La Tyrannie des Fées Détruites par Madame d'Auneuil

Dédiés à Madame la duchesse de Bourgogne.Par Madame la comtesse D. L.
 
Le pouvoir des fées était venu à un si haut point de puissance que les plus grands du monde craignaient de leur déplaire. Cette maudite engeance, dont on ne sait point l'origine, s'était rendue redoutable par les maux qu'elles faisaient souffrir à ceux qui osaient leur désobéir. Leur fureur n'était point satisfaite que par les changements des plus aimables personnes en monstres les plus horribles, et si elles ne vous donnaient pas une mort prompte, ce n'était que pour vous faire languir plus longtemps dans une condition plus misérable que le trépas qu'elles vous refusaient. L'impossibilité qu'il y avait de se venger d'elles les rendait plus impérieuses et plus cruelles; mais de toutes les personnes qu'elles ont prises pour objet de leur rage, il n'y en a jamais eu de si malheureuses que la princesse Philonice. Sa beauté surnaturelle leur donna envie de l'avoir pour la marier à un de leurs rois.
Dans cette pensée, elles l'enlevèrent un jour qu'elle se promenait avec la princesse sa mère, sans être touchées des cris de la mère ni de la fille. Elle avait environ douze ans. Dans cet âge si peu avancé, elle était un chef-d’œuvre de la nature pour le corps et pour l'esprit. Pour la consoler de la violence qu'elles lui venaient de faire, elles la transportèrent dans un lieu charmant: c'était un palais bâti entre deux collines, dont on découvrait une vallée remplie de tout ce qui peut plaire aux yeux ; jamais celle de Tempé, tant vantée par les poètes, n'eut tant de beauté. Un printemps éternel régnait dans ce lieu délicieux; les jardins étaient remplis de canaux et de fontaines jaillissantes, les orangers y formaient un ombrage qui mettait à couvert du soleil dans sa plus vive ardeur; enfin tout ce que la nature et l'art de féerie avaient de plus surprenant se trouvait dans ce séjour enchanté.
La jeune princesse ne fut point sensible à tant de merveilles, elle était dans une mélancolie qui aurait fait pitié à toute autre qu'à ces impitoyables fées.
Cependant elles la donnèrent en garde à la moins barbare d'entre elles, qui se nommait Serpente; mais surtout elles lui recommandèrent qu'elle n'eût point de commerce avec personne. Pour exécuter leur ordre, Serpente fit en un moment sortir de terre, à un des bouts du jardin, un pavillon magnifique où elle conduisit Philonice; elle lui donna, pour lui tenir compagnie, une fille nommée Élise, qui avait été enlevée à l'âge de deux ans; elle lui donna aussi toutes sortes d'animaux rares pour la divertir; elle la faisait travailler à des tissus d'or et de soie une partie du jour pour l'occuper; les habits magnifiques, les diamants et les perles ne lui étaient point épargnés. Enfin tout ce qu'elle croyait qui pouvait plaire à une jeune personne, elle le lui donnait à profusion ; elle se gardait bien de lui parler du monstre à qui elle la destinait pour femme.
Ce temps n'était pas encore venu qu'elle avait résolu de faire ce mariage si peu sortable; elle voulait l'accoutumer à leurs manières auparavant que de lui annoncer son malheur.
Quelquefois elle la menait promener dans ces beaux lieux dont j'ai déjà parlé, et lui faisant admirer tant de si belles choses, elle lui disait que si elle était obéissante à ses volontés, elle en serait un jour maîtresse; mais qu'elle prît garde de ne pas mériter sa haine, qu'elle savait punir comme récompenser.
Pendant que la fée parlait ainsi, Philonice voyant sur le bord du canal deux tourterelles qui paraissaient si privées qu'elles ne s'enfuyaient point de leur présence, elle en eut envie; elle lui demanda la permission de les prendre pour les porter dans sa chambre. «Je ne puis vous l'accorder, lui dit la fée, le destin de ces oiseaux est de ne point quitter ce canal; ils n'ont pas toujours été dans cet état; c'étaient autrefois un beau prince et une belle princesse, que nous avions pris en affection. Nous les destinions l'un pour l'autre et ils s'aimaient tendrement; mais dans le temps que nous ne songions qu'à leur bonheur, ils rencontrèrent une de nos sueurs qui se baignait dans le canal, dont tout le corps était couvert de plumes de tourterelle; ce qu'elle cachait avec soin. Le dépit d'être découverte lui fit souhaiter que ceux qui l'avaient vue ne pussent le dire, et qu'ils devinssent eux-mêmes tourterelles.
Dans ce moment, elle leur jeta de l'eau sur le visage, qui ne les eut pas plus tôt touchés qu'ils changèrent de nature et devinrent les oiseaux que vous voyez; depuis ce temps-là ils ne se quittent point, et conservent sous cette nouvelle forme leur tendresse; ils passent leurs jours à se plaindre de leur commun malheur.
Il y a bien d'autres exemples ici de notre pouvoir, continua la fée, toutes ces statues, que vous voyez le long de ces terrasses, étaient autrefois des sujets d'un prince notre voisin; ces jardins n'étaient point faits encore; nous n'y faisions pas notre habitation, quelquefois la beauté de cette vallée nous y attirait. Un soir que nous y dansions au clair de la lune, nous fûmes aperçues par ces hommes; ils se moquèrent de nos postures différentes; irritées contre ces insolents, nous les fîmes demeurer immobiles dans la situation où ils étaient, et depuis nous les avons convertis en statues.»
Ce discours ne faisait qu'augmenter la crainte de Philonice; elle lui promit qu'elle serait si soumise à ses volontés qu'elle ne mériterait jamais leur haine, quoique la chose lui parût très difficile. Cependant sa beauté augmentait tous les jours, c'était le délice de toutes les fées, elles la voyaient réussir avec plaisir à tout ce qu'on lui montrait, elles l'accablaient de caresses et de présents, elles vinrent à un point d'amitié pour elle qu'elle avait la liberté d'aller partout sans la fée Serpente. Si elle avait pu oublier sa patrie, elle aurait mené une vie assez heureuse. La jeune Élise était aimée d'elle avec passion; cette personne le méritait, elle avait tant de douceur dans l'esprit qu'il était difficile de s'empêcher d'avoir du penchant pour elle. Un jour qu'il avait fait très chaud, elles furent le soir se promener dans un bois de citronniers, éloigné de leur pavillon. La beauté de la nuit les charmait si fort qu'elles ne pouvaient se résoudre à se retirer, quand elles virent venir à elles une femme qui tenait un mouchoir à la main, dont elle essuyait de grosses larmes qui coulaient de ses yeux en abondance.
Une rencontre si triste fit pitié à ces deux jeunes personnes; elles s'avancèrent toutes les deux en même temps pour lui demander ce qu'elle avait. Mais elles en furent empêchées par la frayeur que leur fit un dragon, d'une grandeur énorme, qui sortant d'un buisson, se vint jeter au col de cette femme, sans qu'elle témoignât en avoir peur; au contraire, elle lui rendit ses caresses, et s'étant assise à terre, il se coucha auprès d'elle avec des mouvements si tendres que Philonice ne douta pas qu'il n'y eût quelque mystère caché sous cette figure.
Dans cette pensée, elle s'approcha pour tâcher d'apprendre une aventure qui lui donnait de la curiosité, quand elle entendit que cette personne affligée disait au dragon, en redoublant ses larmes:
- Mon cher Philoxipe, jusqu'à quand vous verrai-je si différent de vous-même? La barbarie de nos cruelles ennemies ne se lassera-t-elle point de nous persécuter? Ne devraient-elles pas être rassasiées de mes larmes, depuis le temps que nos malheurs en tirent de mes yeux, ou plutôt quand sera-ce que cette adorable princesse, que le solitaire nous a dit être née pour le bonheur de l'univers, viendra rompre nos chaînes en détruisant les détestables fées, dont le pouvoir tyrannique s'étend jusque sur les cœurs?
Philonice ne put s'empêcher de faire un soupir au discours de cette femme qu'elle entendit; elle tourna la tête pour voir d'où il partait, et apercevant la princesse, elle eut peut- que ce ne fût une des fées; cela la fit lever pour s'enfuir de sa présence. Mais Philonice connaissant sa frayeur, lui dit en l'abordant:
- Ne craignez rien, Madame, nous sommes des infortunées comme vous, retenues dans ces lieux: véritablement touchées des plaintes que vous venez de faire, si nous pouvions vous soulager de vos maux, nous nous y emploierions de tout notre pouvoir.
- C'est beaucoup, Madame, lui répondit cette personne, de trouver dans ces lieux quelqu'un capable de compassion; et voici la première fois, depuis cinq ans que les fées me retiennent auprès du déplorable Philoxipe, continua-t-elle en montrant le dragon, que cela m'est arrivé.
-Plût aux Dieux ! reprit la princesse, que j'eusse le pouvoir de finir vos malheurs, vous verriez que je ne m'arrêterais pas à les plaindre; mais puisque c'est tout ce qui est en ma puissance, ne vous refusez pas ce triste plaisir, et contez-nous par quel sort cruel vous avez été conduite ici.
- C'est un discours trop long pour le faire ce soir, reprit l'inconnue, nos implacables ennemies pourraient trouver mauvaise mon absence; elles ne m'accordent en toute la journée qu'une heure pour voir cet aimable dragon, encore est-ce après bien des pleurs que j'ai obtenu cette grâce de la fée Serpente, la seule qui quelquefois se laisse toucher de pitié; mais demain à la même heure, je satisferai votre curiosité.
Philonice en convint, et lui laissa employer le peu de temps qui lui restait avec son cher dragon. Cet objet avait tellement touché la jeune princesse et sa compagne qu'elles n'en dormirent de la nuit. La fée Serpente, entrant dans sa chambre, la trouva tout abattue, elle lui en demanda la cause; mais Philonice se garda bien de lui dire, et après avoir dit qu'elle se trouvait mal, elle la suivit au palais, où les fées étaient assemblées. Elle y passa la journée, avec impatience d'être à l'heure de son rendez-vous, qui arriva enfin. Elle prit congé de ses impérieuses maîtresses, pour aller trouver la belle affligée, avec sa chère Elise; mais le destin lui préparait une autre aventure. Au lieu de prendre le chemin du bois des citronniers, elles prirent, sans s'en apercevoir, une route qui les conduisit sur une grande terrasse qui régnait le long de la vallée, dont on découvrait des beautés de la nature qui enchantaient les yeux. Elles furent surprises de s'être égarées, et voulant reprendre leur chemin, elles rencontrèrent au détour d'une allée un homme couché au pied d'un if, qui paraissait endormi. Cette nouveauté les fit arrêter; elles n'avaient jamais vu d'hommes dans ces lieux; et la jeune Élise, qui n'en avait point sorti depuis qu'elle était née, demanda à la princesse quel animal c'était là. Elle parla si haut que cet inconnu s'en réveilla. Il se leva avec précipitation à la vue de ces deux belles personnes, qui voulurent s'enfuir; mais ayant avancé au-devant d'elles:
- Suis-je assez malheureux, dit-il, en s'adressant à Philonice, dont la beauté surnaturelle le surprit, pour vous avoir fait quelque frayeur, et aurez-vous la cruauté de m'en punir, en vous éloignant avec tant de promptitude?
- Le peu d'habitude, reprit la princesse en s'arrêtant, que nous avons de voir des personnes comme vous, nous a étonnées. Dans une heure si avancée de la nuit, il serait peut-être dangereux de nous arrêter ici; vous ne connaissez pas sans doute le lieu où vous êtes, puisque vous vous êtes endormi si tranquillement; les fées, qui en sont les maîtresses, ne vous pardonneraient pas d'y être entré sans leur permission; sortez-en au plus vite, de peur d'éprouver leur dangereuse colère, et nous laissez aller de crainte d'être prises pour complices de votre crime.
- Ah! Madame, s'écria cet inconnu, je ne crains point le pouvoir des fées, quand il s'agit de vous perdre; quoique je ne vous connaisse que de ce moment, je sens bien que je ne vous quitterai de mes jours, dussé-je souffrir les maux les plus terribles; quelque menaces que vous me fassiez, je ne puis m'empêcher de louer le ciel de m'avoir égaré mon équipage, pour me faire voir une beauté aussi accomplie que la vôtre. Mais quel démon, fatal au plaisir de toute la terre, vous cache dans ces lieux inconnus aux mortels ?
- C'est pour mon malheur particulier, reprit la princesse, que j'y suis retenue depuis plusieurs années.
- Ah ! Madame, reprit l'inconnu, si c'est malgré vous que vous êtes ici et qu'un si beau séjour vous serve de prison, vous n'avez qu'à me commander dans quel endroit vous voulez que je vous conduise, je le ferai au péril de ma vie, sans vous demander d'autre récompense que de passer le reste de mes jours à vos pieds.
- Non, généreux Inconnu, répondit Philonice, je ne puis accepter vos offres, quelque obligeantes qu'elles soient, je vous mettrais clans un danger inutile, vous ne pourriez me tirer de leurs mains cruelles; prenons garde seulement qu'elles ne vous découvrent, sortez avec diligence pendant que vous êtes libre de le faire ; profitez de mes avis, encore un coup, fuyez pour votre repos et pour le mien.
En achevant de parler, elle prit Élise par le bras, elle s'éloigna de lui. Il ne put se résoudre de se retirer de ce lieu fatal, sans savoir où habitait cette belle personne; pour s'en éclaircir, il la suivit de loin, et la vit entrer dans son pavillon. Il demeura encore longtemps à regarder l'endroit où s'était renfermé cet aimable objet de son amour naissant; mais craignant d'être surpris par le jour, il se retira par le même chemin par où il était venu, sans être aperçu des gardes qui étaient postés autour de ces jardins.
La princesse avait oublié la belle affligée, la rencontre de l'inconnu l'occupa toute la nuit, malgré qu'elle en eût; le jour parut sans qu'elle eût dormi; la générosité avec laquelle il lui offrait de la tirer de captivité la touchait de reconnaissance.
Enfin, une violente passion s'empara de son cœur, sans qu'elle la connût, elle passa le jour comme elle avait fait la nuit, dans des inquiétudes qui lui semblèrent toutes nouvelles ; et le soir étant arrivé, Élise la fit souvenir du rendez-vous du jour d'auparavant, où elle se laissa conduire sans nulle attention. La présence de la belle affligée qu'elle trouva auprès de son cher dragon la tira de sa rêverie. La princesse lui fit excuse d'avoir manqué à l'heure qu'elle lui avait promise, et s'asseyant auprès d'elle, elle la pria de satisfaire sa curiosité.
L'inconnue, sans se faire prier davantage, commença son histoire en ces termes.