La Princesse Patientine dans la Forêt d'érimente par Madame d'Auneuil

Il y avait un ogre nommé lnsacio, qui faisait sa demeure dans un antre où jamais les rayons du soleil n'avaient pénétré. Il était cruel et sans justice, et les furies de l'Enfer qui avaient présidé à sa naissance, ayant répandu de l'écume de Cerbère sur sa langue, elle en fut pour toujours tellement pénétrée que, dès qu'il touchait une personne de sa langue, elle en perdait la vie, sans qu'aucun remède pût la sauver. Posséder toutes les richesses de la terre était la seule passion qui occupait son cœur; jamais l'amour ni l'amitié n'y avaient trouvé de place; le soin dévorant dont il était tourmenté d'amasser des richesses lui donnait une inquiétude qui ne lui laissait point de repos. Il avait deux sueurs qui approchaient beaucoup de son humeur. Elles demeuraient avec lui. L'aînée se nommait Aigre-douce; elle avait de la beauté et quelque douceur dans l'esprit, ce qui lui faisait quelquefois prendre le parti des malheureux que l'ogre tourmentait avec cruauté; surtout, elle empêchait souvent qu'il ne touchât de sa langue perçante ceux qui étaient assez infortunés pour entrer dans son antre. Mais avec cette bonté, elle ne laissait pas d'avoir une aigreur sur son visage et dans toutes ses paroles qui déplaisait beaucoup. La cadette qui se nommait Bizarrine était d'une humeur si capricieuse, si impérieuse et si chagrine que l'on ne pouvait inventer des tourments plus insupportables que d'obliger quelqu'un de vivre avec elle. Son amitié n'était pas moins à craindre que sa haine, ne donnant pas plus de repos à ceux qu'elle aimait qu'à ses ennemis. L'ogre allait souvent prendre des leçons de la déesse de l'Avarice, qui faisait sa demeure proche de son antre: et la consultant un jour sur sa destinée, elle lui dit que, s'il se pouvait faire aimer d'une princesse nommée Patientine, fille de Licaon, et l'avoir en sa puissance, il serait le plus riche de tous les ogres de son temps. Il remercia l'Avarice d'un si bon avis: et retournant chez lui, il disposa son équipage avec diligence. Il quitta sa forme naturelle, de peur d'épouvanter Patientine. Il prit celle d'un jeune homme bien fait, de bon air, et changea sa chevelure hérissée en cheveux blonds les plus beaux du monde. Sous cette nouvelle métamorphose, il parut à la cour de la reine de Lydie, mère de Patientine, qui était veuve depuis quelques années. Il y fut reçu sous le nom du prince de Thrace, et sut si bien se contrefaire qu'il gagna en peu de temps le cœur de la reine et de la princesse. Patientine avait une amitié très forte pour une fille de sa cour, nommée Espritée. Elle tenait le premier rang dans son cœur, comme elle le tenait par son rang auprès de la reine, et elle n'avait rien de caché pour elle. Elle lui confia la tendresse naissante qu'elle sentait pour Insacio. Espritée, qui par un pressentiment dont elle ne savait pas la cause, craignait que la princesse ne fût malheureuse en épousant le faux prince de Thrace, tâcha de la détourner de cette alliance. Mais voyant à la fin que la reine le souhaitait autant que Patientine, elle ne s'y opposa plus. Ce mariage fut donc conclu en peu de jours, et cette aimable princesse, dont la beauté, la douceur et la vertu avaient fait soupirer tous les princes ses voisins, fut livrée au barbare Insacio. L'ogre impatient de retourner clans son antre avec sa proie, et de sortir d'une cour dont la magnificence blessait si fort son humeur, partit avec son épouse, et avec Espritée, qui ne voulut point quitter Patientine, quelque opposition que fit lnsacio.

Après quelques jours de marche, la princesse arriva dans la forêt d'Erimente, et peu de temps après à l'antre terrible. Elle y trouva Aigre-Douce et Bizarrine, qui par des soins empressés s'efforçaient de lui plaire. Qui peut représenter l'étonnement de la princesse, quand elle se vit dans un lieu si affreux? Elle pensa mourir de douleur; et tout le pouvoir qu'Espritée avait sur son esprit ne put la consoler. L'ogre qui avait repris, avec sa forme ordinaire, sa cruauté naturelle, ne fut point touché des pleurs de Patientine. Aigre-Douce voulut lui faire comprendre qu'elle avait tort de s'affliger d'être unie à Insacio; que toutes les princesses envieraient son bonheur s'il leur était connu ; que si, par sa complaisance, elle pouvait gagner son cœur, rien ne manquerait à son bonheur. Bizarrine qui se trouva dans son humeur pitoyable, croyant que sa présence pourrait adoucir les chagrins de Patientine, ne la quittait point, et l'impatientait si fort par les conseils qu'elle lui donnait sur sa conduite, qu'elle augmentait de beaucoup la douleur de la princesse. Espritée employait tout l'esprit que les dieux lui avaient donné, à gagner l'amitié de l'ogre, et celle de ses sœurs, afin de pouvoir diminuer les chagrins de Patientine. Elle crut y avoir réussi; mais elle connut dans la suite que rien ne touchait ce cœur insensible à la pitié. Cependant Insacio voulant profiter du bonheur d'avoir Patientine en sa puissance, pour devenir riche, commença de mettre en pratique les leçons de l'Avarice. Il faisait lever cette malheureuse princesse devant le jour, et la forçait d'aller dans la forêt chercher des herbes, qu'il lui faisait mettre dans de grandes chaudières sur le feu, pour en tirer le suc. Ensuite, il les lui faisait porter dans ses étables, pour les donner à des monstres qu'il y retenait. Les bêtes étant engraissées du suc de ces herbes, étaient d'un prix infini, et cela lui valait beaucoup d'argent. Les marchands de la Thrace et de la Bocine venaient lui en acheter souvent. Quand Patientine revenait d'un si pénible emploi, pour la délasser, on lui présentait une quenouille; et lui faisant filer de la laine pour faire la pourpre dont tous les rois de l'Orient s'habillaient, l'on ne lui donnait point de repos qu'elle n'eût fait plusieurs fusées. D'autres fois, elle employait ses tristes journées à chercher, dans les montagnes voisines, cette graine si merveilleuse dont on faisait la couleur de pourpre, et on lui faisait passer les soirées à en faire la teinture.

Cette pauvre princesse n'avait pas un moment de repos. Encore si, avec tant de peines, elle avait pu gagner le cœur de l'ogre, elle se serait consolée; mais Insacio, toujours tourmenté de l'envie d'un gain sordide, ne trouvait jamais qu'elle eût assez travaillé, et la grondait incessamment de n'en pas faire davantage. La princesse souffrait tous ces reproches, et lui obéissait avec une douceur qui aurait touché tout autre qu'Insacio. Aigre-Douce lui disait quelquefois qu'il devait être content de Patientine: mais Bizarrine disait que son frère faisait très bien de n'être pas sensible au malheur de son épouse, qu'il fallait profiter de l'occasion de s'enrichir, et que, si l'on donnait quelque relâche à Patientine, elle trouverait après le travail plus insupportable. «Du moins, disait Aigre-Douce, je lui donnerais une nourriture qui pût la soutenir dans de si pénibles emplois, car elle ne peut vivre du peu de pain de gland, et du petit morceau de chevreau que vous lui donnez pour toute sa journée. Vous devez songer qu'elle n'a pas été élevée avec tant de duretés, et vous devez craindre que bientôt elle ne succombe à ces fatigues. - Ma sueur, reprit l'ogre en colère, cette fille nourrie dans une cour superbe vous a déjà corrompue, mais je me garderai bien de suivre des avis si pernicieux; je ne prétends pas manger en un jour, par une chère délicate, tout ce que j'aurai amassé avec tant de peine.» L'inquiétude naturelle à Insacio ne lui permit pas une plus longue conversation; il quitta sa sueur, et fut voir dans la montagne s'il y trouverait Patientine cueillant de la graine. Il la trouva couchée au pied d'un arbre, qui s'entretenait avec sa chère Espritée. L'ogre en fureur vomit contre cette malheureuse princesse toutes les injures les plus horribles, et jura de lui ôter la seule consolation qu'elle avait, en faisant partir Espritée. Il l'aurait fait sur-le-champ, s'il n'avait craint que cette jeune personne n'eût dit à la reine tous les malheurs de sa fille. Patientine, sans répondre à ce barbare une seule parole, essuya ses larmes, et ayant achevé de dépouiller la terre de ses cantons de ces précieuses graines, retourna dans l'antre. Elle y trouva Bizarrine, qui lui fit un crime de sa tristesse; et Aigre-Douce voulant la consoler, le fit avec un air si affecté qu'elle pensa pousser sa patience à bout. Tous les sujets de l'ogre éprouvaient sa cruauté; et pour contenter la soif insatiable qu'il avait des richesses, il les faisait travailler, nuit et jour, à fouiller la terre dans un vallon proche de son antre, où l'Avarice lui avait dit qu'il pourrait trouver un trésor. Ce fut un nouveau malheur pour Patientine. Il voulait qu'elle fût toujours auprès de ces infortunés pionniers', afin de les empêcher de se reposer un moment. Cette pauvre princesse, n'étant pas dispensée par ce nouvel emploi de filer sa tâche, prenait sa quenouille; et tantôt brûlée d'un soleil ardent, tantôt percée de pluie et de brouillards, demeurait toute la journée exposée aux injures du temps. Quel cœur n'aurait pas été sensible aux traits de la pitié, en voyant les maux que souffrait cette jeune princesse?

Un jour qu'elle était avec ses travailleurs, Courageux, prince de la l3ocine, qui l'avait vue à la cour de la reine de Lydie, et qui avait toujours eu pour elle une inclination que toute sa raison avait eu bien de la peine à vaincre, passa auprès d'elle. Surpris d'une rencontre si peu attendue, il descendit de cheval, et vint avec empressement l'aborder. Il la trouva belle, malgré le changement que tant de malheurs avaient portés à ses appas: il lui témoigna, en termes respectueux, le plaisir qu'il avait de la revoir. La princesse, honteuse d'être trouvée dans un état si différent de celui où ce prince l'avait vue, demeura quelque temps sans parler; mais la crainte d'être trouvée avec lui par Insacio, fit qu'elle prit la parole pour le prier de s'éloigner d'elle. Comme elle achevait de parler, un lion furieux sortit de la forêt, et vint pour se jeter sur Patientine. Le prince tira son épée, et se mit en devoir de la défendre; et par un cri menaçant et un coup qu'il porta au lion en même temps, il obligea la furieuse bête de tourner sa rage contre lui. Courageux se défendit longtemps, mais ce ne fut pas sans recevoir une large blessure au ventre, des griffes du lion; et si les pionniers n'étaient accourus à son secours, peut-être aurait-il péri dans ce combat; mais ils accablèrent le lion de tant de blessures qu'il tomba aux pieds de Patientine. Insacio, attiré par les cris de la princesse, arriva comme ce prince s'affaiblissait de sa blessure, et se laissait tomber sur l'herbe; et touché de pitié, pour la première fois de sa vie, il le fit porter dans sa sombre demeure, et ordonna que l'on prît soin de ses blessures. Patientine, pénétrée de reconnaissance, le pansa de ses belles mains, et prit la peine daller, avec Espritée, chercher des simples pour mettre sur la plaie. Que le prince Courageux était sensible aux bontés de la princesse ! Son amour en prit de nouvelles forces, il ne pouvait assez lui témoigner combien il était sensible aux marques de sa reconnaissance, et louait, cent fois le jour, les deux blessures qu'il avait reçues pour lui sauver la vie.

Dans ce temps-là, l'ogre fut obligé de s'absenter avec ses sœurs pour quelques jours. Courageux profita de ces heureux moments pour dire à la princesse tout ce qu'il sentait pour elle, mais Patientine, quelques sujets qu'elle eût d'être mécontente de son cruel mari, lui répondit avec tant de sagesse qu'elle mérita beaucoup de tendresse du prince. Insacio revint plus tôt que l'on ne l'attendait, et trouvant sa femme auprès du malade, il entra en fureur, et l'accabla de reproches outrageants. Il se repentit d'avoir fait porter Courageux chez lui, et son avarice se joignant à sa jalousie, lui fit défendre à Patientine de plus fournir les choses nécessaires à la vie du prince, et de ne plus entrer dans la caverne où il était. Patientine reçut cet ordre avec douleur, mais elle n'en murmura pas, et recommença ses pénibles ouvrages. Le prince amoureux souffrit avec impatience les malheurs de sa princesse. Sa caverne était si près de celle de l'ogre qu'il entendait tous les mauvais traitements qu'il faisait à la belle Patientine, et ne voulant pas les augmenter, il fit en sorte, dès qu'il put se porter à cheval, de s'éloigner d'un lieu qui lui était si cher. Ce ne fut pas sans avoir consulté avec Espritée ce qu'il devait faire pour tirer la princesse d'un si dur esclavage. Ils prirent d'abord la résolution d'avertir la reine de Lydie; mais Espritée lui dit qu'elle n'avait pas le pouvoir de rompre les chaînes de sa fille; qu'il fallait qu'elle allât trouver une fée parente très proche de Patientine, qui par sa science leur donnerait les moyens d'arracher la princesse des mains cruelles de l'ogre; qu'elle partirait le lendemain dès le point du jour avec lui, pour aller trouver la fée sans en avertir la princesse, qui ne voudrait pas consentir à son bonheur. Après avoir pris toutes leurs mesures, Courageux prit congé d'Insacio et de la charmante Patientine, et partit le lendemain avec Espritée. La princesse n'apprit pas sans chagrin le départ de son amie, et ne pouvait comprendre ce qui l'avait obligée à s'éloigner d'elle, sachant la tendre amitié qu'elle lui portait. Mais pendant que Courageux et Espritée font leur voyage, il arriva un prince très puissant avec son épouse, à un château près de la forêt d'Érimente. Il s'appelait Entreprenant, et son épouse se nommait Froidine. L'ogre sut par la déesse de l'Avarice, qu'il aurait besoin du secours d'Entreprenant, pour se garantir du grand malheur qui le menaçait; et comme il ne connaissait d'infortune que celles qui regardaient la perte des richesses, il suivit le conseil de cette déesse; il fut voir le prince nouveau venu, et mena avec lui Patientine. Froidine sortant de son humeur naturelle, reçut parfaitement bien la belle princesse, et Entreprenant ne put la voir sans payer, de la perte de son cœur, le plaisir de la regarder. Il fit mille amitiés à l'ogre, pour avoir la liberté de voir son aimable épouse, malgré l'aversion naturelle qu'il conçut pour lui dès le premier moment qu'il le connut. Entreprenant allait souvent chez Insacio, et n'étant pas maître de cacher longtemps sa passion, il en parla à Patientine. Cette belle personne, abandonnée aux fureurs de l'ogre, écouta sans colère une déclaration qu'elle n'aurait pas souhaitée dans un temps plus heureux, pour s'assurer d'un secours contre les cruautés d'Insacio; et le prince charmé de n'être pas rebuté, obligea Froidine de voir souvent Patientine, et de lui témoigner de l'amitié; mais l'ogre voyant que cela détournait Patientine de ses travaux ordinaires, il lui ordonna de ne plus aller si souvent chez Froidine, et lui faisait un crime de ce qu'il lui avait ordonné. Il lui chercha des ouvrages nouveaux. La princesse avec sa douceur ordinaire lui obéit. Souvent Entreprenant la surprenait cassant des roseaux, dont elle tirait un coton qui était très rare dans cette contrée, et qui servait à faire des toiles dont elle s'habillait. Elle aurait bien voulu cacher à tout le monde les mauvais traitements qu'elle recevait de l'ogre; mais cela n'étant pas possible, elle tâchait de les excuser. Entreprenant ne perdait point de temps pour faire comprendre à Patientine que son mari ne méritait pas cette tendresse. Ses soins furent inutiles; cette vertueuse personne lui répondit que les dieux lui ayant donné Insacio pour époux, elle devait lui obéir et l'aimer avec la même fidélité que si c'était le plus aimable de tous les hommes. Bizarrine venait souvent rompre ces conversations, et en avertissait l'ogre. Elle le mit si fort de mauvaise humeur que, malgré les conseils de l'Avarice, il se brouilla avec Entreprenant et Froidine, et renferma la princesse dans son antre, sans lui plus permettre de sortir de la forêt. Sa fureur n'en demeura pas là: il ne donnait plus de repos à Patientine; tous les jours pour elle étaient employés à lui fournir de nouveaux tourments, que cette aimable personne souffrait avec une patience admirable. Insacio craignant de perdre Patientine, non par quelque sentiment d'amitié, mais par les grands biens qu'elle lui amassait par son travail, entoura son antre de nuages si épais qu'ils la rendaient invisible aux yeux de tout le monde ; et changeant ses deux sueurs en monstres, il les mit à la porte de la caverne, pour en défendre l'entrée à ceux qui pourraient pénétrer les nuages dont elle était entourée. Avant si bien pris ses mesures pour s'ôter l'inquiétude de perdre Patientine, il goûta quelque tranquillité. Cependant le prince Courageux et Espritée arrivèrent au palais de la fée Clémentine, et furent reçus d'elle avec cet air de bonté qui la fait aimer de tout le monde. Elle les fit entrer dans son cabinet, et les avant fait asseoir auprès d'elle: « Je sais le sujet de votre voyage, charmante Espritée, lui dit-elle; Patientine a besoin de mon secours, elle est au comble des malheurs; et les dieux, qui ont voulu donner un modèle aux hommes par l'exemple de sa vertu, la tireront par mon art de la tyrannie de l'ogre cruel. Il me faut quelques jours pour me préparer à ce voyage; passez-les ici dans tous les plaisirs que l'on y peut prendre.» Après ce peu de mots, la fée congédia le prince et Espritée; ils trouvèrent dans la salle une troupe de nymphes qui les vinrent aborder, et qui les conduisirent dans un appartement superbement meublé. Après s'y être reposés quelques heures. les nymphes firent passer Espritée dans un cabinet où elles l'habillèrent d'un habit de gaze d'argent et couleur de rose, et parèrent sa tête d'une capeline de plumes de la même couleur. Dans ce nouvel ajustement, elles la ramenèrent dans la chambre du prince Courageux, et l'on y servit une collation de fruits et de confitures sèches. Après la collation, elles les menèrent dans un jardin qui répondait à la beauté du palais; et les laissant dans un cabinet de jasmins et de grenades, elles leur donnèrent la liberté d'écouter une musique charmante, qui était dans un salon de myrtes auprès de leur cabinet. Courageux et Espritée donnèrent quelques moments au plaisir d'une si agréable symphonie: mais comme rien ne pouvait les empêcher de songer aux malheurs de Patientine, ils parlèrent si longtemps de cette belle personne qu'il était nuit quand ils retournèrent au palais. On leur servit à souper, et étant heure de prendre quelque repos. Courageux laissa Espritée dans son appartement. Le lendemain, au lever de l'aurore, les nymphes vinrent éveiller l'aimable Espritée, pour la mener dans le parc de la fée; elles lui donnèrent un habit de chasse tout des plus galants, et la conduisirent dans la cour du palais. Elle y trouva un petit char d'ébène avec des soleils d'or, tiré par quatre tigres, où elle monta. Les nymphes la suivaient dans d'autres chars de la même beauté, et le prince Courageux, monté sur un cheval noir superbement harnaché, les vint joindre au rendez-vous. Toute la journée se passa le plus agréablement du monde. Les cerfs ne se faisaient courir qu'autant de temps qu'il en fallait pour donner du plaisir sans fatiguer les dames; et la nuit les contraignant de prendre le chemin du palais, elles y arrivèrent avec toute la joie que leur avait inspirée un si charmant amusement. Ensuite la fée envoya dire à Espritée et à Courageux de la venir trouver; ils y furent avec empressement. «Espritée, dit-elle, mes charmes sont prêts, il ne faut pas une moindre puissance que la mienne pour tirer Patientine des fers d'Insacio. Il a employé tout l'art des Enfers à former un enchantement qui la rend invisible à nos yeux, l'Avarice lui a donné ce conseil; mais je rendrai son pouvoir inutile, et vous rendrai la princesse; partons dans ce même moment, pour arriver au lever du soleil, à son séjour ténébreux. Et vous, Prince Courageux, oubliez votre valeur, et sans vous servir de vos bras pour vaincre des monstres, contre lesquels ils seraient impuissants, remettez sur moi le soin de rompre les chaînes de Patientine.» La fée, sans attendre de réponse, présenta la main au prince; et disant à Espritée de prendre un flacon qui était sur sa table, et de la suivre, elle passa sur une grande terrasse qui était au bout de son appartement, où ils trouvèrent un char traîné par des aigles. La fée s'y étant placée, fit entrer le prince et Espritée, et les aigles prenant leur vol dans les airs, ils arrivèrent, au premier rayon du soleil, au nuage qui cachait l'antre de l'ogre. Clémentine dit à Espritée de répandre quelques gouttes de l'essence du flacon sur le nuage, et aussitôt il se dissipa, et laissa voir à Espritée et au prince la porte de l'antre, gardée par les deux monstres. « Souvenez-vous, dit la fée à Courageux, voyant qu'il portait déjà la main sur son épée, pour aller combattre les gardiens de sa princesse, que votre courage est inutile, et que ma seule puissance suffit pour détruire l'enchantement.» Le prince honteux d'avoir désobéi au commandement de la fée, s'arrêta, et présenta la main à Clémentine pour descendre de son char ailé. Espritée la suivit, impatiente de revoir la princesse; et la fée s'approchant des monstres, les toucha de sa baguette enchantée; lesquels contraints de reprendre leur forme naturelle, et craignant la présence de Clémentine, s'enfuirent dans la forêt; mais la fée méprisant des sujets si indignes de sa colère, entra dans la caverne, et en chassant l'obscurité par sa présence, elle y vit la belle Patientine qui ôtait un chaudron plein d'herbes de dessus le feu. Honteuse d'être surprise dans un exercice si peu sortable à sa naissance, et éblouie de l'éclat de la fée, elle laissa tomber la chaudière, dont l'eau et les herbes qu'elle contenait, n'eurent pas plus tôt touché la terre que l'on vit la caverne pleine d'or brillant, à la place de ce qui était dans la chaudière. Patientine plus étonnée que jamais, fit un grand cri, l'ogre qui était dans l'étable, et qui entendait Patientine, accourut pour voir ce qui lui était arrivé. Charmé de voir sa caverne pleine d'un métal qui lui était si cher, sans apercevoir la fée, ni le prince, ni Espritée qui tenait la princesse dans ses bras, il s'abaissa avec empressement pour ramasser cet or précieux, mais à mesure qu'il le touchait, il redevenait ce qu'il avait été; et l'eau coulant de ses mains avides, formait un ruisseau dans sa caverne. L'étonnement de l'ogre ne se peut exprimer à la vue d'une chose si extraordinaire; et levant ses yeux hagards, il vit la fée qui, avec un visage sévère: « Tremble, malheureux Insacio, lui dit-elle, et reconnais la justice des Dieux, par les tourments auxquels ils te condamnent. Tu vas perdre cette malheureuse princesse, que tu t'es rendu indigne de posséder, par les maux que ton avarice lui a fait souffrir. Je veux la ramener dans son royaume, où elle trouvera la récompense de ses vertus, pendant que tu emploieras tes jours infortunés à amasser des richesses qui disparaîtront de tes mains dès que tu les auras touchées, sans que tu puisses te corriger de vouloir amasser, par l'expérience que tu feras à tous les moments de ta vie, de ne pouvoir les posséder. Tu serviras d'exemple à tous ceux qui verront ton supplice; et pour t'ôter le seul plaisir qui te pourrait rester en te servant de ta langue empoisonnée pour te venger de ceux qui t'approcheront en les faisant mourir, tu n'auras plus ce pouvoir dangereux; ce venin ne pourra se répandre que sur ceux qui te ressemblent; le mal même, que ta langue prononce contre les mortels, ne leur en fera point, et ne servira qu'à donner un nouvel éclat à l'innocence que tu auras opprimée.» L'ogre cruel frémit de rage aux discours de la fée. Mais l'or reprenant la place du ruisseau, sans se souvenir de son supplice, il se baissa pour le prendre. Clémentine se servit de ce moment pour enlever Patientine; et la faisant entrer dans son char, avec Courageux et Espritée, elle se mit auprès d'elle; et les aigles ayant repris leur vol, les firent bientôt éloigner de l'antre fatal. Pendant qu'ils faisaient leur voyage dans les airs, l'ogre, sans se souvenir de Patientine, était occupé à ramasser l'or liquide; mais l'enchantement de la fée avant son effet, il changeait de nature dès qu'il l'avait touché, et s'écoulant, comme la première fois, il devenait or dès qu'il était sur le plancher de la caverne. Depuis ce moment terrible, l'ogre éprouve un supplice conforme aux vices affreux qui lui avaient fait commettre tant de crimes; et sans se donner un moment de repos, il passe ses jours infortunés dans une rage continuelle. Tel est dans les Enfers, le malheureux Tantale, persécuté d'une soif continuelle qu'il ne peut contenter, ne pouvant approcher de l'eau, qui se recule de lui quant il veut la prendre. Tous ses voisins et ses sujets sont charmés d'un tourment si juste, le vont voir tous les jours, et lui font connaître, par le peu de pouvoir que le venin dont sa langue était abreuvée a sur ceux dont il se veut venger, que la fée est véritable dans ses paroles. Cependant Clémentine, avec la belle Patientine, arriva en Lydie, et descendant dans la cour du palais de Sardice, surprit agréablement la reine par sa présence. Elle embrassa mille fois sa chère fille, et se jeta aux pieds de la fée, pour la remercier d'avoir délivré Patientine du joug cruel d'Insacio. Elle accabla Espritée de caresses, et assura Courageux d'une estime éternelle. La fée, après avoir comblé de biens la charmante Patientine, s'en retourna dans son palais. Courageux demeura à la cour de la reine de Lydie, et réglant sa passion sur la vertu de la princesse, il l'adore en secret. Espritée partageant les dons de la fée avec Patientine, et charmée d'être avec elle, ne connaît pas de plus grand bonheur que d'être aimée de Clémentine et de sa chère princesse.