La Reine des Fées par Sieur de Préchac

Il y avait une fois un roi qu'on appelait le roi Guillemot, c'était bien le meilleur prince de la terre, qui ne demandait qu'amour et simplesse, on assure même qu'il se mouchait à la manche de son pourpoint ; il n'avait aucun empressement pour le mariage. Cependant comme la race guillemote était fort ancienne, les peuples souhaitaient qu'il leur donnât des successeurs ; on avait parlé de plusieurs mariages différents, mais il s'y était toujours trouvé des difficultés invincibles. Une princesse du voisinage qui se nommait Urraca, avait des États qui étaient fort à la bienséance du roi Guillemot, mais Urraca avait toujours marqué de la répugnance pour le mariage, et beaucoup d'insensibilité pour tous les soins que plusieurs souverains, et particulièrement le comte d'Urgel, s'étaient donnés pour lui plaire.
Sa passion dominante était l'astrologie, et elle ne se détermina à se marier, qu'après avoir reconnu dans les astres qu'elle serait mère d'une princesse toute parfaite, qui serait un prodige de beauté et de vertu, qui ferait des biens infinis, et n'aurait d'autre passion que de soulager les affligés. Cette connaissance l'obligea à écouter les propositions qu'on lui faisait de toutes parts ; sa nourrice lui parla souvent en faveur du comte d'Urgel qui l'avait mise dans ses intérêts par de grandes libéralités, mais Urraca qui était de l'humeur de la plupart des autres femmes, qui sont sensibles aux rangs distingués, aima mieux être reine, que comtesse d' Urgel.
Le roi Guillemot averti des dispositions de la princesse, fit partir un ambassadeur avec une procuration pour l'épouser, et lui envoya à même temps une ceinture dorée, un paquet d'épingles, un petit couteau et une paire de ciseaux (présents ordinaires de ce temps-là). Ce mariage fut bientôt conclu, et la cérémonie des épousailles aussi. La nouvelle reine prétendit que le roi son mari irait la chercher lui-même, et qu'il ferait quelque séjour dans ses États, avant que de la mener dans son royaume. Mais le roi Guillemot rejeta cette proposition, et voulut absolument que la reine allât le trouver.
La fière Urraca ne s'accommoda point d'un ordre si absolu, et la méchante nourrice, qui n'avait reçu aucun présent des Guillemots, anima l'esprit de sa maîtresse, en sorte qu'ils passèrent plus d'un an en cet état. Le comte d'Urgel qui avait trouvé moyen de voir la reine sans qu'elle s'en f[û]t aperçue, en était devenu passionnément amoureux, et continuait toujours à accabler la nourrice de présents, pour être informé des sentiments et des moindres occupations de la reine.
La fierté de cette princesse ne lui laissait rien espérer, mais son amour ne lui permettait pas de se désabuser, et il croyait se pouvoir flatter de tout par l'avarice de l'artificieuse nourrice, et quoique dans ces premiers temps, on fut fort éloigné de la corruption de ce siècle, l'amour qui dans tous les temps a été subtil et plein d'inventions, lui inspira d'engager la nourrice à le produire auprès de la reine, en lui persuadant que c'était le roi Guillemot qui l'allait voir incognito. Cela lui parut d'autant plus aisé, que la reine n'avait jamais vu le prince son époux. Il le proposa à la nourrice, et lui présenta à même temps sa toque pleine de guillemots d'or, qui alors étaient fort rares.
La nourricec éblouie par un si riche présent, lui promit tout, et ils concertèrent ensemble que le comte ferait habiller un page des livrées du roi Guillemot ; que ce page porterait une guirlande de fleurs à la reine, et lui dirait que son conseil n'ayant pas voulu permettre qu'il allât la voir en équipage de roi, il désirait se rendre auprès d'elle secrètement, et l'envoyait pour lui en demander la permission. Ce projet fut exécuté dans toute son étendue, et la nourrice ne manqua pas de faire valoir à Urraca la galanterie du roi Guillemot, en sorte que cette pauvre reine se trouva grosse et accoucha au bout de neuf mois d'une belle princesse, sans qu'elle entendît plus parler du roi Guillemot ; elle ne laissa pas néanmoins de lui envoyer un courrier pour lui apprendre la naissance de sa fille. Le roi Guillemot se mit fort en colère en apprenant cette nouvelle, et voulut faire mourir le courrier, mais son conseil l'en empêcha, et le renvoya avec une lettre très piquante contre l'honneur de la reine.
Comme la race des Guillemots était fort ancienne, et qu'ils avaient pour d[e]vise plutôt mourir que de perdre l'honneur, toute la maison fut fort mortifiée de cet affront, surtout le roi qui était inconsolable, et menaçait ses sujets de se laisser mourir de faim (siècle grossier où les maris moins polis que ceux d'aujourd'hui, avaient la simplicité de se punir des fautes de leurs femmes).
Revenons au roi Guillemot qui faillit à devenir fol, lorsqu'un jour se promenant le long d'une allée, il entendit une voix qui le suivait criant coucou, coucou ; c'était en ce temps-là la plus grande injure qu'on pût dire à un homme marié. Le roi entra en fureur, appela ses gardes, et commanda qu'on mît en pièces ce téméraire ; la voix ne cessa point pour toutes ces menaces ; on apprit au roi pour l'apaiser, que c'était un oiseau : cela ne servit qu'à l'irriter davantage, se plaignant que tout le monde s'entretenait de son aventure jusqu'aux oiseaux, qui disaient tout haut ce que les hommes ne faisaient que penser. Dans la colère où il était, il ordonna qu'on exterminât tous les oiseaux de son royaume, et sa vengeance n'é[t]ant pas satisfaite par ce cruel massacre, il voulut encore qu'on les mangeât ; tous les courtisans en mangèrent par complaisance, et on les trouva si bons, qu'on a toujours continué, car auparavant on aurait eu de l'horreur pour un homme qui aurait mangé un oiseau ; et le plaisir que le roi Guillemot eut à se venger, lui fit changer la résolution qu'il avait faite de se laisser mourir de faim.
Pendant que le roi Guillemot exterminait l'innocente volatile, la reine qui attendait le retour de son courrier, nourrissait elle-même la petite princesse, craignant que si elle suçait le lait d'une nourrice ordinaire, elle ne prît aussi les mauvaises inclinations qu'elle pourrait avoir ; et comme les fées se mêlaient de tout en ce temps-là, elle envoya prier une fée de ses amies qu'on nommait Belsunsine, et qui habitait dans les Pyrénées, de vouloir être marraine de la princesse.
La fée, sensible à un si grand honneur, la doua d'une infinité de bonnes qualités, et la nomma Méridiana ; la reine donna une fête très magnifique pour faire plus d'honneur à la fée, et l'aurait continuée plusieurs jours sans l'arrivée du courrier qui lui apporta la lettre outrageante du roi Guillemot. La pauvre reine qui était dans la bonne foi, pensa mourir subitement lorsqu'elle eut appris que le roi Guillemot désavouait l'enfant, et la traitait avec la dernière indignité : dans le désespoir où elle était, elle ne trouva point de meilleur remède que d'assembler son conseil, elle leur exposa toute l'affaire comme elle s'était passée, les assurant que sa nourrice était un témoin fidèle de toute sa conduite ; elle leur demanda ensuite justice contre le mauvais procédé du roi Guillemot ; il fut résolu d'une commune voix qu'on lui déclarerait la guerre ; et quoique les États du roi Guillemot fussent d'une plus grande étendue que ceux de la reine Urraca, ses sujets étaient si persuadés de la perfidie du roi Guillemot, et de l'innocence de la reine, qu'ils jurèrent tous de hasarder leurs biens et leurs vies pour la réparation de cette injure. On déclara la guerre au roi Guillemot, et on leva des troupes de toutes parts, on se préparait fort sérieusement à la guerre, et chacun raisonnait sur une aventure si extraordinaire. Ceux qui connaissaient la simplicité du roi Guillemot, et son peu d'empressement pour les dames, jugeaient que l'enfant n'était pas de lui, sachant bien qu'il n'était pas capable d'entreprendre un tel voyage, ni de faire une semblable galanterie. La reine était en réputation d'être la plus vertueuse princesse de la terre, et plus on examinait toutes ses actions, moins on trouvait d'occasion ni même de prétexte de soupçonner sa conduite.
Plusieurs potentats voisins voulurent se mêler d'accommodement, mais les Guillemots jaloux du point d'honneur rejetèrent toutes les propositions qui tendaient à reconnaître l'enfant ; et la reine qui croyait avoir été abusée sous la foi du mariage, aimait mieux périr avec tous ses sujets, si le roi Guillemot ne convenait du fait, et n'allait lui demander pardon de sa perfidie.
Le comte d'Urgel fut un de ceux qui s'empressèrent davantage pour cet accommodement ; et comme il aimait toujours la reine, et qu'il ne faisait pas grand cas des Guillemots, il proposa pour épargner le sang de tant de peuples, de décider l'affaire dans un combat en champ clos, et s'offrit à défendre, l'honneur de la reine en qualité de son chevalier. Le roi Guillemot ne voulut point accepter ce parti, mais le prince Guilledin son frère, qui avait un courage digne des anciens Guillemots, pria les États du royaume assemblés, de lui permettre de combattre le comte d'Urgel : comme il ne s'agissait pas moins que de la perte du royaume, les États lui permirent le combat avec de grandes acclamations, et s'étant rendu au jour marqué par le cartel, armé de toutes pièces dans la ville capitale des États de la reine, il y trouva le comte d'Urgel, qui témoigna beaucoup de mépris pour un champion qu'il croyait fort au-dessous de son courage.
Le combat se fit en présence de la reine et de son conseil ; et soit que le prince Guilledin fut plus adroit que le comte d'Urgel, ou que la victoire se déclare toujours pour la vérité`, le prince renversa le comte d'un coup de lance, dont il le blessa mortellement. Les juges y étant accourus, il déclara avant que de mourir qu'il avait trompé la reine par le secours de la nourrice. Cette méchante femme fut arrêtée, et n'eut pas la force de disconvenir de tout ce que le comte venait de dire.
La malheureuse reine éclaircie d'un mystère qui malgré sa bonne foi la faisait paraître coupable, serait morte de douleur si par les conseils de Belsunsine, elle n'eût suspendu son désespoir pour l'amour de Méridiana : elle ne laissa pas d'ordonner que la nourrice fût remise au prince Guilledin, et de lui faire rendre la ceinture dorée, les épingles, le petit couteau et les ciseaux, que le roi Guillemot lui avait envoyés.
Le prince Guilledin se retira victorieux, et fut reçu dans les États de son frère avec des applaudissements extraordinaires. La nourrice enfermée dans une cage de fer fut longtemps traînée par les rues, et on la jeta ensuite dans la mer. Le roi Guillemot qui avait refusé le défi du comte d’Urgel, fut tondu et enfermé, et le prince Guilledin monta sur le trône.
Urraca honteuse de ses malheurs, n'eut pas le courage de souffrir la vue d'aucun de ses sujets, et se retira avec sa chère fille et la fée Belsunsine, dans une montagne des Pyrénées qui est la plus haute de toutes, et qu'on nomme le Pic de Midi' ; elle mit toute son application à bien élever Méridiana, à lui inspirer du mépris pour tous les hommes, et à lui apprendre tout ce qu'elle savait d'astrologie ; cette jeune personne devenait chaque jour plus agréable, et avait déjà beaucoup plus d'esprit et de raison que n'en ont d'ordinaire les enfants de cet âge. Belsunsine l'aimait aussi tendrement que sa propre mère, et l'une et l'autre lui faisaient part, Urraca de sa sci[e]nce, et la fée de ses secrets surnaturels ; elle se souvenait de tout ce qu'on lui avait dit une seule fois, et elle était d'un naturel si doux, qu'elle obéissait toujours sans réplique à tout ce qu'on voulait exiger d'elle. La grande beauté de Méridiana, sa docilité, et les progrès continuels qu'elle faisait dans les sciences et dans tous les secrets des fées, consolaient beaucoup sa triste mère ; mais comme tous les bonheurs de la vie sont de peu de durée, une autre fée qu'on nommait Barbasta, jalouse et de la beauté et des talents extraordinaires de la jeune princesse, l'enleva secrètement, et de peur que Belsunsine ne découvrît sa retraite, elle brûla du g[ejnièvre et d'autres graines dans tous les endroits de son passage, et alla enfermer la princesse dans une tour fort haute qui est au château de Pau, situé au pied des Pyrénées ; elle lui donna pour tâche de tirer de l'eau d'un puits fort profond, de la mettre dans un crible, et de monter ensuite cinq cents degrés pour la porter au haut d'une tour, où la fée avait un petit jardin qu'elle lui faisait arroser.
La reine Urraca, déjà accablée par ses malheurs, ne put survivre à la perte de sa chère fille, et mourut peu de temps après l'enlèvement de Méridiana, sans que l'amitié que Belsunsine lui témoignait, ni toutes les assurances qu'elle lui donnait, de n'avoir jamais de repos qu'elle n'eût découvert sa retraite, fussent capables de la consoler.
Cependant Méridiana, bien loin de se plaindre de sa pénible tâche, s'en acquittait avec beaucoup de succès, et s'aidait même des secrets que Belsunsine lui avait déjà appris, sans que Barbasta s'en aperçût jamais ; en sorte que toutes les fois que cette méchante fée paraissait, la princesse la recevait d'un air fort gracieux, la suppliant toujours de lui ordonner quelque chose de plus difficile, et l'assurant qu'elle ne saurait jamais prendre assez de peine pour plaire à une si bonne fée.
Barbasta surprise et du rude travail et de la patience de la princesse, ne laissait pas de lui donner chaque jour de nouvelles occupations, dont les dernières étaient toujours plus pénibles que les autres, jusqu'à lui faire ramasser un boisseau de millet grain à grain, la menaçant de lui faire souffrir d'horribles supplices, si elle en oubliait un seul, et si elle ne savait lui dire combien il y avait de grains dans le boisseau.
Méridiana s'en acquittait toujours de la même manière, et ne manquait jamais de remercier Barbasta de ses bontés ; la fée vaincue par la docilité de la princesse, se lassa enfin de la persécuter, et ayant un jour visité Belsunsine qu'elle trouva fort affligée, elle lui demanda le sujet de son chagrin : la bonne fée lui conta naturellement d'où venait son affliction, et lui exagéra à même temps la beauté, le bon naturel, et les talents admirables de Méridiana, elle fondait en larmes en faisant ce récit. Barbasta qui était persuadée du mérite de la princesse, se laissa attendrir par les larmes de sa compagne, et lui promit de découvrir sa retraite, et de la lui ramener sur le Pic de Midi, à condition qu'elle engagerait cette charmante princesse à l'aimer.
Belsunsine ravie de la seule pensée de revoir sa chère Méridiana promit tout : dès le lendemain Barbasta se rendit sur le Pic de Midi, et présenta la princesse à Belsunsine, qui faillit à mourir de joie en la revoyant ; elle tâcha de la consoler de la mort de sa mère, et les deux fées l'ayant embrassée tendrement, lui promirent l'une et l'autre de lui servir de mère, et de ne lui cacher aucun de leurs secrets : elles lui donnèrent par avance une bague qui la mettait à couvert des insultes que d'autres fées jalouses auraient pu lui faire ; elle fut longtemps à pouvoir se consoler de la mort de sa mère ; elle lui fit bâtir un magnifique mausolée sur le haut de la montagne, et cette mort ne laissa pas de l'engager à de nouvelles réflexions sur la malheureuse condition des mortels, qui sont exposés à tant de misères différentes, sans que les grands princes soient dispensés de cette fatale vicissitude ; alors elle se confirma dans la résolution qu'elle avait déjà prise, et que la reine sa mère lui avait si souvent inspirée, de pratiquer la vertu, de renoncer au commerce des hommes, de s'appliquer de nouveau à la connaissance des astres, et de profiter de la bonne volonté que les fées avaient pour elle ; remplie de ces sentiments, elle s'attacha fortement à Belsunsine, qui acheva de lui apprendre tout ce qu'elle savait.
Barbasta qui ne l'aimait pas moins que sa compagne, lui fit part aussi de tous ses secrets ; elle se trouva en plusieurs assemblées de fées, où elle fut fort admirée et applaudie ; comme elles remarquèrent qu'elle était informée de tous leurs secrets, et qu'elle était entièrement détachée de la vie, elles résolurent de la recevoir au nombre des fées. Elle parut fort touchée de l'honneur qu'on lui faisait, mais lorsque dans la cérémonie on lui proposa de prendre la figure d'un dragon pour avoir le don des illusions, et pour faire paraître un magnifique palais où il n'y avait que de la fumée, elle s'en défendit et allégua qu'elle ne voulait tromper personne ; la plupart des fées murmurèrent contre cette délicatesse, mais cela passa à la pluralité de voix en faveur de sa beauté et de sa grande naissance. Aussitôt qu'elle fut fée, elle ne songea qu'à profiter des avantages du féisme pour soulager une infinité de personnes opprimées ; elle choisit pour sa demeure une grotte au pied des Pyrénées, qu'elle orna d'une infinité de belles statues, et qu'on appelle encore aujourd'hui l'Espalungue de Méridiana ; elle parcourut toutes les contrées de l'univers, sous prétexte de visiter les fées ses compagnes, à qui elle fit de riches présents, quoiqu'elle n'eût entrepris ce voyage que pour connaître les mœurs de toutes ces nations. Mais elle reconnut qu'il y avait partout de la malice, de l'infidélité et de la faiblesse, et que la plupart des hommes avaient presque toujours les mêmes défauts en quelque pays qu'ils fussent, et n'en trouvant aucun qui fût parfaitement heureux, et qui ne désirât encore quelque chose, cette connaissance lui donna beaucoup de compassion pour leurs misères, et la fortifia dans la résolution où elle était de soulager toujours les malheureux.
Pendant tout son voyage elle ne perdit jamais d'occasion de faire du bien ; étant arrivée aux Indes chez la fée Mamelec, elle remarqua dans son palais une jeune personne d'une beauté surprenante, qui était occupée à couper du chaume pour faire de la litière à cinquante chameaux.
Méridiana jugeant qu'il pouvait y [a]voir quelque chose de fort extraordinaire lui demanda qui elle était ; la belle lui avoua qu'elle était fille du roi de Monomotapa', et lui dit que sa marâtre cherchant à se venger de ce qu'elle n'avait pas voulu épouser un de ses frères, avait prié la fée Mamelec de l'enlever, et que la fée l'avait enchantée pour trois cents ans, dont il n'y en avait encore que deux cents de passés ; elle se mit à pleurer en achevant ces paroles, et pria Méridiana de ne la détourner pas de son travail, parce que s'il n'était pas fini à l'heure marquée, quatre vieilles qui étaient ses surveillantes, se relaieraient à la battre, la première lui donnerait cinquante coups de bâton sur la plante des pieds, la seconde lui en donnerait autant sur les épaules, et les deux autres chacune vingt et cinq, moitié sur le ventre, et l'autre moitié sur les fesses. Méridiana attendrie par le récit de tant de cruautés, donna un coup de baguette sur une pierre, et en un instant l'écurie des chameaux fut garnie de litière. La belle Indienne étonnée de cette merveille, jugea que Méridiana était une grande divinité, et la conjura, les yeux baignés de larmes, d'avoir pitié de sa misère ; la fée la consola et lui promit de s'employer pour son service, elle en parla à Mamelec, et lui demanda avec de grandes instances, la grâce de cette belle princesse, qu'elle lui accorda de fort bon cœur, Méridiana accourut vers la princesse, et l'assura en lui présentant une rose blanche, qu'elle se trouverait au bout d'une heure dans la même chambre d'où elle avait été enlevée, sous le même habit et avec la même jeunesse et beauté qu'elle avait le jour de son enlèvement. Il est vrai qu'elle arriva dans le palais du roi son père ; mais comme ce royaume était passé dans une autre maison depuis un si long espace de temps, personne ne la reconnut'. Le roi qui avait plusieurs enfants, fut fort surpris de voir la princesse, on admira sa grande beauté ; mais comme il s'agissait de lui céder le royaume, personne n'osait se déclarer en sa faveur. On examina les archives, et on trouva qu'il était vrai qu'une princesse du sang royal avait été enlevée par les fées ; mais quelle apparence qu'on l'eût rendue au bout de deux cents ans ? En un mot le roi ne trouva pas à propos d'approfondir une question qui aurait pu lui coûter sa couronne.
Comme tous les peuples aiment la nouveauté, et que ceux de Monomotapa marquaient beaucoup de curiosité de voir cette personne si extraordinaire, on fit craindre au roi qu'il se pourrait faire quelque soulèvement en faveur de cette princesse, et que pour se mettre l'esprit en repos, et assurer la couronne à ses enfants, il fallait en bonne politique la faire mourir ; d'autres moins cruels lui inspiraient de marier cette belle princesse à son fils aîné, mais le roi qui était fort avare, et qui s'était proposé de tirer assez d'argent du mariage du prince, pour marier deux de ses filles, rejeta ce dernier avis, et résolut de faire mourir la princesse, l'accusant de séduire ses peuples ; elle fut arrêtée, et pendant qu'on lui faisait son procès, le fils aîné du roi, touché des charmes de cette belle personne, alla déclarer à son père, que s'il faisait mourir cette princesse, il se jetterait dans le même bûcher qu'on dresserait pour la brûler. Le roi fut fort offensé de la déclaration de son fils, qui ne servit qu'à hâter le supplice de la malheureuse princesse. Mais la fée Méridiana qui avait prévu ce qu'il lui arriverait, l'alla visiter dans sa prison, et la trouva beaucoup plus affligée de la résolution que le prince avait prise de mourir avec elle, que de son propre malheur ; la fée lui sut bon gré de la reconnaissance qu'elle avait pour ce jeune prince, et après lui avoir promis de ne l'abandonner jamais, elle lui apprit que le roi son père avait caché un riche trésor dans un endroit qu'elle lui indiqua, l'assurant que le roi régnant lui ferait de bon cœur épouser son fils en lui découvrant ce trésor.
La fée passa ensuite dans le cabinet du roi, lui parla d'un ton menaçant, et le traita de cruel et d'usurpateur, ajoutant qu'il était trop heureux de pouvoir assurer le royaume à ses enfants, par le mariage de cette belle princesse, qui avait plus de trésors elle seule, que toutes les autres princesses des Indes ensemble ; elle disparut en achevant ces paroles, et le roi épouvanté de cette vision, fut agité d'une infinité de pensées confuses et différentes, mais son avarice prenant le dessus de tous ces mouvements, il résolut de s'éclaircir par la princesse même, s'il était vrai qu'elle eût des trésors ; et jugeant que la reine serait plus propre à lui arracher ce secret, il la chargea de cette commission.
La reine, artificieuse comme le sont tous les Indiens, la flatta et la caressa, l'appelant déjà sa chère bru, et lui exagérant la forte passion que son fils avait pour elle, puisqu'il voulait mourir pour son service. La princesse qui avait déjà vu plusieurs fois ce prince et qui savait les obligations qu'elle lui avait, assura la reine qu'elle serait ravie de lui conserver ce cher fils, et lui dit que si les droits qu'elle avait déjà sur la couronne ne suffisaient pas, elle lui donnerait un trésor d'un prix inestimable ; la reine l'embrassa mille fois, et le trésor ayant été trouvé dans l'endroit que la fée avait indiqué, le mariage se fit avec des magnificences extraordinaires, et une satisfaction réciproque des deux amants.
Méridiana ravie d'avoir fini une si grande affaire, s'en retourna dans sa grotte des Pyrénées ; sa vigilance et son bon cœur ne lui permirent pas de demeurer longtemps tranquille ; elle se trouvait aux couches de toutes les reines, et ne se contentait pas d'empêcher la supercherie des autres fées, elle douait les princesses d'une extrême beauté, et les princes d'une grande valeur, et les rendait même quelquefois invulnérables ; de là vient que dans les siècles passés les enfants des rois n'avaient besoin que de leur épée pour conquérir plusieurs royaumes. La réputation de Méridiana s'étendit par tout l'univers ; et quelque envie que les autres fées lui portassent, elle les traitait avec tant de civilité, et elle leur savait faire des petits présents si agréables et si à propos, qu'elle n'avait presque point d'ennemis, et était généralement estimée dans tout le corps des fées.
Le secours qu'elle donnait aux têtes couronnées, ne l'empêchait pas de rendre service aux personnes d'une condition médiocre ; et si elle trouvait une pauvre bergère qui n'eût pas la force de défendre ses moutons contre un loup affamé, elle volait à son secours et la conduisait dans un bon pâturage, d'où les loups n'auraient pas osé approcher. Si un bûcheron endormi avait perdu sa cognée, elle ne dédaignait point de la lui rapporter, et si un pauvre voyageur tombait entre les mains des voleurs, elle se trouvait à sa défense, et le garantissait de leurs cruautés. Enfi[n] toute personne qui réclamait la fée Méridiana était assurée d'être promptement secourue : ce fut par de semblables actions qu'elle gagna le cœur des personnes de toute sorte de conditions, faisant tout son plaisir à procurer le bien et à empêcher le mal.
Comme il n'y a personne qui n'approuve les bonnes actions, quoique tout le monde n'ait pas la vertu de les faire, les fées étaient ravies de tout le bien qu'elles entendaient dire de leur compagne, et s'aperçurent avec plaisir que la terreur qu'elles inspiraient autrefois, se tournait en affection, qu'elles étaient bien reçues partout, et appelées dans tous les conseils des rois, même des familles particulières. Belsunsine et Barbasta publiaient partout qu'elles avaient cette obligation à la belle Méridiana, et les autres fées n'en disconvenaient pas.
L'ambition qui se glisse dans toute sorte d'États, fit juger aux fées que si elles choisissaient une reine, leur corps en deviendrait bien plus considérable, puisque cette reine aurait rang parmi les autres têtes couronnées. Ce projet ayant été applaudi par toutes les fées, elles arrêtèrent un jour pour faire l'élection. S'étant rendues dans le lieu marqué, l'affaire fut fort agitée ; on y proposa de limiter le pouvoir de celle qui serait élue ; mais ce choix étant tombé sur Méridiana, toutes les fées avaient tant d'estime pour elle, et tant de confiance en sa probité, qu'elles lui donnèrent une autorité sans bornes, jusqu'à pouvoir interdire celles qui lui auraient déplu.
Méridiana fut ensuite couronnée malgré sa résistance, et nonobstant les raisons qu'elle donna pour obliger l'assemblée à lui préférer la princesse Merlusine ; cependant elle n'abusa point de son autorité, et eut encore plus d'égards pour les fées qu'elle n'en avait auparavant. Cette bonne conduite les charma à un point, qu'elles n'avaient aucune peine à lui obéir. La nouvelle reine ayant bien établi sa monarchie, renvoya les fées avec ordre de l'informer régulièrement de tout ce qui se passerait dans les différentes contrées où elles habitaient ; et se retira elle-même dans sa grotte des Pyrénées, où elle reçut plusieurs ambassades de la part d'un grand nombre de souverains qui lui avaient de l'obligation, et qui la félicitèrent sur sa nouvelle dignité.
Son élévation lui donna de nouveaux soins, ne se ménageant sur rien, et toujours empressée de se trouver dans tous les endroits où elle jugeait qu'elle pouvait être utile à quelqu'un ; elle souffrait avec impatience qu'on la remerciât d'un bienfait, et assurait qu'elle avait beaucoup plus de plaisir à le faire, que les autres n'en trouvaient à le recevoir. Elle blâmait les grands sur le peu d'attention qu'ils ont à faire la fortune de leurs inférieurs, puisque cela leur coûte si peu : elle excusait les défauts de tout le monde, et ne comprenait pas comment on pouvait se résoudre à rendre un mauvais office, ou à faire du mal à quelqu'un. Enfin il n'y eut jamais personne qui honorât davantage la vertu, ni qui eût tant d'indulgence pour les faiblesses des hommes ; elle se laissait voir tantôt dans sa grotte, quelquefois sur le Pic de Midi, et souvent dans d'autres endroits différents, où elle écoutait tous ceux qui voulaient lui parler, et se servait même des trésors qu'elle découvrait, pour secourir les indigents, donnant aussi libéralement un boisseau d'or à une princesse pour être mariée, qu'elle donnait une somme modique à une bergère pour réparer la perte d'une brebis qui lui était morte.
Une marquise qui avait été longtemps mariée sans avoir d'enfants, fut enfin assez heureuse pour devenir grosse ; elle choisit une femme de confiance qui l'avait déjà servie pour nourrir son fils.
Cette nourrice ayant fort subtilement changé son enfant avec le fils de la marquise, ce jeune homme eut les inclinations fort basses, et donnait mille chagrins à ses prétendus parents, jusque-là que le marquis accusait sa femme d'infidélité, n'étant pas possible qu'il fût père d'un garçon si mal tourné. La marquise qui n'avait rien à se reprocher, gémissait et pleurait continuellement, car à mesure que ce faux marquis devenait plus grand, ses mauvaises inclinations se découvraient davantage. Elle avait ouï parler de la reine fée et de ses merveilles, ce qui l'obligea de faire un voyage aux Pyrénées pour implorer son secours ; la marquise se jeta aux pieds de la fée, la conjurant de la faire mourir, ou de changer les inclinations de son fils. La fée la releva fort gracieusement, et lui dit qu'elle n'avait aucun sujet de se plaindre ni de son fils ni d'elle-même, puisque ce fils lui ressemblait et de corps et d'esprit. La marquise mortifiée et honteuse d'une réponse qui lui paraissait si désobligeante, se disposait déjà à se retirer lorsque Méridiana l'embrassa, et lui apprit de quelle manière son fils avait été changé par sa nourrice, comme il lui serait aisé de le justifier par une petite marque jaune qu'il avait sur le bras gauche ; la marquise s'en souvint d'abord, et eut de l'impatience de quitter la fée pour aller chercher son fils : Méridiana qui s'en aperçut, et qui jugea que le voyage lui paraîtrait bien long pour se rendre auprès de son mari, et lui faire part de cette bonne nouvelle, lui fit présent de deux chevaux qui faisaient cent lieues par heure, et la renvoya très contente. Le marquis qui ne pouvait se consoler de se voir un héritier si indigne, pensa mourir de joie en écoutant le récit de sa femme ; son premier mouvement fut de tuer cette méchante nourrice, mais la marquise l'apaisa, et ils allèrent ensemble chez la nourrice, qui demeurait dans une de leurs terres ; ils lui demandèrent d'abord des nouvelles de son fils, elle répondit en pleurant que c'était le plus méchant garçon de tout le pays, qu'il laissait perdre leur troupeau, et passait les journées entières à la chasse, ajoutant qu'il aurait été bien plus propre à être marquis que berger. « Voudriez-vous le changer avec le nôtre ? lui dit la marquise. - Vous croyez rire, repartit la maligne bergère, peut-être vous ferait-il autant d'honneur que le vôtre ; mais faites mieux, chargez-vous des deux.
Pendant ce dialogue, le jeune chasseur arriva chargé de gibier qu'il présenta au marquis, avec une politesse digne de sa naissance. La marquise qui crut se voir dans un miroir en regardant ce jeune homme qui lui ressemblait beaucoup, ne put retenir plus longtemps les mouvements de la nature, et l'embrassa à plusieurs reprises les yeux baignés de larmes : « Nous parlions, lui dit le marquis, de faire un échange de vous avec mon fils, en seriez vous fâché ? - Si cela pouvait être, repartit le jeune homme, sans faire tort à monsieur votre fils, je me sens assez de courage pour soutenir un rang si illustre. - Oui, continua le père : mais c'est une nécessité pour être marquis, d'avoir une marque jaune sur le bras gauche » ; le jeune homme retrousse aussitôt sa manche et y montre sa marque jaune. Le marquis et sa femme, ne pouvant douter de la vérité, l'embrassèrent de nouveau ; et la nourrice voyant le mystère découvert, n'eut pas la force de soutenir son imposture, et leur avoua tout.
Ce fut par de semblables actions que la reine des fées s'acquit l'estime et la vénération d'une infinité de peuples. Sa générosité était admirée de toutes les fées, niais il s'en trouvait fort peu qui voulussent l'imiter ; la plupart au contraire se servaient de leur pouvoir pour faire mille maux aux hommes, et soit par envie ou par malice, elles s'attachaient d'ordinaire à persécuter les belles personnes, et surtout les grands princes ; ce qui faisait beaucoup de peine à la reine Méridiana, qui aurait bien voulu être partout pour y remédier ; elle essaya plusieurs fois à leur donner de l'horreur pour le mal, et à leur inspirer de nobles sentiments, mais ce fut inutilement. Il y avait de vieilles bossues qui ne se nourrissaient que des larmes et des sanglots des princesses persécutées, et qui auraient mieux aimé mourir que de cesser leurs malices. Méridiana voyant que la mauvaise habitude avait pris le dessus, et que la chose était sans remède, résolut enfin de se servir de son autorité et du pouvoir qu'elle avait de les interdire de leurs fonctions de fée, pour autant de temps qu'elle voudrait ; elle les assembla toutes, et leur témoigna le sensible déplaisir qu'elle avait, de voir que les fées qui seraient honorées comme des divinités si elles s'appliquaient au bien, ne songeaient la plupart qu'à tourmenter les personnes illustres ; que les hommes étaient assez malheureux par la courte vie, par les maladies, par le manque de biens, et par une infinité d'accidents imprévus qui leur arrivaient journellement, sans que les fées missent toute leur industrie à les persécuter ; que cela lui paraissait si injuste, qu'elle avait résolu de les interdire pour trois siècles, et de ne leur laisser que la liberté de faire du bien, afin qu'elles eussent le temps de s'appliquer à des exercices de vertu, et qu'elles se corrigeassent de leur malice invétérée ; elle leur ordonna ensuite de se trouver dans les dernières années du troisième siècle dans la salle du château de Montargis, qui était grande et spacieuse, pour lui rendre compte des progrès qu'elles auraient fait, promettant de rétablir dans leurs fonctions toutes celles qui se seraient bien conduites, et qui auraient quelque bonne action par-devers elles. Ce fulminant arrêt fit murmurer toute la troupe, mais il fallut obéir ; la plupart des fées abandonnèrent les montagnes, et se retirèrent presque toutes dans des vieux châteaux, où elles s'amusèrent à filer en attendant la fin de leur interdiction ; et depuis ce temps-là on n'entendit plus parler, ni d'enlèvement, ni d'autres semblables vexations que les fées faisaient ; et la mémoire s'en serait perdue si leurs contes ne nous fussent demeurés.
La reine Méridiana toujours appliquée au bien, fit un voyage dans l'Arabie heureuse, d'où elle rapporta le quinquina, la sauge et la bétoine, et plusieurs autres herbes qui avaient la vertu de prolonger la vie ; elle les planta dans les Pyrénées, où l'on les trouve encore aujourd'hui, et dressa un magnifique parterre garni de toute sorte de fleurs, sur le haut du Pic de Midi, sans que le temps ait pu détruire cet agréable parterre, qui subsiste encore, et que tous les curieux vont voir avec plaisir : elle s'attacha ensuite pendant plusieurs années à connaître les eaux cristallines qui sortent des Pyrénées ; et s'étant aperçue que ces eaux avaient plusieurs vertus différentes, elle jugea que si elle pouvait les faire passer dans les mines d'or, de plomb et de soufre qu'il y a dans ces montagnes, les eaux prendraient la vertu de ces minéraux, et seraient d'un grand secours pour le soulagement des hommes ; elle examina leurs sources, les fit couler par de nouveaux conduits, et les mêla si bien, que ces eaux guérissaient toute sorte de maladies ; et c'est aux soins de cette illustre fée que nous devons les eaux de Bagnères pour les fièvres et d'autres maladies différentes ; celles de Barèges pour toute sorte de blessures ; celles de Cauterets pour les indigestions ; Aigue-bonne pour les ulcères, et Aigue-cautes pour les rhumatismes.
Quoique Méridiana fut bienfaisante pour tout le monde, elle avait une prédilection particulière pour son pays ; et songeant que la plupart des rois de ce temps-là, étaient fainéants ou imbéciles, elle était touchée de compassion de voir que les hommes étaient gouvernés par de semblables princes ; l'opinion où elle était que les gens de son pays se portaient tous au bien, et la connaissance qu'elle avait de leur bon esprit, lui avait souvent fait désirer, qu'un prince de Béarn pût régner quelque jour dans le beau royaume de France ; mais comme elle était ennemie des injustices, et que cela ne pouvait se faire sans détrôner les rois légitimes, elle différa longtemps l'exécution de ce projet ; enfin elle en trouva l'occasion par le mariage d'Antoine de Bourbon avec Jeanne d'Albret héritière de Navarre et de Béarn ; la fée disposa si bien les esprits, que l'affaire réussit.
La reine accoucha de quatre enfants différents, que la fée, qui avait de grandes vues, abandonna aux destinées, ne trouvant pas qu'ils eussent les qualités nécessaires pour remplir son projet ; mais enfin la reine étant devenue grosse pour une cinquième fois, la fée doua l'enfant d'un bon esprit et d'une grande valeur, et fit en sorte qu'il fût élevé sans aucune délicatesse tout comme les enfants des particuliers, et ce fut lui qui parvint à la couronne de France par son mérite, et peut-être aussi par les secours de la fée. Ce prince eut un fils que la fée doua de beaucoup d'esprit, de valeur et de justice ; mais ayant oublié de douer ces deux premiers d'une longue vie, et s'apercevant que les hommes avaient besoin d'exemples qui leur fussent longtemps présents pour les exciter à la vertu, elle résolut de réparer cette faute à la première occasion ; en effet elle doua le fils de ce dernier prince de la justice de son père, de la valeur de son aïeul, et y ajouta encore une grande piété, et une longue vie.
Satisfaite de tant de bonnes actions, et surtout de penser que les Béarnais, qu'elle estimait beaucoup, auraient occasion à l'avenir de faire quelque usage de leurs talents et de leur bon esprit, par la faveur des rois qui se trouveraient leurs compatriotes, elle voulut effacer de la mémoire des hommes le souvenir des fées, et se retira dans sa grotte, où elle demeura plusieurs années sans se laisser voir à personne.
Il ne s'en fallait qu'environ deux ans, que les trois siècles de l'interdiction des fées ne fussent passés, lorsque leur reine qui les avait assignées au château de Montargis, s aperçut qu'il était trop en désordre pour y recevoir si bonne compagnie ; néanmoins comme la situation de ce château est très avantageuse, qu'il y a une salle fort spacieuse, une vue charmante, une grande forêt, et une belle rivière, Méridiana désira que l'assemblée y fût tenue ; mais ne voulant pas se servir de son art pour le rétablir, elle se souvint que le grand prince qui en était le maître, tirait son origine du voisinage des Pyrénées, et elle était informée qu'il savait embellir les maisons avec la même facilité qu'il gagnait des batailles : elle se servit fort à propos de cette connaissance, et insinua à ce prince de rétablir le château de Montargis, ce qui fut exécuté avec autant de diligence, que si les fées y eussent travaillé, en sorte que cette maison abandonnée depuis plusieurs années, se trouva en fort peu de temps en état d'y loger commodément plusieurs grandes princesses ; Méridiana y étant arrivée, toutes les autres fées impatientes de faire lever leur interdiction, s'y rendirent aussi.
La reine les ayant reçues très favorablement, leur témoigna la joie qu'elle avait de les revoir, et fut la première à leur rendre compte de ses occupations pendant les trois siècles de leur absence : sa modestie la fit passer succinctement sur tous les biens qu'elle avait procurés, et elle ne parla que de l'impatience qu'elle avait eue de les revoir, persuadée que chacune de ses sœurs avait bien fait, et s'était conduite beaucoup mieux qu'elle.
La Merlusine ayant fait une profonde révérence, assura la reine qu'elle n'avait jamais perdu d'occasion de faire du bien à ceux de sa maison, et à beaucoup d'autres ; et quoiqu'elle habitât depuis longtemps les montagnes du Dauphiné, elle avait cédé sa retraite aux Chartreux, et s'était retirée dans le château de Sassenage, où elle faisait secrètement tous les biens dont elle était capable, sans autre motif que la satisfaction que les âmes bien nées trouvent à pratiquer la vertu ; la reine la traita fort civilement, et après lui avoir fait beaucoup d'honneur et donné de grandes louanges, elle leva son interdiction.
Une vieille fée fort chassieuse et mal bâtie, se présenta devant la reine et lui remontra qu'elle s'était retirée dans le château de Pierre-Encise, où elle avait empêché que les prisonniers ne reçussent point de lettres de personne, et qu'aucun d'eux n'échappât de cette rude prison, demandant pour récompense que la reine lui permît de féer comme elle faisait autrefois ; la reine lui répondit que puisque l'emploi de geôlière était si fort de son goût, elle lui ordonnait de le continuer sans se mêler d'autre chose ; ce jugement fut applaudi, et il s'éleva une grande huée contre la pauvre vieille.
Alors une grande fée de bonne mine s'avança vers la reine, et lui apprit qu'elle avait choisi pour sa retraite le château de Moncalier sur le Pô, qu'elle s'était trouvée aux couches d'une duchesse qui allait de pair avec les reines, qu'elle avait doué la petite princesse dont elle était accouchée, de beaucoup d'esprit, d'une solide vertu, des plus beaux yeux du monde, d'un beau teint, et même d'une bonne conduite, fort prématurée, parce que dès sa naissance elle l'avait destinée à occuper le plus auguste trône de la terre, ajoutant que sa confiance sur les bonnes qualités de cette aimable princesse, avait été si loin, qu'elle avait persuadé à la duchesse sa mère, de la donner à l'épreuve pendant un an, assurée que plus on la connaîtrait, on l'aimerait toujours davantage, ce qui avait réussi comme elle l'avait dit : la fée voulut ensuite parler de beaucoup d'autres avantages qu'elle avait procurés à son pays ; mais la reine voyant qu'elle entrait dans des détails trop délicats, l'interrompit, et l'assura que ce qu'elle avait fait pour la charmante princesse dont elle venait de parler, était plus que suffisant pour mériter qu'elle continuât à féer avec la même liberté qu'elle faisait avant son interdiction' ; et pour lui marquer plus fortement combien sa conduite lui était agréable, elle leva encore en sa faveur l'interdiction d'une autre fée de ses amies, qui n'avait rien fait pour mériter cette grâce.
Il parut une autre fée qui avait l'air fort composé ; elle apprit à la reine qu'elle était depuis longtemps retirée au château de Ferrare, qu'elle avait empêché dans plusieurs occasions les princes voisins de s'en rendre maîtres, et que son zèle pour la religion l'avait engagée à faire tomber ce beau duché entre les mains du pape ; la reine sans entrer dans aucun détail, la blâma d'avoir laissé éteindre la maison des anciens ducs de Ferrare, et la renvoya.
Alors il se présenta une autre fée qui portait une toque de velours noir sur sa tête, et dit à la reine qu'elle habitait au château de Bossu en Flandre, et que pour imiter les bonnes actions de la reine des fées, elle avait cru ne pouvoir mieux faire que de purger le monde d'une infinité de libertins ; que pour y réussir elle attirait tous les ans, aux environs de son château, plusieurs milliers d'hommes de toute sorte de nations, et en faisait périr une bonne partie ; la bonne reine eut horreur de cette grande cruauté ; et lui ayant reproché la mort de plusieurs héros, elle lui défendit de paraître jamais en sa présence.
Une autre fée en habit de chasse se présenta devant la reine, et lui dit qu'elle habitait dans le château de Fontainebleau longtemps avant que François premier en eût augmenté le bâtiment, qu'elle avait été exposée à une infinité de médisances, jusque-là qu'on la faisait passer pour un fantôme, sous prétexte qu'elle chassait quelquefois dans la forêt ; qu'elle assurait Sa Féale Majesté, qu'elle n'avait jamais fait de mal à personne, évitant même de faire peur aux bergers, et qu'elle avait eu la satisfaction de se trouver aux premières couches d'une sage reine, et de douer son enfant de toutes les vertus d'un héros, et surtout d'une grande probité, et d'une bonté semblable à celle de la reine sa mère, et qu'elle voyait avec plaisir que ce prince ne s'était jamais démenti en rien, soit que le roi son père l'eût mis à la tête de ses armées, qu'il l'eût appelé dans ses conseils, ou qu'il l'eût chargé d'autres soins. La reine qui s'intéressait beaucoup au prince de qui la fée venait de parler, leva son interdiction, et fit même son éloge.
Une autre fée qui paraissait la suivante de celle de Fontainebleau, se jeta aux pieds de la reine, et lui apprit qu'elle demeurait dans le château de Chambord, où elle n'avait presque point eu d'occasion de faire ni bien ni mal, que cependant elle avait toujours eu bonne volonté, et que ne pouvant mieux faire, elle avait souvent empêché les renards de manger les faisans ; elle avoua même que la seule malice qu'elle eût jamais faite, était de se présenter à un chasseur sous la figure d'un renard, de se faire tirer plusieurs coups de fusil, et de revenir sous la même figure demander au malheureux chasseur s'il n'avait point vu passer deux de ses petits camarades ; toute la compagnie se prit à rire, et la reine aussi.
La fée pria cependant la reine de la rétablir dans ses prérogatives de fée ; la reine y consentit, mais elle les borna à faire du mal aux renards, aux loups, aux chats, et à toutes les autres bêtes qui mangent le gibier.
Une autre fée qui avait la mine fort spirituelle, se présenta devant la reine, et lui dit qu'elle s'était retirée au château de Chantilly, où elle avait beaucoup contribué à l'éducation de plusieurs grands héros ; que dans ces derniers temps elle avait eu un soin particulier d'embellir la maison et les jardins, et qu'elle avait eu l'adresse d'y attirer une princesse si charmante, qu'elle seule sans le secours des eaux et des jardins, suffisait pour rendre ce château le plus agréable séjour de la terre ; la reine qui aimait les actions où il paraissait de la vertu et de l'industrie, lui permit de féer comme autrefois.
Une nouvelle fée se présenta avec des habits assez extraordinaires, et dit à la reine qu'elle habitait autrefois au château de Heidelberg ; que d'autres fées, ennemies de la maison Palatine, s'étaient trouvées aux couches de l'Électrice, et avaient donné plusieurs mauvais sorts
aux princes et princesses qui en étaient nés ; qu'elle s'y était rencontrée une seule fois par hasard, dans le temps que l'Électrice accouchait d'une princesse qu'elle avait douée d'une grande vertu, d'un bon esprit, de beaucoup de probité, et d'élévation, d'une âme fort noble, qu'elle n'avait pas même négligé de lui donner de belles dents, et de beaux cheveux ; mais cette princesse ayant passé dans d'autres États, et l'Électorat dans des branches éloignées, où elle ne connaissait personne, elle était dans la résolution de ne retourner plus à Heidelberg, suppliant la reine de lui assigner un autre château pour sa demeure, et de lever son interdiction. La reine satisfaite de la bonne foi de la fée allemande, la rétablit dans ses anciens privilèges, et lui assigna le château et la forêt de Montargis pour sa demeure ordinaire.
Une autre fée fort replète se prosterna devant la reine, et lui dit qu'elle habitait au château et dans la forêt d'Amboise, que même une fois qu'elle se baignait dans la Loire, elle avait empêché le naufrage d'un bateau, et que cette action seule méritait qu'elle fût rétablie dans ses privilèges ; mais la reine qui se souvint que cette fée avait eu part à la conspiration qui s'était tramée autrefois dans le château d'Amboise, la renvoya sans vouloir l'écouter davantage.
La fée du château de Blois se présenta devant la reine, et lui dit qu'elle avait eu soin de conserver à Blois le beau langage et la bonne crème, demandant à être rétablie dans ses droits ; mais la reine qui se souvenait qu'elle avait donné occasion à tout ce qui s'était passé dans les derniers États de Blois, et qui avait la mémoire encore récente des pernicieux conseils qu'elle avait inspirés depuis peu à un grand prince qui habitait dans ce château, lui ordonna de travailler à perfectionner la crème de Blois, et lui défendit de se mêler jamais d'autre chose.
Il se présenta une autre fée assez simplement vêtue, qui dit à la reine qu'elle était une des plus anciennes fées de l'univers ; qu'elle habitait dans le château de Ports en Saintonge, qu'elle l'avait vu avec douleur changer plusieurs fois de maître, et dans la crainte qu'il ne tombât enfin en de mauvaises mains, elle en avait procuré la possession à un prince qui n'était pas moins recommandable par son esprit et par une infinité de bonnes qualités, que par sa grande naissance ; la reine en faveur de cette bonne action, permit à la fée de continuer à féer comme autrefois.
Une autre fée s'avança qui dit à la reine qu'elle habitait au château d'Épagny en Bourgogne, dont elle avait procuré la possession à une grande princesse, qui par son extrême beauté, par son air majestueux, et par sa bonne conduite, méritait d'être comparée à la reine des fées, puisque sa réputation était connue par tout l'univers, jusque-là que des peuples des extrémités de la terre en faisaient leur divinité ; la fée demanda d'être rétablie dans ses privilèges, et ajouta même qu'elle n'avait jamais fait d'autre malice, que de rompre une fois le pont-levis du château, pour y retenir plus longtemps la plus auguste compagnie du monde qu'elle y avait attirée ; la reine trouva qu'elle était de bon goût, et leva son interdiction.
Il en parut une autre qui avait la mine fort sérieuse, et qui dit qu'elle habitait dans le château de Nancy ; que c'était avec beaucoup de regret qu'elle avait vu l'absence de son prince, que si quelque chose avait contribué à l'en consoler, c'était l'alliance qu'il avait faite avec une reine d'un sang auguste, qui avait beaucoup de vertu et de piété ; qu'elle avait abandonné pour quelque temps le château de Nancy pour se trouver aux premières couches de cette reine, et qu'elle avait doué l'enfant d'une bonne mine, d'une grande valeur, et d'une forte inclination de retourner dans ses États ; que ce prince se trouvant en âge d'être marié, elle avait si bien conduit ses affaires, qu'elle lui avait procuré une jeune princesse, qui ne comptait que des rois et des empereurs parmi ses aïeux, mais beaucoup moins considérable par sa haute naissance, que par sa docilité, par son esprit et par ses manières nobles : « Je me flatte, grande Reine, continua la fée, qu'en faveur de cet illustre couple, vous me rétablirez dans mes anciens droits, dans l'assurance que je vous donne que le premier enfant qui naîtra de cet auguste mariage, ne manquera pas d'être doué fort avantageusement. » La reine se prit à rire, et leva l'interdiction de la fée.
Il se présenta une autre fée qui parlait un français corrompu, et qui dit à la reine qu'elle habitait dans le château de Ryswick, où elle avait attiré par son adresse les ambassadeurs des plus grands princes de la terre, et après plusieurs conférences les avait enfin obligés à conclure une bonne paix. Elle voulut parler ensuite du mérite des princes de la maison de Nassau, à qui ce château appartient, mais la reine qui en était très persuadée, l'assura qu'elle n'avait pas besoin d'autres raisons pour l'engager à lever son interdiction ; elle donna de grandes louanges à son zèle, et non seulement la rétablit dans toutes ses anciennes fonctions, mais elle lui accorda la même grâce pour une autre fée, telle qu'il lui plairait de la choisir.
Une fée fort décrépite parut devant la reine, et lui remontra qu'elle habitait depuis très longtemps dans le château de Loches, où il ne s'était jamais rien passé contre le service du prince, que même les Anglais ayant assiégé ce château qu'ils croyaient prendre par famine, et ayant réduit les assiégés à la dernière extrémité faute de vivres, elle imita la voix d'un cochon, et se mit à crier jour et nuit sur les remparts, en sorte que les Anglais persuadés qu'il y avait encore de grandes provisions dans le château, levèrent le siège ; que d'ailleurs elle avait été d'une si grande délicatesse sur le choix des gouverneurs de cette place, qu'elle n'y avait jamais souffert que des personnes d'un grand mérite, et d'une probité connue, sans que dans ces derniers temps où ce château n'avait plus ni garnison ni fortifications, elle se f[û]t jamais relâchée sur la probité du gouverneur ; la reine qui aimait les actions d'honneur la rétablit dans tous ses privilèges.
Il se présenta une autre fée qui dit à la reine qu'elle habitait dans le château de Barcelone, qu'elle avait toujours aimé les belles actions ; que néanmoins quelque prédilection qu'elle eût pour sa patrie, elle avait été si touchée de l'extrême valeur de deux princes qui avaient attaqué ses remparts, qu'elle n'avait pu leur refuser l'entrée de son château ; la reine lui répliqua, que toutes les femmes seraient vertueuses, si elles n'étaient touchées du mérite de quelqu'un, que puisqu'elle avait eu plus d'attention à la valeur de ces deux héros qu'à son devoir, elle lui ordonnait de sortir du château de Barcelone, et de se rendre à celui d'Anet, où elle pourrait veiller à l'embellissement de cette maison, lui laissant la liberté de se servir de tous ses anciens privilèges pour cela.
La reine voulait finir la séance, lorsqu'il parut une autre fée vêtue à la turque, qui dit qu'elle habitait depuis longtemps au château d'Andrinople, où elle avait souvent changé la condition d'une esclave en celle de sultane, et que pour se conformer au caractère de la reine des fées, elle avait veillé à la conservation des princes ottomans, ayant même fait bannir la barbare coutume, d'étrangler les cadets pour la sûreté de l'aîné ; que par là, trois frères avaient régné consécutivement, et ensuite le fils du premier avait succédé à son père et à ses oncles. La reine leva son interdiction, donna de grandes louanges à la vigilance de cette fée, et dit qu'il serait à souhaiter que toutes les fées eussent la même attention, et veillassent continuellement à la conservation des grands princes, se plaignant qu'il ne s'en fût trouvé aucune qui eût eu la vertu de passer en Espagne pour veiller à la maison royale, mais les fées lui répondirent qu'elles ne choisissaient que de vieux châteaux pour leurs retraites, et que Sa Majesté savait bien qu'il n'y avait point de châteaux en Espagne.
Plusieurs fées étrangères se présentèrent encore, mais la reine qui était persuadée des grandes vexations qu'elles faisaient dans les contrées où elles habitaient, ne voulut pas les écouter ; et après avoir fait un discours fort éloquent, pour exhorter celles qui demeuraient interdites, à s'appliquer à la vertu, elle rompit la séance après les avoir assignées à revenir dans trois siècles dans la salle du château de Pau, pour lui rendre compte des progrès qu'elles auraient faits dans les exercices de vertu.