Tourbillon par Mademoiselle de La Force

Au temps jadis, il y eut un roi dans le pays d'Arménie qui, se trouvant veuf, et ayant perdu une belle princesse qu'il aimait tendrement, prit une espèce d'aversion pour toutes les autres femmes, et refusa tous les partis qu'on lui présenta.

Uliciane, reine du promontoire merveilleux, célèbre par sa beauté, et plus encore par sa science, tenta plusieurs efforts inutiles pour obliger ce roi à l'épouser. Elle descendait en droite ligne d'Ulysse et de Circé, et le savoir de cette fameuse fée était venu jusqu'à elle de mère en fille.

Elle avait des raisons pour souhaiter d'épouser le roi d'Arménie; elle avait connu, par ses livres, qu'une petite fille qu'il avait ferait tout le malheur de sa vie, et l'empêcherait d'être aimée de l'homme du monde qu'elle aimait le plus. Cette connaissance l'obligea à mettre tout en œuvre pour venir à ses fins, elle ne voulait être reine d'Arménie que pour avoir entre ses mains Prétintin, c'est ainsi que s'appelait la petite princesse, et Uliciane savait que si elle la faisait mourir avant que cet enfant eût sa quatrième année, rien ne troublerait la félicité de sa passion amoureuse.

Est-il rien d'impossible à une fée, ou plutôt à une femme qui aime?

Uliciane se trouva un jour dans une forêt où le roi chassait; elle avait un train magnifique, ses pavillons étaient dressés, ils brillaient d'un éclat extraordinaire. Le roi fut fort surpris d'une telle rencontre, il savait trop l'usage de la civilité pour ne pas aborder cette princesse. Il la trouva belle; mais il fut insensible jusqu'au premier morceau qu'il mangea. Elle le pria de s'arrêter quelques moments dans ses tentes, elle lui fit un repas délicieux, et ce pauvre prince se trouva pris et si charmé d'Uliciane qu'il lui proposa de l'épouser sans attendre plus longtemps. Elle ne se fit point prier, comme l'on peut croire, et jamais noces de cette importance ne se firent avec moins de cérémonie.

Il ne fut pas difficile à Uliciane de conserver l'empire qu'elle avait sur l'esprit du roi, elle caressa fort la petite Prétintin, qui était passionnément aimée de son père, aussi était-elle la plus aimable créature qu'on pouvait voir.

Tous les dons de beauté étaient répandus sur sa personne.

Elle approchait de ses quatre ans, c'était le terne prescrit par les destinées, et si elle le passait, il devait être fatal à l'amour d'Uliciane, quand cette fée se confia à son favori, qui était le ministre de toutes ses volontés. Il se nommait Arrogant, elle lui donna la petite princesse d'Arménie, lui commanda de lui attacher une pierre au cou, et de la noyer, appréhendant que, s'il la faisait mourir d'une autre manière, on eût quelque marque de son trépas.

Arrogant se chargea volontiers d'une si cruelle commission. Il prit Prétintin, et la mena près d'un fleuve. Il la posa à terre pour chercher un caillou, et les caresses charmantes qu'elle lui faisait n'adoucirent point un naturel si sanguinaire.

À peine fut-elle sur le bord de l'eau qu'il s'éleva une espèce d'orage avec un grand tourbillon, et quand Arrogant voulut prendre Prétintin pour la noyer, il ne la trouva plus et la chercha inutilement.

Il se flatta que le vent l'aurait jetée dans le fleuve, et que le courant de l'eau l'aurait emportée.

Il retourna vers Uliciane, et lui dit qu'il avait exécuté ses ordres.

Cependant la petite Prétintin se trouva dans un palais superbe où elle fut élevée jusqu'à l'âge de huit ans; mais Uliciane voyant qu'elle n'avançait guère dans le bonheur de ses amours, son amant ne l'ayant aimée que peu de temps, fut épouvantée de voir que la certitude de son art lui manquait pour la première fois de sa vie, son bonheur devant être fondé sur la mort de Prétintin.

Elle fut très agitée d'un mécompte si étonnant, elle consulta de nouveau ses livres, et sentant son malheur sans le comprendre, elle étudia tant et si bien qu'elle vit clairement qu'il fallait que Prétintin ne fût pas morte. Elle fit revenir Arrogant, et sans l'intimider, elle voulut en tirer la vérité par douceur.

Il lui avoua tout, et lui conta comme la chose s'était passée, ne sachant ce qu'était devenue Prétintin. Cet aveu lui suffit, et étant allée trouver le docte Protée, elle sut que la princesse d'Arménie était au pouvoir de son amant, mais qu'elle ne la pourrait ôter de son palais que par le moyen du plus beau garçon du monde. Où le trouver? Voilà ce qui l'inquiétait. Elle se mit en campagne, et pria quelqu'une de ses amies, qui possédait les dons de féerie, d'en faire de même.

Tant fut couru qu'elle sut qu'il y avait en France le plus beau prince qui eût jamais été. C'était peu que la beauté, quoiqu'elle fût charmante; il devait encore, par mille et mille perfections, se rendre un jour la merveille du monde.

Uliciane se transporte à Paris, va jusqu'au lit royal ravir ce beau prince endormi. Il avait dix ans; elle le porte près du palais qui renfermait l'aimable Prétintin. La fée répandit dans toute son enceinte du jus de pavot, hors de' la chambre de la princesse. Elle avait accoutumé de ne faire qu'un somme, et pour la première fois de sa vie, elle s'éveilla aussitôt que le jour parut.

Inquiète, elle saute à bas de son lit, elle va dans tout le palais où tout était paisible, elle en sort; les portes en étaient ouvertes, et il n'y avait point de gardes. Elle court comme une petite insensée, et ne s'arrêta que par la rencontre qu'elle fit d'un jeune prince aussi beau qu'elle. Ils se regardèrent avec une joie brillante dans les yeux, et se tendant les bras, comme s'ils se fussent connus, ils s'embrassèrent et semblaient déjà, avec leurs petits bras, former une chaîne qui devait les attacher ensemble pour toute leur vie.

Après de longues caresses, ces aimables enfants se promenèrent au bord de la mer; apercevant une barque peinte de toutes les couleurs, ils la trouvèrent si jolie que, se tenant tous deux par la main, ils sautèrent dedans.

À peine ce léger fardeau fut-il dans la petite barque qu'elle partit avec grande vitesse, et eut bientôt gagné les côtes d'Arménie. Le roi et la reine étaient sur le port, et reçurent ces aimables princes. La reine s'était fait un mérite auprès de son mari de la délivrance de la petite princesse, et comme il avait été au désespoir de sa perte, il était ravi de la retrouver. Il croyait ne la devoir qu'à l'affection d'Uliciane qui l'avait recouvrée par son grand savoir; aussi la lui confia-t-il. Elle lui fit accroire qu'un nouveau malheur menaçait Prétintin, s'il ne lui en laissait pas la garde.

La reine avait fait faire un palais qui n'était séparé du sien que par un jardin, ce fut là qu'elle enferma Prétintin, qu'elle haïssait à mort, par l'indifférence que son amant avait prise pour elle. Elle résolut de l'en punir, par tous les supplices imaginables, et pour les lui mieux faire sentir, elle fut bien aise de voir s'allumer une vive flamme dans les cœurs innocents de Prétintin et du beau Nirée, le petit prince s'appelait ainsi.

Il y avait dans ces jeunes cœurs une préparation fatale pour ce que désirait la fée. Un fond de tendresse infinie en faisait les caractères. Elle voulut affliger Prétintin, en la personne de son petit amant, et fut ravie qu'ils s'aimassent éperdument pour les faire ensuite souffrir davantage.

Elle mit le beau Nirée sous la garde d'Arrogant son favori, et une fois tous les jours, il voyait la princesse d'Arménie, parce qu'elle savait bien que se voir et s'aimer était pour eux la même chose, et qu'elle voulait qu'ils se vissent afin qu'ils s'aimassent mieux.

Cette manière de faire dura jusqu'à ce que Prétintin eût quinze ans, et le prince dix-sept', et ils s'aimèrent tant qu'on ne pouvait pas aimer plus.

Le roi s'ennuyait fort de voir aussi peu souvent sa fille, elle ne paraissait que les jours de fêtes, et aux plaisirs d'éclat. Bien des rois la demandèrent pour femme, mais on les refusa toujours. La reine amusait le roi, elle lui disait que le destin de sa couronne était attaché à celui de sa fille, elle lui faisait aussi cent contes à dormir debout.

Une fois que le beau Nirée vint chez la jeune Prétintin, elle le vit triste et connut qu'il avait pleuré: les traces de ses larmes étaient encore sur ses belles joues, semblables à la rosée qu'on voit le matin sur les fleurs.

- Qu'avez-vous? lui dit-elle, avec un empressement naturel. Que vous est-il arrivé? Ne seriez-vous pas heureux chez mon père? et vous manque-t-il quelque chose?

- Je vous vois, lui répondit-il, et je suis heureux tant que je vous vois.

- Et comment êtes-vous quand vous ne me voyez pas? reprit-elle

-Jusqu'ici, lui dit-il, je pensais à vous quand je ne vous voyais pas, et j'étais toujours content en y pensant; mais depuis quelques jours, Arrogant me fait tous les soirs aller dans un lieu qu'on appelle l'Île Funeste; j'y trouve un monstre à combattre, je le vaincs. On ne m'étonne point par ces travaux, j'occupe ma valeur à cela. On rend ma vie misérable par mille indignités que j'aurais honte de vous dire; mais le plus grand de tous mes maux, c'est qu'on me menace que je ne vous verrai plus. Ce dernier mot fut coupé par des sanglots ; Nirée se mit à pleurer, et Prétintin ne s'empêcher de répandre des larmes.

Elle l'assura fort qu'elle parlerait au roi et à la reine, et qu'elle les prierait de ne les point séparer; mais le lendemain, son désespoir fut extrême, quand elle ne vit point de tout le jour le beau Nirée: «Ah ! c'en est fait, je ne le verrai plus.»

Elle ne voulut point souper, et congédiant toutes ses filles, elle commanda qu'on la laissât seule, ne faisant que s'affliger, et pensant comme elle pourrait faire pour avoir des nouvelles de Nirée. Elle n'avait pu voir le roi, et la reine l'avait grondée du soin qu'elle avait marqué.

Que faire donc? Elle pensait et repensait, lorsqu'elle entendit un vent impétueux; toutes les fenêtres de son appartement en tremblèrent, et celles de sa chambre s'ouvrirent. Elle en fut effrayée et pensa crier, quand elle vit entrer un fort beau jeune homme. Il était grand, d'une taille surprenante, il avait dans les yeux une activité éblouissante, l'action vive. «Je viens vous offrir mes services, belle Princesse, lui dit-il, ce ne sont pas les premiers que je vous ai rendus, me reconnaissez-vous?-Non, lui dit-elle, je ne sais qui vous êtes, et quand je vous aurais vu, je ne me souviens que de Nirée, à quoi cela vous peut-il servir? Reprit-elle - À vous aimer, répliqua-t-il, sans se chagriner autrement. Ne savez-vous pas, poursuivit-il, qu'aimer est le premier plaisir? Je vous vis l'autre jour dans une place publique, je vous vis belle, et vous me plûtes si fort que, bien que je sois naturellement volage, je crus que je vous aimerais longtemps. - Vous me paraissez singulier dans vos expressions, dit-elle en l'interrompant; ne puis-je savoir qui vous êtes?

- Je vais vous satisfaire, reprit-il. Je suis Tourbillon, d'une nature presque toute divine. Mon père est Zéphyr; je ne suis pas né de Flore, je sors d'un mariage clandestin que mon père fit avec une des filles d'honneur de la princesse Félicité. Ne prenez pas garde à ce défaut de ma naissance, je n'en suis pas moins fils d'un dieu.

Mon père me donna l'empire des airs comme il l'a, et me voyant léger et impétueux dans mes mouvements, il accommoda ma fortune à mon humeur. Ma domination me suit en tous lieux, mon palais est fort beau, je l'emporte toujours avec moi, et mes sujets, que le vulgaire nomme des atomes et des petits corps, gouvernent les cœurs des hommes, et lient leurs inclinations; ne vous étonnez donc pas si, ayant un peuple si galant, je suis d'un naturel si amoureux.

Vous ne sauriez croire quelle commodité c'est que de porter ainsi sa maison et tout son équipage avec soi. Je change de climats suivant les saisons, et je suis dans un printemps continuel, tantôt au sommet des montagnes, tantôt dans les plaines. Je pose mon palais dans les forêts, au bord de la mer, quand la fantaisie m'en prend; je cours d'un bout du pôle à l'autre, j'habite une fois les Indes, je vais en Asie, je revole en Europe, et toujours faisant de nouvelles amours, je ne m'arrête qu'autant de temps qu'elles durent, et c'est bien peu.

Mon état, mon palais, et mes sujets, sont invisibles aux mortels autant qu'il me plaît. Ce qu'on appelle un épais tourbillon
enveloppe tout mon empire; c'est de là que j'ai pris mon nom, et
quand on en voit, c'est que je les transporte d'un lieu à un autre.
Je ne parais qu'avec éclat; mon abord est peu secret, j'aime le
bruit, et qui m'ôterait le tintamarre qui m'accompagne, m'ôterait aussi la vie. Je vais et je viens incessamment. La beauté m'attire; les belles aiment les gens de mon caractère. J'ai aussi plusieurs enfants qui ont toutes mes mauvaises qualités, et qui n'ont point les bonnes; car si je suis volage pour mes maîtresses, je ne suis pas de même pour mes amis, je les aime avec attachement, et n'ai rien qui ne soit en leur pouvoir; je les sers avec une vivacité extrême, ces sortes de cœurs sont rares. J'ai déjà pris soin de vous, et c'est moi qui vous ai dérobée à la fureur d'Uliciane.»

Alors Tourbillon lui fit le récit que j'ai déjà fait, et la princesse Prétintin, épouvantée de la fureur de sa belle-mère, parut reconnaissante des obligations qu'elle avait au fils de Zéphyr.

-La reine vous aime donc, continua-t-elle, et vous ne l'aimez plus?

- Non, reprit le prince de l'air, après des faveurs peu désirées et trop tôt obtenues, je l'abandonnai; mais si vous le voulez, je pense que je vous aimerai constamment.

Ah ! je vous prie, ne parlons point d'amour, répliqua Prétintin, je ne veux point du vôtre, celui de Nirée fait tout le charme de ma vie, soyez mon ami solide, vous pouvez me servir encore contre les mauvais desseins d'Uliciane. Mais comment pourrai-je vous appeler à mon secours, puisqu'on ne sait jamais où vous êtes ?

- Voilà, lui dit-il, une trompette parlante; quand je serais au bout du monde, appelez-moi, je viendrai. Mais ne vous en servez qu'au besoin, continua-t-il; car quoique cette trompette n'ait qu'un demi pied de long, le son qui en sort est si terrible que les peuples effrayés tomberaient d'épouvante à l'entendre; le cor d'Astolphe n'était qu'un fausset au prix. Mais si vous le voulez, belle Prétintin, je demeurerai auprès de vous, je vous garderai le jour et la nuit ; j'ai un secret de me rendre invisible.

- Invisible! s'écria-t-elle, et comment?

- En mettant mon petit doigt dans ma bouche, reprit-il, et vous l'allez connaître.

Il disparut en disant cela; et Prétintin s'effrayait quand il eut l'audace de prendre un baiser, dont elle fut extrêmement irritée; elle fuyait sans savoir où. «Vous êtes bien hardi, lui dit-elle, laissez-moi », et tendant les mains, elle sentit qu'elle le touchait.

- Reprenez votre figure, continua-t-elle, allez-vous en, que je ne vous voie jamais, je ne veux plus de vos services; Nirée et moi serons malheureux, je le vois bien.

- Non, ma belle Princesse, reprit-il en se montrant. Je viens de faire ma dernière fonction d'amant auprès de vous, et puisque vous ne le voulez pas, je ne serai que votre ami, et celui de Nirée ; vous verrez que je puis vous faire de sensibles plaisirs. Je vous quitte, et je vais trouver une des femmes du Mogol, avec qui j'ai un rendez-vous à minuit sonnant.

- Je compte donc sur votre amitié, lui dit Prétintin, et je ne suis plus fâchée. Mais ne sauriez-vous me dire où est Nirée, et ce qu'il fait.

- Je l'ignore, reprit Tourbillon: demain, en ouvrant votre fenêtre, vous en saurez des nouvelles. Adieu, je vous donne le bonsoir.

Prétintin le -vit partir, avec quelque espérance qu'il opposerait son pouvoir à celui d'Uliciane, et qu'il pourrait la secourir. Elle se coucha un peu plus tranquille, elle dormit mieux qu'elle ne le devait faire, et le matin, quand elle fut éveillée, elle courut à sa fenêtre et l'ouvrit. Elle fut fort étonnée de n'y voir que trois boules de neige, avec une goutte de sang sur chacune. Elle frémit, et les considérant de plus près, elle vit, dans la goutte de sang qui était sur la première, l'Île Funeste telle que Nirée la lui avait dépeinte; elle le vit combattre contre un dragon ailé qu'il tua. Dans la seconde, elle vit le cruel Arrogant qui le livrait aux mains d'Uliciane, et qui le jetait dans de profondes ténèbres. Et dans la troisième, le sang s'épanchant forma distinctement ces lettres: « Vous l'avez perdu pour un an, aucun secours ne peut vous le rendre, patientez.»

La pauvre princesse s'évanouit à cette lecture, et après être revenue à elle, elle pleura longtemps, et se résolut tout doucement à suivre le conseil qu'on lui donnait, ce qui fit enrager la fée quand elle la vit tranquille.

Il était vrai qu'Uliciane avait tiré le beau Nirée de l'Île Funeste, non pas pour un an, mais croyant le perdre pour toujours, et c'était son dessein. Elle le mena fort loin et s'arrêtant entre de grandes montagnes, elle lui montra deux chemins «C'est ici, lui dit-elle, où nous devons nous séparer; choisissez de ces chemins; l'un mène dans le chemin de la Nuit, et si vous le prenez, il faut remettre entre mes mains l'oreiller de Morphée; l'autre route est la carrière du Jour, si vous la suivez, vous m'apporterez un poil de la paupière de l'œil du Monde.»

Le jeune Nirée sourit amèrement au commandement de la fée. « Demandez plutôt ma mort, Madame, lui dit-il, et donnez-la moi sans tant de façons et sans vous amuser à me commander des choses impossibles. Quel chemin voulez-vous que je prenne? - Celui que vous voudrez, reprit-elle: et tirant une pièce d'or: « Voyons à croix ou pile ». Tout était indifférent à Nirée, le chemin de la Nuit lui échut.

Uliciane lui posa la main sur la tête, et incontinent, il se trouva dans l'obscurité. Il marcha toujours, et la nuit était perpétuelle, il avait beau se reposer et dormir, à son réveil il ne voyait pas la lumière. Il eut faim, et crut bien qu'il était perdu; il se résolut en amant fidèle à donner toutes ses pensées à Prétintin, en attendant son dernier moment.

Il n'était pourtant pas si occupé de sa passion qu'il ne s'aperçût d'une petite clarté, et quand elle fut près de lui, il vit qu'elle provenait d'une bougie que tenait à la main un petit garçon, plus agréable que Ganymède: c'était un marmiton pourtant. On voit quelquefois des princes plus vilains qu'un marmiton, celui-ci était plus joli qu'un prince; il avait une longue souquenille, d'un tissu or et bleu, une serviette bien propre de petite Venise, qui était devant lui, et qui faisait deux nœuds par-derrière; il avait un bonnet rouge sur sa tête, et au-dessus de l'oreille des plumes de faisan; une cuillère d'or était pendue à sa ceinture, et à sa main, il tenait une marmite de même métal. Il s'arrêta auprès de Nirée, et lui fit prendre un peu de bouillon qui le restaura merveilleusement et l'assura qu'il le verrait toutes les vingt-quatre heures.

Nirée le voulut questionner; mais soit que le petit garçon n'aimât pas la conversation, ou qu'il s'ennuyât dans le chemin horrible, il le quitta, et le prince recommença sa course.

Il comptait les jours par les visites du petit marmiton, et ce fut avec une grande joie qu'il se vit au bout de l'an.

Il arriva enfin dans une grande maison obscure encore, mais éclairée par quelques lampes, rien ne lui parut plus vaste que cette demeure. Dans les premiers appartements, il lui apparut des choses si bizarres, et qui changeaient si promptement, qu'il reconnut que c'étaient les songes; il en vit de toutes les façons, et allant toujours, il se trouva dans la chambre des amoureux. Il y reconnut sa figure, et il eut le plaisir d'entendre des discours fort passionnés qu'il tenait à Prétintin; il en loua la destinée et ce fut une grande consolation pour lui, de penser que sa maîtresse faisait des songes qui lui étaient si favorables.

Il s'arrêtait agréablement dans ce lieu-là; mais quelle surprise pour lui quand il vit Prétintin si belle qu'il ne l'avait jamais vue plus charmante; elle lui tendait la main: et il courut à elle tout transporté, et comme il croyait lui embrasser les genoux, il ne trouva que l'air, elle disparut.

Il la chercha longtemps et fut dans plusieurs appartements, où il vit des choses plus extravagantes les unes que les autres; enfin il entra dans une chambre très agréable, et il aperçut sur un lit un homme profondément endormi, dont la physionomie était douce et paisible.

Il connut que c'était Morphée que les plus malheureux invoquent et appellent à leur secours, et qui suspend la rigueur des plus grands maux, sa couverture était faite de peaux de marmottes, il avait un oreiller de duvet de colombes.

Le jeune Nirée prit cet oreiller comme la fée Uliciane lui avait ordonné, et passa outre. Enfin il se trouva hors de cette grande maison, et voulant poursuivre son chemin dans les ténèbres, il fut arrêté par quelque légère résistance, il la franchit, et apercevant les premières clartés du jour, il remarqua un grand voile imperceptible, qui séparait la nuit d'avec le jour, et qu'il avait passé ce léger intervalle.

Il fut tout réjoui de revoir la lumière, et elle grandissait à mesure qu'il allait; il salua l'Aurore, il en eut les premiers regards, elle le considéra avec plaisir, et le crut aussi beau que Céphale.

Un peu après, Nirée se trouva au lever du soleil, il le vit sortir du sein de Thétis, et il ne comprenait pas qu'il pût se résoudre à quitter une si belle femme, mais enfin après s'être magnifiquement habillé, et avoir chargé sa tête de ses brillants rayons, il monta sur son char pour faire sa longue promenade.

Nirée suivit quelque temps le bord de la mer, et ne savait que devenir, se voyant au bout de l'Orient, quand, tout à coup, il crut que le vent s'élevait, et qu'un furieux tourbillon passait sur sa tête; mais l'air s'étant rendu calme dans un moment, il vit devant lui un fort beau jeune homme, c'était Tourbillon qui l'abordant avec un air souriant, lui demanda des nouvelles de son pèlerinage. Il lui apprit que c'était lui qui lui avait envoyé ce joli marmiton, qui l'avait empêché de mourir de faim, et qu'Uliciane étant persuadée qu'il était mort, ne pensait plus du tout à lui.

Nirée, dont le naturel était fort beau, le remercia, et s'informa de son origine.

Tourbillon satisfit sa curiosité, et le faisant entrer dans son palais, ils curent le temps de s'entretenir et de devenir amis.

Tourbillon le divertit fort par le récit de ses aventures galantes, de la variété qu'il avait dans ses amours que sa grande légèreté rendait passagères et peu durables. Nirée lui plut fort, et ils se lièrent d'une bonne amitié ensemble; il lui apprit tout ce qui s'était passé autrefois entre la reine d'Arménie et lui, et que le malheureux attachement, dont il était l'objet, l'obligeait à tourmenter Prétintin parce qu'il l'avait un peu aimée; qu'elle avait juré de ne lui pardonner jamais; qu'Uliciane savait bien qu'il ne pouvait soustraire un des deux à sa fureur; mais qu'elle avait si bien disposé la puissance de son art qu'il ne saurait les sauver tous deux, si on ne lui ôtait sa ceinture qui était de métaux constellés, et qu'elle avait entre sa peau et sa chemise; que tous ses charmes y étaient attachés, et qu'à moins qu'on la lui prît, l'un des deux serait toujours misérable.

Le beau Nirée soupira et craignit que dans ce moment la cruelle fée ne fit quelque mal à Prétintin, il conjura son cher Tourbillon de voler à son secours. « Elle ne doit pas souffrir, lui répondit-il, je lui ai donné une petite trompette, avec laquelle elle m'appellerait si elle avait besoin de moi; mais je vous entends, vous la voulez voir, vous avez raison, et on la punit assez par votre absence.»

Tourbillon s'éleva en l'air avec impétuosité, et partit rapidement, il posa son palais au bout du jardin du roi, et tout près de celui où l'on retenait la princesse.

Il abattit d'abord un pan de muraille, et fit faire promptement une porte qui donnait de l'appartement de Nirée dans celui de Prétintin. La jeune princesse dormait, quand ses deux amis entrèrent dans sa chambre. C'était l'été, il faisait chaud, les rideaux de son lit étaient relevés, elle avait un bras passé sur sa tête, et son autre main semblait retenir, par modestie, le linge qui la couvrait.

Une bougie, près de son lit, faisait voir son charmant visage. Nirée se jeta à genoux d'un côté du lit, et Tourbillon passa de l'autre. Nirée, respectueux et tendre, la considérait paisiblement sans en oser presque approcher. Tourbillon emporté et peu circonspect prit sa main avec sa liberté ordinaire, la baisa, et l'éveilla en sursaut.

Sa surprise la fit tressaillir, elle ne vit, en ouvrant les yeux, que Nirée plus beau que le fils de Vénus, elle lui tendit la main en rougissant, et tournant la tête, elle aperçut Tourbillon qui prompt en toutes choses, lui conta, dans un moment, tout ce qui était arrivé à Nirée.

Elle remercia le prince de l'air de tant d'obligations, elle entendit avec plaisir tout ce que son amant lui voulut dire, et y répondit comme il le souhaitait.

Tourbillon qui ne demeurait guère longtemps en même endroit lui dit qu'il se disposait à partir bientôt, qu'il lui laisserait Nirée, et qu'elle le cachât parmi ses filles.

Prétintin ne pouvait y consentir par bienséance.

- Et bien, lui dit brusquement Tourbillon qui voulait favoriser son ami, il faut donc que je le remette dans l'Ile Funeste, où que je le remène dans le chemin de la Nuit.

- Eh quoi. lui répondit tendrement Prétintin, n'y a-t-il pour moi que ces deux extrémités? Tourbillon souriait déjà et allait proposer un plus doux expédient, quand il remarqua que Prétintin était toute épouvantée de voir arriver Uliciane dans sa chambre.

- Je ne vous trouve pas mal accompagnée, lui dit-elle, et vous passez vos nuits bien agréablement. Sa fureur était extrême, Tourbillon lui jeta un coup d'oeil impérieux, et la railla sur ses nuits qu'elle voudrait avoir semblables. « Ce n'est pas le temps de rire, lui disait tout bas Prétintin, plus morte que vive, nous sommes perdus.»

Mais Tourbillon continuant dans une vivacité excessive ne fit qu'irriter davantage l'amoureuse fée. Le beau Nirée le conjurait vainement de l'adoucir par quelque légère satisfaction. Tourbillon se moquait, et par des traits piquants la désespérait, et ne pouvait se contraindre. Il sortit enfin en emmenant Nirée, et disant à Prétintin qu'elle savait bien le moyen de le rappeler quand il en serait temps.

Uliciane, à ce départ inopiné, perdit toute patience; elle alla trouver le roi, lui fit un monstre de la conduite de sa fille, lui faisant craindre qu'on ne l'enlevât encore, et qu'ainsi il ne perdît sa couronne, comme elle lui avait prédit.

Le roi épouvanté lui dit de faire de Prétintin ce qu'elle voudrait. Se voyant maîtresse absolue, elle la conduisit dans l'Île Funeste, et la mit sous le gouvernement d'Arrogant.

Quel séjour pour une si belle princesse, si délicate et si propre, de se voir dans un lieu horrible ! On la mit dans le creux d'un arbre qui était au milieu de l'île; on lui donna quelques racines et quelques dattes pour son souper. Tous les oiseaux de mauvais augure étaient perchés sur les branches de cet arbre ; les corbeaux, les chats-huants y jetaient des cris funestes, et dès le matin une méchante chouette fit son ordure sur la tête de Prétintin.

Elle souffrait d'un état si triste, consolée toutefois de souffrir seule, et que le beau Nirée fût en sûreté par le moyen de Tourbillon. Oubliant la vue de sa misère présente, elle pensait aussi tranquillement à son amant que si elle eût encore été dans le palais de son père: quand, portant la vue de tous côtés, elle aperçut la fée avec Arrogant qui tenait dans ses mains un fatal cordon, et deux nains contrefaits qui les suivaient.

Elle se douta que c'était sa dernière heure, et qu'on l'allait faire mourir. Quelque fermeté d'âme dont elle se piquât, elle eut grande peur, et un sentiment naturel lui fit porter à sa bouche sa petite trompette parlante qu'elle avait dans sa poche, elle appela de toute sa force Tourbillon.

Ce son fut si prodigieux qu'il causa un tremblement de terre universel. Quelques villes s'en abîmèrent, des montagnes tombèrent, les tigres et les lions, doux en ce temps-là comme des chiens et des agneaux, sont devenus depuis terribles.

Bien des gens moururent de frayeur, le roi d'Arménie passa le pas, et la fée, qui n'était pas préparée à cet événement, tomba évanouie, Arrogant et les nains crevèrent, et l'arbre dans lequel était Prétintin se secouant horriblement, elle aperçut, avec admiration, qu'il était devenu tout d'or, que ses branches étaient toutes brillantes de divers émaux de toutes couleurs; tout chargé de pierreries lumineuses, le creux dans lequel elle habitait était une belle chambre, que tous les ornements imaginables embellissaient.

Mais rien ne la satisfit tant que la vue du beau Nirée, et celle de Tourbillon, elle fit un cri de joie. Tourbillon s'amusait à badiner sur la frayeur où tout l'univers était plongé; mais Nirée que son amour éclairait, ne perdit pas de temps, et voyant l'évanouissement profond de la fée, il porta une main hardie sous ses jupes, et lui défit la fatale ceinture. Joyeux d'un tel butin, il le montra à la princesse; Tourbillon, qui loua sa présence d'esprit, rentra dans son palais, il fut prendre l'oreiller de Morphée, et le mettant doucement sous la tête d'Uliciane:

 

Elle dormira, dit-il à Nirée, jusqu'à ce qu'une fille, qui naîtra de vous et de Prétintin, et qui sera aussi belle que sa mère, l'éveille et la tire de là, avant autant de bonté qu'elle a été jusqu’'ici cruelle.

En disant cela, Tourbillon et Nirée la portèrent dans l'arbre d'or, et la mirent dans la magnifique chambre, l'oreiller sous sa tête, sa ceinture fut pendue à une branche de l'arbre, et les deux nains furent mis avec Arrogant à l'entrée de l'île.

Uliciane reposa ainsi longtemps; et le roi d'Arménie étant mort, la belle Prétintin fut couronnée reine, et se maria avec le beau Nirée, ne devant leur bonne fortune qu'aux obligations qu'ils avaient à leur bon ami Tourbillon.

Quelques défauts qui soient en vous,
Volontiers on les souffre tous,
Si la bonté du cœur se montre toute pleine;
Si vous savez à point servir un malheureux,
Et si vous êtes généreux,
Sans réflexion et sans peine,
Un ami d'un tel prix est bientôt éprouvé;
Heureux celui qui l'a trouvé.