Le Prodige d'Amour par Madame Durand

Il était une fois un roi qui demeura veuf peu de temps après que la reine sa femme lui eut donné un fils, dont la beauté fut si surprenante et la santé si parfaite que le roi qui était déjà vieux résolut de ne se point remarier et de donner toute son application à un si joli enfant; le roi eut lieu d'être content de sa résolution, tant qu'il ne fut point en état de parler, mais dès qu'il commença à prononcer quelques mots, on connut qu'il n'en mettait jamais un à sa place; on crut d'abord que c'était une grâce enfantine, et le bon roi prenait grand plaisir au petit dérangement de ses discours; il perdit un peu de cette confiance quand il remarqua dans le jeune prince une pesanteur d'esprit qui l'empêchait de prendre goût à rien; cette curiosité si naturelle aux enfants, ces questions si fréquentes que la nature inspire de faire, et qui donnent une instruction si aisée, cette vivacité d'action que le sang cause à cet âge, tout cela était mort en lui ; on lui voyait des traits charmants, une taille parfaite mais l'âme n'animant point un si beau corps, son père vint au point d'avoir de la peine à le supporter; toujours pesant, assoupi, sombre, tous les maîtres qu'on lui donnait lui furent inutiles, le roi ne lui épargna rien, plus pour ne manquer à aucun de ses devoirs que dans l'espérance de réussir.
Il envoya vainement dans toutes les parties du monde chercher les plus habiles gens pour tâcher à défricher un naturel si sauvage; ils s'assemblèrent tous un jour, et vinrent déclarer au roi qu'ayant employé toute leur étude auprès du prince, ils n'espéraient plus rien de son éducation, et qu'ils le suppliaient de les congédier.
Le roi ne voyait que trop qu'ils avaient raison, le prince qu'on s'était accoutumé d'appeler Brutalis avait alors dix-sept ans, il n'y a naturel si ingrat qui n'ait pris quelque forme à cet âge; mais celui-ci était resté dans sa matière épaisse, et plus sa personne était merveilleuse, plus son extrême stupidité donnait d'aversion pour lui; son père ne vit autre chose à faire que de renvoyer ses maîtres comblés de présents, pour fruit des peines qu'ils s'étaient données, et de marier Brutalis, pour avoir un petit-fils qui pût le dédommager de ses chagrins.
La chose n'était pas sans difficulté, les rois voisins étaient instruits de la monstrueuse bêtise de Brutalis, et déclarèrent qu'ils refusaient son alliance pour leurs filles; d'autre part, Brutalis à qui on montrait les plus belles femmes du royaume, les regardait en ouvrant de grands yeux et ne leur disait pas un mot; on lui demandait s'il les trouvait belles, «Belles, répondait-il, d'un air à impatienter, je ne sais», et puis il s'en allait dans les écuries du roi, montait à cheval, et chassait tout le long du jour.
Il n'avait d'autre goût que celui-là, encore s'y prenait-il de mauvaise grâce, et quoiqu'il fût ferme à cheval, parce qu'il était vigoureux, il s'y tenait si niaisement qu'on n'avait qu'à le voir passer pour deviner qu'il n'avait jamais pensé comme un autre.
Un jour après avoir chassé, il voulut descendre de cheval pour se reposer, il s'assit sur de la mousse au pied d'un gros chêne dans la plus belle forêt du monde; mais au lieu de s'appuyer contre le tronc, il laissait tomber sa tête sur sa poitrine, et son air d'imbécillité fit imaginer à un homme de grande qualité qui était avec lui de lui passer un ruban couleur de feu au col, avec lequel il le lia à l'arbre, alors n'étant plus le maître de son attitude, il parut de fort bonne grâce, de grands cheveux blonds qu'il avait lui couvraient toutes les épaules, et les zéphyrs les agitant, formaient mille grosses boucles, qui se mêlant au ruban couleur de feu, couvraient une partie de l'écorce du chêne où il était attaché; ce Seigneur le trouva si beau en cet état qu'il déplora au fond de son cœur la destinée d'un homme qui aurait pu être si parfait, pour peu que la nature eût voulu finir son ouvrage; en roulant ses pensées, il s'enfonça dans le plus épais du bois, et le reste des chasseurs tourna insensiblement ses pas de divers côtés, ne sachant que dire à un prince qui ne savait ni s'ennuyer, ni se divertir.
Il y avait assez près de la forêt une fée nommée mademoiselle Coquette, assez jeune, fort jolie, sujette aux passions, peu sévère dans ses mœurs, et fort alerte sur les beaux garçons. Si l'infidélité de son dernier amant lui causait de grandes inquiétudes, elle les promenait dans les lieux les plus solitaires d'alentour, et elle se trouva justement dans l'endroit où je viens de vous dire qu'était Brutalis; elle ne le vit d'abord que par derrière, cette prodigieuse quantité de beaux cheveux attira ses regards; l'habit du prince était magnifique; cela avait l'air d'une aventure, elle se disposa à la tenter, en personne qui cherchait moins à nourrir la douleur qu'à la soulager; son miroir de poche fut consulté, elle remit un peu de rouge, quelques mouches, et séchant bientôt les larmes qui coulaient de ses yeux, il n'y en resta plus que ce qu'il en fallait pour les faire briller davantage.
Quand elle se fut bien assurée de ses charmes, elle passa à côté du prince, et paraissant tout à coup devant lui dans un habit de nymphe, et de l'air du monde le plus galant, un autre que lui aurait du moins prit plaisir à une si jolie apparition; mais à peine la regarda-t-il, que mademoiselle Coquette le crut prévenu de quelque passion malheureuse, ou abattu par de tragiques infortunes: «Qu'avez-vous, lui dit-elle, en s'asseyant auprès de lui; un homme fait comme vous doit-il s'abandonner à la douleur? Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit Brutalis, sans lever les yeux.» La manière dont il prononça ce peu de mots, surprit infiniment la gaillarde fée. « Mais pourquoi, reprit-elle, vous a-t-on lié ainsi? Si vous voulez, je commencerai par vous rendre un service. - Oh! dit-il, on me déliera quand je remonterai à cheval. - Je vois bien, répliqua-t-elle surprise d'une si parfaite résignation, et ne pouvant s'empêcher de rire, je crois bien qu'on ne fera pas monter le chêne en croupe derrière vous. - Je ne sais, reprit encore le prince.»
Vous croyez bien qu'après une pareille conversation, il ne fallut pas à mademoiselle Coquette toutes les finesses de son art pour savoir à quoi s'en tenir. «Mais qui êtes-vous? lui demanda-t-elle. - Je suis le fils du roi », reprit-il. Elle se souvint à ces mots de ce que l'on contait dans le pays de ce jeune prince, et se flattant en ce moment que ses appas pourraient lui donner, sinon de l'esprit, au moins quelques sentiments, elle lui dit de très jolies choses qu'il n'entendit point du tout, et à quoi il répondit encore moins; mais les dames se flattent, et elle partit de ce lieu, quand elle aperçut revenir les chasseurs, avec une passion et peu d'espérance.
Sitôt qu'elle fut à son palais, elle ordonna un bain composé de mille choses qui augmentaient la beauté; elle commanda des habits magnifiques, d'autres simplement galants, un équipage incomparable; tout cela fut fait en moins de rien, et un beau jour, on vit partir mademoiselle Coquette, sans qu'elle eût dit où se terminerait son voyage; sa suite était fort surprise de tant d'appareil, les sylphes étaient dévoués à ses ordres, qui la transportaient quand elle voulait par le milieu des airs; et elle avait encore mille autres moyens de voyager promptement et sans dépense; mais cette fois-ci, sa marche avait plus l'air d'un triomphe que d'un voyage.
Elle était seule sur un char de perles, dont le dais était d'un seul rubis, huit éléphants d'un fort beau bleu, caparaçonnés avec des rubis le traînaient gravement; il y avait une belle fille sur chacun d'eux qui jouait, l'une du luth, l'autre du théorbe, et de plusieurs autres instruments qui s'accordaient à la perfection tout en marchant.
Deux cents gardes habillés superbement à la moresque, et aussi adroits que les Mores grenadins, montaient des chevaux qui n'en cédaient rien à Bucéphale; les pages et tout le reste de la livrée assortissaient, et les éléphants qui portaient le bagage avaient des couvertures qui valaient, chacune, un petit royaume.
Mademoiselle Coquette n'avait point eu besoin d'instruire du lieu où elle voulait aller. Les éléphants de son char qui étaient fées, la conduisaient droit au royaume de Paraminofara, où régnait le père de Brutalis; sitôt qu'elle eut le pied dans la capitale, elle fit donner le mot à sa suite, ne voulant pas paraître sous son véritable nom. On répondit donc aux curieux que c'était la princesse Azindara qui avait entrepris un voyage. Le Roi en fut averti, jamais rien de si beau n'avait paru dans ses états; il sortit de son palais pour aller recevoir une si grande princesse, ils se firent des compliments fort gracieux, et le bon roi qui aimait déjà Azindara comme sa fille, sachant qu'elle n'était point mariée, souhaita passionnément qu'elle ne dédaignât pas son fils ; mais il n'osait se le promettre, sans une grande bonté de la part de la princesse.
Cependant, mademoiselle Coquette qui n'avait qu'un but, demanda au roi en quoi consistait sa famille; il répondit, en fondant en larmes, qu'il n'avait qu'un fils, «Eh bien, reprit-elle, est-ce de quoi vous désespérer s'il a du mérite? - Hélas, Madame, reprit-il, c'est ma douleur, sa personne est agréable, mais il a une stupidité que toute l'éducation que j'ai pu lui donner n'a pu vaincre.- Ordonnez, reprit mademoiselle Coquette, qu'on l'amène devant nous, je jugerai si le mal est sans remède.» Le roi ravi d'une telle impatience, dit à l'un de ses officiers d'aller avertir Brutalis, et de le faire parer comme pour aller au bal.
On l'amena peu de temps après dans toute la magnificence qui pouvait relever sa beauté; mais il marchait pesamment, sa tête était penchée, et ses regards toujours fixés à terre. « Levez la tête, Prince», lui dit la fausse Azindara. Brutalis la leva en effet un moment. « Il faut aussi lever les yeux », reprit-elle; il eut la docilité de le faire, mais ce fut sans rien regarder. Le roi était au désespoir: il voyait bien que tant de soins de la part d'Azindara n'étaient pas sans quelque dessein; que n'eût-il point donné pour l'honneur de son alliance? Il lui en toucha quelques petits mots, elle y répondit comme il pouvait souhaiter, «Mais, ajouta-t-elle, il faut que je voie quelque espérance de le pouvoir rendre approchant des autres hommes.» Le roi lui fit de grands compliments, et donna ordre à des fêtes pour les jours suivants.
Mademoiselle Coquette se retira de bonne heure pour paraître belle à celle du lendemain; elle brilla dans un habit de nymphe, qui ajoutait beaucoup à la galanterie de son air; il y eut d'abord un carrousel, où on crut que le prince pourrait paraître parce qu'il n'aimait qu'à monter à cheval ; nais autre chose est de suivre un cerf, ou de se démêler adroitement des diverses courses d'un tel spectacle; toute sa parure, toute sa beauté ne le firent trouver que plus ridicule, si on en excepte mademoiselle Coquette, dont la passion augmentait à vue d'œil, et par conséquent l'espérance; ses yeux lui paraissaient d'assez grands enchanteurs pour opérer le changement de Brutalis, et supposé que cela arrivât, quelle gloire pour eux, et combien ses compagnes, les fées, qui employaient leur art pour se faire aimer, demeuraient-elles au-dessous d'un pouvoir si naturel et si doux.
Elle résolut cependant de servir un plat de son métier au feu d'artifice qui termina les plaisirs de ce jour. Lorsqu'on était le plus attentif à le voir tirer, on vit une petite fusée qui serpentant le plus joliment du monde, prononça les paroles qui suivent, au lieu de faire ce petit bruit que l'effet de la poudre cause :
Le destin a fixé le sort de Brutalis,Il aura de l'esprit, il aura du courage,Vous le verre:, briller entre les plus polis;Mais l'amour seul peut faire cet ouvrage.
Le roi écouta cet arrêt comme si Jupiter lui-même l'eût dicté; il regarda coquette, comme l'objet le plus sûr dont l'amour se pouvait servir, et se tournant vers Brutalis « Avez-vous entendu, mon fils, lui dit-il, ce que cette fée vient de dire? - J'ai bien entendu quelque chose, reprit-il, mais je ne sais ce que c'est. - Comment, dit mademoiselle Coquette, en se mordant les lèvres, vous n'avez point fait attention à une prédiction qui vous promet un si beau sort? - Je ne sais ce que vous me voulez dire », reprit-il, et puis il se tourna vers les belles filles de la suite de la fée, sans pourtant leur dire une parole; mais mademoiselle Coquette croyant être bien fine, imagina dans ce moment que le grand moyen d'assujettir le cœur du prince était de le tenir dans quelque solitude, où elle parût la seule belle personne, crainte de division.
Sitôt qu'elle eut imaginé comment elle devrait s'y prendre, son plus grand soin fut de partir du royaume de Paraminofara, elle voulut pourtant auparavant attendre la fête du lendemain, sachant bien qu'il devait y avoir un bal, et que dansant au-dessus de toutes les femmes, elle pourrait peut-être attirer les désirs de Brutalis; elle parut donc le lendemain en tenue de bal si chargée de pierreries que toutes les richesses des Indes n'en approchaient pas. Les dames qui dansèrent parurent lourdes et grossières près d'elle, elle avait une légèreté, elle avait une grâce qui faisait pleurer de joie le bon roi ; mais pour Brutalis, il chantait sottement après les violons, et quoiqu'il eût la voix fort basse, il impatientait tout le monde, parce qu'il chantait fort mal, et qu'il ne prenait plaisir à rien, quelque chose qu'on pût faire. Il ne regarda jamais Azindara, c'était autant de coups de poignard au roi, qui eut encore après cela la douleur de recevoir l'adieu de la fée: «Je pars, lui dit-elle, Seigneur, non que je ne sois toujours dans les mêmes sentiments, mais on arrive quelquefois au but par diverses routes; j'en imagine une qui pourra nous réussir; il faut que je parte pour la mettre en ouvre, et si vous êtes quelque temps sans entendre parler du prince, ne vous en inquiétez pas ». Le roi baisa sa main à ces mots, la supplia de se souvenir de ce qu'elle lui promettait, et l'assura que cette espérance seule l'empêchait de mourir à son départ. Le lendemain, mademoiselle Coquette se préparait à partir, quand le roi, qui avait donné ordre de l'avertir du moment fatal vint encore la sommer de ses promesses, elle les lui réitéra, et après l'avoir embrassé, elle monta sur son char, et partit dans le même ordre où elle était arrivée; sitôt qu'elle fut à son palais, ses femmes n'eurent pas peu d'affaires à réparer les fatigues du voyage, trois jours entiers se passèrent dans ces occupations, au bout desquels elle se fit transporter par un sylphe dans la même forêt où elle avait vu Brutalis la première fois.
C'était un lieu où elle ne pouvait manquer de le rencontrer. Il y chassait un jour, l'ardeur de la chasse l'emportant, il eut bientôt devancé les piqueurs; mais son cheval s'étant déferré, il mit pied à terre pour attendre l'arrivée des autres chasseurs; elle ne pouvait être longue, s'il ne se fût senti entraîné dans le plus profond du bois par quelque chose d'invisible, qui n'avait pas dessein de le laisser échapper; il cria, mais aucun chasseur ne parut, son cheval même ne le suivait point; qui pouvait-ce être qui lui donnait cet exercice, sinon mademoiselle Coquette? Elle sortit de derrière un buisson, et d'un air empressé et coquet, elle le prit par la main, et le fit asseoir auprès d'elle. « Êtes-vous bien fâché, lui dit-elle, que je vous aie détourné de la chasse pour vous amener ici? - Pourquoi, répondit-il, sans la regarder, m'empêchez-vous de voir le cerf aux abois? c'est le plus beau ! ...- Mais, lui dit Coquette, je suis plus belle qu'un cerf, et si ce sont ses larmes qui vous plaisent, vous m'allez bientôt voir pleurer autant que lui, pour peu que vous ne daigniez pas me regarder, et que votre cœur ne se détermine pas en ma faveur.» Brutalis pendant cette petite déclaration, regardait une pie qui était venue se placer sur un arbre sous lequel la fée s'était assise, et n'avait d'autre application. «Regardez-moi donc, lui dit-elle, cela n'est pas poli d'être ainsi distrait quand on vous parle.» Le pauvre prince se laissait traîner, et montrait deux rangs de perles, en riant d'un air innocent.
Coquette enrageait d'une imbécillité qui ne lui laissait nulle espérance. «Oh! me voilà bien avancée, s'écria-t-elle, l'amour prendra-t-il la peine de lancer un de ses traits sur un cœur si indigne de sentir ses plaisirs? Et quand cela arriverait, en tirerait-il autre chose que ce qu'il opère sur les bêtes sauvages? - Qu'est-ce vous dites? reprit Brutalis, dont la seule passion était la chasse ; il me semble que vous parlez de bêtes ; - Oui, dit-elle, n'êtes-vous point las de porter ce nom, et votre beauté ne sera-t-elle jamais accompagnée d'une qualité raisonnable? -Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-il, mais je voudrais bien chasser.»
Cependant mademoiselle Coquette n'était pas résolue de demeurer en si beau chemin; elle ordonna à un sylphe de la transporter avec Brutalis dans un petit palais qu'elle avait construit pour son dessein amoureux; ils y furent en un moment. « Eh ! bien, dit mademoiselle Coquette à Brutalis, lorsque le sylphe les eut posés à terre, avez-vous été bien aise d'être porté dans les airs? - J'aimerais encore mieux mon cheval, reprit-il, car j'irais à la chasse. - Est-il possible, lui dit encore Coquette, que vous ne vous souveniez point de m'avoir vue? - Je ne sais pas si je vous ai vue», répliqua-t-il.
Cependant mademoiselle Coquette prit Brutalis par la main, et tâcha de lui faire goûter les beautés de sa demeure; c'était un château dont on ne voyait point les murs, parce qu'ils étaient couverts de chèvrefeuille et de jasmins; au lieu de toit, c'était une plate-forme avec une palissade à hauteur d'appui de ces mêmes fleurs; on trouvait en cet endroit des fontaines, deux petits boulingrins délicieux, et un bois en forme de labyrinthe extraordinairement obscur et rempli de jets d'eaux, dont la fraîcheur empêchait de sentir les ardeurs du soleil ; les quatre faces de cet aimable jardin présentaient aux yeux des vues toutes différentes, toutes agréablement diversifiées; les fameux jardins de Sémiramis pouvaient être plus grands, mais ils n'approchaient point des délices de celui-ci; le dedans de la maison était fait pour inspirer l'amour, de petits appartements toujours jonchés de fleurs, et carrelés de porcelaines, des meubles de gaze de diverses couleurs, des lits relevés par des festons de fleurs d'oranges, que soutenaient des amours, des miroirs qui rendaient les objets plus beaux que le naturel, des volières remplies d'oiseaux, dont les chants allaient au cœur, et mille autres délices inventés par mademoiselle Coquette, qui était fort entendue, auraient infailliblement inspiré du moins quelques désirs à tout autre qu'à Brutalis; mais après s'être promené partout, parce qu'il n'avait pu faire autrement, il se jeta dans un grand fauteuil, et sans regarder seulement la fée, il se mit à siffler à son nez.
Elle pensa perdre patience, mais elle se faisait un point d'honneur de mener son entreprise à bien, outre que son cœur était véritablement touché; on servit un repas dont tous les mets surpassaient l'ambroisie; le nectar n'approchait pas des vins qu'on y but; notre prince ayant bon appétit, il se mit à table sans se faire prier, et mangea à merveille; Coquette fit ce qu'elle put pour le faire parler; elle lui demanda s'il n'était point fâché d'être avec elle, et s'il n'était point impatient de revoir son père. «Eh! mais, répondit-il, si j'avais un cheval, j'irais tout à l'heure le retrouver. - Non pas, reprit-elle, s'il vous plaît, vous ferez quelque séjour avec moi, je veux tâcher à vous donner de l'esprit. - Eh bien, dit-il, donnez.» C'était beaucoup, lorsque dans tout un soir on en tirait deux ou trois mots.
Il passa ainsi quelques jours, on lui donnait des habits magnifiques et agréables, on lui frisait ses longs cheveux; Coquette lui mettait des mouches, il était beau comme l'amour, mais sa stupidité était toujours sans exemple; la fée prenait tous les soins imaginables de paraître belle, et de le réjouir, elle lui faisait entendre des symphonies tendres; des femmes mores, car elle avait habilement écarté toutes les autres femmes, dansaient devant lui des ballets, dont tous les pas et les mouvements auraient ébranlé les rochers; c'étaient des plaisirs perdus et de la délicatesse prodiguée; quand elle lui demandait s'il ne s'ennuyait point, il lui répondait en baillant «Je ne m'ennuie pas mais j'aimerais mieux aller à la chasse »; mademoiselle Coquette pliait les épaules et ne répondait rien.
Elle le conduisit souvent dans le labyrinthe dont je vous ai parlé, elle lui en faisait regarder les agréments. « Cela est beau, disait-il, mais à quoi est-ce que cela sert?- À quoi cela sert? reprenait promptement la fée; premièrement les yeux en sont satisfaits, mais il en est un autre usage à quoi on pourrait le mettre, dont il ne faudrait pas vous avertir, si vous m’aimiez. - Je vous aime bien, reprenait-il, mais je ne vous aime pas mieux ici qu'ailleurs. - Ah ! Prince, disait-elle, si vous connaissiez l'amour, et qu'il vous eût blessé le cœur pour moi, vous seriez ravi d'être dans un endroit solitaire, où personne ne pût vous entendre, ni vous voir.
Loin que Brutalis entrevît la passion qui paraissait dans ses paroles « Oh ! disait-il, je ne veux point être blessé, et je vous aime autant avec vos femmes que dans ce lieu », et puis il se leva pour aller regarder la belle vue, ou plutôt pour ne rien regarder. Souvent après de pareilles réponses, mademoiselle Coquette restait dans le bois à pleurer, souvent aussi elle le suivait, ne pouvant se résoudre à perdre l'espérance.
Un jour qu'il s'amusait à promener ses yeux hébétés sur une belle prairie arrosée d'un petit ruisseau, il aperçut une bergère qui gardait un petit troupeau ; son air était noble, et elle paraissait assez neuve dans cet exercice; Brutalis se tourna du côté de Coquette, et lui dit: «Faites approcher cette bergère, je serais bien aise de la voir. - Quoi ! reprit-elle, la croyez-vous plus belle que moi?-Que sais-je, dit-il, je ne vois jamais que vous, cela me désennuierait! - Cruel ! reprit la fée, me donnerez-vous toujours de nouveaux chagrins? - Oh bien, interrompit-il, je vais donc l'appeler», et en même temps, il se mit à crier de toute sa force à la bergère d'approcher, et ce fut du même ton dont il se servait à la chasse, quand ses chiens tombaient en défaut; la bergère étonnée se tourna, et fit voir un visage charmant autant que la distance des lieux le pût permettre, et remarquant que c'était un homme qui l'appelait, elle conduisit ailleurs son troupeau. «Oh! oh! dit le prince, elle est bien fière. Je voudrais pourtant la voir encore, car elle m'a paru bien jolie.»
Il y avait une naïveté dans les manières de Brutalis qui forçait souvent la fée à rire, et cette fois elle ne put s'en empêcher, quoique piquée de quelque jalousie, elle le fit cependant descendre dans les appartements, où elle tâcha de lui faire perdre l'idée de la bergère, par mille douceurs et mille tendres caresses, et s'il fut ce soir-là plus rêveur qu'à l'ordinaire, il ne dit du moins pas tant de sottises.
Le lendemain, il retourna de grand matin au jardin, il ne manqua point de revoir la bergère, quelque modeste qu'on soit, on n'est point fâchée de se montrer quand on est belle; il la regarda tout à son aise, elle ne s'enfuit point comme la veille; il lui fit une révérence d'assez bon air, qu'elle lui rendit de très bonne grâce, et s'il n'avait entendu des femmes de mademoiselle Coquette qui le cherchaient, il aurait demeuré longtemps dans cette douce contemplation; il ne retrouva plus d'occasion du reste du jour pour retourner dans cet endroit qui lui devenait si cher; il fut même assez avisé pour n'en point témoigner d'impatience, mais il en sentit une violente d'être au lendemain pour revoir la belle bergère.
Il se leva donc encore plus matin que la veille, et s'alla mettre à son poste, d'où il vit bientôt arriver celle qu'il attendait; elle venait chantant un air champêtre avec une petite voix tendre, qui acheva d'enflammer Brutalis; il se souvint même alors d'un air qu'on avait tâché de lui apprendre, et comme il avait la voix merveilleuse, il le chanta assez agréablement; après cela au lieu d'appeler impoliment sa bergère, il lui fit un signe suppliant de l'approcher; elle le fit de quelques pas, et feignant de caresser son chien, elle fit voir au jeune prince un visage où les ris et les grâces se jouaient; il la regardait avec une ardeur et un plaisir qui commencèrent d'ôter à ses regards cet air sombre et stupide qui voilaient toute leur beauté ; il ne fut détourné de cette douce occupation que par l'arrivée de mademoiselle Coquette: elle s'était levée quelque temps après lui, et l'ayant fait cherché inutilement dans tous ses appartements, elle allait voir s'il était au jardin; il fut assez heureux pour l'entendre, et pour avoir le temps de faire signe à la bergère de se retourner; il sortit lui-même de cet endroit fatal, et commença à user de l'esprit que l'amour lui avait déjà donné pour cacher à la fée le plaisir qu'il venait de goûter; il parut même aussi spirituel qu'à l'ordinaire, et Coquette qui voulut encore faire une tentative ce jour-là, n'en eut que des naïvetés rebutantes.
Cependant il retourna le jour suivant au lieu de ses délices, il y retrouva sa bergère plus matin que le jour d'auparavant; il acheva de prendre tout l'amour qu'il lui fallait pour débrouiller peu à peu le chaos de ses pensées; la bergère, de sa part, faisait plus que de se laisser regarder, elle tournait de temps en temps ses beaux yeux vers le prince, d'un air à lui donner de l'espérance.
Rien n'ouvre tant l'esprit que l'amour, tout le monde en convient, il polit même les plus brutaux, et le cœur quelque brute qu'il soit, quand il est entre les mains d'un aussi excellent ouvrier que l'amour ne tarde guère à se polir ; cette règle générale fut plus que prouvée dans la personne du prince, non seulement les sentiments tendres que lui inspira la belle bergère, rendirent son humeur plus douce, mais son esprit brilla du plus beau feu dès que sa passion fut au plus haut point, et par un effet admirable du désir qu'il eut de plaire, et de se rendre aimable à ce qu'il adorait, toutes les instructions que ses maîtres lui avaient données, et qui s'étaient apparemment placées dans sa mémoire, lui donnèrent une facilité de parler, et une éloquence qui surprit tous ceux qui l'avaient vu auparavant: il eut même la gloire de multiplier, si on peut parler ainsi, les préceptes qu'on avait cru semer dans une terre ingrate, et tout fut grand et miraculeux en lui.
J'ai laissé le prince regardant sa maîtresse, et dans les commencements des effets dont je viens de faire une légère peinture; il comprit que la fée le viendrait bientôt trouver, et n'ignorant pas son pouvoir, il s'arracha par raison d'un lieu où il trouvait toujours de nouveaux charmes; il alla au-devant de mademoiselle Coquette, et lui faisant une révérence de meilleur air qu'à l'ordinaire, il eut de la peine à ne pas laisser échapper quelques mots raisonnables: mais la peur de donner des espérances ou des soupçons à une personne redoutable, lui fit garder le silence, ou répondre sans esprit aux diverses interrogations de la fée.
Il feignit même de se trouver mal, pour se retirer dans son appartement: déjà Brutalis, le stupide Brutalis, feignait-il, et il fit plus, il songea aux moyens de pouvoir parler à sa Bergère, c'était le nœud de la difficulté: il ne lui était pas permis de sortir du palais que la fée ne l'accompagnât: ce n'était pas même un moyen bien sûr d'exécuter son dessein, il ne laissa pas de hasarder d'écrire un billet que voici:
Je meurs d'envie de vous noir et de vous parler; je ne puis sortir d'ici qu'avec la fée Coquette qui m'y retient prisonnier, je ne vois pas trop comment je parviendrai à vous entretenir; mais il me semble que, si vous vouliez demain conduire votre troupeau dans la forêt prochaine, il ne sera pas impossible de m’y trouver; il ne vous en coûtera qu'un peu plus de chemin, et vous pourrez par cette complaisance, me rendre le plus heureux de tous les hommes.
L'amoureux prince n'eut pas plus tôt écrit cette lettre qu'il se mit au lit, il dormait fort peu, ce ne fut même qu'après avoir imaginé un moyen de la faire recevoir: dès qu'il fut levé, il prit un arc, il était excellent tireur, il mit la lettre dans la plume d'une flèche, et la tirant très adroitement à deux pas de la Bergère, elle ne put douter que ce papier ne fût pour elle: un peu de honte la fit pourtant asseoir auparavant que de le prendre, elle appela une de ses brebis, elle chanta, elle caressa son chien, et enfin ramassant le billet, elle y lut ce que vous venez de voir; ses yeux demeurèrent ensuite attachés sur l'herbe, n'osant presque les relever; mais par un mouvement dont elle ne fut point maîtresse, elle les tourna vers le prince, et par un petit signe de tête, elle lui fit entendre qu'elle lui accordait sa demande; il se trouva dans cet instant au comble du bonheur, il eut beau vouloir reprendre, le reste du jour, sa contenance accoutumée, le brillant de ses yeux parlait au défaut de sa bouche. Mademoiselle Coquette qui se croyait fort aimable, et qui l'était effectivement, s'applaudissait du progrès qu'elle pensait faire dans le cœur du jeune Brutalis ; il avait besoin d'elle dans le dessein qu'il avait formé, et la laissant jouir de son erreur, il prononça quelques mots qui achevèrent de la convaincre du pouvoir de sa beauté. Ce soir-là, plus touchée qu'à l'ordinaire des charmes de ce prince, elle lui demanda ce qu'il faudrait faire pour le divertir; il la pria de le mener à la chasse, elle voulut bien lui donner cette satisfaction, elle ne fut retardée que jusqu'au lendemain.
Mademoiselle Coquette fit poudrer et friser ses beaux cheveux châtains clairs, elle mit un habit de chasse brodé de diamants, et montant un superbe cheval gris pommelé à crins couleur de feu, elle parut une véritable Bradamante ; on avait aussi équipé Brutalis fort magnifiquement pour la chasse, tout le reste de l'équipage assortissait, et on vit briller un feu dans les yeux du prince, qu'on crut causé par la vue d'une meute, dont chaque chien méritait un panégyrique.
Coquette, qui était excellente cavalière, elle était tout ce qu'elle voulait, Coquette donc mesura les allures de son cheval sur celui de Brutalis ; elle le trouva si beau ce jour-là que, plus entêtée que jamais, le voir et lui parler étaient la suprême félicité pour elle. Le cerf qu'on avait lancé ne dura guère, il restait encore bien du jour lorsqu'on en eut vu faire la curée; Coquette dit à Brutalis de pousser son cheval d'un certain côté qu'elle lui marqua, et où elle lui promit qu'on verrait de grandes beautés. Hélas ! elle ne croyait pas si bien dire, il n'y a science qui ne soit souvent la dupe de la destinée; Brutalis se trouva complaisant dans l'espérance de rencontrer sa Bergère, et s'enfonça dans le bois avec mademoiselle Coquette; elle en savait les plus secrets détours, et elle choisit un endroit où une source argentée qui sortait d'un gros rocher faisait un murmure doux, et entretenait une mousse verte; elle mit pied à terre, et obligea le prince à en faire autant; ils s'assirent l'un et l'autre au bord du ruisseau qui formait la source: « Eh bien ! lui dit-elle, en tirant le prince, et en mettant sa tête sur ses genoux, que pensez-vous dans un lieu si solitaire? Ne sentez-vous point une certaine langueur que je tâche à vous inspirer? - Je pense, reprit Brutalis, en la regardant avec des yeux plus spirituels qu'à l'ordinaire, que voici une aimable solitude, et je sens, ajouta-t-il, que je m'y trouve mieux qu'ailleurs. - Ah! s'écria la fée, qui trouva ses paroles assez raisonnables, et qui crut avoir opéré ce miracle, vous ne porterez plus le désagréable nom de Brutalis, vous serez à l'avenir le beau Polidamour, et vous jouirez en m'épousant, ajouta-t-elle, en faisant autour du front du prince mille boucles de ses beaux cheveux, vous jouirez d'une félicité qui n'aura point de bornes !»
Polidamour était fort occupé pendant que Coquette se laissait flatter par cette idée trompeuse; le hasard, ou pour mieux dire l'aveugle dieu qui voit si clair quand il veut, avait justement conduit la Bergère derrière le rocher de la source; il l'avait vue passer, son ardeur et le désir de lui parler ne lui permettaient plus de ménagement, il fallait profiter de l'occasion; il se leva brusquement, et dit à la fée qu'il était bien aise d'aller un peu visiter ces lieux.
La fée fut surprise au dernier point de l'air dont il lui avait dit ce peu de paroles, elle le vit partir d'une grâce assurée, jamais il n'avait été si aimable, et jamais elle ne devait tant craindre de le perdre; elle commença de soupçonner l'amour de lui avoir préparé quelque trouble fatal, les réflexions qu'elle fit là-dessus donnèrent le temps au prince d'exécuter son projet; mais enfin, ne pouvant plus résister à son impatience, elle alla le chercher en tremblant; mais quel étonnement fut le sien, lorsqu'elle le vit aux genoux de la bergère qu'elle avait vue de la plate-forme; son désespoir ne se peut décrire, et dans son premier mouvement, elle allait faire mille reproches à son ingrat; une seconde pensée l'arrêta, elle voulut voir la fin de cette aventure, et donner à sa jalousie le temps d'augmenter sa fureur.
Un buisson dont elle se couvrait, lui facilita les moyens de voir et d'entendre ce qui allait mettre le comble à sa douleur. La bergère avait toute la fleur de la jeunesse, et tout ce qui fait la parfaite beauté: des cheveux cendrés, dont les boucles se mêlaient avec des fleurs de grenade, lui donnaient ce brillant qu'on ne voit que dans les blondes; ses yeux dont on ne pouvait démêler la couleur, laissaient passer des regards vifs et tendres à travers de longues paupières noires; son teint éblouissait par son éclat; ses lèvres rouges et façonnées avaient un sourire gracieux, qui formait mille petits agréments autour de sa bouche; son visage était presque rond, une petite fosse au menton lui donnait un air fier et délicat, et son nez, tant soit peu relevé, une mine jeune et semblait la lui assurer pour longtemps; sa gorge était formée par les grâces, et ses mains blanches et bien taillées ne se firent que trop voir à la désolée Coquette, parce qu'elles lui servaient souvent à cacher la rougeur dont la vue et les discours du prince couvraient son charmant visage.
Elle avait un habit de gaze fine et chamarrée de dentelles; sa ceinture était un tissu de fleurs, et sa taille, toute assise qu'elle était, paraissait si fine et si belle que mademoiselle Coquette, après un examen trop exact de tant de merveilles, s'écria douloureusement: «Ciel impitoyable! Quelle rivale m'as-tu suscitée?»
Nos amants étaient trop attentifs à leur conversation pour entendre les accents de la fée. Polidamour dès qu'il avait été aux pieds de sa bergère, avait commencé par lui rendre grâce d'avoir bien voulu se rendre dans la forêt; ce remerciement lui donna une aimable honte; elle lui répondit sans le regarder qu'elle menait indifféremment son troupeau dans la forêt ou dans la prairie.
- Ah ! interrompit l'amoureux prince, ne vous repentez point d'une innocente faveur qui me rend le plus heureux des hommes ; nous n'avons pas le temps, ajouta-t-il, d'examiner les bienséances, je vous adore, il n'y a rien que je ne fasse pour vous le prouver; dites-moi seulement si ma personne et mon amour peuvent faire quelque impression sur votre cœur.
- Hélas ! reprit-elle en rougissant, je crains bien de vous donner mauvaise impression de moi, par un aveu qui vous doit pourtant être agréable; s'il est vrai que vous m'aimiez, c'est peut-être aller trop vite; mais vous me faites envisager que nous n'avons point de temps à perdre, et je serais au désespoir si vous partiez sans avoir appris que, par l'effet d'une sympathie dont je ne suis pas la maîtresse... » La jeune bergère s'arrêta à ces mots, et le beau Polidamour s'écria avec une joie sans égale: «Heureuse sympathie! Parole charmante ! Que ne puis-je mourir à vos pieds pour vous en remercier comme je le dois.»
En cet endroit, mademoiselle Coquette n'eut plus la force de se contraindre, bien des gens même ont été surpris qu'elle eût tant tardé à sortir de son buisson; elle courut impétueusement, et alla d'une voix tonnante demander au prince qui lui en avait tant appris ; il se leva, et aida sa bergère à en faire autant.
- L'Amour, Madame, a fait ce prodige; vous-même en aviez prédit l'arrêt; je suis fâché qu'il ne se soit pas servi de vos traits; mais c'est un capricieux, ajouta-t-il en souriant, qui me fait négliger de répondre aux bontés d'une grande fée, tandis qu'il me contraint de rendre à une simple bergère le même culte qu'on rend aux plus puissantes divinités.»
Le ton ironique dont le prince assaisonna ses paroles fit si bien sentir à mademoiselle Coquette la supériorité des appas de cette bergère sur les siens que, transportée de rage, et lançant des regards furieux sur sa rivale: «Tu n'en es pas où tu crois, dit-elle à Polidamour, ton éloquence amoureuse pourra se reposer; ou changer d'objet; tu ne parles comme un autre, et mieux qu'un autre, que pour me désespérer; crains mes justes ressentiments, ou cesse d'adorer une petite bergère, à qui je vais apprendre si c'est à elle à troubler une fée.»
La timide bergère, qui avait nom Brillante, et qui avait été élevée dans la crainte de ces femmes terribles dont les vices mêmes étaient respectés, tomba sur ses genoux, et versant un torrent de larmes, lui demanda pardon de l'offense qu'elle avait faite innocemment. « Va, va, dit Coquette, jamais rivale ne fut innocente », et la prenant rudement par le bras, elle s'en rendit la maîtresse. « Où est la générosité, Madame ? dit le prince, vous avez rendu un oracle, il s'exécute, cela est honorable à votre savoir, le reste dépendait des yeux de ma bergère.» Alors il voulut tirer sa maîtresse de ces dangereuses mains, mais les forces humaines étaient inutiles en cette occasion. «Eh bien! dit-il dans son désespoir, exercez sur cette divine fille et sur moi, toutes les cruautés que vous pourrez inventer, jamais vous ne pourrez forcer mon cœur à changer de chaînes.»
Voilà de terribles paroles pour une amante, la fée en sentit toute la force, mais elle aimait; on n'est guère maîtresse de soi lorsqu'on est agitée de cette passion, elle ajoute même au tempérament. « Ingrat, dit-elle à Polidamour, je ne t'ai donc aimé, je ne te l'ai donc dit que pour voir triompher une indigne rivale? Je t'amène, continua-t-elle en pleurant, dans un lieu où je crois te voir moins inflexible, et c'est pour me couvrir de honte que je t'y amène; suis-moi sans résistance, malheureuse bergère, et garde-toi bien de tourner les yeux sur ton barbare amant.» Cet ordre fut mal exécuté. Brillante avait appris, depuis qu'elle aimait, à dérober des regards à une rivale, et elle rencontra souvent ceux de Polidamour.
Mademoiselle Coquette, les yeux étincelants de colère, n'eut pas plus tût dit quelques paroles qu'un antre obscur s'éleva, gardé par deux affreuses furies qui enlevèrent l'aimable Brillante, malgré les efforts du prince, dont le courage égalait l'amour. « Que je suis malheureux ! s'écria-t-il, je ne goûte pas si tôt la douceur d'aimer qu'on m'enlève le charmant objet que j'adore; je ne puis nie servir de l'avantage de penser raisonnablement, que pour regretter toute ma vie celle devant qui j'ai vu disparaître ma stupidité; elle ne sera pas longue, ma vie, non. Cruelle, ajouta-t-il en s'adressant à mademoiselle Coquette, votre rage ne s'exercera pas longtemps sur moi, et ce fer me va délivrer d'une longue suite d'infortunes.» Il tira son épée en achevant ces mots; si la fée n'avait pas eu le pouvoir sur les esprits aériens, c'en était fait du beau Polidamour: mais trois ou quatre d'entre eux le désarmèrent, et le conduisirent au palais de l'ennemie de son repos.
Que ne pensa point le prince dans cette dure contrainte ! Ce n'était plus cet homme sombre, il sentait vivement le malheur de sa condition. Mademoiselle Coquette ne le traitait que trop bien; l'esprit de Polidamour et la jalousie qu'il lui donnait augmentaient infiniment sa passion: elle fit tout pour le fléchir et les offenses qu'il lui faisait par ses réponses irritaient la fée sans la détacher.
Il s'avisa un jour de reprendre sa contenance stupide, d'abord elle soupçonna la vérité; la continuation lui donna quelque frayeur, elle craignit que l'excès de son affliction ne l'eût fait retomber dans son premier état, et sa tendresse offusquant sa raison, elle ne put refuser du remède à un ingrat trop aimé. Quel remède cependant ! il n'y en pouvait avoir d'autre que de lui faire voir Brillante, il était dangereux. Elle fut du temps sans pouvoir s'y résoudre, mais le désir de rendre un grand service à son amant lui donna la force de l'exécuter.
Le nœud de la difficulté fut de savoir si elle le conduirait elle-même, ou si elle le mettrait entre les mains d'émissaires zélés qui pussent lui en rendre bon compte: si le premier parti était le plus sûr, il avait aussi quelque chose de bien cruel ; est-il rien de comparable à la douleur de voir dans la personne aimée une joie qu'on n'excite pas? Cette pensée la détermina à le donner en garde à deux sylphes, dont l'esprit subtil et intelligent lui parut propre à un pareil emploi.
Mademoiselle Coquette fit prendre à ces deux sylphes la forme de deux formidables tigres, ils enchaînèrent Polidamour avec des chaînes de fleurs, plus fortes que des chaînes de métal ; ils s'acheminèrent en cet équipage vers l'antre où on gardait la jeune Brillante; Polidamour avait entendu tous les ordres dont ils étaient chargés, il résolut de les émouvoir à compassion, son éloquence que la douleur augmentait, fit des efforts incroyables, mais il arriva à la porte de la caverne, sans avoir pu tirer une parole des taciturnes tigres; ils emmenèrent en arrivant les deux furies, et leur ordonnèrent de laisser entrer le prince. Le préjugé parut assez avantageux, et cette affreuse demeure, plus propre à des bêtes farouches qu'à une belle infortunée, lui parut un palais délicieux, où tous les plaisirs l'allaient accompagner.
- Je vous revois donc enfin, dit-il à la bergère, je puis sans témoins vous faire savoir ce que je sens pour vous.» Brillante qui était dans un coin obscur, couchée sur un lit de feuilles qu'elle s'était fait, et qui pleurait peut-être alors, autant par l'absence de son amant que par la captivité où elle était, leva ses beaux yeux sur lui, et sensible à cette joie imprévue: « C'est vous ! lui dit-elle, Seigneur! Quelle heureuse aventure vous conduit en ces lieux où les cruautés qu'on exerce sur moi ne m'ont pas distraite un moment de penser à vous?» Un si favorable accueil mit bientôt ces amants dans une situation pleine de confiance, qui fait un des grands plaisirs de l'amour.
Le prince lui conta son histoire, et se fit un plaisir délicat de lui rendre grâce de lui avoir donné une passion, dont la violence, loin d'être contraire à la raison, lui avait fait retrouver la sienne. Brillante voulut aussi l'instruire de ce qui la regardait, elle le fit en ces termes
- Il faut, Seigneur, que je justifie le goût que vous avez pris pour moi; je suis princesse, et fille du souverain de l'Île Galante; c'est un pays très agréable, à peine a-t-on l'usage de raison que l'on commence d'aimer; mais on y tient pour maxime que si le changement n'est pas une vertu, c'est du moins un si grand plaisir qu'il serait très incommode de s'en priver.
Le prince, mon père, pratique cette maxime à la lettre, jamais on ne fut plus inconstant qu'il l'est; il avait déjà rendu des soins à toutes les belles de sa cour lorsque j'en partis; il commençait même d'en être aux laides, et il soutenait que, plutôt que de ne pas changer, il s'attacherait aux dames qui par leur vieillesse ne s'attiraient plus de soupirs. «N'est-ce pas une curiosité louable, disait-il, de connaître les différentes manières d'aimer, d'examiner la diversité des caractères, et de rétrograder, pour ainsi dire, vers les siècles passés, par le commerce d'une personne vénérable, à qui l'âge a donné de l'expérience.» Je n'étais point touchée de cette peinture, j'imaginais, au contraire, une grande douceur à s'engager pour toute sa vie; ce fut vainement que je me vis servie et adorée de plusieurs princes des états de mon père; leurs dangereuses maximes me faisaient peur, et n'ayant point le cour fait pour user de représailles, j'évitais autant qu'il m'était possible de me trouver aux fêtes continuelles qui se donnent dans l'Île Galante.
"Que sais-je, disais-je, en me promenant seule dans un bois, si quelqu'un de ces amants ne me toucherait point à la fin ; eh ! quel malheur d'être sensible pour un volage qui me quitterait bientôt pour une autre !" J'entendis alors un rossignol qui chanta distinctement ces paroles:
Pour suivre l'ordre des dieux,Princesse, fuyez de ces lieux,Recevez le secours d'une main invisible.Et venez éprouver le pouvoir de vos veuxSur le cœur d'un amant sensible;Vous seule lui pouvez faire un don précieux,Lui seul vous peut donner un sort doux et paisible.
Surprise de cette prédiction, je regardai de tous côtés, mais je ne vis qu'une vapeur légère, qui se glissant sous mes pieds, m'enleva jusqu'à cette contrée; des pierreries que j'avais sur mes habits m'ont servi à en avoir de bergère, et à vivre avec les habitants de ces villages; l'espérance m'y a amusée et vous voyez bien, Seigneur, que si je vous ai justifié par mon récit, je suis aussi disculpée par mon oracle des sentiments que j'ai pris pour vous; je ne puis douter que vous ne soyez cet amant qui doit me rendre heureuse, et le don que je vous ai fait est assez précieux ; il est vrai cependant que je n'ai fait que démêler le chaos qui embrouillait vos idées; vous aviez en vous cet esprit, cette raison dont vous jouissez, qui, faute d'un certain feu, ne brillaient point comme ils font aujourd'hui; l'amour est un grand maître, il démêla bien le chaos du vaste univers manquerait-il celui qui se trouve dans un cœur prêt à se soumettre à sa puissance ?»
Polidamour, transporté de joie, baisa mille fois les belles mains de sa belle princesse; ils ne songeaient plus l'un et l'autre à leur état; ils avaient oublié le pouvoir de la fée; mais un des tigres vint les avertir qu'il était temps de se séparer; ils s'écrièrent douloureusement à cet ordre funeste, leurs plaintes trouvèrent grâce devant l'esprit aérien: « Allez, leur dit-il en souriant, autant que peut sourire un tigre, je veux vous aider dans vos amours, nous nous mêlons quelquefois de soupirer dans notre léger empire: et pour ne plus vous tenir en suspens, ajouta-t-il, s'adressant à la princesse, et en prenant la forme d'un joli garçon, c'est moi-même qui vous transportai de l'Île Galante dans ces lieux, ministre du destin auprès de vous. Mademoiselle Coquette ne pouvait jamais plus mal choisir, elle a quelque pouvoir sur nous, mais nous l'évitons quand il nous plaît»: alors il appela son camarade, qui prit la même forme que celui-ci: et semblable à un tel point qu'on ne les pouvait plus distinguer.
Ils firent prendre un corps à l'air qui les entourait, ils en formèrent un petit char très agréable, et tandis que les furies immobiles n'avaient plus la force de s'opposer à leur dessein: « Couronnons, dit un des sylphes, notre triomphe et notre tromperie, et que mademoiselle Coquette soit instruite de votre aventure»; une pyramide de porphyre s'éleva dans ce moment, sur laquelle ces esprits badins gravèrent ce qui suit:
Choisissez mieux à l'avenirLes ministres de vos vengeances,Et de nos deux amants perdez le souvenir;Ils n'auront plus d'autres souffrancesQue celle des cœurs amoureux,Ils ne vous verront plus, ils seront trop heureux.
Ils partirent ensuite tous quatre de compagnie, et furent en très peu de temps au royaume de Paraminosara. Dieu sait si la joie du roi fut parfaite de revoir son cher fils, le plus aimable de tous les hommes: aucune circonstance de son histoire ne fut omise, et les esprits aériens, qui se faisaient écouter comme des oracle, mirent mademoiselle Coquette, qu'ils déclarèrent être aussi Azindara, en si mauvaise odeur auprès du roi qu'il n'aurait pas voulu, pour chose au monde, la voir femme de Polidamour; mais pour Brillante, son alliance lui parut très honorable: un des sylphes en alla faire la demande, et rapporta une favorable réponse: je roi de Paraminosara y mit la condition qu'après la mort du souverain de l'Île Galante, on réformerait les abus qui s'y étaient glissés.
Les fêtes de cet hyménée furent merveilleuses: il est vrai qu’après les époux, les princes de l'air en faisaient le plus bel ornement, ils donnèrent de l'amour à plusieurs personnes touchées, de la gloire d'immortaliser leur amant; mais ces amants légers, partirent quand ils se furent bien munis d'immortalité, et leurs maîtresses ne sachant à qui s'en prendre, cherchèrent des conquêtes moins agréables, mais plus solides.
Pour mademoiselle Coquette, l'inscription de la pyramide lui causa une telle rage qu'elle en fut malade quelque temps, l'espérance cependant la rétablit bientôt, et forte de la protection du roi de Paraminosara, dont elle croyait être sûre. elle partit sur un hippogriffe pour se rendre à sa cour, mais le prince était marié; il adorait encore sa femme, il n'y avait rien à faire pour elle, et après bien des pas et des aventures dont elle devait être honteuse, elle fut obligée de reprendre le chemin de son ancien palais; car pour celui dont j'ai parlé, il était alors dans les espaces imaginaires.