tendres pour exprimer ce que sentirent alors ces malheureux amants. Hébé, inquiète de se voir avec Atimir, et si près du prince de l'île Paisible, fit un grand effort sur elle-même pour quitter Atimir ; et elle le quitta, en lui ordonnant de ne la revoir de sa vie. Quel ordre pour Atimir ! Sans le souvenir du combat qu'il devait faire contre le prince de l'île Paisible, il aurait cent fois tourné son épée contre lui-même ; mais il voulait périr en se vengeant de son rival.
Cependant la belle Hébé se retira dans son appartement pour éviter plus sûrement la présence d'Atimir. « Impitoyable fée, s'écria-t-elle, tu ne m'avais prédit que la mort, si je revoyais ce malheureux prince ; et les maux que je sens sont bien plus cruels que la perte de la vie. » Hébé envoya chercher le prince de l'île Paisible dans les jardins et dans tout le palais, et on ne le trouva point ; elle en eut une extrême inquiétude ; on le chercha toute la nuit, mais inutilement, car il s'était caché dans une petit maison rustique au milieu d'un bois, pour être plus sûr que personne ne l'empêcherait de se trouver au lieu destiné pour le combat. Il s'y rendit au lever du soleil, et Atimir y arriva peu de moments après.
Ces deux rivaux, impatients de se venger et de remporter la victoire, tirèrent leurs épées. C'était pour la première fois que le prince de l'île Paisible se servait de la sienne, car il n'y avait jamais de guerre dans son île. Il n'en parut pas un ennemi moins redoutable à Atimir ; il avait peu d'expérience, mais beaucoup de valeur et beaucoup d'amour, il combattit en homme qui méprisait sa vie ; et Atimir soutint dignement dans ce combat la haute réputation qu'il avait acquise. Ces princes étaient animés de trop de différentes passions, pour que la fin de leur combat ne leur fût pas funeste. Après avoir conservé longtemps un égal avantage, ils se portèrent deux coups si furieux que l'un et l'autre tombèrent sur l'herbe, qui fut bientôt toute rouge de leur sang. Le prince de l'île Paisible s'évanouit par la perte du sien ; et Atimir mortellement blessé prononça le nom d'Hébé en expirant pour elle.
Une partie de ceux qui cherchaient le prince de l'île Paisible arrivèrent en ce lieu, et furent saisis de frayeur à la vue de ce cruel spectacle. La princesse Hébé, entraînée par son inquiétude, venait de descendre dans les jardins ; elle courut où elle entendit les cris de ses gens, qui prononçaient confusément les noms des deux princes, et trouva ces objets si funestes et si touchants. Elle crut que le prince de l'île Paisible était mort, comme Atimir ; et en ce moment, ils ne paraissaient point différents l'un de l'autre. Après avoir jeté quelques regards sur ces malheureux princes : « Précieuses vies qui venez d'être sacrifiées pour moi, s'écria douloureusement Hébé, je vais vous venger par la perte de la mienne ! » Après ces mots, elle se jeta sur l'épée fatale qu'Atimir avait reçue d'elle ; et elle s'en perça le sein, avant que ses gens, étonnés de cette cruelle aventure, se fussent mis en devoir de l'en empêcher.
Elle expira, et la fée Anguillette, touchée de tant de malheurs où elle avait opposé autant d'obstacles que sa science lui avait permis, parut au lieu où venaient de se terminer ces belles vies. La fée accusa le destin, et ne put s'empêcher de verser des larmes ; alors songeant à secourir le prince de l'île Paisible, qu'elle savait bien qui n'était pas mort, elle le guérit de sa blessure, et le fit transporter en un moment dans son île, où par le don merveilleux qu'elle y avait attaché, ce prince se consola de la perte qu'il venait de faire, et oublia la passion qu'il avait eue pour Hébé.
Le roi et la reine, qui n'eurent pas un semblable secours, se livrèrent tout entiers à leur douleur, et le temps seul put les consoler. Pour Ilérie, rien ne peut exprimer son désespoir ; elle fut toujours fidèle à sa douleur, et au souvenir de l'ingrat Atimir.
Cependant Anguillette, ayant fait transporter le prince de l'île Paisible dans son royaume, toucha avec sa baguette les restes infortunés de l'aimable Atimir et de la belle Hébé ; dans l'instant même ils se changèrent en deux arbres d'une beauté parfaite. La fée les nomma Charmes, pour conserver à jamais la mémoire de ceux qu'on avait vus briller dans ces malheureux amants.