Le Palais de la Vengeance par La Comtesse de Murat

À son Altesse Sérénissime Madame la Princesse Douairière de Conty
 
L'Autre jour à mes yeux vint s'offrir une Fée,
Qui me dit avec un air doux
« Vous vous seriez fort bien passée
De faire des Contes de Nous ;
Mais je n'en serai point désormais offensée,
Pourvu que réparant de si communs malheurs
Nos Noms ne servent de trophée
Qu'à la Princesse à qui se consacrent les cœurs ;
Dites-lui de la part de toutes mes pareilles,
Que dans l'Empire des merveilles
Nous l'admirons autant qu'on fait ailleurs. »
Aussitôt j'obéis ; si de l'obéissance
Un Don faisait la récompense,
Je ne demanderais ni trésors, ni grandeurs,
Mon cœur de ces présents ne peut se satisfaire ;
Je voudrais sur mes Vers, qu'épanchant ses faveurs
La Fée eût attaché l'heureux don de vous plaire.
LE PALAIS DE LA VENGEANCE, conte
 
Il fut autrefois un roi et une reine d'Islande, qui après vingt ans de mariage eurent une fille, dont la naissance leur donna d'autant plus de joie qu'ils désespéraient depuis longtemps d'avoir des enfants qui succédassent un jour à leur royaume. La jeune princesse fut nommée Imis ; ses charmes naissants promirent dès son enfance toutes les merveilles que l'on vit briller en elle dans un âge un peu plus avancé. Rien n'aurait été digne d'elle dans tout l'univers, si l'Amour, qui crut être de son honneur de pouvoir assujettir un jour à son empire une si merveilleuse personne, n'eût pris soin de faire naître dans cette même cour un prince aussi charmant que la princesse Imis était aimable. Il s'appelait Philax, et il était fils d'un frère du roi d'Islande ; il avait deux ans plus que la princesse, et ils furent élevés ensemble avec toutes les libertés que donnent l'enfance et la proximité du sang. Les premiers mouvements de leurs cœurs furent donnés à l'admiration et à la tendresse. Ils ne pouvaient rien voir de si beau qu'eux-mêmes, aussi ne trouvaient-ils rien ailleurs qui pût les détourner d'une passion qu'ils sentaient l'un et l'autre, même sans savoir encore comment on la devait nommer. Le roi et la reine voyaient naître cet amour avec plaisir ; ils aimaient le jeune Philax, il était prince de leur sang, et jamais un enfant n'avait donné de si belles espérances. Tout semblait d'accord avec l'amour pour rendre un jour Philax le plus heureux de tous les hommes. La princesse avait environ douze ans quand la reine, qui l'aimait avec une tendresse infinie, voulut consulter sur sa destinée une fée dont la science prodigieuse faisait alors un grand bruit. Elle partit pour l'aller trouver. Elle mena Imis avec elle, qui dans la douleur de quitter Philax, s'étonna mille et mille fois que l'on pût songer à l'avenir quand le présent était agréable. Philax demeura auprès du roi, et tous les plaisirs de la cour ne le consolèrent point de l'absence de la princesse.
La reine arriva au château de la fée, elle y fut magnifiquement reçue, mais la fée ne s'y trouva pas. Elle habitait d'ordinaire sur le sommet d'une montagne à quelque distance de son château, où elle demeurait seule, occupée de ce profond savoir qui la rendait si célèbre par tout le monde. Dès qu'elle sut l'arrivée de la reine, elle revint. La reine lui présenta la princesse, lui apprit son nom, l'heure de sa naissance, que la fée savait aussi bien qu'elle, quoiqu'elle n'y eût point été (mais la fée de la montagne savait tout). Elle promit à la reine de lui rendre réponse dans deux jours, et puis elle retourna sur le sommet de sa montagne. Au commencement du troisième jour elle revint, fit descendre la reine dans un jardin, et lui donna des tablettes de feuilles de palmier bien fermées, mais elle lui ordonna de ne les ouvrir qu'en présence du roi. La reine, pour satisfaire du moins en quelque façon sa curiosité, lui fit diverses questions sur la fortune de sa fille. « Grande reine, lui dit la fée de la montagne, je ne vous saurais dire précisément de quelle espèce de malheur la princesse est menacée ; je vois seulement que l'amour aura beaucoup de part dans les événements de sa vie, et que jamais beauté n'a fait naître de si violentes passions que celles que doit inspirer Imis. » Il ne fallait point être fée pour promettre des amants à cette princesse. Ses yeux semblaient déjà exiger de tous les cœurs l'amour que la fée assurait que l'on aurait pour elle. Cependant Imis, beaucoup moins inquiète de sa destinée que de l'absence de Philax, s'amusait à cueillir des fleurs ; mais occupée de sa tendresse et de l'impatience de partir, elle oublia le bouquet qu'elle avait commencé de faire, et jeta en rêvant les fleurs qu'elle avait d'abord amassées avec plaisir ; elle alla rejoindre la reine qui disait adieu à la fée de la montagne. La fée embrassa Irais, et la regardant avec l'admiration qu'elle méritait : « Puisqu'il ne m'est pas possible, dit-elle après quelque moment d'un silence qui avait quelque chose de mystérieux, puisqu'il ne m'est pas possible, belle princesse, de changer en ta faveur l'ordre des destinées, du moins je tâcherai de te faire éviter les malheurs qu'elles te préparent. » Après ces mots, elle cueillit elle-même une touffe de muguet, et s'adressant à la jeune Imis : « Portez toujours ces fleurs que je vous donne, lui dit-elle, elles ne flétriront jamais, et tant que vous les aurez sur vous, elles vous garantiront de tous les maux dont le destin vous menace. » Elle attacha ensuite le bouquet sur la coiffure d'Imis, et les fleurs obéissant aux intentions de la fée, dès qu'elles furent sur la tête de la princesse, s'ajustèrent d'elles-mêmes, et formèrent une espèce d'aigrette, dont la blancheur semblait ne servir qu'à faire voir que rien ne pouvait effacer celle du teint de la belle Imis. La reine partit après avoir encore remercié mille fois la fée, et revint en Islande où toute la cour attendait avec impatience le retour de la princesse.
Jamais la joie ne parut plus brillante et plus aimable que dans les yeux d'Imis et de son amant. On n'expliqua qu'au roi le mystère de l'aigrette de muguet ; elle faisait un effet si agréable sur les beaux cheveux bruns de la princesse que tout le monde la prit seulement pour un ornement qu'elle avait choisi elle-même dans les jardins de la fée. La princesse parla beaucoup plus à Philax des chagrins qu'elle avait sentis en ne le voyant pas, que des malheurs que lui promettaient les destinées. Philax en fut pourtant alarmé, mais la joie de se trouver était présente, les malheurs encore incertains ; ils les oublièrent et s'abandonnèrent au doux plaisir de se revoir. Cependant la reine rendit compte au roi de son voyage, et lui donna les tablettes de la fée. Le roi les ouvrit, et y trouva ces paroles écrites en lettres d'or
Le destin pour Imis sous un espoir flatteur
Cache une peine rigoureuse ;
Elle deviendra malheureuse
Par le long cours de son bonheur.
Le roi et la reine furent fort affligés de cet oracle, et cherchèrent vainement à le pouvoir expliquer. Ils n'en dirent rien à la princesse, pour ne lui pas donner une inutile douleur.
Un jour que Philax était allé à la chasse, ce qui lui arrivait assez souvent, Imis se promenait seule dans un labyrinthe de myrtes ; elle était fort triste, parce qu'elle trouvait que Philax tardait trop à revenir, et elle se reprochait une impatience qu'il ne partageait pas avec elle ; elle était occupée de sa rêverie, quand elle entendit une voix qui lui dit : « Pourquoi vous affligez-vous, belle princesse ? Si Philax n'est pas assez sensible au bonheur d'être aimé de vous, je viens vous offrir un cœur mille fois plus reconnaissant, un cœur vivement touché de vos charmes, et une fortune assez brillante pour devoir être désirée par toute autre que vous, dont tout le monde doit reconnaître l'empire. » La princesse fut très surprise d'entendre cette voix, elle croyait être seule dans le labyrinthe, et comme elle n'avait point parlé, elle s'étonnait encore plus que cette voix eût répondu à sa pensée ; elle regarda autour d'elle, et elle vit paraître en l'air un petit homme monté sur un hanneton. « N'ayez point peur, belle Imis, lui dit-il, vous n'avez point d'amant plus soumis que moi ; et quoique ce soit aujourd'hui la première fois que je parais devant vous, il y a longtemps que je vous aime, et que je vous vois tous les jours. - Que vous m'étonnez ! lui dit la princesse. Quoi ! vous me voyez tous les jours, et vous savez ce que je pense ? Si cela est, vous avez dû voir qu'il est inutile d'avoir de l'amour pour moi. Philax à qui j'ai donné mon cœur est trop aimable pour pouvoir cesser d'en être le maître, et quoique je ne sois pas contente de lui, je ne l'ai jamais tant aimé ; mais, dites-moi qui vous êtes, et où vous m'avez vue. - Je suis Pagan l'Enchanteur, lui dit-il, et mon pouvoir s'étend sur tout le monde, hors sur vous. Je vous vis dans les jardins de la fée de la montagne. J'étais caché dans une des tulipes que vous cueillîtes, je pris d'abord pour un heureux présage le hasard qui vous avait fait choisir la fleur où j'étais. Je me flattai que vous m'emporteriez avec vous, mais vous étiez trop occupée du plaisir de penser à Philax, vous jetâtes les fleurs après les avoir cueillies, et vous me laissâtes dans le jardin, le plus amoureux de tous les hommes. Depuis ce moment, j'ai senti que rien ne pouvait me rendre heureux que l'espérance d'être aimé de vous. Pensez à moi, belle Imis, s'il vous est possible, et permettez-moi de vous faire souvenir quelquefois de mon amour. »
Après ces mots il disparut, et la princesse retourna au palais, où la vue de Philax, qu'elle retrouva, dissipa la peur qu'elle avait eue. Elle avait tant d'empressement de l'entendre se justifier du long temps qu'il avait passé à la chasse qu'elle pensa oublier de lui conter son aventure. Mais enfin elle lui apprit ce qui lui venait d'arriver dans le labyrinthe des myrtes. Le jeune prince, malgré son courage, craignit un rival ailé contre lequel il ne pourrait disputer sa princesse aux dépens de sa vie'. Mais l'aigrette de muguet le rassurait contre les enchantements, et la tendresse qu'Imis avait pour lui ne lui permettait pas de craindre son changement.
Le lendemain de l'aventure du labyrinthe, la princesse, en s'éveillant, vit voler dans sa chambre douze petites nymphes assises sur des mouches à miel, qui portaient dans leurs mains de petites corbeilles d'or. Elles s'approchèrent du lit d'Imis, la saluèrent et puis allèrent mettre les corbeilles sur une table de marbre blanc, qui parut au milieu de la chambre. Dès qu'elles furent posées, elles devinrent d'une grandeur ordinaire. Les nymphes, après avoir quitté leurs corbeilles, saluèrent encore Imis ; et une d'entre elles, s'approchant de son lit plus près que les autres, laissa tomber dessus quelque chose, puis elles s'envolèrent. La princesse, malgré l'étonnement que lui donnait un spectacle si nouveau, prit ce que la nymphe avait joué auprès d'elle ; c'était une émeraude d'une beauté merveilleuse. Elle s'ouvrit dès que la princesse y toucha ; elle trouva qu'elle renfermait une feuille de rose, sur laquelle elle lut ces vers :
Que l'univers apprenne avec étonnement
Du pouvoir de vos yeux les effets incroyables,
Vous me rendez, en vous aimant,
Les tourments mêmes désirables.
La princesse ne pouvait revenir de sa surprise, enfin elle appela les dames qui la servaient, elles furent aussi étonnées qu'Imis à la vue de la table et des corbeilles. Le roi, la reine et Philax accoururent au bruit de cette aventure ; la princesse ne supprima dans son récit que la lettre de son [nouvel] amant. C'était au seul Philax qu'elle croyait en devoir rendre compte. Les corbeilles furent examinées avec soin, et elles se trouvèrent toutes remplies de pierreries d'une beauté extraordinaire et d'un si grand prix qu'elles redoublèrent encore l'étonnement des spectateurs. La princesse n'y voulut point toucher ; et ayant trouvé un moment où personne ne l'écoutait, elle s'approcha de Philax, et lui donna l'émeraude et la feuille de rose. Il lut la lettre de son rival avec beaucoup de peine. Imis pour le consoler déchira devant lui la feuille de rose. Mais que ce sacrifice leur coûta cher ! Il se passa quelques jours sans que la princesse entendît parler de Pagan ; elle crut que ses mépris pour lui auraient éteint son amour, et Philax se flatta de la même espérance.
Ce prince retourna à la chasse comme il avait accoutumé. Il s'arrêta seul au bord d'une fontaine pour se rafraîchir. Il avait sur lui l'émeraude que la princesse lui avait donnée, et se souvenant de ce sacrifice avec plaisir, il la tira de sa poche pour la regarder, mais à peine l'eut-il tenue un moment qu'elle lui échappa des mains, et dès qu'elle eut touché la terre, elle se changea en un chariot. Deux monstres ailés sortirent de la fontaine, et s'y attelèrent eux-mêmes. Philax les regardait sans peur, car il était incapable d'en avoir, mais il ne put s'empêcher de sentir quelque émotion, quand il se vit transporter dans le chariot d'émeraude par une force invisible, et aussitôt élevé en l'air où les monstres ailés firent voler le chariot avec une facilité et une rapidité prodigieuses. Cependant la nuit arriva, et les chasseurs, après avoir cherché Philax par tout le bois inutilement, revinrent au palais, où ils crurent qu'il pourrait être retourné. Ils ne l'y trouvèrent pas, et personne ne l'avait vu depuis qu'il était allé avec eux à la chasse. Le roi ordonna que l'on retournât chercher le prince. Toute la cour prit part à son inquiétude ; l'on retourna dans le bois, on courut aux environs, on n'en revint qu'au point du jour, et l'on en revint sans avoir appris aucune nouvelle du prince. Imis avait passé la nuit à se désespérer de l'absence de son amant dont elle ne pouvait comprendre la cause. Elle était alors sur une terrasse du palais, pour voir revenir ceux qui étaient allés chercher Philax, et elle se flattait de le voir arriver avec eux ; mais rien ne peut exprimer l'excès de la douleur dont elle fut saisie quand elle ne vit point arriver Philax, et qu'on lui dit qu'il avait été impossible d'apprendre ce qu'il était devenu. Elle s'évanouit, on l'emporta, et une de ses femmes, qui s'empressait de la mettre au lit, détacha de dessus la tête de la princesse l'aigrette de muguet qui la garantissait des enchantements. Dès qu'elle fut ôtée, un nuage obscurcit la chambre, et Imis disparut. Le roi et la reine furent au désespoir de cette perte, et ne purent jamais s'en consoler.
La princesse, en revenant de son évanouissement, se trouva dans une chambre de corail de diverses couleurs, parquetée de nacre de perles, environnée de nymphes qui la servaient avec un profond respect. Elles étaient belles et vêtues d'habits magnifiques et galants. D'abord Imis demanda où elle était. « Vous êtes dans un lieu où l'on vous adore, lui dit une des nymphes. Ne craignez rien, belle princesse, vous y trouverez tout ce que vous pouvez désirer. - Philax est donc ici ? dit alors la princesse avec un mouvement de joie qui parut dans ses yeux. Je ne souhaite que le bonheur de le revoir. - C'est vous souvenir trop longtemps d'un ingrat, dit alors Pagan en se faisant voir à la princesse, et puisque ce prince vous a quittée, il n'est plus digne de l'amour que vous avez pour lui. Joignez le dépit et les soins de votre gloire à la passion que j'ai pour vous ; régnez à jamais dans ces lieux, belle princesse, vous y trouverez des richesses immenses, et tous les plaisirs imaginables seront attachés à vos pas. » Imis ne répondit au discours de Pagan que par des larmes. Il la quitta de peur d'aigrir sa douleur. Les nymphes restèrent auprès d'elle, et essayèrent par leurs soins de la consoler. On lui servit un repas magnifique, elle refusa de manger ; mais enfin le lendemain le désir de voir encore Philax la fit résoudre à vivre. Elle mangea, et les nymphes pour dissiper sa douleur la menèrent en divers endroits du palais ; il était tout bâti de coquillages luisants, mêlés avec des pierres précieuses de différentes couleurs, ce qui faisait le plus bel effet du monde ; tous les meubles en étaient d'or et d'un travail si merveilleux qu'on voyait bien qu'il ne pouvait venir que de la main des fées.
Les nymphes, après avoir fait voir à Imis le palais, la conduisirent dans des jardins, dont la, beauté ne peut être représentée. Elle y trouva un char fort brillant, attelé de six cerfs qu'un nain conduisait. On la pria d'entrer dans le char, Imis obéit, les nymphes s'y assirent à ses pieds ; on les mena sur le bord de la mer, où une nymphe apprit à la princesse que Pagan régnait dans cette île, dont il avait fait par la force de son art le plus beau lieu de l'univers. Un bruit d'instruments interrompit le discours de la nymphe, toute la mer parut couverte de petites barques de corail couleur de feu, remplies de tout ce qui pouvait composer une fête maritime fort galante. Au milieu des petites barques, il y en avait une beaucoup plus grande que les autres, sur laquelle les chiffres d'Imis paraissaient partout formés avec des perles ; elle était traînée par deux dauphins. Elle s'approcha du rivage. La princesse y entra avec les nymphes ; dès qu'elle y fut, une superbe collation parut devant elle, et elle entendit un concert merveilleux qui se faisait dans les barques qui entouraient la sienne. On n'y chanta que ses louanges ; mais Imis ne fit attention à rien. Elle remonta dans son char et retourna à son palais, accablée de tristesse. Le soir Pagan se présenta encore devant elle. Il la trouva plus insensible à son amour qu'elle ne lui avait encore paru ; mais il ne se rebuta point, et se flatta sur la foi de sa constance. Il ignorait encore qu'en amour les plus constants ne sont pas toujours les plus heureux. Il donnait chaque jour des fêtes à la princesse, des divertissements dignes d'attirer l'admiration de tout le monde, excepté de celle pour qui on les inventait. Imis n'était touchée que de l'absence de son amant.
Cependant ce malheureux prince avait été conduit par les monstres ailés dans une forêt dont Pagan était le maître. Elle s'appelait la Forêt Triste. Dès que Philax y fut arrivé, le chariot d'émeraude et les monstres disparurent. Le prince, surpris de cette aventure, appela tout son courage à son secours, et c'était le seul secours sur lequel il pouvait compter dans ce lieu-là. Il parcourut d'abord quelques routes de la forêt, elle était affreuse, et le soleil n'en pénétrait jamais l'obscurité. Il n'y trouva personne, pas même des animaux d'aucune espèce ; il semblait que les animaux mêmes eussent de l'horreur pour un si triste séjour. Philax y vécut des fruits sauvages qu'il y trouva. Il y passait les jours dans une douleur mortelle. L'absence de la princesse le mettait au désespoir, et quelquefois avec son épée qui lui était demeurée, il s'amusait à graver le nom d'Imis sur des arbres qui n'étaient pas destinés pour un usage si tendre, mais quand on aime véritablement, on fait quelquefois servir à l'amour les choses du monde qui lui paraissent les plus contraires.
Cependant le prince avançait tous les jours dans la forêt, et il y avait environ un an qu'il l'habitait lorsqu'une nuit il entendit des voix plaintives, dont il ne put distinguer les paroles. Quelque effrayantes que dussent être ces plaintes pendant la nuit, et dans un lieu où le prince n'avait jamais vu personne, le désir de n'être plus seul et de trouver du moins des malheureux comme lui, avec qui il pût se plaindre de ses infortunes, lui fit attendre le jour avec impatience, pour chercher ceux qu'il avait entendus. Il marcha vers l'endroit de la forêt d' où il crut que pouvaient venir les voix. Il marcha toute la journée inutilement ; mais enfin, sur le soir, il trouva dans un lieu, où les arbres s'éclaircissaient, les débris d'un château qui paraissait avoir été fort spacieux et fort superbe. Il entra dans une cour, dont les murs qui étaient de marbre vert paraissaient encore assez entiers. Il n'y trouva que des arbres d'une hauteur prodigieuse, plantés sans ordre en divers endroits de la cour. Il s'avança plus loin vers un lieu où il vit quelque chose d'élevé sur un piédestal de marbre noir ; c'étaient des armes confusément amassées les unes sur les autres, des casques, des boucliers, des épées à l'antique, qui formaient une espèce de trophée mal arrangé. Il regarda s'il n'y aurait point quelque inscription qui pût l'instruire du nom de ceux à qui avaient appartenu autrefois ces armes. II en trouva une gravée sur le piédestal, dont le temps avait à demi effacé les caractères, et ce fut avec beaucoup de peine qu'il lut ces paroles :
À l'immortelle mémoire
De la gloire de la fée Céoré ;
C'est ici
Que dans une même journée
Elle triompha de l'amour
Et punit ses amants infidèles.
Cette inscription n'instruisait point Philax de tout ce qu'il voulait savoir, aussi aurait-il continué de marcher dans la forêt si la nuit ne fût arrivée. Il s'assit au pied d'un cyprès, et à peine y eut-il été un moment qu'il entendit les mêmes voix qu'il avait ouïes la nuit précédente. Il en fut moins surpris que de s'apercevoir que c'étaient ces arbres mêmes qui se plaignaient, comme des hommes auraient pu faire. Le prince se leva, mit l'épée à la main, et frappa sur le cyprès qui était le plus près de lui ; il allait redoubler ses coups quand l'arbre lui cria : « Arrête, arrête, n'outrage point un prince malheureux et qui n'est plus en état de se défendre. » Philax s'arrêta, et s'accoutumant à cette surprenante aventure, demanda au cyprès par quelles merveilles il était homme et arbre tout ensemble. « Je veux bien te l'apprendre, lui dit le cyprès, et puisque depuis deux mille ans voici la première occasion que me donne le destin de me plaindre de mes malheurs, je ne veux pas la perdre. Tous ces arbres que tu vois ici furent des princes considérables dans leur siècle, par le rang qu'ils tenaient dans le monde et par leur valeur. La fée Céoré régnait dans cette contrée. Elle était belle, mais son savoir la rendait encore plus renommée que sa beauté. Aussi usa-t-elle d'autres charmes pour nous assujettir à ses lois. Elle était devenue amoureuse du jeune Orizée, prince digne d'une meilleure fortune par ses admirables qualités. C'est premièrement, ajouta le cyprès, ce chêne que tu vois à côté de moi. » Philax regarda le chêne, et lui entendit pousser un grand soupir que lui arracha sans doute le souvenir de son infortune. « La fée, pour attirer ce prince à sa cour, continua le cyprès, fit publier un tournoi, nous courûmes tous à cette petite occasion d'acquérir de la gloire. Orizée fut du nombre des princes qui disputèrent le prix. C'étaient des armes fées, qui rendaient invulnérables. Je fus malheureusement vainqueur. Céoré, irritée de ce que le destin ne s'était pas déclaré d'accord avec ses inclinations, résolut de se venger sur nous de ce crime de la fortune ; elle enchanta des glaces de miroirs', dont une galerie de son château était toute remplie'. Ceux qui la voyaient représentée seulement une fois dans ces glaces fatales ne pouvaient se défendre de sentir pour elle une violente passion ; ce fut dans ce lieu qu'elle nous reçut le lendemain du tournoi, nous la vîmes tous dans ces glaces, et nous la trouvâmes si belle que ceux d'entre nous qui jusqu'alors avaient été indifférents cessèrent de l'être en un moment, et ceux qui avaient aimé devinrent aussi facilement infidèles. Nous ne pensâmes plus à quitter la cour de la fée, nous ne songions qu'à lui plaire. En vain les affaires de nos États nous rappelaient dans nos royaumes. Tout nous paraissait indigne de nous, hors l'espérance d'être aimés de Céoré. Orizée fut le seul qu'elle favorisa, et la passion des autres princes ne servait à la fée qu'à faire des sacrifices à cet amant qui lui était si cher, et qu'à répandre dans tout le monde le bruit de sa beauté. L'amour sembla pendant quelque temps avoir adouci l'humeur cruelle de Céoré ; mais après quatre ou cinq années, elle reprit sa première férocité ; elle vengea de légers déplaisirs sur des rois, ses voisins, par des meurtres épouvantables, et abusant du pouvoir que ses enchantements lui donnaient sur nous, elle nous rendait les ministres de ses cruautés. Orizée tâchait en vain d'arrêter ses injustices, elle l'aimait, mais elle ne lui obéissait point.
Un jour que je revenais de combattre, et de vaincre pour ses intérêts un géant qu'elle m'avait envoyer défier au combat, je lui fis apporter les armes du vaincu. Elle était seule dans la galerie des miroirs. Je mis les armes du géant à ses pieds, et lui parlai de mon amour avec une ardeur incroyable, qui sans doute s'augmentait par la force des enchantements du lieu où j'étais. Mais bien loin de me témoigner quelque reconnaissance pour le succès de mon combat et pour l'amour que j'avais pour elle, Céoré me traita avec des mépris insupportables, et se retirant dans un cabinet', elle me laissa seul dans la galerie, dans un désespoir et une fureur qui ne se peuvent exprimer. J'y demeurai longtemps sans savoir quelle résolution je voulais prendre, car les enchantements de la fée ne nous permettaient pas de vouloir combattre Orizée. Soigneuse de la vie de son amant, la cruelle Céoré nous rendait jaloux, et nous ôtait ce désir si naturel aux hommes de se venger d'un rival heureux.
Enfin, après avoir marché quelque temps dans la galerie, me souvenant que c'était dans ce lieu que j'avais commencé d'être amoureux de la fée, « c'est ici, m'écriai-je, que j'ai pris le funeste amour qui me désespère ; et vous, glaces funestes qui m'avez tant de fois représenté l'injuste Céoré avec cette beauté qui séduit mon cœur et ma raison, je vous punirai du crime de l'avoir offerte à mes regards avec trop de charmes ». À ces mots, prenant la massue du géant que j'avais fait apporter pour présenter à la fée, j'en donnai quelques coups dans les glaces ; à peine furent-elles cassées que je me sentis plus de haine pour Céoré que je n'avais eu d'amour pour elle. Les princes, mes rivaux, sentirent dans ce même instant rompre leurs fers. Orizée lui-même fut honteux de l'amour que la fée avait pour lui. Céoré essaya en vain d'arrêter son amant par ses larmes ; il fut insensible à sa douleur, et malgré ses cris, nous partions tous ensemble pour fuir ce funeste séjour, quand en passant dans la cour où nous sommes, le ciel parut tout en feu, un tonnerre épouvantable se fit entendre, et il nous fut impossible de changer de place ; la fée parut en l'air, montée sur un grand serpent, et s'adressant à nous avec un son de voix qui marquait sa fureur : « Princes inconstants, nous dit-elle, je vais punir par une peine qui ne finira jamais le crime que vous avez commis en rompant mes chaînes qu'il vous était trop glorieux de porter ; et toi, ingrat Orizée, je triomphe enfin de l'amour que tu m'avais donné. Contente de cette victoire, je vais te faire éprouver les mêmes malheurs qu'à tes rivaux, et j'ordonne, ajouta-t-elle, en mémoire de cette aventure, que quand l'usage des miroirs sera connu dans tout l'univers, que la perte de ces glaces fatales soit toujours un assuré présage de l'infidélité d'un amant ». La fée se perdit en l'air après avoir prononcé ces paroles. Nous fûmes changés en arbres, et la cruelle Céoré nous laissa sans doute la raison pour nous faire souffrir davantage. Les temps ont détruit ce superbe château qui fut le témoin de nos disgrâces, et tu es le seul qui soit venu dans cette affreuse forêt, depuis deux mille ans que nous y sommes. »
Philax allait répondre aux discours du cyprès quand il fut tout d'un coup transporté dans un jardin fort agréable ; il y trouva une belle nymphe, qui s'approchant de lui d'un air gracieux : « Si vous voulez, Philax, lui dit-elle, je vous ferai voir la princesse Imis dans trois jours. » Le prince, transporté de joie à une proposition si peu attendue, se jeta à ses pieds pour lui témoigner sa reconnaissance. Dans ce même instant Pagan était en l'air, caché dans un nuage avec la princesse Imis. Il lui avait dit mille fois que Philax était infidèle, elle avait toujours refusé de le croire sur la parole d'un amant jaloux ; il la conduisait en ce lieu pour la convaincre, disait-il, de la légèreté d'un prince qu'elle lui préférait si injustement. La princesse vit Philax d'un air content aux pieds de la nymphe, elle fut au désespoir de ne pouvoir plus se tromper sur la chose du monde qu'elle craignait le plus. Pagan ne l'avait pas mise à une distance de la terre où il lui fût possible d'entendre ce que Philax et la nymphe se disaient, c'était par ses ordres qu'elle s'était présentée à ce prince ; Pagan ramena Imis dans son île, où après l'avoir convaincue de l'infidélité de Philax, il trouva qu' il avait seulement redoublé la douleur de cette belle princesse, et qu'elle n'en était pas plus sensible pour lui.
Désespéré de voir que cette infidélité prétendue, dont il avait espéré un plus doux succès, lui devenait inutile, il résolut de se venger de la constance de ces deux amants ; il n'était pas cruel comme la fée Cdoré, son aïeule ; aussi imagina-t-il une autre vengeance que celle dont elle avait puni ses malheureux amants : il ne voulut pas punir ni la princesse qu'il avait si tendrement aimée, ni même Philax qu'il avait assez fait souffrir ; et bornant sa vengeance à détruire une passion qui avait été si contraire à la sienne, il éleva dans son île un palais de cristal', prit soin d'y mettre tout ce qui peut être agréable à la vie, hors le moyen d'en pouvoir sortir ; il y renferma des nymphes et des nains pour servir Imis et son amant, et quand tout fut disposé pour les y recevoir, il les y transporta l'une et l'autre. Ils se crurent d'abord au comble du bonheur, et rendirent mille grâces à la douce colère de Pagan. Cependant il ne voulut pas si tôt les voir ensemble, u comprit que de jour en jour ce spectacle deviendrait moins cruel pour lui ; il s'éloigna du palais de cristal, après y avoir d'un coup de baguette gravé cette inscription :
Les tourments, les ennuis, les malheurs de l'absence,
D'Imis et de Philax troublèrent les beaux jours.
Sans pouvoir vaincre leur constance,
Pagan fut offensé de leur persévérance,
Et pour détruire enfin de si tendres amours,
Il les a dans ces lieux, témoins de sa vengeance,
Condamnés à se voir toujours.
On dit qu'au bout de quelques années, Pagan fut aussi vengé qu'il avait désiré de l'être, et que la belle Imis et Philax, accomplissant la prédiction de la fée de la montagne, souhaitèrent avec autant d'ardeur de retrouver l'aigrette de muguet pour détruire les enchantements agréables, qu'ils l'avaient conservée autrefois avec soin pour se garantir des malheurs qui leur avaient été prédits.
Avant ce temps fatal, les amants trop heureux
Brûlaient toujours des mêmes feux,
Rien ne troublait le cours de leur bonheur extrême ;
Pagan leur fit trouver le secret malheureux,
De s'ennuyer du bonheur même.