La Princesse des Prétintailles par Madame d'Auneuil

NOUVELLES DIVERSES DU TEMPS

Mois de septembre 1702


Ne croyez pas, Madame, que les plaisirs de Paris me fassent oublier que vous m'avez ordonné de vous envoyer tout ce qui se fera de nouveau dans cette grande ville. Je laisse au Mercure Galant le soin de vous instruire des conquêtes de notre grand monarque, et des actions éclatantes de ce digne rejeton de sa gloire, comme de son sang. Pour moi je me charge de vous apprendre ce qui se passe dans les ruelles des dames, et dans le cabinet des Muses. Pour commencer de m'en acquitter, je vous envoie La Princesse des Pretintailles, à ce nom je suis sûre que vous mourez d'impatience de faire connaissance avec elle, et que si ma lettre était plus longue, elle aurait le sort de la plupart des préfaces des auteurs, dont on ne lit que le commencement et la fin. Pour m'éviter ce chagrin, j'attendrai que votre curiosité soit satisfaite à vous demander si quelques mois d'absence ne vous ont point fait perdre la mémoire que vous avez eu la bonté de me promettre de vous souvenir quelquefois d'un malheureux qui trouve le secret de s'ennuyer dans les plus aimables compagnies du monde, je voudrais que vous en devinassiez la raison, et que ...Mais pardon, ma belle Dame, j'allais oublier qu'une princesse brillante vous presse de lui donner attention.
Une fée nommée Bizarre, faisant le tour de son empire, arriva chez la princesse des Falbalas, dans le moment que, pressée des douleurs de l'enfantement, elle mit au jour une fille dont les cris enfantins étant étudiés par la savante fée, elle prédit qu'elle serait connue de toute l'Europe; que les dames envieuses de toutes les nouveautés qui peuvent ajouter quelques grâces à leurs beautés, la prendraient pour modèle de leurs ajustements. La princesse des Falbalas, qui se piquait de ne pouvoir être surpassée dans l'art d'inventer des modes, dit à la fée que sa fille n'avait qu'à suivre ses traces pour se faire admirer de tout l'univers; mais Bizarre lui répondit qu'elle la surpasserait de bien loin, et qu'elle prît un soin particulier de la faire élever. Après cela, elle la quitta, et remontant dans son char d'ébène, elle acheva son voyage.
Cependant la jeune princesse ayant atteint l'âge de quinze ans, devint une très aimable personne, de beaux yeux, une belle bouche, les plus belles couleurs du monde lui faisaient des amants de tous les princes de la cour de la princesse sa mère; mais l'amour n'était pas ce qui pouvait lui plaire: elle n'était occupée que de sa parure; elle ne trouvait point d'habits, quelque magnifiques qu'ils fussent, à sa fantaisie, s'ils n'avaient quelque chose d'extraordinaire.
Dans ce temps-là, la fée Bizarre voulant solenniser le jour de sa naissance, fit prier tous les princes et les princesses dépendants de son empire de s'y trouver; celle des Falbalas ne fut pas des dernières à rendre ce devoir à sa souveraine, et mena avec elle la princesse sa fille.
Rien n'était si superbe que tout ce qui parut à cette fête; on savait que Bizarre aimait la magnificence, et on n'avait rien épargné pour lui plaire; mais notre princesse l'emporta sur toutes ses compagnes, et de longtemps la fée ne cessa les louanges qu'elle ne pouvait se lasser de lui donner: elle était vêtue d'un habit de moire jaune et argent; autour de sa gorge et de ses manches, l'on voyait un taffetas vert et incarnat fraisé à gros plis, sa jupe était de la même étoffe que le manteau; elle était couverte par étage de bandes de gaze gris-de-lin et cramoisi, plissées comme le tour de sa gorge, et bouillonnées en haut et en bas de chaque bande d'une autre gaze feuille-morte et violet; entre les bandes pendait un rang de glands d'or, au bout desquels il y avait une petite sonnette d'argent qui à chaque pas de la princesse faisaient un bruit pareil à celui que rendaient celles des sept robes du grand prêtre d'Isis. Par-dessus son habit, elle portait une manière d'écharpe qui descendait jusqu'au bord de sa jupe, dont le corps était d'une dentelle noire, et le reste d'un taffetas amarante couvert de bandes plissées, comme le reste de son ajustement, de gaze verte, rose et citron, bouillonnée d'une dentelle noire de trois doigts; son manteau était attaché derrière elle, au défaut de la taille, sur un carton qui faisant deux ailes assez hautes, accompagnait ses épaules que la nature lui avait faites un peu épaisses ; elle portait sur ses cheveux un bonnet d'une dentelle très belle élevé par-devant d'un pied et demi ; tous les plis du bonnet étaient remplis d'un ruban jaune, incarnat, vert, gris-de-lin, couleur de rose, feuille-morte et cramoisi. Pour achever la coiffure, l'on voyait une martesie de gaze blanche à fleur, dont le rond de deux doigts faisait voir ses cheveux en désordre sur son col; une palatine de nonpareilles, giroflée et bleu, lui cachait une partie de la gorge, et était nouée négligemment avec deux glands de jais noir et blanc.
La nouveauté de cet ajustement fut admirée de toute l'assemblée, et la fée l'embrassant tendrement : «Princesse, lui dit-elle, je veux que pour vous récompenser d'un goût si galant, vous soyez connue de toute la terre sous le nom de la princesse des Pretintailles, que toutes les belles ne puissent plaire qu'en se servant d'une mode si bien inventée; que pour vous porter par toute l'Europe dans un moment, les cartons qui soutiennent votre coiffure, deviennent des ailes plus sûres que celles de Mercure. La princesse charmée des bontés de la fée, impatiente de se faire connaître, sortit sur une grande terrasse qui régnait le long de l'appartement de Bizarre, et s'élevant d'un vol rapide vint descendre à Paris.
À peine se donna-t-elle le temps de rajuster ses pretintailles, pour paraître à l'heure du beau monde aux Tuileries; elle n'eut pas fait un tour dans la grande allée qu'elle fut entourée de toutes les dames; elles s'empressèrent de la louer, et de lui demander qui lui avait fait un habit si agréable. Pretintailles leur dit qu'elle l'avait inventé, et qu'elle leur en ferait faire quand il leur plairait: ce fut un[e] offre bientôt accepté[e], la difficulté était de les contenter toutes à la fois. Il aurait fallu pour cela que la fée lui eût donné le don qu'un désir eût fait un habit; mais cela n'était pas dans sa puissance; elle les pria de vouloir s'accorder entre elles. Les femmes de qualité dirent qu'il fallait que la princesse n'en fît faire que pour elles; mais les bourgeoises qui ne pouvaient oublier le chagrin de ne plus porter d'or, ni d'argent, répondirent que c'était une vraie justice qu'elles eussent le plaisir d'être prétintaillées devant elles, et qu'elles se contentaient de bon cœur de leur céder la magnificence si elles leur laissaient la liberté de cet ajustement, seulement pour quinze jours sans vouloir s'en parer. Les raisons des bourgeoises furent écoutées par la princesse. Elle prit sur ses ailes une marchande joaillière et une du Palais, et se perdant dans les airs, elle fut descendre chez la marchande du Palais, et lui faisant chercher dans son magasin tout ce qu'elle avait de taffetas et de gaze de rebut, elle passa la nuit à en faire deux habits, qui furent admirés de tout Paris.
Avant que les quinze jours que les bourgeoises avaient demandés fussent expirés, les couturières des femmes de condition ayant appris la manière de bien prétintailler, leur en fournirent autant qu'elles en voulurent.
La princesse des Pretintailles triomphant de se voir si bien imitée par une nation dont toutes les autres font gloire de suivre les modes, résolut de ne point quitter un séjour où elle recevait tant de caresses; mais les maris outrés de la dépense prodigieuse que ces nouveaux ajustements faisaient faire à leurs femmes, dirent à la princesse que si elle ne se retirait, ils lui feraient un mauvais parti; elle ne voulut pas s'y exposer, et reprenant son vol, elle retourna auprès de la princesse des Falbalas.
Son départ ne fit pas l'effet que les maris avaient attendu; les dames au désespoir d'avoir perdu une personne si chère, pour se venger de leurs époux, renchérissent tous les jours sur une si capricieuse mode; et la fée Bizarre pour faire réussir son oracle, leur persuade que leur beauté est attachée au goût de la princesse des Pretintailles.
Eh bien, Madame, que dites-vous de la princesse des Pretintailles? Vous a-t-elle autant réjouie que je vous l'avais promis? Je vous envoie de la même personne l'origine de l'Occasion. Des gens de bon esprit y ont donné leur approbation, je ne doute pas que vous n'y joigniez la vôtre.