L'Origine des Fées par Madame Durand

LES PETITS SOUPERS DE L'ÉTÉ
DE L'ANNÉE 1699
OU AVENTURES GALANTES
AVEC L'ORIGINE DES FÉESPAR MADAME DURAND
À Madame la Duchesse d'Orléans
[À deux lieues de Paris, quatre dames se réunissent à la campagne: la marquise d'Argensac, madame de la Fuye, mademoiselle de Boislegat, la comtesse de Miralde, elles sont rejointes par quatre messieurs, des intrigues galantes les unissent. Ils bavardent avant et après le souper. Parmi les histoires qu'ils se racontent figurent deux contes merveilleux]
L'ORIGINE DES FÉES
Quelque découverte que les poètes aient pu faire sur ce qui concerne les dieux, ils n'en ont pas pénétré tous les secrets, les seules lumières humaines ne sont pas suffisantes pour développer les profonds mystères de leurs plaisirs.
L'amour ayant fait de tout temps les délices de Jupiter, et le secret étant une partie essentielle à cette passion, quelques-unes de ses maîtresses ont échappé à la connaissance des mortels, et la seule révélation a pu suppléer au défaut.
Il y a peu de temps qu'une femme, se flattant d'être une des favorites d'Apollon, rêvait profondément à ces contes de fées qui passent pour chimères, et ne pouvait cependant comprendre qu'il n'y eût pas un fondement véritable à des traditions si anciennes; elle donna dans la vision et dans le faux, tant qu'elle n'eut pour guide que son propre esprit. Insensiblement son application la conduisit au sommeil, peu après elle crut être réveillée par les accords d'un instrument, dont les sons lui causèrent des transports doux et extraordinaires.
Elle ouvrit les yeux, ou elle crut les ouvrir, et elle se vit dans un aimable bocage, où coulait un ruisseau sur des diamants brillants; un jeune homme blond, habillé d'une draperie à l'antique, jouait de la lyre sur ses bords, et avait des grâces si spirituelles qu'elle connut le dieu des vers.
Elle voulut se jeter à ses pieds, prévenue de l'erreur où elle était d'en être protégée.
- Arrête, lui cria-t-il, arrête, crois-tu pour quelques rondeaux, pour quelques chansonnettes, être digne de m'approcher, et de pénétrer dans les secrets des dieux? C'est ainsi qu'en usent les mortels, leur amour-propre les rend toujours dupes d'eux-mêmes, et fiers d'un léger talent que je leur tolère, ils en usent comme si je leur avais fait goûter de ces précieuses eaux que je réserve pour mes favoris.
Le discours d'Apollon étonna beaucoup la rêveuse, elle fit des retours sur elle-même, et confessa avec une humilité profonde que son ignorance avait jusque-là causé sa témérité, mais qu'à l'avenir elle ne hasarderait rien qui passât sa portée. «Voilà comme je te désire, lui dit le dieu en souriant, et pour récompenser des dispositions si soumises, approche, je te ferai une faveur dont j'ai peu de fois honoré ton sexe.» Elle alla sur ses genoux jusqu'aux pieds du bel Apollon, il lui mit une goutte de l'eau mystérieuse sur les lèvres, « Va, lui dit-il, retourne avec les mortels, et puisqu'ils sont assez injustes pour traiter les fées d'êtres d'imagination, je te donne le pouvoir de les détromper; tu n'auras pas si tôt pris la plume que la majestueuse origine de ces admirables femmes se découvrira clairement à tes yeux.»
Elle s'éveilla effectivement bien surprise de se trouver dans son lit, mais si remplie de ce qui venait de lui arriver qu'elle se mit aussitôt à écrire, et n'hésita pas à composer l'histoire qui suit.
Quelques siècles après que Jupiter eut débrouillé le chaos, il prit une passion pour une nymphe la plus belle qui ait jamais été, rien ne manquait à la régularité de ses traits, sa taille était divine, son air galant et majestueux, son teint surpassait les plus belles fleurs, son rire était gracieux, et son esprit avait une sublimité et un charme à quoi il n'était pas possible de résister.
La nature sans doute, pour rendre grâce à Jupiter des ornements dont il l'avait embellie, fit ses derniers efforts pour accomplir un chef-d’œuvre en la personne d'Ogilire, dans lequel ce dieu trouva la récompense de ses travaux: il avait déjà eu plusieurs maîtresses, toutes avaient succombé à ses premières attaques, la conquête d'Ogilire fut tentée de la même façon, mais le succès en fut différent.
Elle ne s'accommoda point de la rapidité avec laquelle Jupiter voulait emporter les places qu'il assiégeait, sensibles à la gloire de soumettre un si grand dieu: son cœur se révoltait contre les moyens dont il se servait, et sûre de ne point succomber tant qu'il ne suivrait point d'autres voies, elle ne lui faisait pas l'honneur de l'éviter.
- Grand Dieu, lui dit-elle, un jour, je ne puis ni vous craindre, ni vous aimer, tant que je ne vous verrai que comme Jupiter foudroyant. Vous croyez n'avoir qu'à paraître pour être vainqueur, apprenez qu'une jeune personne qui a de la vertu, et qui ne peut redouter que la faiblesse de son cœur, est toujours à couvert des entreprises de cette puissance que vous faites tant valoir, et qui, après tout, est bien au-dessous d'un amour fidèle.
Jupiter n'avait pas accoutumé de trouver tant de résistance; il voulut se servir de son pouvoir pour la subjuguer comme les autres ; mais elle, avec cette éloquence et cette douceur majestueuse qui lui étaient naturelles, sut si bien réprimer l'audace du maître des dieux qu'il eut recours quelques jours après à ses déguisements ordinaires, sous lesquels il avait dérobé tant de faveurs; mais l'aimable Ogilire ne s'y trompa jamais, toujours attentive à son devoir, elle rendait ses entreprises vaines, sans toutefois le rebuter.
- Quoi ! dit-il enfin, une fille, une simple fille sera plus puissante que moi, il ne sera pas dit que, maître de tout, je ne puisse me le rendre de sa volonté, employons d'autres armes, puisque mes ruses me sont aussi inutiles que ma grandeur»; il aperçut en ce moment l'amour caché dans les feuilles d'un gros myrte, qui riait de tout son cœur de voir l'Antitonnant hors de mesure.
- Cruel Amour, lui cria-t-il, prête-moi ton secours, tu en sais bien plus que moi sur la matière dont il s'agit !
- Tu en sauras autant, lui répondit Cupidon, quand ton cœur sera véritablement touché, jusqu'ici, tu n'as eu que des désirs, tu les as satisfaits sans délicatesse, et sans ce plaisir sensible qu'on goûte dans la poursuite d'un cœur; va, ajouta-t-il en lui tirant une flèche, apprendre ce que c'est que des sentiments, et sers une mortelle comme si tu étais mortel, c'est le moyen de goûter des ravissements que tu n'as point encore éprouvés.
Jupiter sentit en effet aussitôt une douce langueur, le désir d'être aimé se fit sentir vivement dans cet instant fatal; il pria l'Amour de donner des dispositions favorables à la belle Ogilire; « J'en prendrai soin, repartit l'Amour, mais c'est maintenant à toi à faire ton destin.»
Le dieu crut alors avoir changé de nature, ce n'était plus ce Jupiter emporté qui ne voulait que posséder; c'était un tendre amant qui voulait plaire. Il alla dans une prairie sur le déclin du jour, où Ogilire prenait le frais; elle était couchée sur des gazons verts qui bordaient une fontaine. Jupiter était fort lorsqu'il était désarmé de son foudre, et que ses yeux ne voulaient lancer que les éclairs que cause la tendre passion; il avait ce soir-là toute la grandeur de la divinité, tous les charmes d'un mortel aimable, et toute la jeunesse que demande l'amour, son habit était galant; il ne faut rien négliger quand on veut réussir; il se jeta aux pieds d'Ogilire, il lui dit de ces choses capables de surprendre un cœur, de ces choses qu'on ne pense que quand on aime, et qui tôt ou tard font leur effet, lorsqu'on n'a point affaire à une âme prévenue.
La nymphe se leva à son arrivée, puis elle s'assit auprès de lui, elle l'écouta sans peine, ce ne fut pas sans émotion pour la première fois, elle craignit la surprise des sens, mais maîtresse d'elle-même, elle ne laissa échapper que ce qu'il fallait précisément pour nourrir un peu l'espérance; le dieu fut charmé de ce léger progrès qu'il avait fait, il se contenta de peu, parce qu'il espérait davantage, et qu'il aimait beaucoup. Il retourna dans les cieux enchanté de son sort; Junon lui trouva tant de douceur qu'elle ne le soupçonna de rien: ignorante déesse qui ne savait pas que les passions adoucissent l'esprit.
Le maître des dieux laissa l'univers en repos pendant cette amoureuse poursuite; il n'était capable que de tendres soins, de douces idées, que de desseins riants. Tous les jours aux pieds d'Ogilire, il l'assurait d'une fidélité éternelle; elle eut souvent recours à la fuite, pour ne pas s'abandonner au penchant qui était déjà si fort en elle. «Cachons-nous, disait elle quelquefois, Jupiter est aimable, il me sert avec toute l'application d'un amant passionné, je ne le connais que trop, et les charmes de sa personne, et ceux de son amour; mais je ne lui aurai pas plus tôt été favorable que sa délicatesse diminuera, il me donnera peut-être une rivale, où sera alors ma consolation?»
Ses réflexions portaient ses pas dans des lieux reculés, mais rien n'était caché à Jupiter. « Vous fuyez, nymphe cruelle, lui dit-il un jour en la trouvant au fond d'un bois, vous me fuyez ! Me haïssez-vous ?» Elle tourna à ces mots les yeux de son côté, il y vit un mélange délicieux d'amour et de pudeur. «Cessez, ajouta-t-il, de faire de vains efforts pour vous dérober à ma recherche; je vous trouverai partout, quand je ne serais pas dieu; ce petit aveugle qui me conduit ne me laisserait pas longtemps ignorer où vous êtes, et vous n'aurez jamais à combattre que mon amour.» Ces discours rassuraient la nymphe, elle s'abandonnait au plaisir sans bornes, de voir ce que l'on aime, et le respect de son amant désarmait peu à peu sa vertu.
En ce temps-là, Briarée et ses monstrueux frères firent cette escalade connue de toutes les nations. Le désir de plaire par des marques de valeur éclatantes tira Jupiter de cette agréable langueur où il vivait depuis longtemps; il foudroya ces audacieux, avec une intrépidité digne de son pouvoir; car pour sa fuite en Égypte, c'est une horrible médisance, dont les auteurs ont été punis du dernier supplice, sans qu'on ait pu pour cela arrêter le cours de cette tradition.
Ogilire cependant sentait augmenter dans son cœur des mouvements, qui la rendaient quelquefois la plus heureuse personne du monde, et souvent la plus infortunée. Les absences que Jupiter était obligé de faire pour les intérêts des mortels, causaient son malheur le plus piquant, mais bientôt son retour calmait ses chères alarmes ; il y avait déjà six mois qu'il était parfait amant, sans avoir pu obtenir la moindre faveur, il s'en plaignait tendrement, mais c'était avec une soumission qui, en laissant le pouvoir d'être rigoureuse, en ôtait insensiblement le désir.
Ogilire était pendant ce temps-là servie en maîtresse du maître de l'olympe; Cornus prenait soin de sa table: Momus de ses divertissements, Plutus de ses richesses, les Grâces de ses ajustements: mais la nymphe ne trouvait de goût dans les soins de son amant que parce qu'ils l'assuraient de son amour, tout le reste lui était indifférent.
Un jour qu'elle était avec lui, et qu'ils parlaient avec cette confiance qui fait les plus touchants plaisirs de l'union des cœurs, que son amant lui faisait part des secrets de toute la nature, et qu'il s'épanchait en sûreté avec une maîtresse si aimable, ils se trouvèrent tout à coup dans une espèce de grotte de nuées, qui exhalait les plus délicieuses odeurs; ils virent de petits traits de feu qui tracèrent ce qui suit en caractères très lisibles:
Grand Dieu, profitez du moment,
Il en est temps, l'amour l'ordonne.
Jupiter et Ogilire lurent en même temps cet ordre précis: « Vous le voyez, dit le dieu, ma soumission est à la fin trop grande»: la nymphe baissa les yeux, et fit semblant de n'avoir rien lu, un instant après, ces paroles disparurent et celles-ci se mirent à leur place
Nymphe, récompensez votre divin amant,
Quand il est temps la pudeur le pardonne.
« Résisterez-vous, s'écria l'amoureux Jupiter, à un ordre si sacré? Est-il un moyen de s'en dédire?» Aussitôt la nouvelle grotte qui avait eu jusque-là une ouverture que deux amours gardaient se ferma, et son obscurité lumineuse, si on peut parler ainsi, donnant un peu de hardiesse à Ogilire, elle tendit sa main à Jupiter, et la lui laissa baiser, avec le transport que cause une première faveur; elle la retira ensuite toute honteuse d'en avoir tant fait, et traita Jupiter de téméraire quand il se plaignit de sa rigueur.
Cet amant confus d'un tel reproche, lui demanda pardon, et cessa ses empressements; ils entendirent alors un des amours qui s'éclatait de rire: «Voilà le dieu devenu berger, dit-il à son camarade, c'est ainsi que l'on usera un jour.» Ogilire traita cet amour de libertin, de corrupteur de mœurs, et pria Jupiter d'en commettre un autre à sa place. «J'y consens, reprit le petit éveillé, mais vous n'en serez pas mieux gardée.» En effet on a su que la nymphe se rendit peu de temps après, ce ne fut pas sans faire acheter ces dons précieux de tout ce qui peut en redoubler le prix.
Le ravissement de Jupiter fut tel que tout s'en sentit dans les cieux, sans que pas un habitant de la voûte céleste en pût pénétrer la cause mystérieuse, si l'on en excepte Phébus et Diane sa sœur, à qui il n'est pas possible de dérober les larcins amoureux; car pour les amours et les dieux employés au service d'Ogilire, ils avaient juré par le Styx de ne jamais révéler ce qu'ils en savaient.
Le parfait amour de Jupiter lui donna plus d'empressement; sa maîtresse s'était longtemps défendue, l'ambition n'avait point eu de part à sa défaite, l'amour seul, cet amour à qui rien ne peut résister, l'avait insensiblement engagé dans ses rets, et sa passion fut longue, si heureuse et si fidèle qu'on n'a presque pas la force de la blâmer.
- Non, lui disait un jour Jupiter, je n'avais eu jusqu'à vous qu'une fausse idée du plaisir parfait, mes plaisirs déréglés s'étaient véritablement satisfaits avec des beautés fameuses, mais aussitôt content qu'amoureux, je n'avais pas le temps de souhaiter une résistance grossière, que j'avais bientôt vaincue par une ruse aussi grossière, ou un abandonnement fade qu'on avait pour ma divinité, sans regarder ma personne ; ce n'étaient pas des félicités dignes de moi; vous m'y avez conduit, charmante Ogilire, ajouta-t-il, que puis-je faire pour récompenser un si grand bienfait?
- M'aimer toujours, reprit Ogilire, cela seul me rendra plus heureuse que vous n'êtes heureux, aimé d'une simple mortelle, vous ne pouvez goûter ce que je sens dans l'amour du plus grand des dieux.
C'était ainsi que ces amants passaient leurs jours cachés, ou dans les obscurités d'une forêt, ou dans les vallons arrosés de ruisseaux; de tout temps l'amour a cherché la solitude.
La nymphe enfin devint grosse, elle eut de la peine à le déclarer à Jupiter, sa modestie était alarmée d'avoir un tel discours à faire, des larmes qu'il vit couler le transirent de crainte.
Vous pleurez, lui dit-il, et je vous aime, et je jure que je n'aime que vous !
- Hélas, repartit-elle, je n'en saurais douter, mais si vous saviez l'état funeste où je suis, vous verriez que c'est ce même amour qui cause mes larmes.
Il fut assez de temps à deviner le sujet d'une affliction si touchante, mais à force d'interrogations, elle découvrit cet important secret.
- Vous voyez l'état où je suis, lui dit-elle, si vous ne prenez soin de me cacher et de me consoler, je deviendrai la plus malheureuse personne du monde.
- Pour vous cacher, reprit le dieu, vous pouvez vous en fier à moi, mais pour votre consolation, ou la puissance me manquera, ou je ferai des choses en votre faveur qui rendront votre sort bien différent de celui des autres mortelles.
Vous aurez une fille de moi, dont la destinée sera belle et brillante, et les connaissances si étendues qu'on la nommera fée, nom qui sera honoré pendant plusieurs siècles, et qui ne tombera dans quelque sorte d'avilissement que parce que tout a une période, après quoi vient la décadence; les plus puissants empires éprouveront le même sort ; mais il viendra un jour que des femmes illustres célébreront les fées, et renouvelleront leurs faits avec beaucoup d'esprit et d'art; on regardera d'abord ces ouvrages comme les effets d'une imagination vive et féconde, ce sera alors qu'une simple mortelle apprendra par le dieu du Parnasse, la véritable origine de ce qu'on voudra faire passer pour des fables ; je ne puis vous celer que de vos descendantes, les unes auront de suprêmes vertus, les autres de grands vices, mais toutes une puissance ou merveilleuse ou redoutable ; pour vous, charmante Ogilire, vous serez la première des sibylles, connue dans tout le vaste univers sous ce nom fameux, et vous participerez à l'immortalité.
Ainsi dit Jupiter, sa maîtresse lui rendit grâces d'une prédiction qui flattait la noblesse de son cœur, et qui convenait à sa vertu; elle accoucha en effet d'une fille divine, douée de toutes les grâces et de toutes les lumières; elle eut un mari aimable et plusieurs filles aussi belles et aussi éclairées que leur mère, tout le monde se sentit de leurs bienfaits, leur postérité pendant plusieurs siècles, ne s'exerça qu'à rendre les mortels heureux mais peut-être que
quelque audacieux avant interrompu le cours de leurs aïeux,
il y en eut quelques-unes accusées de crimes, d'autres de libertinage de mœurs, souvent leur entière puissance leur donna la volonté d'en mal user, plusieurs ressorts les firent mouvoir, l'avarice, l'ambition, l'amour, la vengeance les portèrent à des extrémités cruelles.
Il y en avait cependant qui conservaient la pureté de leurs aïeules, la vertu semblait être héréditaire en celles-là, non seulement leur postérité ne se démentit point pendant longtemps entre les femmes, les hommes même de cette lignée furent favorisés de ces précieux dons du ciel, plusieurs d'entre eux eurent l'art de féerie, de là tant de sages enchanteurs, tant de protecteurs du mérite opprimé. De là les onze Sibylles prirent naissance, qui avec la sage Ogilire composèrent le nombre de douze, qui n'a jamais été passé; quelle gloire d'avoir orné la terre de ces femmes merveilleuses, dont la pénétration a découvert les replis les plus cachés du sombre avenir! La pureté de leur vie, leur indépendance, leur autorité, et surtout cette chasteté précieuse vantée par tous les peuples, tout enfin a conservé leur réputation sans tache jusqu'à nous; il est vrai qu'Ogilire avait donné une forte atteinte à cette dernière vertu, mais que ne pardonne-t-on pas à un violent amour causé par le maître des dieux? Elle répara bientôt cette faute par l'âpreté de ses mortifications, et cette fameuse Sibylle n'a jamais été connue qu'aujourd'hui pour la divine Ogilire.
On ne pouvait s'empêcher de faire cette digression pour accorder à la réputation de ces femmes extraordinaires ce qu'on lui doit légitimement ; leurs parentes les bonnes fées n'exercèrent pas toutes de si austères vertus, mais elles brillèrent longtemps au milieu des ténèbres des siècles les plus grossiers, en elles seules résidaient le savoir, le reste du monde languissait dans une profonde ignorance; plusieurs de ces dignes filles de Jupiter ne voulurent que le pouvoir d'opérer le bien, et refusèrent le don de faire le mal.
Cependant elles vivaient ensemble dans une assez parfaite union, les plus mauvaises se cachaient des autres pour exercer leurs cruautés, et comme elles avaient souvent de grands secrets à se communiquer, elles résolurent d'élever un édifice superbe pour y tenir leur conseil à de certains jours marqués, où elles se rendaient des quatre parties du monde, permettant d'y habiter à celles qui le jugeraient à propos; ce lieu si beau et si singulier mérite bien qu'on en fasse la description.
Le conseil des fées était une place bâtie au milieu d'une vaste plaine, une grande rivière qui coulait sur la nacre de perles lui servait de fossés, les bords étaient ombragés d'arbres fruitiers de toutes espèces, toujours chargés de fruits exquis, et dont les voyageurs pouvaient cueillir en toute assurance, parce qu'il en reparaissait toujours davantage à mesure qu'on en détachait.
On pouvait passer la rivière sur différents ponts, qui conduisaient aux portes par lesquelles on entrait dans la place; ces ponts étaient bâtis de bois incorruptible, et d'une odeur délicieuse, qui se faisait sentir dix lieues à la ronde, des figures d'or de rapport en ornaient les arches et les parapets, je ne sais combien de petits aisseaux peints et dorés étaient toujours prêts à mettre à la voile, quand il plaisait aux fées de s'aller promener sur l'eau, les portes étaient d'émeraudes et leurs ferrures d'or.
Chacune d'elles étaient gardées par quatre animaux qui laissaient passer les mortels dont les intentions n'avaient rien de criminel; nais s'il se présentait quelque téméraire, dont les vues pussent nuire aux fées, quatre éléphants, qui faisaient la garde d'une des portes, les enlevaient avec leurs trompes par-dessus l'édifice, et les faisaient trouver juste sur la corne d'une des licornes qui étaient à une autre porte; celle-ci avec une adresse inconcevable les faisait sauter avec la même légèreté, pour les livrer à des sangliers gardes de la troisième porte, qui leur enfonçaient leurs défenses dans la main d'une manière à en demeurer marqués toute leur vie, alors l'excès de la douleur les forçait à fuir d'un lieu si dangereux; mais voulant éviter le chemin qu'ils avaient pris d'abord, ils passaient au bout du pont, que quatre lions traversaient aussitôt avec impétuosité, pour aller imprimer leurs ongles formidables sur le front des malheureux criminels; ainsi sans faire mourir ces audacieux, on les mettait en état de se souvenir éternellement de leur entreprise infortunée.
Cette vengeance était si terrible que peu s'exposaient à en être l'exemple, pour les honnêtes gens nous avons déjà dit qu'ils y avaient les entrées, et que ces furieux animaux ne s'y méprenaient point.
Lorsqu'on était entré dans la place, l'œil déjà surpris de tant de beautés, ne pouvait qu'à peine supporter l'éclat et la majesté de cette place incomparable. Chacune de ses faces était composée de cent pavillons, tous bâtis d'or émaillé de vert, les croisées ouvertes jusqu'au parquet, étaient de cristal, plus transparent que du verre, et qui ne cassait jamais, le secret s'en est absolument perdu, depuis qu'un cruel empereur fit mourir l'excellent artisan qui l'avait renouvelé sous son règne.
Les balustres de ces fenêtres étaient alternativement de turquoise, de rubis, d'émeraudes, d'améthystes, de topazes et de saphirs travaillés à jour avec grand art; les pavillons étaient couverts d'or brunie et couronnés par des figures de cornaline blanche, qui représentaient les plus belles fées de l'antiquité. Pour les arcades sous lesquelles on se promenait à couvert, elles étaient soutenues par de grandes colonnes enrichies de diamants brillants; on voyait dans des bas-reliefs au-dessus des cintres, les plus mémorables actions des héros jusqu'à ce siècle-ci; le terrain sur quoi on marchait, était un ouvrage de rapport qui ne représentait que des fleurs; mais quelles fleurs ! les yeux s'y trompaient souvent, et on se baissait pour en cueillir comme dans un parterre.
En sortant des arcades, on trouvait un espace qui les séparait d'une balustrade, derrière laquelle était le jardin, cet espace était pavé d'un compartiment d'aventurine et de lapis, la grille était excellemment travaillée avec de la porcelaine de diverses couleurs et des cordons de fleurs inflétrissables, si on peut parler ainsi; mille vases de porcelaine remplis de ces mêmes fleurs ornaient le haut de cette galante grille; rien de si brillant, rien de si frais ne parut jamais aux yeux, on croyait être dans le palais de Flore.
Cette grille n'avait point de portes, ce qu'elle enfermait pouvait s'appeler le sanctuaire des fées, c'était un jardin délicieux où elles se divertissaient ensemble, on les voyait imparfaitement à travers la balustrade; ses jours étaient fort étroits, et le pouvoir des habitantes de ce charmant séjour ôtait même aux yeux leur pénétration naturelle; on voyait assez de leurs beautés et de leurs plaisirs pour désirer d'y entrer; mais c'était avec une espèce de voile qui cachait en partie les mystères où elles n'ont jamais initié personne.
Là, après avoir décidé la durée des empires de la félicité ou de l'infortune des mortels, les plus belles et les plus jeunes se divertissaient entre elles, tandis que les vieilles s'allaient reposer dans leurs riches appartements ; elles s'étaient toutes réservé la faculté de voir ceux dont les yeux curieux voulaient percer la légère obscurité de la grille, et leurs cœurs n'étant pas insensibles, elles avaient souvent trouvé des objets dignes de leurs affections.
Au-dessus de ce jardin qui renfermait tant de merveilles, le ciel par un prodige étonnant paraissait toujours couleur de feu, jamais les ardeurs du soleil ne s'y faisaient sentir, mais jamais aussi la sombre nuit n'y avait déployé ses voiles; les étoiles plus brillantes que partout ailleurs, dans ce bel espace, jetaient un éclat plus doux que celui du grand jour, et bien plus lumineux que quatre mille bougies; c'était une clarté qui rendait belle; quelques-unes des fées avaient besoin de ce secours; il y en avait d'autres à qui il était inutile, ce ciel couleur de feu n'était jamais obscurci par des nuages, l'air y était pur, et la pluie qui rafraîchissait quelquefois les dehors du jardin ne s'y faisait jamais sentir.
Jupiter fut appelé à la consécration de ce lieu le plus beau du monde, ses filles célébrèrent des jeux à sa gloire dont il fut content, et l'odeur de leurs sacrifices se faisait souvent sentir jusqu’au plus haut de l'Olympe; plusieurs siècles s'écoulèrent, pendant lesquels s'il y avait du dérèglement dans la conduite d'un grand nombre de fées, l'ordre régnait toutefois dans leur conseil, et parmi elles; mais l'amour, ce tyran des âmes, accompagné de la funeste jalousie, inspira des fureurs terribles à ces femmes toutes puissantes. On sait que l'amour agit différemment selon les divers tempéraments qu'il trouve, une personne vertueuse pleure ses disgrâces, ce qu'elle peut faire de pire, c'est de se consoler, et d'éprouver si une passion nouvelle lui sera plus heureuse, et ce pis là n'offense personne; mais une âme qui a en elle les semences de la cruauté, s'irrite, un nouvel amant ne lui est qu'un crime de plus sans exclure les autres, et la puissance se joignant aux emportements de l'amour jaloux, il n'est point d'erreurs où on ne soit capable de se porter.
Plusieurs fées s'étant trouvées dans ces situations, exercèrent de si horribles cruautés, leurs forfaits, leurs meurtres, leurs prescriptions, suite de leurs funestes égarements, étonnèrent à tel point le tremblant univers qui vivait sous leurs lois que celles d'entre elles, dont la vertu n'avait pu s'ébranler par de si funestes exemples, conclurent qu'il n'y avait d'autre moyen de trancher le cours de tant d'horreurs, qu'en détruisant leur conseil, qui leur servait d'asile; et où elles venaient jouir avec impunité des fruits de leur pernicieuse conduite. Le maître des dieux fut supplié de le foudroyer par le coup de son épouvantable tonnerre, il eut de la peine à se résoudre de détruire le plus superbe de tous les édifices, où rien n'avait pu pendant tant de siècles troubler l'harmonie de la concorde de ses filles ; mais il lui fut représenté que tout était perdu s'il différait cette exécution; le conseil fut foudroyé sans miséricorde, et la foudre s'y joua avec tant de fureur que les plus curieux de l'antiquité n'en ont jamais pu trouver la moindre trace, et qu'on ignore même en quelle partie du monde il fut élevé.
Les causes d'une si grande perte furent reléguées dans des antres obscurs, et leur pouvoir si limité qu'il ne pouvait s'étendre que sur quelques vils animaux qu'elles s'amusaient à persécuter, faute de plus belles victimes.
Telle fut la fin du conseil des fées, et de celles de ces femmes orgueilleuses, dont on n'avait que trop senti la fatale puissance; pour les autres fées dont la vertu ne démentait point leur origine, elles vécurent paisiblement dans des demeures agréables ou magnifiques, avec des époux aimables, ou du moins aimés ; telle fut la savante et fameuse Mélusine, l'une des plus connues; elle possédait la beauté, les grâces, l'esprit de l'aimable Ogilire; jusqu’'ici on savait simplement qu'elle avait donné commencement à une maison illustre, mais on avait ignoré son origine; au moins ce qu'on en contait était fort incertain, ou fort fabuleux.
Voilà comme à la fin tout se développe, et voilà ce qui n'a pu être connu que par une révélation dans toutes les formes. Mélusine eut des richesses proportionnées à sa naissance, et douze fils tous couronnés ou souverains, s'ils eurent chacun un défaut naturel, ce fut pour expier la dureté d'une de leurs aïeules, qui consacra les moins belles de ses filles au service des dieux sans consulter leur volonté, c'est ainsi que tout a une cause mystérieuse, et que les enfants portent souvent l'iniquité de leurs pères.
Il y avait encore en ce temps-là des fées dans le monde, quelques-unes de leurs actions ont passé jusqu'à nous, elles étaient en vénération, et on apprenait de bonne heure à les craindre et à les respecter; mais enfin leur race finit en pyramide, ainsi que la plupart des maisons ; leur pouvoir diminua, leur réputation se détruisit, les esprits se subtilisèrent, rien n'est stable sous le soleil, la tradition se présenta aux yeux comme une perspective éloignée que l'on soupçonna d'illusion, on n'eut plus pour les fées ni crainte ni admiration, leurs noms mêmes qui avaient fait trembler les têtes couronnées, ne furent plus prononcés que par la bouche des enfants, à qui leurs gouvernantes en racontaient les faits fort imparfaitement; dès qu'on avait franchi le court espace qui mène de l'enfance à la jeunesse, on se moquait de la foi qu'on y avait ajoutée, et les premiers contes qui ont paru sous le titre des contes des fées étaient même narrés avec cette puérilité, seul langage d'un âge si tendre; mais de belles mains n'ont pas dédaigné de travailler sur la même matière, et ont tiré noblement de l'oubli ces femmes dignes d'une éternelle mémoire, dont elles ont rendu les aventures si agréables et même si intéressantes qu'on leur doit la profonde méditation de notre revenu, qui sans elles serait encore enveloppé dans les ténèbres de l'ignorance.
[Quand Dantigny eut achevé de lire, «Parbleu nous voilà bien savant dit la Manselière en fronçant le sourcil, et votre rêveuse a bien opéré de nous faire gravement un conte de fée, sous un titre qui donne d'abord de la curiosité qu'elle satisfait ensuite si mal ! - Quoi, reprit la comtesse, vous n'êtes pas bien aise de savoir que cette première Sibylle dont on veut que nous respections la mémoire, n'a mérité sa réputation que par une galanterie; - Cela serait bon, répliqua madame de la Fuye, avec un sérieux triste, s'il y avait une ombre de vérité dans toute cette origine; mais il se trouve non seulement que ce n'est qu'une fable, c'est encore ... - Une fable, Madame, interrompit le chevalier, vous lui faites bien de l'honneur, c'est un mauvais conte qui ne vaut pas Peau-d'âne ou Cendrousette; - Mais est-il possible, dit le marquis, que vous ne démêliez pas le dessein de l'auteur, et que vous puissiez le blâmer d'avoir cherché un commencement badin, sans sortir du merveilleux à des badineries qui ont amusé toute la France depuis trois ans ?»]