L'Origine du Lansquenet par Madame d'Auneuil

NOUVELLES DU TEMPS

Mois d'avril 1703


Dans la Phocide régnait autrefois une jeune reine nommée Lansquine, que les dieux semblaient avoir pris plaisir de former pour le bonheur de ses peuples, et l'exemple de toutes les reines de l'univers.
Sa beauté était achevée, sa taille ressemblait à celle de Junon, son esprit et sa sagesse étaient un portrait fidèle de l'esprit et de la sagesse de Minerve; enfin toutes les vertus des princesses et des femmes ordinaires se trouvaient rassemblées en elle seule.
Tant de charmes la firent adorer de ses sujets, respecter de ses voisins, et souhaiter son alliance à tous les princes de la Grèce; les sages dont cette partie du monde était remplie, la consultaient comme un oracle. Tous les dieux étaient de son parti; et c'est peut-être la seule princesse qui n'eût point d'ennemis dans le ciel et sur la terre; l'Amour même, cet enfant malicieux, qui ne peut souffrir la douce tranquillité régner dans les cœurs, respecta le sien, et n'entreprit jamais de troubler son heureuse indifférence.
Lansquine sans orgueil d'un si grand bonheur ne songeait qu'à gouverner ses peuples, comme si les dieux les eussent fait naître de son sang, et n'ignorant pas que les plaisirs et les jeux innocents doivent être permis dans une paix profonde, elle les souffrait dans sa cour, et s'y amusait quelquefois; elle donnait même des récompenses à ceux qui savaient en inventer de nouveaux, et recevait avec bonté les étrangers qui excellaient dans la musique, la danse et les instruments de ce temps. La poésie était très estimée de cette belle reine, et trouvait chez elle une digne récompense de la beauté de cette science divine. Mais tous les vices de l'enfer que Lansquine avait bannis de son royaume, au désespoir de ne point trouver d'entrée dans son palais, qui ne fût gardée par une vertu, furent trouver l'Envie: « Puissante divinité, lui dit l'Avarice que les autres avaient chargée de parler, pouvez-vous souffrir sans douleur notre empire renversé; Lansquine nous a bannis de la Phocide, et si vous ne vous servez de votre puissance, elle nous va chasser de tout l'univers ; puisque tous les rois de la Grèce se font une gloire de suivre ses exemples. Partez, continua cette furie, cachez avec soin vos odieux serpents et changez-les en autant de jeux qui, sous l'apparence d'un amusement innocent porte votre venin et le mien jusque dans le cœur de la reine. - Allez, répondit l'Envie, en achevant de dévorer une vipère qu'elle avait à moitié mangée; soyez en repos, je vais rétablir notre pouvoir»; en achevant ces paroles, elle prit la figure d'une Assyrienne et changea ses serpents en jeux de cartes qui avaient été inconnus jusqu'à ce moment.
Elle partit pour la Phocide et y arriva le jour qu'on célébrait la naissance de Lansquine ; toute la ville était en joie et le palais était ouvert pour tous ceux qui voulaient y entrer; la reine y avait fait dresser dans toutes les salles, des tables couvertes magnifiquement, où les étrangers étaient reçus comme ses sujets, tous les plaisirs y étaient assemblés, le bal, la comédie, la musique y donnaient des amusements innocents; l'envie trembla de rage en entrant dans ce lieu enchanté, elle s'approcha d'une des tables, où était une dame nommée Pharonine que la reine aimait tendrement, elle prit place et mangea pour la première fois des viandes sans venin.
Pendant le repas, cette même déesse jeta d'un poison subtil sur ce que mangeait Pharonine qui lui troubla la raison, et l'obligea de lui demander d'où elle venait, et pourquoi elle avait quitté son pays. « Le bon accueil, reprit l'Envie, que votre reine fait à ceux qui excellent aux arts, m'a contrainte de quitter ma patrie pour venir lui montrer ma science, trop heureuse si, pour fruit de mon travail, je puis l'occuper un moment, et si vous voulez bien, continua-t-elle, me donner un quart d'heure, vous avouerez que de tous ceux qui savent inventer des jeux, je puis me flatter d'en emporter le prix.» Pharonine ravie d'apprendre quelque chose de nouveau, et pressée par le venin mortel qui s'était emparé de son cœur, pria l'Envie de commencer.
Cette funeste déesse s'étant fait apporter une table fit, avec ses cartes serpentines, des tours si surprenants que Pharonine crut que cette fausse Assyrienne était la divinité qui présidait aux plaisirs. Elle fut trouver la reine, la supplia de vouloir passer dans la salle, et lui fit voir ce qui causait sa joie et son étonnement. Lansquine fut charmée de l'adresse de l'Assyrienne, et voulut qu'elle demeurât dans sa cour pour lui apprendre sa science, et mourant d'impatience de savoir quelques-uns de ses tours, elle s'assit auprès d'elle, mais elle n'eut pas touché ces pernicieuses cartes qu'une secrète émotion s'empara de son cœur. Elle passa la nuit à jouer un de ces jeux dont l'appât du gain trouble les sens et la raison. L'Envie voyant qu'elle réussissait si bien, en inventa encore quelques autres aussi dangereux, dont Pharonine fut si contente qu'elle demanda à Lansquine que celui qui lui plaisait le plus portât son nom, et qu'il fût appelé Pharaon: la reine ne lui permit pas seulement ce qu'elle demandait, mais elle voulut aussi que celui qu'elle avait trouvé si aimable se nommât Lansquenet et qu'il y eût deux heures chaque jour destinées pour cet exercice: la déesse sourit du dessein de cette princesse, et s'étant perdue dans la foule, elle disparut.
Cependant Lansquine attendit le lendemain avec impatience l'heure marquée pour le Lansquenet; et quand le temps qu'elle avait destiné pour ce jeu fut passé, elle le trouva trop court et y employa jusqu'à son souper. A peine se donna-t-elle le temps de l'achever pour le recommencer; les dames et les seigneurs de sa cour n'y étaient pas attachés avec moins de passion, et ce palais qui jusqu'alors n'avait été rempli que de plaisirs pleins d'innocence, se trouva la retraite de tous les vices qui contraignirent les vertus de leur abandonner le soin de le garder: l'on n'y voyait plus régner que les disputes, les querelles, la pernicieuse avarice, la tromperie et le mensonge, la cruelle jalousie y tenait sa place et rongeait le cœur de tous ceux qui voyaient la fortune attachée à favoriser quelqu'un; le désespoir y était marqué presque sur le visage de ceux qui entouraient ces tables malheureuses, dont on ne sortait qu'avec le jour renaissant; les dames plus sensibles encore à ce jeu, négligeaient non seulement le soin de leur maison, mais celui de leur parure, de leur santé et de leur beauté qu'elles perdaient par leurs longues veilles et l'agitation continuelle où l'envie de gagner et le chagrin de perdre les mettaient continuellement. La reine même, cette reine si sage, abandonnait son état et n'était occupée que du Lansquenet et du Pharaon. À peine trouvait-elle le moyen de donner une heure à son Conseil, et elle se remettait de toutes les affaires les plus importantes sur ses ministres; mais Minerve qui regardait avec douleur l'aveuglement de cette princesse qu'elle avait pris soin d'instruire, lui apparut en songe avec un visage sévère : «Lansquine, lui dit-elle, est-ce là ce que je m'étais promis des bontés que j'ai eues pour vous? Voyez dans quel désordre l'indulgence que vous avez eue pour des plaisirs que vous ne connaissez pas, vous a jetée; ils ont donné l'entrée de votre cœur à tous les vices; vous ne pouvez les en chasser qu'en défendant, par une loi sévère, que l'on ne joue jamais ces jeux inventés par les Furies d'enfer; reprenez vos exercices ordinaires; donnez votre temps au bien de vos peuples, et si les jeux trouvent place dans quelques-unes de vos heures, que ce soient les jeux innocents, mais chassez avec un soin extrême tous ceux qui n'ont pour but que l'avarice et le crime, où la tromperie y tient la place de la bonne foi. Enfin faites voir à tout l'univers que vous êtes revenue d'un si grand aveuglement, par les conseils de Minerve.» La déesse disparut en achevant de parler, et la reine s'éveillant remercia cette sage fille de Jupiter du soin qu'elle avait pris de sa gloire. Dès qu'elle fut habillée, elle fit assembler son Conseil, et défendit sous de grosses peines de jouer dans toute la Phocide le Lansquenet et le Pharaon.
Les dames qui n'étaient pas instruites par une déesse, trouvèrent cette loi très rude, se retirèrent de sa cour, et s'enfermèrent chez elles, donnant tous les moments de leur vie à ce périlleux exercice. Mais Lansquine qui voulait chasser une seconde fois tous les vices de son royaume, fit une loi si exacte qu'elle contraignit ces cartes serpentines de sortir de la Phocide; quelques-unes de ces maudites cartes ont passé jusqu'à nous, et s'étaient tellement multipliées qu'elles commençaient d'infecter tout Paris. Mais notre grand monarque plus sage que tous les rois de l'Antiquité, a empêché par ses ordonnances le progrès de ces jeux pernicieux.
En vérité, ç’aurait été dommage qu'une princesse aussi sage qu'on nous représente Lansquine ne fût pas sortie de l'aveuglement où l'avait entraînée le penchant qu'elle avait aux jeux permis, et nous pouvons dire, Madame, qu'il faut plus de sagesse pour savoir se gouverner dans les plaisirs les plus remplis d'innocence que dans les occasions les plus sérieuses de notre vie, dès que nous ne prenons pas les jeux comme un amusement qui nous délasse du travail, et que nous en faisons une occupation continuelle, nous tombons dans tous les vices que l'auteur nous vient représenter dans sa fable, sans pouvoir nous en empêcher. Mais, Madame, les conseils que l'on pourrait donner sur cette passion vous sont inutiles, vous avez des exercices plus nobles que de passer vos jours auprès d'une table de Pharaon.
Avis
Voici, Madame, l'origine du Lansquenet, que je vous ai promise dans ma dernière lettre. L'auteur se flatte qu'elle aura votre approbation. Il m'a avoué que les portraits qu'il vous avait oui faire des jeux où l'on n'a que pour but l'intérêt étaient si justes et si parfaits qu'il vous doit tout ce qu'il y aura de bon dans son ouvrage; vous y reconnaîtrez tous vos sentiments, et vous trouverez ici une partie de ce qui se passe dans mon cœur.