Sans Parangon par Sieur de Préchac

Il y avait une fois un roi et une reine qui menaient une vie fort particulière ; un jeune prince et une princesse fort aimables, étaient le fruit de leur mariage ; la petite princesse fut nommée Belle Main, parce qu'elle avait effectivement la plus belle main qu'il fût possible de voir. C'était l'usage de ce temps-là d'implorer le secours des fées aux couches des grandes princesses, cependant ce roi qui méprisait leurs enchantements, et qui savait combien il est dangereux de pénétrer dans l'avenir, n'avait jamais voulu souffrir qu'on consultât les fées sur la destinée de Belle Main, ce qui les avait fort irritées. La reine qui aimait sa fille avec une extrême tendresse, tombait dans une profonde mélancolie, toutes les fois qu'elle songeait qu'il faudrait quelque jour se séparer de cette aimable princesse par un mariage ; cette pensée lui donnait tant d'inquiétude, qu'elle s'imaginait n'avoir jamais de repos, qu'elle ne fût éclaircie de la destinée de sa chère fille, ce qui la fit résoudre malgré les défenses du roi, de voir secrètement une fée qui habitait dans les montagnes du voisinage, qu'on nommait Ligourde. Cette fée qui était fort méchante, et qui cherchait à se venger de ce que la reine ne l'avait jamais appelée à la naissance de ses enfants, la reçut dans un palais enchanté, tout lambrissé d'or et d'azur. Après que la reine lui eut exposé le sujet de son voyage, et qu'elle l'eut priée très civilement de lui apprendre la destinée de Belle Main, Ligourde lui répondit avec beaucoup de fierté, qu'elle se tourmentait inutilement pour rendre sa fille heureuse ; qu'elle serait donnée en échange d'une autre princesse ; que l'une et l'autre seraient fort malheureuses, avec cette différence que les malheurs de Belle Main seraient beaucoup plus longs : qu'elle serait mariée à un prince qui aimerait fort les oiseaux, et particulièrement un oiseau rouge, qui causerait de grands chagrins à la princesse ; qu'elle serait exposée à tous les mépris d'une longue stérilité : que ses sujets se révolteraient contre elle ; que ses parents lui feraient la guerre, et qu'enfin un monstre lui déchirerait les entrailles, et la dévorerait. Toutes les paroles de la fée furent autant de coups de poignard pour la malheureuse reine qui tomba évanouie aux pieds de Ligourde. La fée sans s'embarrasser de la faire revenir, ne fit point d'autre façon que le lit du roi son mari.
 
 
Ce prince, qui ne s'était point aperçu fort surpris de la voir évanouie, il al avec peine ; il lui demanda avec beau son mal. Mais la reine au lieu de 1 larmes, et laissa entendre au roi au voudrait de tout son coeur que sa fille ensuite de tout ce que la fée lui avais qu'il fallait que la reine eût rêvé ce c la reine, qui se souvenait distinctement dit, demeura inconsolable, et ayan l'embrassa les yeux baignés de lai promettre de ne jamais se marier. L, toujours soumise à ses volontés ; la r avec beaucoup de tendresse, et lui malheurs dont elle était menacée pat qu'elle pourrait les détourner aisément.
Cependant plusieurs grands roi surprenantes qualités de la princes ambassadeurs pour la demander et toujours naître des obstacles, et de qu'on lui faisait de toutes parts.
La princesse qui tenait beaucoui qui n'était pas bien persuadée que fussent infaillibles, se donna des so reine, et se détermina enfin à faire qu'on nommait Clairance, et qui é malfaisante, pour tâcher par son mo et détourner s'il était possible la 1 menaçait : elle avait ouï dire que le qu'on les gagnait bien plutôt par des l'or et de l'argent, ce qui l'obligea plus fin qu'il fut possible de trouve fuseaux de bois de cèdre' ; elle d'ivoire, et chargea sa nourrice de
faire mille et mille amitiés de sa part, et de ne rien oublier pour l'engager à la venir voir dans le palais.
La nourrice qui était fort adroite s'acquitta merveilleusement bien de sa commission, en sorte que Clairance, touchée et du présent et de la confiance que la princesse lui témoignait, renvoya la nourrice, lui promettant qu'elle irait voir la princesse Belle Main lorsqu'elle y penserait le moins.
La princesse satisfaite de la négociation de sa nourrice, attendait avec impatience l'arrivée de Clairance, lorsqu'un jour se promenant avec la reine sa mère dans un jardin, elles remarquèrent dans un coin une vieille qui filait, et qui leur demanda l'aumône. La reine se fâcha, et gronda bien fort de ce qu'on avait laissé entrer cette vieille dans son jardin : mais la princesse qui était fort charitable, lut donna une pièce d'or. Alors la vieille se jouant de sa quenouille, fit trois cercles, et en un instant ce jardin fut métamorphosé en un autre beaucoup plus beau, rempli d'une infinité de fleurs, et de grandes allées d'orangers à perte de vue, avec des cascades et des jets d'eau. « Je suis bien aise, dit la vieille, de récompenser la princesse de sa libéralité, et de faire connaître à la reine qu'elle pouvait s'épargner la peine de se mettre en colère de ce qu'on m'avait laissée entrer dans son jardin. » La pauvre reine étonnée de ce changement et de ce discours, jugea bien que la vieille était une fée, et lui demanda mille fois pardon de son ignorance : « Je suis, reprit la vieille, la fée Clairance, je viens voir Belle Main qui me paraît digne d'une meilleure fortune que celle que la méchante Ligourde lui promet. » La reine ravie de l'entendre, se jeta à son col pour l'embrasser ; et Clairance ayant bien attentivement examiné les yeux, les traits du visage et les mains de la princesse : « Ligourde, leur dit-elle, est une fée fort habile, mais il faut qu'elle ne se soit pas bien expliquée, ou que vous ne l'ayez pas bien entendue, car je vous réponds que Belle Main sera mariée à un grand roi ; elle aura à la vérité quelques chagrins, mais ses chagrins tourneront à sa gloire et à son avantage, elle aura un fils qui sera un prodige, vous n'avez à craindre que les pièges de la cruelle Ligourde, qui tâchera à le faire périr dans sa jeunesse. »
La mère et la fille conjurèrent la fée d'avoir pitié d'elles, et de les protéger contre la malice de Ligourde ; mais Belle Main la sut si bien flatter, et lui demanda son secours avec tant de confiance et des instances si pressantes, que la fée s'engagea à ne l'abandonner jamais, elle disparut ensuite, et le beau jardin aussi. La reine et la princesse se retirèrent fort émerveillées et surprises d'une aventure si extraordinaire.
Il arriva quelque temps après des ambassadeurs à la cour, pour demander au roi la princesse Belle Main de la part d'un puissant monarque son voisin, qui témoignait beaucoup d'empressement pour l'épouser. La reine qui craignait les malheurs dont la princesse avait été menacée, ne pouvait jamais se résoudre à la marier ; mais le roi qui avait appris que son prétendu gendre avait une sueur fort bien faite, désira que le prince son fils l'épousât. Aussitôt dit, aussitôt fait ; car l'amoureux roi qui ne songeait qu'à posséder la princesse Belle Main, qu'on avait déjà refusée à tant d'autres monarques, donna son consentement au mariage de sa sueur. Jamais on n'avait vu tant de magnificence qu'il s'en fit à ce double mariage. Ligourde qui ne dormait point, donna dès la première nuit des noces plusieurs sorts à la bru du roi, si bien que cette pauvre princesse fut dans les suites fort malheureuse. Mais lorsqu'elle en voulut faire autant à la princesse Belle Main, que nous nommerons à l'avenir reine, Clairance qui était incognito auprès d'elle, l'en empêcha.
Les deux fées eurent de grandes contestations, et comme elles convenaient toutes deux que la nouvelle reine pourrait bientôt devenir grosse d'un prince, Ligourde de peur que Clairance ne la devançât, donna d'abord trois sorts au prince qui naîtrait de Belle Main ; le premier fut de grandes maladies dans sa jeunesse, le second beaucoup d'ennemis, et le troisième une maîtresse si difficile, qu'il passerait la meilleure partie de sa vie à la servir pour la contenter. « Arrête, méchante, interrompit Clairance, et attends que je lui aie donné aussi mes trois sorts : le premier sera une fort longue vie, le second toujours victoire sur ses ennemis, et le troisième de grandes richesses. » Ligourde parut fort offensée que Clairance eût donné des sorts si opposés aux siens, et ne put s'empêcher de lui dire que le temps déciderait laquelle des deux saurait mieux soutenir ses sorts. Clairance parut lui répondre avec assez de modération, tâchant toujours à la détourner des mauvais desseins qu'elle méditait contre la reine. Les deux fées se retirèrent en grondant.
Belle Main fut reçue dans les États du roi son mari, avec des acclamations et des applaudissements inouïs ; et comme c'était l'usage de baiser la main à la reine, et que jamais princesse ne l'avait eue si belle, cela lui attirait l'admiration de tous ses sujets. Le roi qui aimait fort la chasse, avait un grand nombre d'oiseaux fort rares, il les fit tous voir à la reine, et lui exagéra particulièrement les bonnes qualités d'un oiseau rouge qui avait la tête haute, et le bec et la serre fort dangereux : la reine se souvint alors des menaces de Ligourde, et quoiqu'elle f[û]t fort persuadée des bonnes qualités de l'oiseau rouge, néanmoins elle le craignait toujours, et ne le voyait qu'avec peine. Dès la première année du mariage de la reine, on eut quelque soupçon de sa grossesse, elle était elle-même dans l'incertitude, lorsqu'un jour qu'elle était seule dans son cabinet, une de ses femmes y entra pour lui proposer d'acheter un perroquet qui parlait plusieurs sortes de langues, et surtout celle du pays de la reine : cette dernière circonstance réveilla toute sa curiosité, et elle commanda qu'on lui apportât le perroquet, qui lui fit un beau discours dans sa langue naturelle. La reine lui ayant fait ensuite plusieurs questions différentes, l'oiseau y répondit fort juste. Il n'est pas croyable combien ce perroquet donna de joie à la reine, qui s'imagina qu'elle ne pourrait plus s'ennuyer ayant auprès d'elle ce merveilleux oiseau : toute la cour l'admira comme un prodige, et le roi passait même fort souvent dans le cabinet de la reine, pour entendre parler le perroquet qui se lassa enfin de toutes les questions qu'on lui faisait, et ne voulut plus répondre ; la reine qui craignait qu'il ne f[û]t malade, était fort chagrine de son silence, et lui faisait toutes les caresses dont elle pouvait s'aviser. Le perroquet touché de la douleur de la reine, et sensible aux marques d'amitié qu'elle lui donnait, lui parla en ces termes.
Cesse de t'affliger, belle Reine, je suis ta bonne amie Clairance, qui ai pris la figure d'un perroquet afin de pouvoir t'entretenir plus commodément, et sans que personne en eût aucun soupçon : tu es assurément grosse, et la méchante Ligourde médite déjà d'étouffer ton enfant dans le berceau ; je suis accourue pour le sauver, et j'en viendrai à bout. Si tu as la force de me garder le secret, et que tu aies assez de confiance en moi, pour me remettre ton enfant, je le délivrerai des embûches de Ligourde, et je lui donnerai une éducation digne de sa naissance, et fort différente de celle qu'on donne d'ordinaire aux autres princes ; mais comme le premier sort que Ligourde lui a donné durera vingt et un ans, il faut que tu me le confies, et que tu aies la patience d'attendre que ce long terme soit passé, avant que de revoir ce cher enfant. »
Quoique la reine fût pénétrée des soins obligeants de la bonne fée, il lui fut néanmoins impossible de suspendre sa douleur : elle versa un torrent de larmes sans pouvoir lui répondre un seul mot. « Hésiterais-tu au moins à me le confier[ ?] continua la fée. - Hélas, reprit la reine, vous savez que je me suis abandonnée à vos conseils, mais je crains bien que le roi ni ses peuples n'y donnent jamais leur consentement. - Le tien me suffit, ajouta Clairance, car je rendrai ta grossesse invisible ; je te ferai même accoucher sans que tu le saches, et tu peux compter que j'aurai soin de ton enfant comme de la prunelle de mes yeux, et qu'après que le terme fatal sera passé, je te le rendrai, et tu en accoucheras de nouveau aux yeux de tout le monde ; mais sur toutes choses, garde le secret, et prends ton parti de bonne heure, sans t'alarmer de tous les chagrins où tu seras exposée par une longue stérilité : je te promets aussi qu'après la naissance de ce cher fils, que je veux nommer Sans Parangon, parce que Jamais prince ne pourra lui être comparé, tu seras encore consolée par un second fils que tu aimeras tendrement, et pour qui je médite un sort afin qu'il soit aimé de tous ceux qui l'approcheront, et que toute sa vie qui sera des plus longues, ne soit qu'une suite continuelle de gloire et de plaisirs. » La reine était si persuadée des bonnes intentions de Clairance, qu'elle donna volontiers son consentement à tout ce qu'elle lui proposa, goûtant par avance toute la joie d'une seconde fécondité. Elle achevait de la conjurer d'avoir bien soin du rejeton de tant de héros, lorsque le roi entra dans son cabinet. Le perroquet se mit à chanter une chanson fort agréable qui fit beaucoup de plaisir au roi ; il sauta ensuite sur une fenêtre et s'envola. La reine feignit d'en être fort alarmée, et envoya de tous côtés pour tâcher à le reprendre : on fit publier par tout le royaume qu'on donnerait cinq cents pistoles à celui qui en donnerait des nouvelles, mais il fut impossible d'en rien découvrir, et on assure que le roi qui aimait les oiseaux passionnément, en témoigna beaucoup plus de chagrin que la reine.
Cependant la grossesse de la reine fut inconnue à tout le monde, et elle accoucha sans que personne s'en aperç[û]t. Clairance enleva Sans Parangon ; et comme son art lui apprenait les grandes choses que ce prince opérerait à l'avenir, elle se fit un grand plaisir de le bien élever ; elle eut une attention particulière à lui préparer un appartement très propre et fort sain ; et comme la fée savait que les enfants tiennent souvent de leurs nourrices, elle lui choisit pour le nourrir une reine enchantée, qui était d'un bon tempérament, et avait les inclinations fort nobles ; plusieurs grâces et amours enchantés eurent ordre de bercer l'enfant ; il me serait aisé de faire une description de son berceau et de ses langes, mais on n'a qu'à imaginer tout ce qu'il y peut avoir de plus riche, et de meilleur goût dans un palais enchanté, et cela se trouvera encore fort au-dessous du berceau et des langes de Sans Parangon. La bonne fée qui ne le voyait jamais assez, ayant remarqué qu'il avait de la peine à se rendormir lorsqu'une fois il se réveillait, se souvint que la princesse de la Chine, qui était sans contredit la plus belle et à même temps la plus fière princesse de la terre, et qui était enchantée pour plusieurs siècles, avait la plus belle voix que jamais mortelle e[û]t eue : la fée lui ordonna de se tenir auprès de l'enfant, et de l'endormir par ses chansons, lorsqu'il se réveillerait.
L'extrême beauté de cette princesse avait fait tant de bruit avant son enchantement, que les plus grands princes de la terre s'estimaient trop heureux de hasarder leur vie pour mériter son estime ; et quoiqu'elle eût des manières fort flatteuses, et fort insinuantes, elle avait si bonne opinion de son propre mérite, que les plus généreuses actions lui paraissaient trop récompensées d'un seul de ses regards ; elle ne souffrait que des héros à son service, elle exigeait d'eux qu'ils entreprissent pour l'amour d'elle des choses extraordinaires, et souvent impossibles ; s'ils réussissaient, elle leur permettait pour toute récompense de continuer à la servir ; et s'ils succombaient, il lui semblait que leur destinée était digne d'envie, puisqu'ils mouraient à son service. Sa grande fierté donna occasion à la faire nommer Belle Gloire. Les fées jalouses de son extrême beauté résolurent de l'enlever, et de l'enchanter pour trois mille ans ; Clairance s'y opposa longtemps, mais voyant qu'elle faisait périr une infinité de héros pour satisfaire ses caprices, et sans qu'elle leur en sût aucun gré, elle consentit à son enchantement, et exigea néanmoins des autres fées, que la princesse ne vieillirait point pendant ce long espace de temps, et qu'elle aurait toujours la même beauté que le jour de son enlèvement.
On lui avait donné pour tâche, de dévider onze mille pelotons de fil par jour ; mais Clairance en faveur du petit prince, la délivra de cette pénible occupation, et lui ordonna de chanter toutes les fois qu'il se réveillerait, jusqu'à ce qu'il fût rendormi. Cette occupation lui parut si douce après le pénible emploi qu'elle venait de quitter, que cela ne contribua pas peu à faire naître l'inclination qu'elle eu[t] depuis pour le jeune Sans Parangon, qui était toujours content toutes les fois qu'il entendait chanter Belle Gloire. Clairance, qui était idolâtre du jeune prince, voyant que Belle Gloire s'acquittait de sa commission avec tant de succès, lui dit quelque parole obligeante, et lui fit espérer qu'elle pourrait la laisser longtemps au service de Sans Parangon : dès l'âge de sept ans la fée lui fit apprendre plusieurs sortes de langues, et lorsqu'il fut assez fort pour commencer ses exercices, elle lui choisit des maîtres habiles ; et comme elle se proposait de le rendre fort robuste, elle ne lui donnait que d'une sorte de viande dans ses repas, et ne mettait jamais d'autre herbe dans ses potages, que de la sauge, quoiqu'elle lui fît servir quelquefois des petites salades de bétoine. Belle Gloire s'acquit un si furieux ascendant sur son esprit, qu'il s'ennuyait toujours partout où il ne la voyait pas ; elle était aussi tellement satisfaite et du cœur et de la noblesse des sentiments du jeune prince, qu'elle ne se faisait aucune violence d'être toujours auprès de lui, et de l'amuser le plus agréablement qu'il lui était possible.
Ce prince dès sa plus tendre jeunesse, eut tant d'inclination pour la guerre, qu'il lui arrivait souvent de faire armer de piques et de mousquets les femmes qui le servaient, et il leur commandait l'exercice avec beaucoup d'adresse, ne se proposant en toutes choses que de plaire à Belle Gloire. Cependant à mesure qu'il avançait en âge, la fière princesse ne se rendait plus si assidue auprès de lui, et lui cachait même l'inclination secrète qu'elle avait pour lui.
La fée admirant la forte passion que le prince avait pour les armes, voulut lui donner moyen d'exercer cette noble ardeur, et lui fit présent d'un petit sifflet d'ivoire, avec lequel il faisait sortir mille hommes armés chaque fois qu'il sifflait, en sorte que dans une matinée il avait des armées de plusieurs milliers d'hommes, qu'il dispersait en divers endroits, et les faisait toujours agir sans aucune confusion. La fée désira encore qu'il devînt politique, et qu'il apprît l'art de régner ; et ce fut dans cette vue qu'elle lui donna un conseil composé de plusieurs grands hommes, où l'on traitait toute sorte de matières importantes.
Le prince eut d'abord quelque peine à se contraindre d'entrer au conseil ; mais enfin la complaisance qu'il avait pour la fée l'emporta, et il s'y rendit fort assidu. Ce fut là où il apprit à connaître la justice, à démêler le vrai d'avec le faux, et enfin à pénétrer jusque dans le fond du cœur des hommes.
Ces occupations militaires et politiques ne suffisaient pas pour occuper ce vaste génie, il se plaisait encore aux beaux-arts ; et quoique le palais de Clairance f[û]t grand et superbe, il y trouvait des défauts, et faisait voir que la symétrie n'y avait pas été bien observée ; il avait un goût particulier pour les jardins, et pour tout ce qui était propre à les embellir. La fée ravie de lui trouver tant de talents, et de si bonnes dispositions, lui donna pour s'exercer, une baguette dont il n'avait qu'à frapper trois fois pour faire paraître tout ce qu'il imaginait ; la vertu de la baguette ne demeura pas inutile, car le prince donnant carrière à son imagination, bâtit un palais d'une étendue prodigieuse, où il aurait pu loger en cas de besoin la plupart des officiers de ses troupes ; il y avait des cours fort spacieuses ; les escaliers étaient de marbre et de jaspe avec tous les embellissements que l'art peut fournir ; on entrait dans une enfilade d'appartements magnifiquement meublés, et ornés d'une infinité de peintures excellentes. Enfin, on admirait bien moins l'or, l'azur, les broderies, les belles peintures, et les cristaux, que la manière dont tous ces ornements étaient disposés ; on passait ensuite dans une grande galerie ornée de glaces et de belles statues de marbre et de bronze, avec des peintures merveilleuses, où l'on remarquait des actions d'un héros si prodigieuses, qu'on ne voyait rien de pareil même dans la fable. L'or était si commun dans ce superbe palais, que tout en était couvert jusqu'au toit ; et si quelque chose pouvait donner de l'attention après avoir vu tant de richesses, c'était le magnifique jardin où l'on entrait en sortant du palais ; on rencontrait de grands bassins de marbre blanc, avec des jets d'eau, des nappes, des gerbes et des cascades ; enfin c'étaient des rivières, qui au lieu de serpenter comme elles font ailleurs, remontaient dans le ciel, et rejaillissaient jusques dans les nues, on voyait à même temps de charmants parterres et de belles allées d'orangers, en sorte qu'on se trouvait toujours embarrassé à choisir par où l'on commencerait la promenade, parce qu'on aurait souhaité de tout voir à la fois. Ceux qui voulaient se retirer dans quelque coin, pour y rêver à leur aise, trouvaient d'agréables fontaines entourées de sièges de marbre et de gazon ; on y voyait des animaux de toute sorte d'espèces, qui n'y étaient que pour réjouir les spectateurs ; les lions, les tigres, et les léopards étaient dépouillés de toute leur férocité' ; les serpents n'avaient aucun venin, on n'y craignait pas même les dragons, dont le seul aspect était si terrible partout ailleurs : si par hasard on se trouvait las de la promenade, on rencontrait à l'extrémité des jardins un bras de mer en forme de canal ; et à même temps un grand nombre de mariniers se présentaient avec des barques et des galères richement ornées, et s'offraient à donner de nouveaux plaisirs sur l'eau. La fée ayant un jour ordonné à Belle Gloire d'accompagner le prince à la promenade sur ce beau canal, Sans Parangon eut la curiosité de savoir son sentiment sur tout ce qu'elle venait de voir ; mais la princesse lui répondit froidement, que les richesses étaient si communes dans l'empire de la Chine, que l'empereur son père préférait toujours les maisons simples et propres, aux superbes palais. Sans Parangon se trouva à l'autre bout du canal, lorsque Belle Gloire lui tint ce langage ; et comme il avait une attention particulière à tout ce qui pouvait plaire à cette princesse, il sauta à terre, et ayant frappé trois fois de sa baguette, il parut tout d'un coup un château tout de porcelaine, entouré d'un parterre rempli de jasmin avec une infinité de petits jets d'eau, et le tout ensemble faisait le plus agréable effet qu'il fut possible de voir.
Quoique la galanterie du prince, et l'envie qu'il témoignait de vouloir se conformer en toutes choses au goût de Belle Gloire, f[î]t plaisir à cette princesse, elle dissimula néanmoins sa joie, et ne lui en témoigna rien : mais Clairance ayant examiné avec plaisir, et la magnificence du palais, et la propreté des jardins, admira le bon goût du prince, et ordonna pour lui faire honneur, que chaque jour pendant trois heures, toutes les personnes enchantées auraient une entière liberté de se promener dans les appartements de ce beau palais ; qu'il y aurait une charmante musique ; qu'on y pourrait jouer toute sorte de jeux, qu'il y a[u]rait même de magnifiques collations, où tout le monde trouverait à satisfaire son goût : Sans Parangon fut vivement touché de cette grâce, par rapport au plaisir qu'il jugea que cela pourrait faire à Belle Gloire ; mais cette princesse était d'une humeur si extraordinaire, qu'on ne savait jamais comment on était avec elle, et souvent les soins qu'on se donnait pour lui plaire la chagrinaient : elle s'imagina que la curiosité du prince l'avait engagé à demander ces divertissements à Clairance, pour être en occasion de voir, et d'entretenir plus commodément les belles personnes enchantées qui étaient dans ce palais ; et quoique toute sorte de désirs déréglés soient bannis des lieux enchantés, et que la jalousie n'y soit connue de personne, Belle Gloire ne pouvait souffrir que le prince eût la moindre attention pour d'autres que pour elle, persuadée qu'elle seule méritait tout son attachement, et que tout le reste était indigne de lui : Sans Parangon qui aimait fort la musique, ne perdait jamais d'occasion de l'entendre ; mais Belle Gloire lui ayant témoigné qu'elle le trouvait mauvais, il n'hésita point à lui faire ce sacrifice, et se priva de la musique.
Pendant que Sans Parangon, qui avait déjà près de vingt et un ans, s'attachait uniquement à plaire à Belle Gloire, et se perfectionnait dans toute sorte d'exercices, la reine sa mère attendait avec une impatience extrême, l'effet des promesses de la bonne fée, et se flattait qu'au premier jour elle lui rendrait son cher enfant : cette grande princesse souffrait avec une vertu sans exemple les persécutions de ses ennemis, et écoutait sans s'émouvoir tes murmures du peuple qui criait tout haut qu'il fallait la renvoyer en son pays, et donner au roi une princesse plus féconde, n'étant pas raisonnable qu'un grand royaume manquât d'héritiers par la stérilité de la reine, pendant qu'il était facile d'en trouver d'autres qui seraient bien aises d'occuper sa place, et qui donneraient infailliblement des successeurs à la couronne. Sa grande vertu lui faisait souffrir tous ces murmures avec beaucoup de patience, attendant toujours que le terme de vingt et un ans f[û]t expiré ; elle ne se trompa point, car la fée voyant que le temps fatal des menaces de Ligourde était passé, déclara au prince que son enchantement était fini, et qu'il était temps d'aller consoler ses parents. Sans Parangon, qui se croyait fils de la fée, parut fort alarmé de ce discours, surtout lorsqu'il comprit qu'il fallait s'éloigner de Belle Gloire ; mais la fée lui ayant expliqué tout le mystère de sa naissance, il marqua beaucoup de docilité, et demanda pour dernière grâce à Clairance, qu'elle voulût bien l'aller voir le plus souvent qu'il serait possible, la suppliant sur toutes choses de mener toujours Belle Gloire avec elle ; la fée qui ne lui pouvait rien refuser, lui promit tout ce qu'il souhaita, et s'étant servie de ses enchantements, le prince disparut, et la reine se trouva grosse, au grand contentement du roi et de ses peuples ; elle accoucha quelque temps après' ; et comme jamais prince n'avait été si désiré que celui-là, il n'est pas étonnant que sa naissance causât une joie universelle : tout le monde fut surpris de le trouver plus grand, et plus formé que les autres enfants ne le sont d'ordinaire en naissant ; mais ce qui causa bien plus d'étonnement, et qui faillit à tout gâter, fut lorsqu'on s'aperçut qu'il avait des dents, la fée ayant oublié de les y enchanter : en effet on eut toutes les peines du monde à lui trouver des nourrices, parce qu'il les blessait avec ses dents, et leur écorchait le téton. L'extrême joie que tout le royaume eut de sa naissance, empêcha que personne ne s'arrêtât à examiner ce prodige, on fit de toutes parts des réjouissances publiques et particulières, et chacun tâcha à se distinguer par des démonstrations d'une véritable joie ; la reine voulut toujours qu'il s'appelât Sans Parangon, elle l'aimait avec tant de tendresse, qu'elle souffrait avec peine qu'on le lui ôtât quelques heures de la journée pour commencer à l'instruire ; mais à mesure qu'il avançait en âge, l'idée de ce qu'il avait appris dans le palais de Clairance grossissait, et il apprenait facilement toutes choses, se souvenant bien qu'il les avait déjà sues ; il eut même dès son enfance beaucoup de complaisance pour toutes les belles personnes, par l'habitude qu'il s'était faite de plaire à Belle Gloire, dont il n'avait plus qu'une idée confuse ; on remarquait cependant qu'il ne riait qu'aux choses agréables, qu'il parlait peu ; mais ce qui surprenait davantage, il ne donnait son applaudissement qu'aux choses sensées, et savait déjà refuser et donner à propos ; le souvenir de Belle Gloire se renouvelait insensiblement dans son esprit, et en même temps sa complaisance pour les dames augmentait ; la reine qui rarement le perdait de vue, se réjouissait de le trouver d'une humeur si douce et si portée au bien.
Le roi son père étant mort pendant que Sans Parangon était encore bien jeune, son règne commença par le gain d'une bataille qui fut donnée par ses généraux, ce qui parut de bon augure à tout le inonde ; la reine ne pouvant soutenir seule tout le poids du gouvernement, choisit un fameux druide fort expérimenté dans les affaires, pour l'aider de ses conseils, mais ce choix divisa la cour, et causa de grands désordres dans tout le royaume. Ligourde trouvant l'occasion favorable pour exciter des troubles, insinua à plusieurs grands qu'on leur faisait injustice de les éloigner du gouvernement des affaires ; plusieurs d'entre eux se liguèrent, et prirent les armes, en sorte que la reine eut besoin et de toute sa prudence et de sa grande vertu, pour dissiper leurs cabales, et pour maintenir le druide dans le poste qu'elle lui avait donné.
Sans Parangon qui avait plus de pénétration qu'il n'était permis d'en avoir à son âge, et qui connaissait déjà le bon esprit du druide, écouta toujours ses conseils avec beaucoup de docilité ; et comme il avait encore les mêmes inclinations qu'il avait eues dans le palais enchanté, il aimait fort les soldats, et se faisait un extrême plaisir de leur voir faire l'exercice, qu'il leur commandait souvent lui-même, et quoiqu'il n'eût plus de sifflet pour faire sortir autant d'hommes armés qu'il aurait voulu, il prit un soin particulier de ceux qui étaient à son service, donnant ordre qu'ils ne manquassent jamais de rien ; comme il était retenu par les sages conseils du druide, qui l'empêchait de suivre tous les mouvements de sa noble ardeur, il se contentait de bien discipliner ses troupes, et de les passer souvent en revue, il ne donnait sa faveur qu'à ceux qui faisaient leur devoir mieux que les autres, et favorisait particulièrement les officiers lorsque leurs troupes se trouvaient en bon état, ce qui faisait que chacun y travaillait à l'envi ; et il est certain que jamais prince n'avait pris tant de soin de ses soldats, que Sans Parangon.
Ce prince méditait plusieurs grands desseins, lorsque la méchante Ligourde, qui ne comprenait pas comment il avait évité dans son bas âge, le sort qu'elle lui avait donné, trouva moyen de faire glisser adroitement dans le palais du prince, une de ses suivantes, qu'elle nommait Fièvre, qui par sa malignité faillit à faire mourir le jeune prince ; mais Clairance en étant avertie y accourut, chassa la suivante, et guérit le prince. Cette fée qui avait découvert que Belle Gloire était cette maîtresse capricieuse, dont Ligourde avait menacé le prince, et qui prévoyait les embarras où elle le jetterait, évitait exprès de paraître devant lui, de peur d'être obligée de tenir sa parole, et de lui mener Belle Gloire ; mais le péril extrême où Sans Parangon se trouvait, la fit passer par-dessus toute sorte de considérations. S'étant adressée à la reine : « Voici Madame, lui dit-elle, les derniers efforts de votre ennemie, que j'ai rendus inutiles, et je vous réponds qu'à l'avenir Sans Parangon jouira d'une longue vie. » La reine fut fort sensible aux soins de la fée, et n'oublia rien pour lui marquer sa reconnaissance ; elle la présenta au roi son fils, en lui exagérant les grandes obligations qu'il lui avait. Sans Parangon qui était fort reconnaissant, eut une sensible joie de voir sa bienfaitrice, et dans ce moment tout ce qu'il avait appris chez elle, lui revint dans L'esprit ; il lui prit les mains pour les y baiser, lui fit mille et mille amitiés, et lui marqua par tous les endroits dont il put s'aviser, la satisfaction qu'il avait de la voir ; et comme il connaissait parfaitement le goût des fées, il ordonna qu'on lui apportât une collation composée de noisettes, de pain bis, de miel, et d'eau claire. La fée fut très sensible à son attention, et quoiqu'elle ne mangeât jamais hors de son palais, elle ne laissa pas par complaisance pour le prince, de goûter de sa collation.
Ce fut alors, que tous les charmes de Belle Gloire se présentèrent dans l'esprit de Sans Parangon, il mourait d'envie d'en demander des nouvelles à la fée, mais il ne l'osait de peur qu'elle ne crût qu'il lui reprochait adroitement de lui avoir manqué de parole. Clairance devinant sa pensée : « L'état où vous êtes, lui dit-elle, ne me permettait pas de vous mener la princesse de la Chine, il est vrai que je me suis avisée un peu tard, que je m'y étais engagée trop légèrement : hélas ! continua-t-elle, vous ne la verrez que trop tôt, je ne vous en dirai pas davantage, car il est inutile de raisonner sur les choses qu'on ne saurait éviter, c'est le sort que vous a donné la méchante Ligourde ; mais puisque je n'ai pas le pouvoir de vous en garantir, au moins vous me dispenserez d'autoriser par ma présence, ses dangereux conseils, et les espérances chimériques dont elle vous amusera. Vous la verrez, puisque je vous l'ai promis, toutes les fois que le soleil en parcourant le zodiaque passera d'un signe à un autre, et je la rendrai invisible pour tout autre que pour vous, de peur que vos sujets en la voyant, ne devinssent autant de rivaux, n'étant pas possible qu'un faible mortel puisse s'empêcher de la servir lorsqu'il l'a seulement envisagée une fois ; tout ce que je puis faire pour l'amour de vous, c'est de la cacher aux yeux de tout le monde, et d'inspirer aux autres hommes la même envie de vous servir, que vous aurez de plaire à Belle Gloire. » La fée disparut en achevant ces paroles, et le prince sans faire aucune attention à tout ce qu'elle venait de lui dire contre Belle Gloire, ne fut occupé que du désir de la revoir ; il attendait avec une impatience extrême que le soleil changeât de maison, et bien loin d'avoir du chagrin de ce que Clairance venait de lui dire, il sentit une joie secrète, de penser qu'il ne serait permis qu'à lui seul de voir et de servir cette incomparable princesse. Enfin le changement du soleil si désiré arriva, et le même jour Belle Gloire parut dans le cabinet du roi, dans un char en forme de trône, parsemé d'émeraudes et de lauriers, et attelé de douze cygnes : je ne parlerai point de son ajustement, parce qu'il était effacé par son extrême beauté, et par l'éclat de ses yeux qui aurait ébloui tout le monde, si elle n'eut pas été invisible.
Le prince se jeta d'abord à ses pieds, et parut transporté de joie en la voyant : mais malgré sa grande beauté, elle inspirait tant de respect, que Sans Parangon n'osa pas seulement lui baiser le bout de sa robe. « Je suis bien aise, lui dit-elle, qu'à présent que tu es [s]ur un trône réel, et que tu n'es plus enchanté, tu aies pour moi les mêmes sentiments que tu avais dans le palais de la fée ; car si tu as assez de vertu pour me servir à ma mode, et pour me sacrifier toutes choses, peut-être que le ternie de mon enchantement finira bientôt, et que je me trouverai en état d'ajouter plusieurs couronnes à celle que tu as héritée de tes pères. » De semblables paroles prononcées par une belle personne, lotit toujours beaucoup d'impression sur un amant ; mais Belle Gloire les assaisonna avec tant de grâce, et d'un ton de voix si touchant, qu'il ne faut pas être surpris si le jeune prince en fut très vivement pénétré : il l'assura d'un attachement éternel, et lui fit mille et mille protestations, qu'il ne trouverait jamais de difficulté lorsqu'il s'agirait de gagner son estime. Belle Gloire n'osa point faire une plus longue visite, de peur que la fée pour la punir ne lui donnât quelque pénible occupation, elle lui promit néanmoins de profiter de la permission qui lui avait été accordée de revenir une fois le mois. Sans Parangon qui était charmé de la voir, tâcha de lui faire connaître avec toute la politesse et le respect imaginables, qu'il aurait été bien aise de la retenir encore quelques moments, mais elle fut inexorable, et lâcha le cordon à ses cygnes qui l'enlevèrent dans l'instant. Le roi souffrit ce départ fort impatiemment, mais il était si soumis aux ordres de Belle Gloire, qu'il n'osa pas même s'en plaindre. Cette agréable visite ne laissa pas de lui donner une extrême joie, et de lui inspirer une vivacité qu'il n'avait pas encore fait voir. Toute la cour s'aperçut de ce changement, qui fut suivi de plusieurs fêtes et galanteries que le prince fit en faveur des dames : car rapportant tout à son amour, il jugea qu'il devait cet hommage au sexe de son aimable maîtresse.
Insensiblement le soleil passa d'un signe à un autre, et la princesse se rendit dans le cabinet du roi : « Il est temps, lui dit-elle, que tu renonces à des amusements peu convenables à un prince qui se nomme Sans Parangon, et qui s'est dévoué à Belle Gloire ; tu n'as rien fait jusqu'à présent, qui puisse te rendre digne du nom que tu portes, et si je ne connaissais ton grand cœur, et que j'en jugeasse par tes actions, j'aurais peine à croire que tu voulusses te donner à moi comme tu me l'as promis ; ce n'est pas assez pour Belle Gloire, de porter une couronne ; je veux qu'elle soit ornée de lauriers ; les courtisans t'assurent que tu es galant, jeune et bien fait, et les dames te traitent de héros, lorsque tu as exercé tes soldats sur des paisibles campagnes, il me faut des victimes mêlées de sang et de lauriers ; en un mot, songe que tu es né pour Belle Gloire. » En achevant ces paroles elle lâcha le cordon à ses cygnes sans vouloir attendre la réponse du roi, qui demeura fort honteux d'un reproche qu'il n'avait pas mérité, puisque sa grande jeunesse et la déférence qu'il avait toujours eue pour le druide qui l'aidait par ses conseils à gouverner son royaume, l'avaient empêché de suivre les mouvements de son courage : cependant, ce sensible reproche ne laissa pas de le piquer, et lui fit méditer de grands desseins dont il jugea que l'exécution pourrait plaire à sa princesse ; les visites qu'elle lui rendait l'animaient encore davantage, et il tâchait cependant à se rendre digne d'elle par tous les endroits qui dépendaient de lui, car il était d'une politesse extrême, fort galant, fort libéral, et aimait la probité partout.
Le sage druide étant mort en ce temps-là, Sans Parangon résolut de gouverner seul ses États, et de prendre soin lui-même de ses affaires mais de peur que la princesse n'augurât mal de sa tranquillité, il lui rendit compte de la situation où il était, et de la nécessité où il se trouvait de se donner tout entier aux soins de l'État, avant que d'entreprendre aucune guerre étrangère, n'ayant plus de baguette enchantée pour faire sortir des soldats armés, et ayant besoin de sommes considérables pour soutenir les guerres qu'il projetait. Belle Gloire approuva ses raisons, et lui dit même que c'était le véritable chemin pour se rendre digne d'elle ; il n'en fallut pas davantage pour engager Sans Parangon à tenter l'impossible. il s'appliqua fortement aux affaires, et se rendit assidu à tous les conseils ; il commença dans cette occasion à mettre en pratique tout ce qu'il avait appris chez la fée ; son application, son assiduité et son discernement admirables, surprirent tout le monde, et il est certain que par ses soins, il démêla en peu de temps un chaos d'affaires fort intriquées et très difficiles, et se mit en état de pouvoir suivre les nobles sentiments de son cœur. Belle Gloire qui jugea par ce pénible travail, qu'il était capable de toutes les grandes choses, lui parla plus obligeamment qu'elle n'avait jamais fait ; mais ces paroles étaient autant d'enchantements qui redoublaient l'ardeur du prince.
Sans Parangon se mit peu de temps après à la tête d'une belle armée, et se rendit maître de plusieurs places importantes, malgré la résistance des assiégés, qui avaient mis toutes leurs troupes dans ces places pour les défendre. Belle Gloire qui n'avait jamais douté du courage du prince, ne parut pas fort satisfaite de cette première campagne, et lui dit dans une de ses visites, qu'il n'était pas bien extraordinaire qu'un prince belliqueux avec de belles troupes, et dans la belle saison, prit des places ; mais qu'un prince qui se nommait Sans Parangon, et qui cherchait à plaire à Belle Gloire, devait attaquer les places en plein hiver à travers les glaçons et les frimas, sans attendre même que toutes ses troupes fussent assemblées. Ce terrible discours n'étonna point le prince, car il ne trouvait rien de difficile lorsqu'il était question de gagner l'estime de sa maîtresse ; il partit peu de jours après dans le cœur de l'hiver, et attaqua avec un petit nombre de troupes, malgré les neiges et les glaçons, une grande province où il y avait plusieurs places très fortes, dont il se rendit enfin le maître par des travaux incroyables, et après une infinité d'actions héroïques ce fut alors aussi que Belle Gloire, sensible à tant de marques de valeur, lui permit de baiser pour la première fois le bas de sa robe.
Sans Parangon flatté par une grâce si particulière, leva de nouvelles troupes, et se disposait à entrer de bonne heure en campagne, se promettant déjà de conquérir plusieurs provinces, lorsque Belle Gloire s'étant rendue dans le cabinet du Roi, lui parla en ces termes : « Je suis satisfaite de ton courage, et je te tiens quitte des places que tu pourrais prendre, je suis même persuadée qu'il ne s'en trouverait point qui p[û]t te résister, surtout pendant que tes ennemis n'ont pas d'armée pour te disputer la campagne ; de semblables conquêtes ne seraient d'aucun mérite auprès de moi, je n'aime point les victoires aisées, et si tu veux me faire plaisir, tu suspendras ta noble ardeur, et tu attendras que tes ennemis revenus de leur étonnement, soient en état de t'opposer des forces aussi nombreuses que les tiennes. » Sans Parangon eut besoin de toute sa modération pour renoncer aux conquêtes qu'il s'était promis de faire ; néanmoins comme il n'avait pris les armes que pour plaire à Belle Gloire, il fallut se soumettre à ses volontés.
Ce sacrifice ne laissa pas de lui être très agréable, et elle l'en remercia en des termes fort obligeants ; comme ce prince était continuellement occupé d'un désir ardent de faire quelque chose qui fût du goût de sa charmante maîtresse, et qu'il n'avait plus d'occasion de se distinguer par les armes, il s'appliqua de nouveau aux soins de l'État, il abrégea les lois, réforma un grand nombre d'abus qui s'étaient glissés dans l'administration de la justice. Belle Gloire donna des louanges à sa vigilance et à son application, mais elle lui demanda une nouvelle preuve de son attachement, qui jeta ce prince dans de grands embarras : « Tu sais, lui dit-elle, l'espérance où je suis de voir bientôt finir mon enchantement ; tu as osé porter tes vœux jusqu'à moi, tu n'ignores pas que j'aime les beaux palais, et cependant tu n'en as point où tu puisses me recevoir. » Sans Parangon l'assura qu'elle serait bientôt satisfaite, et ayant fait venir les plus habiles architectes de l'univers, il fit bâtir dans la capitale de ses États, un des plus beaux palais du monde, avec des jardins très agréables et proportionnés à la magnificence du palais. Ce grand ouvrage était presque fini, lorsque Belle Gloire étant allée visiter le prince à son ordinaire, elle lui fit connaître qu'elle n'aimait point le séjour des villes, et que s'il voulait lui donner un témoignage bien véritable de son attachement, et de sa complaisance pour elle, il fallait lui bâtir à la campagne, un palais et des jardins semblables à ceux qu'il avait imaginés lui-même chez Clairance, par la vertu de sa baguette. Sans Parangon épouvanté d'une proposition si extravagante, lui représenta que le palais de la fée n'était qu'une illusion, et que tout le marbre de la terre, ni l'or du Pérou, ne suffiraient pas pour un semblable édifice : « Tu sais bien, reprit Belle Gloire, que les choses ordinaires ne m'accommodent point, et que je n'aime que celles qui approchent de l'impossible ; je t'ai fait connaître ce que je désire, c'est à toi à te consulter, et à examiner si tu as, et assez de courage, et assez d'envie de me plaire, pour l'entreprendre » ; elle n'attendit point de réponse et disparut.
Jamais il n'y eut d'embarras pareil à celui de ce prince, qui aurait mille fois mieux aimé mourir, que d'avoir déplu à sa princesse. Cependant, quoiqu'il trouvât de l'impossibilité à l'exécution de ce grand dessein, il ne laissa pas, pour marquer sa soumission aux ordres de Belle Gloire, de l'entreprendre, sans pourtant qu'il osât se flatter d'y réussir ; il traça lui-même un plan le plus approchant qu'il lui fut possible de celui du palais de la fée, à peine se donna-t-il le temps de consulter les architectes, et commença sans perdre un moment, à bâtir le palais, et à faire dresser les jardins, en sorte qu'au bout de deux ans ce grand ouvrage se trouva fort avancé.
Cette diligence plut beaucoup à la princesse ; Sans Parangon s'en étant aperçu redoubla ses soins, et n'eut jamais de repos que le palais et les jardins ne fussent dans leur perfection ; l'or y était partout avec tant de profusion que les toits en étaient couverts, et quoiqu'il ne tâchât qu'à imiter ce qu'il avait déjà fait chez la fée, il est constant qu'il surpassa le palais enchanté en beaucoup de choses.
Sans Parangon se flattant que la princesse serait contente de son palais, attendait avec impatience qu'elle l'eût vu pour lui en demander son sentiment : mais il fut extrêmement surpris de voir qu'une nouvelle planète présidait sur l'hémisphère, sans que Belle Gloire parut ; cela lui donna de cruelles inquiétudes dont il fut accablé jusqu'au lendemain que la princesse arriva, qui lui apprit que les cygnes de son char ayant été éblouis par la réverbération du soleil qui donnait sur l'or des toits, étaient allés au canal au lieu d'entrer dans le cabinet, et que leurs ailes ayant été mouillées, il leur avait été impossible de reprendre leur vol ; que la fée, y étant accourue, les avait condamnés à y demeurer toute leur vie, et l'ayant ensuite ramenée dans son palais, elle l'avait retenue jusqu'à ce moment, qu'elle venait de lui donner un attelage d'aigles qui traîneraient son char à l'avenir ; elle lui témoigna ensuite beaucoup de reconnaissance
de l'empressement qu'il avait eu de lui plaire en achevant ce magnifique palais, et lui promit de ne l'oublier jamais ; comme par son enchantement elle était invisible à tout le monde, Sans Parangon la pria de jeter les yeux un instant sur l'assemblée des appartements ; elle y consentit, et après les avoir bien examinés, elle l'assura qu'elle y trouvait plus de magnificence, une musique bien plus excellente, et beaucoup meilleure compagnie que dans ceux de la fée.
Dans une autre visite le prince la supplia de se promener sur le canal, et lui fit remarquer l'agréable château de porcelaine, qui paraissait à l'extrémité : elle le trouva fort ressemblant à celui de la Chine, et convint avec peine que celui de Sans Parangon était plus galant et plus parfait que l'autre. Mais soit que cela même lui donnât quelque jalousie, ou qu'elle eût changé de goût, elle pria le roi de l'abattre, et d'en faire bâtir un autre de marbre et de jaspe à la place de celui-là, ce qui fut exécuté peu de jours après.
Ce superbe édifice aussi bien que les riches meubles dont il était orné, augmentèrent la réputation que Sans Parangon s'était déjà acquise par ses conquêtes.
Les étrangers arrivaient de toutes parts dans son royaume, et admiraient ces grandes richesses, une infinité de curiosités différente[s], et plus que tout le reste, les surprenantes qualités du monarque, qui cependant préférait un seul regard de sa maîtresse aux applaudissements de tout l'univers ensemble ; et dans l'empressement qu'il avait de faire toujours quelque chose de grand pour gagner son estime, il se plaignit un jour à cette princesse de ce qu'elle ne lui donnait plus d'occasion de lui marquer le plaisir qu'il avait à lui obéir. « Hélas ! lui dit-elle, tu m'as fait admirer le canal de ton jardin, comme un ouvrage fort extraordinaire, et cependant je m'aperçois que plusieurs particuliers en ont autant dans leurs maisons de campagne ; tu sais bien que je n'aime pas ce qui est commun ; mais si tu avais bien envie de me plaire, et que tu voulusses véritablement me marquer que tu ne penses qu'à te rendre digne de moi, je souhaiterais que tu me fisses un canal qui traversât de l'une à l'autre mer, et qui les joignant toutes deux, me donnât le plaisir, lorsque je ne serai plus enchantée, de passer de l'Océan à la Méditerranée, sans m'exposer aux hasards ni aux difficultés d'une longue navigation. - Cette entreprise, répondit le prince, serait plutôt l'ouvrage d'une fée que celui d'un prince comme moi. - Quoi, reprit la princesse en colère, tu as la témérité de prétendre mon estime, et une semblable entreprise t'étonne ? - Rien n'est capable de m'étonner, continua Sans Parangon, lorsqu'il s'agit du service de Belle Gloire, et puisque vous voulez absolument ce canal, je le ferai ou je mourrai dans la peine. » La princesse se retira fort satisfaite de la résolution de Sans Parangon, quoiqu'elle doutât elle-même qu'il pût jamais réussir dans une entreprise si nouvelle et si hardie. Il commença l'ouvrage avec des soins et des dépenses infinies, tout autre prince que Sans Parangon se serait rebuté par l'impossibilité qu'on lui faisait voir à le continuer ; mais ce monarque qui savait que les grandes difficultés étaient autant de moyens de plaire à Belle Gloire, continua toujours son entreprise, et l'acheva enfin avec une patience et des travaux qui approchaient de ceux d'Hercule. La princesse fut dans le dernier étonnement de voir finir un travail si pénible ; et dès la première visite, elle assura Sans Parangon que lui seul lui paraissait digne de son estime ; qu'elle désirait cependant qu'il retournât cueillir de nouveaux lauriers dans le champ de Mars.
Sans Parangon ravi d'un ordre si conforme à ses désirs, assembla de nombreuses troupes avec une diligence extraordinaire, et commença sa campagne par un siège fameux ; les assiégés se défendirent assez vigoureusement, mais il fallut céder aux efforts de Sans Parangon. Belle Gloire s'apercevant de la facilité qu'il avait à faire des conquêtes, lui dit un jour que les autres héros prenaient des places à force de temps, que s'il voulait se distinguer, et lui donner un spectacle nouveau, ce serait de prendre chaque jour une place. À peine eut-elle achevé de parler, que Sans Parangon entra comme un torrent dans le pays ennemi, et y prit tous les jours une forteresse nouvelle ; la rapidité de tant de conquêtes étonna plusieurs potentats voisins, qui
crurent néanmoins être en sûreté, parce que Sans Parangon ne trouvant plus de place à conquérir, était obligé s'il voulait aller plus loin, de passer une grande et profonde rivière, et comme des armées ne traversent pas les rivières aussi facilement que des oiseaux, il fallait des temps infinis pour y construire des ponts ; mais Sans Parangon cherchant toujours à plaire à sa princesse par des actions extraordinaires, s'avisa sans s'embarrasser ni du péril ni des difficultés, de faire passer son armée à la nage ; la nouveauté de cette grande action déconcerta si fort les ennemis, que tous les peuples voisins accoururent pour se soumettre au vainqueur, qui se serait aisément rendu maître de plusieurs grands États, si Belle Gloire étonnée de ce qu'il avait passé ses espérances, ne lui eût représenté que, ne trouvant partout que de la terreur et point d'ennemis, elle ne prenait plus sur son compte les conquêtes qu'il pourrait faire sur des gens qui se rendaient sans combattre. Sans Parangon, qui ne songeait qu'à plaire à sa charmante maîtresse, lui fit encore ce sacrifice, et se retira dans ses États.
Ligourde, jalouse des prospérités du prince, voyant l'étonnement et la consternation de ses ennemis, les fit apercevoir qu'ils avaient dans leur pays un oiseau jaune, à qui elle avait donné plusieurs sorts ; et quoiqu'il fût encore jeune, et qu'il n'eût pas les ailes assez fortes pour aller bien loin, elle les assura qu'il pourrait dans les suites les servir utilement. Cet avis leur donna beaucoup d'attention sur l'oiseau jaune, et ne laissa pas de leur relever le courage ; mais tout cela leur fut inutile, car Belle Gloire, ayant visité Sans Parangon au retour de sa campagne, elle lui témoigna la satisfaction qu'elle avait de tout ce qu'il venait de faire pour son service, et lui fit entendre qu'il était de sa générosité de mépriser les conquêtes aisées, et qu'il devait se contenter d'avoir réduit ses ennemis dans la consternation où ils étaient, sans vouloir profiter de leur désordre. Sans Parangon trop heureux de pouvoir plaire à Belle Gloire, y consentit sans hésiter. Ce noble procédé dans des conjonctures si favorables, lui attira plusieurs paroles obligeantes de la part de sa maîtresse.
Sans Parangon qui dans son plus grand repos songeait toujours à tout ce qui pourrait faire plus de plaisir à sa princesse, s'appliqua de nouveau à protéger les sciences et les arts, en établissant plusieurs manufactures et académies de peinture et de sculpture en divers endroits de son royaume. Belle Gloire l'ayant visité peu de temps après, lui parla en ces termes : « Tu as fait une infinité de belles actions, je te l'avoue, il me paraît cependant que tu n'as guère d'attention à ce qui me regarde personnellement, puisque tu n'as pas seulement encore pensé à te mettre en état de pouvoir envoyer une ambassade à l'empereur de la Chine, mon père, pour me demander lorsque mon enchantement sera fini : où sont tes ports ? où sont tes armées navales ? » Sans Parangon fut ravi que sa maîtresse songeât elle-même aux moyens d'être à lui ; et quoiqu'il eût déjà et des ports et des vaisseaux, il fit bâtir un nouveau port, et construire plusieurs grands vaisseaux, avec des soins et des dépenses immenses. Belle Gloire en parut fort contente, elle ne laissa pas de dire au prince que, le voyage de la Chine étant fort long et difficile, il serait bon de faire par avance quelque établissement dans l'Amérique, pour servir d'entreport, et en cas de besoin de retraite aux ambassadeurs qui sans cela couraient risque de se perdre dans une si longue navigation. Aussitôt dit, aussitôt fait. Sans Parangon donna de si bons ordres, qu'il s'assura peu de temps après plusieurs ports dans le nouveau monde, et y établit des compagnies qui avaient un commerce continuel, et aux Indes, et en Amérique.
Belle Gloire qui avait déjà été servie par plusieurs grands héros, fut obligée de convenir qu'elle n'en avait jamais trouvé qui entrât si généreusement dans tout ce qui lui faisait plaisir, ni qui eût travaillé à lui plaire avec tant d'application et tant de succès que Sans Parangon. « Il faut convenir, lui dit-elle, que tu as de grandes richesses, de belles armées, des palais magnifiques, et des jardins délicieux ; mais il te manque encore un trésor d'un prix inestimable, et dont l'empereur mon père faisait plus de cas que de sa couronne, c'est un ami fidèle : je lui ai souvent ouï dire qu'il plaignait beaucoup la condition des rois qui étaient environnés d'une foule d'adorateurs, qui avaient la dernière complaisance pour toutes leurs volontés, mais rarement d'amis fidèles qui leur parlassent avec franchise, et sans quelque vue particulière ; il en avait un fort désintéressé, qui avait beaucoup d'esprit, une grande douceur, beaucoup de pénétration, qui raisonnait juste sur toute sorte de matières, qui ne le flattait jamais, et qui aimait mon père indépendamment de l'empereur. »
Ce portrait qui frappa le prince, se trouva si fort de son goût, et si conforme à ses inclinations, qu'il s'estima malheureux au milieu de ses richesses, puisqu'il n'avait pas un ami de ce caractère ; il remercia la princesse de ses avis, et les aigles ayant pris leur vol à leur ordinaire, le prince demeura fort rêveur faisant de sérieuses réflexions sur tout ce qu'il venait d'entendre.
Il observa depuis ce temps-là ceux qui l'approchaient, il examina leur esprit et leur cœur, cherchant toujours la ressemblance du portrait que la princesse venait de lui faire. Enfin après bien des épreuves différentes, il fut assez heureux de trouver une personne d'une rare vertu, et d'un mérite extraordinaire, qui avait précisément toutes les qualités du portrait.
Sans Parangon qui jusque-là avait été livré à des courtisans passionnés, qui souvent se déchaînaient les uns contre les autres, se trouva si soulagé de pouvoir parler de toutes choses à cœur ouvert, et sans craindre qu'on lui dit du mal de personne, qu'il ne perdait jamais d'occasion de l'entretenir, toutes les fois que ses grandes occupations pouvaient le lui permettre.
Cependant comme Belle Gloire n aimait pas à le voir longtemps tranquille, elle lui inspira peu de temps après, d'entreprendre de nouvelles guerres. L'oiseau jaune que Ligourde avait enchanté et qui s'était fort accrédité depuis, ne laissa pas de se donner beaucoup de mouvement, et de faire plusieurs tentatives pour arrêter les progrès de Sans Parangon, mais ses soins n'empêchèrent pas que ce prince ne continuât toujours la guerre avec le même succès, car paraître en campagne, et faire des conquêtes, était pour lui une même chose ; toutes les saisons lui étaient égales, il faisait des sièges indifféremment en hiver comme en été, il campait sur la neige, comme sur une prairie couverte de fleurs ; ses ennemis s'étant ligués par les soins de l'oiseau jaune, firent de nouveaux efforts, et marchèrent à la tête d'une puissante armée, pour s'opposer à ses conquêtes, ce qui n'empêcha pas qu'il ne prît plusieurs places devant eux, et leur présence ne servit qu'à lui donner plus de témoins de ses victoires. Belle Gloire voyant que rien ne pouvait résister à cet incomparable prince, lui suggéra de nouveau de poser les armes, et lui fit connaître que puisqu'il ne trouvait plus d'ennemis dignes de lui, elle souhaiterait qu'il s'attachât à embellir ses maisons et ses jardins, ce qu'il exécuta avec une magnificence qu'il est plus aisé d'imaginer que d'écrire. Belle Gloire ayant reconnu par plusieurs expériences que ce prince, bien loin de se délasser quelquefois, se donnait tout au public, lorsque les soins de la guerre lui permettaient de prendre quelque relâche, elle lui dit un jour, qu'elle ne comprenait pas comment il pouvait soutenir l'embarras d'une suite continuelle d'affaires, que l'empereur de la Chine son père était bien d'un meilleur goût, puisque après avoir rempli une partie de la semaine les devoirs d'empereur, il devenait le reste du temps homme privé, et se retirait dans un agréable palais environné de jardins délicieux, où tout était d'une propreté surprenante ; on y voyait une infinité de choses curieuses qui faisaient plaisir à voir, mais particulièrement une rivière qui se précipitait du haut d'une montagne, qui faisait une cascade si extraordinaire, que dans les beaux jours, la réverbération du soleil qui donnait sur la cascade, rejaillissait sur le palais, et éclairait tous les appartements. C'était dans ce beau séjour qu'il vivait sans contrainte, éloigné de la foule, et accompagné d'un petit nombre de personnes choisies, qui ne l'entretenaient que de choses agréables, sans jamais lui parler de leurs affaires particulières. Sans Parangon admira le bon goût de l'empereur de la Chine, et assura Belle Gloire qu'il profiterait de cet exemple.
La réputation de Sans Parangon, ses actions héroïques, et ses grandes vertus, allèrent aussi loin que la lumière du soleil : plusieurs grands potentats des extrémités de la terre, lui envoyèrent des ambassadeurs avec de riches présents ; son royaume était une pépinière de personnes illustres, toutes les nations y étaient bien reçues, et on y abordait de toutes parts, pour admirer ce prince incomparable, et pour apprendre, par son exemple, et la politesse et la pratique des vertus. Belle Gloire, qui l'avait mis à toute sorte d'épreuves, l'assurait dans ses visites, qu'elle n'attendait plus que la fin de son enchantement pour lui marquer sa reconnaissance ; mais ce prince craignait toujours de n'avoir pas assez fait pour elle, et cherchait continuellement de nouvelles occasions de gagner son estime. Quoique la fée Clairance lui eût fait éviter par ses soins un des sorts de Ligourde, et qu'elle l'eût rendu d'une santé parfaite, ses campements sur la neige et les autres fatigues de la guerre lui causèrent une fâcheuse incommodité dont les suites parurent très dangereuses, mais Sans Parangon ne consultant que son courage, sans donner le temps à ses sujets de s'apercevoir de ce grand péril, y fit appliquer le fer et le feu, et guérit ; cette surprenante fermeté donna de l'admiration à tout le monde. Belle Gloire l'assura, dans sa première visite, qu'elle avait été fort touchée de la grande résolution qu'il avait fait paraître, et qu'elle la trouvait fort digne de lui.
Quoique Sans Parangon n'eût aucune connaissance du temps que devait finir l'enchantement de la princesse, il fut néanmoins bien aise de lui marquer qu'il songeait toujours à elle, et lui en donna une preuve très sensible en envoyant des vaisseaux aux extrémités de la terre, et fort près de la Chine, afin d'accoutumer par là ses sujets à connaître les mers éloignées, et prévenir de bonne heure les difficultés qui pourraient s'opposer à la longue navigation qu'il méditait, lorsqu'il voudrait envoyer à la Chine pour y demander la princesse. Cette prévoyance plut beaucoup à Belle Gloire, qui ne voyait quasi plus d'endroits pour demander à son amant de nouvelles marques de son attachement ; elle avait épuisé la matière dans la guerre et dans la paix, dans la parfaite discipline des troupes, dans la réformation de la justice, dans l'établissement du commerce et de la navigation, dans le bon ordre des finances, dans la protection des sciences et des arts, dans la magnificence des bâtiments, dans l'embellissement des jardins, dans les actions de fermeté, dans la pratique de toute sorte de vertus, et généralement dans tout ce qu'elle imagina, qui pouvait convenir à un grand héros.
Ce prince trouva moyen par sa valeur, et par sa parfaite modération, de n'avoir plus d'ennemis ; mais ses grandes actions que la renommée publiait par toute la terre, lui firent une infinité d'envieux ; il fit un songe en ce temps-là, qui lui donna quelque inquiétude, il voyait un coq attaqué par un aigle, par un paon, par plusieurs dindons, et par un grand nombre de canards, qui l'environnaient de toutes parts, et le pressaient vivement ; l'inégalité du combat n'empêchait pas que le coq ne se défendît vigoureusement contre tous, et qu'il ne leur donnât aux uns et aux autres de si rudes coups de bec, qu'il leur arrachait quelquefois des plumes. Le généreux Sans Parangon tout endormi qu'il était, voulut aller au secours du coq, et se réveilla ; comme c'était le prince du monde le moins superstitieux, il ne fit aucune attention à ce songe, mais ayant appris quelque temps après, que plusieurs grands potentats cabalaient contre lui3, il se souvint de son songe qui lui fit quelque peine, parce que son réveil l'avait empêché de voir le dénouement du combat ; néanmoins assuré de lui-même, et ravi d'ailleurs de trouver de nouvelles occasions de plaire à sa princesse, il ne s'embarrassa point de tous les bruits publics. Cependant le songe ne se trouva que trop véritable, car Sans Parangon fut informé que l'oiseau jaune, qui commençait à essayer ses ailes, voltigeait de toutes parts, et avait enfin engagé un grand nombre d'empereurs, de rois, de républiques, et d'autres princes souverains, à se liguer contre Sans Parangon, et qu'il sollicitait même ses alliés et ses amis d'entrer dans cette formidable ligue. Le bruit de ce grand orage qui se formait contre lui, ne l'étonna jamais ; il ne laissa pas néanmoins de se tenir sur ses gardes, et d'assembler ses troupes.
Belle Gloire qui apprit que tant de grandes puissances conspiraient contre Sans Parangon, et étaient prêtes à fondre sur ses États, l'en félicita au lieu de le plaindre ; et comme elle connaissait parfaitement le grand courage du prince, elle lui inspira de prévenir ses ennemis sans attendre qu'ils eussent l'audace de l'attaquer.
Le prince marcha d'abord sur la frontière, et se saisit, malgré les nombreuses troupes de ses ennemis, d'une place qui pouvait leur servir de passage pour entrer dans ses États ; cette sage prévoyance rompit toutes leurs mesures, et ils furent obligés d'attendre une autre campagne pour commencer à faire quelque entreprise.
Cependant les ailes de l'oiseau jaune s'étaient si bien fortifiées, qu'il passa la mer d'un seul vol ; la joie qu'il eut d'avoir réussi dans ce hardi projet, ou la peine qu'il se donna pour arriver à terre, le firent changer de plumage, et il lui vint une crête rouge sur la tête, semblable à celle du coq, qui lui donna un grand relief.
Ce fut par ses pressantes instances que les alliés équipèrent un grand nombre de vaisseaux, et mirent de prodigieuses années en campagne. Belle Gloire dans une de ses visites en parla au prince en ces termes : « Voici le temps, brave Sans Parangon, de moissonner des lauriers ; si je ne comptais plus sur ton courage que sur tes forces, je craindrais beaucoup pour toi, car les rois tes prédécesseurs n'ayant qu'un seul ennemi en tête, ont eu besoin de toute leur valeur pour soutenir la guerre ; songe que tu as plusieurs puissances à combattre, c'est un[e] hydre qui a une infinité de têtes, tes trésors sont épuisés par les complaisances que tu as eues pour moi, au lieu que tes ennemis qui n'ont encore fait aucune dépense, ne manquent ni d'hommes ni d'argent ; je crains que tu ne succombes, et que le grand nombre ne t'accable, et ce qui me fait plus de peine, c'est que mon enchantement est tel que, malgré tout ce que tu as déjà fait pour moi, si quelque autre héros, quoiqu'il ne m'eût jamais vue, devenait ton vainqueur, je t'oublierais, et je pourrais devenir sa récompense ; ainsi songe encore une fois, qu'il s'agit de perdre Belle Gloire, ou de se l'assurer pour toujours. »
Sans Parangon qui ne craignait point ses ennemis, et qui se sentait assez de courage pour se défendre contre tous, fut offensé du discours de la princesse ; mais faisant réflexion que l'intérêt qu'elle prenait à sa personne lui donnait cette inquiétude, il lui pardonna ses remontrances. Il se mit peu de temps après en campagne, et nonobstant les inutiles efforts de tant de puissances liguées contre lui, et les nombreuses armées qu'ils lui opposèrent, il les battit, et gagna une grande bataille sur eux. La mer ne leur fut pas plus heureuse, car leur flotte fut encore défaite par l'armée navale de Sans Parangon, et personne ne douta que cette ligue qui était composée de plusieurs potentats qui avaient tant d'intérêts différents à ménager, et qui cependant étaient battus partout, ne fût bientôt désunie, n'y ayant pas d'apparence qu'elle pût subsister longtemps. Belle Gloire ne fut pas la dernière à féliciter Sans Parangon de tant d'heureux succès, qui ne produisirent pourtant pas l'effet qu'on en avait attendu ; car bien loin de se rebuter, ils l'attaquèrent en plusieurs endroits différents tout à la fois, persuadés qu'ils pourraient le vaincre plus facilement lorsque ses forces seraient divisées ; mais sa vigilance et sa valeur suppléèrent à tout, et il fut toujours victorieux. Cependant ni les places importantes qu'il prenait sur eux, ni les batailles qu'il gagnait, ne décidaient jamais de rien ; leur nombre était si grand, qu'ils se trouvaient toujours en état de réparer leurs pertes, et de renouveler leurs troupes. Belle Gloire admirait également, et la conduite, et la valeur, et la prévoyance du prince, qui soutenait si courageusement une guerre si difficile, et qui se croyait toujours trop récompensé de ses travaux, par la satisfaction que la princesse lui en témoignait ; son unique crainte était de n'avoir pas assez fait pour elle, et il était continuellement occupé à chercher de nouvelles occasions de mériter son estime.
Rempli de cette pensée, et songeant à attirer les ennemis pour les engager à un combat général et décisif, il attendit que toutes leurs troupes fussent en campagne, et alla attaquer en leur présence une roche imprenable, dont le seul nom donnait de la terreur à tous les pays voisins ; une résolution si surprenante étonna fort les alliés qui envoyèrent cent mille hommes pour secourir la place, quoiqu'ils fussent fort persuadés qu'elle ne serait pas prise dans le temps que Sans Parangon la pressait vivement. La méchante Ligourde, après lui avoir suscité tous les éléments, fit encore glisser chez ce prince une de ses suivantes appelée Goutte, et un de ses courriers qu'on nommait Mauvaise Nouvelle ; tout autre que Sans Parangon se serait trouvé fort embarrassé dans une conjoncture aussi délicate que celle-là, mais ce héros ne chercha de secours que dans sa fermeté, et oubliant son mal, il ne consulta que son courage ; il se fit porter à la queue de la tranchée, et anima si bien toutes choses par sa présence et par son exemple, que l'ennemi fut repoussé, et la place prise.
Belle Gloire pour lui marquer combien cette grande action lui était agréable, lui donna sa main à baiser pour la première fois de sa vie, qui fut une faveur si signalée pour lui, qu'il aurait été bien fâché dans cette occasion de n'avoir pas eu autant d'ennemis et autant d'affaires qu'il en avait.
Cependant les puissances liguées persistaient dans leur opiniâtreté, toujours prévenues que leur union et leur persévérance épuiseraient enfin les forces de Sans Parangon qui était seul contre tous. Mais son courage ne se ralentissait jamais, et il les battit encore dans plusieurs occasions les campagnes suivantes. Belle Gloire étonnée de la fermeté de Sans Parangon qu'elle trouvait si fort au-dessus des héros qui l'avaient servie, et remarquant qu'il se jouait de cette guerre, résolut de le mettre à une nouvelle épreuve qui n'était pas moins difficile que toutes les autres ; elle lui dit un jour, que les importants services qu'il lui avait rendus lui faisaient désirer d'être bientôt désenchantée, afin de se voir en état de le récompenser, mais que faisant réflexion, et au nom de Sans Parangon, et à celui de Belle Gloire, elle ne croyait pas qu'il y eût dans l'univers une étoffe assez digne d'elle pour lui servir de manteau royal le jour de ses noces ; qu'elle avait autrefois ouï parler de la toison d'or, et qu'elle aurait fortement souhaité de l'avoir pour cette grande cérémonie ; qu'elle espérait de lui qu'il voudrait bien envoyer aux Indes une flotte bien équipée, pour enlever cette toison, et la lui apporter.
Le prince fut dans le dernier étonnement d'entendre une proposition si extraordinaire ; il lui représenta qu'il n'hésiterait jamais à tout entreprendre, lorsqu'il s'agirait de lui plaire, qu'elle pouvait se souvenir de ses conquêtes, de ses magnifiques palais, de la jonction des deux mers, et de tant d'autres choses qu'il avait faites pour elle, mais que les Indes étant fort éloignées, la toison difficile à trouver, et ses ennemis beaucoup plus forts que lui sur la mer, il ne voyait pas qu'il y eût aucune apparence de faire réussir ce projet. Belle Gloire qui était de l'humeur de la plupart des autres personnes de son sexe, qui n'écoutent aucune raison lorsqu'elles veulent fortement quelque chose, trouva fort mauvais que Sans Parangon lui eût fait toutes ces difficultés ; « il était inutile, lui dit-elle, de récapituler ce que tu as fait pour moi, puisque je ne l'ai pas oublié, et que tu as pu remarquer que je n'y étais pas insensible, et c'est précisément la facilité que tu as toujours trouvée à exécuter tout ce qui pouvait me plaire, qui m'engage à te faire une demande si nouvelle ; j'ai assez bonne opinion de toi, pour croire que puisque je le désire cela ne te sera pas impossible. » Sans Parangon confus de l'honneur que sa princesse lui faisait, ne balança point à tenter ce ridicule projet, et jeta les yeux sur un capitaine de qui la valeur et l'expérience lui faisaient tout espérer, et l'envoya aux Indes avec une belle flotte ; il y arriva après une longue et pénible navigation ; il découvrit par ses soins une forteresse où l'on gardait la toison, mais il trouva qu'elle était défendue par des cyclopes, dont le nombre était fort supérieur à la flotte ; il ne laissa pas de l'attaquer, et il s'aperçut peu de temps après que la réputation de Sans Parangon était aussi connue dans le nouveau monde, que dans ses propres États, et que le seul effroi de son nom avait intimidé les cyclopes, qu'il força à lui remettre la toison, et la rapporta à Sans Parangon. Ce prince la mit aux pieds de Belle Gloire qui fut charmé[el de ce riche présent, et lui en sut plus de gré que d'une conquête beaucoup plus considérable ; les louanges qu'elle lui donna l'engagèrent à chercher de nouvelles occasions de lui plaire, en tâchant d'attirer l'armée des alliés à une bataille ; il assiégea de nouveau, en leur présence, une place très importante qu'il prit sans qu'ils fissent aucun mouvement pour s'y opposer. Alors il se détermina d'entrer bien avant dans le pays ennemi, et d'assiéger par mer et par terre une fameuse forteresse qui servait de rempart à un grand royaume, et qui était gardée par des troupes aussi nombreuses que celles des assiégeants.
Cette entreprise parut fort téméraire, mais le général qui conduisait ce siège, animé du même sang de Sans Parangon, et fortifié par les ordres et par le grand courage de ce prince, pressa si vivement les assiégés, qu'après mille et mille surprenantes actions qui se firent de part et d'autre, la place fut enfin forcée à capituler, et se rendit au vainqueur.
Belle Gloire en fut transportée de joie, et demeura convaincue que rien ne pourrait résister à l'avenir à Sans Parangon. « La mesure est comble, lui dit-elle, et mon esprit fertile en épreuves, ne me fournit plus rien pour exercer ton grand courage : les expériences que j'en ai déjà faites me persuadent assez et me font juger de quoi tu es capable je veux que tu surprennes tes ennemis par une victoire toute nouvelle ; on est si accoutumé à te voir prendre des places, que cela n'est plus d'aucun mérite pour toi ; mais puisque tu cherches à faire des actions extraordinaires, et dignes de Sans Parangon, rends à tes ennemis ces fameuses forteresses qui leur donnent tant d'inquiétude, et qu'ils ne sauraient jamais reprendre sur toi. - C'est pour l'amour de vous, charmante Princesse, répondit Sans Parangon, que je les ai prises, je me trouve trop récompensé puisque je suis assez heureux de vous plaire en les rendant.
Cette surprenante modération plut beaucoup à Belle Gloire, surtout dans un temps où Sans Parangon se trouvait en état de donner la loi partout, s'il eût voulu profiter de tant de conjonctures favorables. Cela désarma aussi les puissances confédérées, qui s'empressèrent toutes à gagner la bienveillance de ce prince, et se repentirent même de lui avoir fait la guerre, à mesure qu'ils connurent de plus près, et son mérite, et ses rares vertus.
Ce fut alors que Belle Gloire sentit plus vivement le malheur d'être enchantée, ne sachant pas quand il finirait, et se voyant hors d'état de couronner Sans Parangon ; elle ne le dissimula point à ce prince, et lui témoigna le chagrin qu'elle en avait, lui faisant connaître que dans l'incertitude où elle était, si son enchantement finirait bientôt, ou s'il durerait encore plusieurs siècles, son grand courage et les choses extraordinaires qu'elle lui avait vu faire, lui avaient inspiré une pensée qui paraîtrait extravagante, mais qu'elle trouvait digne de Sans Parangon. « Tu as, lui dit-elle, désarmé les puissances de la terre, et par ta valeur, et par tes vertus ; qui t'empêche d'attaquer à présent les enfers, et de faire la guerre aux fées, qui par le secours des démons font tant de désordres sur la terre ? J'avoue que les armes dont tu te sers pour tes expéditions militaires, n'y sont pas propres, il en faut pour cette guerre d'autres fort différentes ; mais je suis assurée que tu les trouveras si tu veux bien t'appliquer à les chercher, et qu'il ne tiendrait qu'à toi de rompre mon enchantement. » Quoique ce grand projet fût très conforme aux sentiments de Sans Parangon, et qu'il fût fort touché des raisons de Belle Gloire, et surtout du plaisir de la désenchanter, le souvenir des grandes obligations qu'il avait à la bonne fée, s'étant présenté à son imagination, sa reconnaissance l'empêcha de goûter tout le plaisir qu'il aurait eu par la seule idée de pouvoir délivrer sa charmante princesse.
Mais Belle Gloire qui connaissait son cœur généreux, s'étant aperçue de son embarras, le désabusa en l'informant de tous les mystères dont elle s'était éclaircie, par le séjour de plusieurs siècles qu'elle avait fait dans le palais de Clairance, et qu'elle n'avait jamais osé révéler par la crainte des cruels supplices qu'on lui aurait fait souffrir, et qu'elle commençait à mépriser, dans l'espérance où elle était que le prince pourrait bientôt la délivrer ; elle lui apprit que la bonne et la mauvaise fée n'étaient que la même personne, qui jouait ces différents personnages pour mieux imposer au public : que tous les enchantements, et même les riches palais des fées, n'étaient qu'une illusion ; que pour donner [c]es sorts par lesquels elles se rendaient si redoutables aux hommes, elles profitaient de la connaissance que les démons leur donnent de l'avenir ; et quoiqu'elles n'eussent aucun pouvoir de changer en naissant la destinée de personne, elles ne laissaient pas de donner des sorts qu'elles réglaient sur la connaissance qu'elles avaient de ce que chacun devait devenir.
Sans Parangon surpris d'apprendre un détail si curieux, et qu'il trouvait fort vraisemblable, fut bien aise d'être désabusé, et assura Belle Gloire que puisqu'elle était contente de lui, et qu'il n'avait plus d'ennemis, il allait mettre tous ses soins à trouver ces armes si difficiles pour entreprendre la nouvelle guerre qu'elle venait de lui proposer.
La princesse se préparait à lui répliquer, lorsque les aigles de son char partirent brusquement, et sans attendre ses ordres. C'était la fée elle-même qui traînait ce char sous la figure des aigles, et qui fut terriblement irritée de la hardiesse de Belle Gloire, et des téméraires desseins qu'elle avait inspirés au prince ; elle ne voulut plus que la princesse continuât ses visites, et se préparait à lui faire souffrir d'horribles supplices, si elle ne se fut aperçue que Sans Parangon, ne voyant plus sa princesse, s'appliquait bien sérieusement à la délivrer ; la crainte qu'elle eut que ce redoutable monarque, de qui elle connaissait le grand courage, ne vainquît encore les puissances infernales, lui fit suspendre l'exécution de ses cruautés, et dissimuler sa colère ; elle affecta au contraire de bien traiter Belle Gloire en lui faisant connaître qu'elle était intéressée elle-même à détourner le prince de sa téméraire entreprise, puisque s'il y réussissait, et qu'il rompît son enchantement, il ouvrirait les yeux, et il verrait qu'elle n'était qu'une simple mortelle, et qu'il était même dangereux que ce prince ne s'attachât pour une bonne fois à une gloire plus solide, et qu'il ne méprisât tout le reste. La princesse, qui se défiait des artifices de l'enchanteresse, et qui jugea que l'entreprise du prince n'était pas impossible, puisque la fée en avait peur, la remercia fièrement de ses avis, et attendit avec beaucoup de confiance, que Sans Parangon allât rompre son enchantement.