L'Heureuse Peine par La Comtesse de Murat

Il fut autrefois un grand roi qui devint éperdument amoureux d'une belle princesse de sa cour ; dès qu'il l'aima, il lui parla de sa tendresse ; les rois ont d'autres privilèges que les vulgaires amants. La princesse ne s'offensa point d'un amour qui pouvait la placer sur le trône, mais elle parut toujours aussi sage au roi qu'il la trouvait charmante ; il l'épousa, la noce se fit avec une magnificence incroyable, et ce qui l'est encore bien davantage, c'est qu'il fut époux sans cesser d'être amant. Le bonheur d'un si doux hyménée ne fut troublé que par la tristesse de n'avoir point d'enfants pour succéder à leur bonheur et à leur royaume. Le roi, pour pouvoir du moins jouir de la douceur de l'espérance, se résolut d'aller consulter une fée, qu'il croyait fort de ses amies ; elle s'appelait Formidable, mais elle ne l'avait pas toujours été pour le roi ; on dit même que l'on trouvait encore dans de vieux recueils de ce pays-là des vaudevilles qui disaient beaucoup de ses nouvelles, tant les poètes ont été téméraires de tout temps ; car la fée était fort respectée, et paraissait si farouche qu'il n'était presque pas possible de s'imaginer qu'elle eût ressenti le pouvoir de l'amour ; mais où sont les cœurs qui lui échappent ? Le roi, qui avait toujours été galant et qui avait beaucoup d'esprit, n'ignorait pas que les apparences sont souvent trompeuses. Il trouva Formidable dans un bois où il était allé à la chasse ; elle parut à ses yeux sous une figure si gracieuse, et avec un air si charmant que le roi ne douta pas un moment qu'elle ne voulût plaire. Rarement on fait briller tant de charmes sans intention. Le roi l'aima. Sa fée trouva plus de plaisir à être aimée qu'à inspirer toujours de la terreur ; cette tendresse dura quelques années, mais un jour Formidable qui comptait sur le cœur de son amant, comme sur un bien qui ne pouvait cesser d'être à elle, se laissa voir au roi sous sa véritable figure. Elle n'était plus jeune, elle n'avait guère de beauté ; elle se repentit, par le trouble qu'elle remarqua sur le visage du roi, d'avoir eu trop de confiance en elle-même ; et elle reconnut peu après que les sentiments du cœur, quelque tendres qu'ils puissent être, ne peuvent toucher et ne sauraient rendre l'amour heureux, s'ils ne sont soutenus par une figure aimable. Le roi fut honteux de n'avoir été amoureux que d'une belle idée. Il cessa d'aimer la fée, et conserva seulement pour elle des égards et de la déférence. Formidable, par une gloire qui lui était naturelle, feignit si bien d'être contente de l'amitié du roi qu'elle le persuada qu'elle était la meilleure de ses amies ; elle fut même à sa noce comme les autres fées du pays qui en furent priées, pour ne pas donner à penser par un refus éclatant qu'elle eût lieu d'être fâchée de ce mariage.
Le roi, comptant donc sur l'amitié de son ancienne maîtresse, l'alla trouver dans sa demeure : c'était un palais de marbre couleur de feu au milieu d'une vaste forêt. L'on y arrivait par une avenue d'une longueur prodigieuse, elle était bordée des deux côtés par cent lions couleur de feu. Formidable n'aimait que cette couleur, et elle avait [fait] fée ainsi tous les animaux qui naissaient dans cette forêt ; au bout de l'avenue, on trouvait une grande place carrée, où une troupe de maures vêtus de couleur de feu et or, magnifiquement armés, faisaient une garde perpétuelle. Le roi traversa seul la forêt, il en savait les chemins à merveille, il traversa même l'avenue des lions sans danger, car il leur jeta en entrant des renoncules que la fée lui avait données autrefois pour traverser ce passage, sans craindre ces redoutables lions ; dès que le roi leur eut jeté ces belles fleurs, ils devinrent doux et paisibles. Il se trouva enfin à la garde des maures ; ils tournèrent d'abord leurs flèches contre lui, mais le roi leur jetant des fleurs de grenades qu'il tenait aussi de la fée comme les renoncules, les maures tirèrent en l'air leurs flèches, et se rangèrent en haie pour le laisser passer.
Il entra dans le palais de Formidable ; elle était dans un salon, assise sur un trône de rubis, au milieu de douze mauresses vêtues de gaze, couleur de feu et or ; son habit était pareil aux leurs, et si couvert de pierreries qu'elle brillait comme le soleil, mais elle n'en était pas plus belle ; le roi regarda, et écouta quelques moments avant que d'entrer dans le salon ; il y avait auprès de la fée quantité de livres sur une table de marbre rouge ; il vit qu'elle en prenait un, et continuait d'instruire les mauresses de ces secrets qui rendent les fées si redoutables, mais Formidable ne leur apprenait que ceux qui sont contraires au repos et au bonheur des hommes. Elle se gardait bien de leur enseigner ceux qui peuvent contribuer à leur félicité. Le roi en sentit de la haine pour la fée, et entrant dans le salon, interrompit cette fatale leçon, et surprit Formidable par son arrivée ; mais se remettant, dans le moment même elle renvoya ces mauresses, et regardant le roi avec un air de fierté et de colère : « Que venez-vous chercher ici, lui dit-elle, prince inconstant ? Pourquoi par votre odieuse présence venez-vous troubler encore le repos dont je tâche à jouir ici ? » Le roi fut tout surpris d'un discours qu'il n'attendait pas, et la fée ouvrant un de ces livres : « Je vois bien ce que vous voulez, continua-t-elle ; oui, vous aurez une fille de cette princesse que vous m'avez préférée si injustement, mais ne croyez pas être toujours heureux ; il est temps que je me venge. La fille que vous devez avoir sera autant haïe de tout le monde que je vous ai autrefois aimé tendrement. » Le roi fit tout ce qu'il lui fut possible pour adoucir la colère de la fée, mais ce fut inutilement, la haine avait succédé à l'amour, et c'était l'amour qui pouvait attendrir la fée, car la pitié et la générosité étaient des sentiments qu'elle ne connaissait point. Elle ordonna fièrement au roi de sortir de son palais, et ouvrant une volière, il en sortit un perroquet couleur de feu. « Suivez cet oiseau, dit-elle au roi, et rendez grâces à ma bonté qui ne vous livre pas à la fureur de mes lions et de mes gardes. » L'oiseau vola, le roi le suivit, et par un chemin qui lui était inconnu, et beaucoup plus court que celui qu'il connaissait, il fut conduit dans son royaume.
La reine, qui le trouva à son retour d'une tristesse extrême, lui en demanda tant le sujet que le roi lui apprit la cruelle prédiction de la fée, sans toutefois lui apprendre tout ce qui s'était passé autrefois entre eux, pour ne pas attirer de nouveaux malheurs sur la belle reine. Cette jeune princesse savait qu'une fée ne peut pas empêcher absolument ce qu'une de ses pareilles a prédit, mais qu'elle peut adoucir les peines qui ont été ordonnées. « J'irai, dit la reine, trouver Lumineuse, souveraine de l'empire Heureux ; c'est une fée célèbre qui se plaît à protéger les malheureux. Elle est ma parente, elle m'a toujours favorisée, et elle m'avait même prédit la fortune où l'amour me devait faire parvenir. » Le roi approuva fort le voyage de la reine, et il en espéra beaucoup ; son équipage étant prêt, elle fut chercher Lumineuse ; elle portait ce nom parce que sa beauté était si brillante qu'à peine en pouvait-on soutenir l'éclat, et la grandeur de son âme répondait parfaitement à sa beauté.
La reine arriva dans une vaste campagne, et aperçut de fort loin une grande tour, mais quoiqu'on la vît de loin, il y avait bien des détours pour y arriver. Elle était de marbre blanc, elle n'avait point de porte, les fenêtres faites en arcades étaient de cristal ; une belle rivière, dont les ondes paraissaient d'argent, battait le pied de la tour. Elle tournait neuf fois à l'entour. La reine avec toute sa cour arriva au bord de l'eau qui commençait là le premier cercle qu'elle faisait autour de la demeure de la fée. La reine la passa sur un pont de pavots blancs, que le pouvoir de Lumineuse avait rendu aussi sûr et aussi durable que s'il eût été bâti d'airain ; quoiqu'il ne fût que de fleurs, il ne laissait pas d'être redoutable : il avait le pouvoir d'endormir pour sept ans ceux qui le passaient contre la volonté de la fée. La reine aperçut au-delà du pont six jeunes hommes magnifiquement vêtus, endormis sur des lits de gazon sous des pavillons de feuillages. C'étaient des princes amoureux de la fée ; et comme elle ne voulait point entendre parler de l'amour, elle ne leur avait pas permis de passer plus loin. La reine, après avoir passé le pont, se trouva dans le premier espace que la rivière laissait libre ; il était occupé par un labyrinthe charmant, tout de jasmins et de lauriers-roses ; il n'y en avait que des blancs, car c'était la couleur qu'aimait Lumineuse. Après avoir admiré cette belle promenade, et en avoir démêlé facilement les détours, qui n'étaient embarrassants que pour ceux que l'aimable Lumineuse ne voulait pas qu'ils pussent entrer dans son agréable demeure, la reine repassa la rivière sur un pont de perles ; elle faisait en cet endroit son second tour, et l'espace qu'elle laissait libre avant que de faire son troisième cercle était occupé par une forêt d'acacias toujours fleuris ; les routes en étaient charmantes et si sombres que le soleil ne les pouvait pénétrer ; on y voyait de tendres colombes dont les plumes pouvaient faire honte à la neige ; tous les arbres étaient couverts d'un nombre infini de serins blancs qui faisaient des concerts agréables : Lumineuse, d'un coup de baguette, leur avait appris les plus beaux et les plus aimables chants du monde.
On sortait de cette belle forêt par un pont de tubéreuses, et l'on entrait dans une belle campagne toute couverte d'arbres chargés de si beaux fruits, et si délicieux que le moindre arbre de ce lieu-là faisait honte au fameux jardin des Hespérides. Cependant la reine trouvait tous les soirs les plus belles tentes du monde, et de magnifiques repas se trouvaient servis dès qu'elle arrivait, sans que l'on vît aucun de ses officiers si diligents et si habiles ; la fée, qui avait appris dans ses livres l'arrivée de la reine, prenait soin de son voyage ; elle ne voulait pas même qu'elle pût être fatiguée un moment. La reine, pour sortir de cette merveilleuse campagne, passa la rivière sur un pont d'œillets blancs, et entra dans le parc de la fée. Il était aussi beau que tout le reste, la fée y venait chasser quelquefois : il était rempli d'un nombre infini de cerfs et de biches blanches, et d'autres animaux de la même couleur ; une meute de levrons blancs était dispersée dans ce parc, et couchée sur l'herbe avec des biches et des lapins blancs, et d'autres animaux qui d'ordinaire sont sauvages, mais ils ne l'étaient point en ce lieu-là, l'art de la fée les avait apprivoisés, et quand les chiens chassaient quelque bête pour amuser Lumineuse, il semblait qu'ils eussent compris que ce n'était qu'un jeu, car ils faisaient tout ce qu'ils devaient faire, excepté qu'ils ne faisaient jamais de mal. En ce lieu, la rivière faisait son cinquième cercle autour de la demeure de la fée.
La reine, pour sortir du parc, la passa sur un pont de petits jasmins, et se trouva dans un hameau charmant. Toutes les petites cabanes y étaient bâties d'albâtre' ; les habitants de cet aimable lieu étaient sujets de la fée, ils gardaient ses troupeaux, leurs habits étaient de gaze d'argent, ils étaient couronnés de guirlandes de fleurs, et leurs houlettes étaient toutes brillantes de pierreries ; tous les moutons étaient d'une blancheur surprenante ; toutes les bergères étaient jeunes et belles, et Lumineuse aimait trop la couleur blanche pour avoir oublié de leur faire un teint si beau qu'il semblait que le soleil même aidât à le rendre plus éclatant ; tous les bergers étaient aimables2, et le défaut qu'on pouvait trouver dans cet agréable pays, c'est qu'il n'y avait pas une seule beauté brune. Les bergères furent recevoir la reine, et lui présentèrent des vases de porcelaine, remplis des plus belles fleurs du monde. La reine et toute sa cour étaient charmés d'un voyage si galant, et cette princesse en tirait un heureux présage pour ce qu'elle désirait de la fée.
Comme elle se mettait en chemin pour sortir du hameau, une jeune bergère, s'avançant vers la reine, lui apporta une petite levrette sur un carreau de velours blanc, brodé d'argent et de perles ; à peine distinguait-on la levrette sur son carreau, tant leurs couleurs étaient semblables. « La fée Lumineuse, souveraine de l'empire Heureux, dit la jeune bergère à la reine, m'a ordonné de vous présenter Blanc-Blanc de sa part, c'est le nom de la petite levrette ; elle a l'honneur d'être aimée de Lumineuse, son art en a fait une merveille, et elle lui a commandé de vous conduire jusqu'à la tour ; vous n'aurez, grande princesse, qu'à la laisser aller et la suivre. » La reine reçut la petite levrette avec plaisir, charmée du soin que la fée prenait d'elle. Elle caressa Blanc-Blanc, qui après lui avoir rendu ses caresses avec beaucoup d'esprit et de grâce, sauta légèrement à terre, et se mit à marcher devant la reine, qui la suivit avec toute sa cour. Ils arrivèrent au bord de la rivière, qui faisait là son sixième tour ; ils furent fort étonnés de n'y point trouver de pont pour la passer. La fée ne voulait pas que ses bergers allassent la troubler dans sa retraite ; il n'y avait jamais de pont dans ce lieu-là, que quand elle y voulait passer, ou y recevoir ses amis. La reine rêvait profondément à cette aventure, quand elle entendit Blanc-Blanc qui aboya trois fois ; aussitôt un zéphyr agita les arbres qui étaient au-delà de la rivière, et fit tomber dans l'eau une si grande quantité de fleurs d'oranges qu'il s'en forma un pont, et la reine passa la rivière dessus. Elle remercia Blanc-Blanc par des caresses, et elle se trouva dans une avenue de myrtes' et d'orangers' délicieux, et après l'avoir traversée sans s'ennuyer, quoiqu'elle fût d'une longueur extrême, elle retrouva le bord de la rivière qui faisait son septième tour dans cet endroit-là ; elle n'y vit point de pont, mais l'aventure du matin la rassurait ; Blanc-Blanc frappa la terre trois fois avec sa petite patte, et dans le moment même il parut un pont d'hyacinthes blanches ; la reine le passa, et elle entra dans une prairie tout émaillée de fleurs ; sept belles tentes s'y trouvèrent dressées, elle s'y reposa, puis elle continua son chemin, et elle trouva encore le bord de l'eau. Il n'y avait point de passage, Blanc-Blanc s'avança, but dans cette belle rivière, et aussitôt il parut un pont de roses blanches, qui servit à la reine pour entrer dans le jardin de la fée ; il était si rempli de fleurs merveilleuses, de jets d'eau extraordinaires et de statues d'une beauté surprenante, qu'il n'est pas possible d'en faire une exacte description. Si la reine n'avait pas senti une impatience extrême de prévenir les maux dont la cruelle Formidable l'avait menacée, elle aurait resté plus longtemps dans ce beau lieu ; toute sa cour en sortit à regret, mais il fallut suivre Blanc-Blanc qui conduisit la reine où la rivière faisait son dernier cercle autour de la demeure de Lumineuse ; la reine vit enfin de près la tour de la fée, il n'y avait que la rivière entre deux ; elle la regarda avec plaisir, comme étant le sujet de son voyage, et elle lut cette inscription qui était écrite sur la tour en lettres d'or :
C'est ici le charmant séjour
De la félicité parfaite ;
Lumineuse a bâti cette belle retraite,
Elle y reçoit les ris, elle en bannit l'amour,
Et pour lui cependant elle semble être faite.
Cette inscription avait été faite à sa gloire par les fées les plus renommées de son temps, elle[s] avai[en]t voulu laisser à la postérité ce témoignage de leur amitié et de leur estime. Pendant que la reine s'amusait ainsi au bord de l'eau, Blanc-Blanc passa ce petit trajet à la nage, et faisant le plongeon, rapporta une coquille de nacre de perle qu'elle laissa retomber dans la rivière ; à ce bruit six belles nymphes vêtues d'habits brillants ouvrirent une grande fenêtre de cristal, il en sortit un degré de perles qui s'approcha peu à peu de la reine ; Blanc-Blanc monta promptement jusqu'à la fenêtre de la fée, et entra dans la tour ; la reine prit le même chemin, mais à mesure qu'elle montait ce joli degré, les marches qu'elle avait passées disparaissaient, et l'empêchèrent ainsi d'être suivie. Elle entra dans la belle tour de Lumineuse, et la fenêtre fut refermée.
Toute la suite de la reine fut au désespoir de ne la voir plus, et de ne pouvoir la suivre ; car elle était extrêmement aimée : leurs cris se firent entendre jusqu'au lieu où Lumineuse entretenait la reine ; et pour rassurer ces malheureux, la fée envoya une de ses nymphes pour les conduire au hameau, où ils devaient attendre le retour de la reine ; le degré de perles reparut, et leur rendit l'espérance. La nymphe descendit, et la reine parut à sa fenêtre pour leur ordonner de la suivre et de lui obéir. Cette princesse demeura avec la fée qui la reçut avec une magnificence prodigieuse, avec un air divin qui gagnait les cœurs. La reine y demeura trois jours qui ne suffirent pas pour voir toutes les merveilles de la tour de Lumineuse, et il aurait fallu des siècles entiers pour admirer tout, et les beautés de la fée. Le quatrième jour, Lumineuse, après avoir donné à la reine des présents aussi galants que magnifiques : « Belle princesse, lui dit-elle, je suis fâchée de ne pouvoir réparer le malheur dont Formidable vous a menacée ; mais c'est la faute du destin, il nous permet de répandre des biens sur ceux que nous favorisons, mais il nous défend de garantir et de finir les maux ordonnés par une autre fée. Ainsi pour vous consoler du malheur que l'on vous prépare, je vous promets avant qu'il soit un an une fille si belle que tout ce qui la verra en sera charmé, et je prendrai soin, ajouta la fée, de faire naître un prince digne d'elle. » Une prédiction si favorable fit oublier pour quelque temps à la reine la haine de Formidable, et le malheur qu'elle attendait. Lumineuse ne dit point ce qui rendait Formidable son ennemie.
Les fées qui même ne s'accordent pas ensemble conservent exactement entre elles les secrets qui peuvent les rendre méprisables aux mortels, et l'on assure que ce sont les seules femmes qui ont eu l'esprit de ne point dire de mal les unes des autres. Après des remerciements infinis de la part de la reine, Lumineuse ordonna à douze de ses nymphes de se charger de présents, et de reconduire la reine jusqu'au hameau, et elle la conduisit elle-même jusqu'au degré de perles qui parut dès que l'on eut ouvert la fenêtre. Quand la reine et les nymphes furent au bas du degré, elles virent un char d'argent attelé de six biches blanches ; leurs harnais étaient tout couverts de diamants, un jeune enfant beau comme le jour conduisait le char, et les nymphes le suivirent, montées sur des chevaux blancs qui pouvaient disputer de beauté avec ceux du soleil. Dans ce galant équipage la reine arriva au hameau, elle y trouva toute sa cour qui fut ravie de la revoir ; les nymphes prirent congé de la reine, et lui présentèrent ces douze beaux chevaux fées pour ne se lasser jamais, et elles dirent à la reine que Lumineuse la priait de les donner au roi de sa part.
La reine, comblée des bontés de la fée, retourna dans son royaume. Le roi la vint recevoir jusque sur la frontière, et fut si charmé de son retour et de l'agréable nouvelle qu'elle lui annonçait de la part de Lumineuse, qu'il ordonna des réjouissances publiques, dont le bruit qui parvint jusqu'à Formidable redoubla encore sa haine et sa colère pour le roi. Peu de temps après le retour de la reine, elle devint grosse et elle ne douta point que ce ne fût de cette belle princesse qui devait charmer tous les cœurs, car Lumineuse lui avait promis sa naissance avant la fin de l'année, et Formidable n'avait point prescrit le temps où sa vengeance devait s'accomplir, mais elle n'avait pas dessein de la retarder. La reine accoucha de deux princesses, et ne douta pas un moment laquelle lui avait été promise par Lumineuse, par l'empressement qu'elle se sentit d'embrasser celle qui avait vu le jour la première.
Elle la trouva digne des promesses de la fée, rien au monde n'était si beau ; le roi et tous ceux qui étaient présents s'empressaient d'admirer la petite princesse, et l'on oubliait absolument l'autre, quand la reine, qui jugea par cette négligence générale que les prédictions de Formidable s'accomplissaient aussi, ordonna plusieurs fois qu'on en eût le même soin que de l'autre.
Les femmes lui obéirent avec une répugnance qu'elles ne pouvaient vaincre, et que le roi et la reine n'osaient presque blâmer, parce qu'ils la sentaient eux-mêmes. Lumineuse arriva en diligence sur un nuage, et nomma la belle princesse Aimée, pour lui donner un nom convenable au destin qu'elle lui avait promis. Le roi rendit à Lumineuse tous les respects qu'elle méritait ; elle promit à la reine qu'elle protégerait toujours Aimée ; elle ne lui fit point alors de don, car elle lui avait déjà tout donné. Pour l'autre princesse, en vain le roi lui donna le nom d'une de ses provinces. On s'accoutuma insensiblement à l'appeler Naimée par une opposition bien cruelle pour elle.
Quand les deux princesses eurent atteint l'âge de douze ans, Formidable voulut qu'on les éloignât de la cour, disait-elle, pour diminuer la haine et l'amour qui se partageaient entre elles. Lumineuse laissait ordonner Formidable, elle était sûre que rien ne pouvait empêcher la belle Aimée de régner dans le royaume de son père, et dans tous les cœurs ; elle l'avait fait naître avec tant de charmes qu'il ne fallait que la voir pour n'en pas douter ; le roi, pour tâcher d'apaiser la haine que Formidable répandait sur sa maison, résolut de lui obéir. Il envoya donc les deux princesses avec une jeune et aimable cour dans un château merveilleux qu'il avait à l'extrémité de son royaume : il s'appelait le château des Portraits, c'était un lieu digne de la savante fée qui l'avait bâti il y avait quatre mille ans ; les jardins et toutes les promenades des environs étaient admirables, mais ce qu'il y avait de plus beau était une galerie à perte de vue, où l'on voyait les portraits de tous les princes et de toutes les princesses du sang royal de ce royaume et ceux des pays voisins ; dès qu'ils avaient quinze ans, leurs portraits s'y trouvaient peints, avec un art qui ne pouvait être que faiblement imité par tout autre que par une fée. Ce don devait durer jusqu'au temps qu'il entrerait dans ce château la plus belle princesse du monde.
Cette galerie séparait deux appartements vastes et magnifiques, les deux princesses les occupèrent ; elles eurent mêmes maîtres, même éducation, on n'apprenait rien à la charmante Aimée que l'on n'enseignât à sa sœur ; mais Formidable venait lui faire des leçons qui gâtaient toutes les autres, et Lumineuse venait de son côté par ses conversations rendre Aimée digne de l'admiration de tout l'univers. Il y avait trois ans que les princesses étaient dans ce château, éloignées de la cour ; elles entendirent un jour un bruit inconnu, qui fut suivi d'une musique charmante ; elles regardaient de tous côtés pour voir d'où partaient ce bruit et ce concert agréable, quand elles aperçurent trois portraits qui remplirent trois places qui un moment auparavant étaient vides ; il y en avait un qui était couronné de fleurs par deux Amours ; l'un regardait ce beau portrait, avec toute l'attention qu'il -méritait, et semblait en avoir oublié le soin de tirer une flèche qu'il avait toute prête à partir sur son arc. L'autre tenait une petite banderole sur laquelle étaient ces vers :
Aimée eut en naissant, de la sage nature,
Les solides beautés qui ne meurent jamais ;
Les Grâces prirent soin d'embellir ses attraits,
Et Vénus pour toujours lui donna sa ceinture.
Ils n'étaient pas nécessaires pour faire connaître le portrait de la belle Aimée, on y remarquait tous ses traits, et cette grâce charmante qui attirait les cœurs : elle avait le teint d'une blancheur surprenante, les plus belles couleurs du monde, le visage rond, les cheveux d'un blond admirable, les yeux bleus, mais qui brillaient d'un feu si vif que tous ceux qui avaient le plaisir de les voir jugeaient qu'il était inutile que Lumineuse eût fait présent à Aimée d'un don qu'elle avait en elle-même ; sa bouche était charmante, ses dents étaient aussi blanches que son teint, et Vénus semblait lui avoir donné le pouvoir de sourire comme elle. Ce fut ce divin portrait qui occupa un des bouts de la galerie. Le second fut celui de Naimée ; elle était blonde, elle ne manquait pas de beauté, mais ce portrait était comme elle-même, il ne plaisait point. Ces mots étaient écrits au-dessous en lettres d'or :
Naimée, avec ses traits qui forment la beauté,
Dans tous les cœurs ne peut trouver de place ;
Apprends à' la postérité,
Que la beauté n'est rien sans l'esprit et les grâces.
Ces deux portraits occupaient toute l'attention des deux princesses, et de toute leur jeune cour ; quand Aimée, qui n'était point vaine de ses propres charmes, et laissant au reste du monde le soin de les admirer, jeta les yeux sur le troisième portrait qui avait paru en même temps que le sien, elle y trouva de quoi attirer ses regards : c'était celui d'un jeune prince plus beau mille fois que l'Amour ; il avait plus de l'air d'un dieu que d'un homme, ses cheveux étaient noirs, et tombaient par grosses boucles sur les épaules, et ses yeux promettaient autant d'esprit qu'on voyait de charmes dans sa personne. Ces paroles étaient écrites au-dessous du portrait :
C'est le prince de l'île Galante.
Sa beauté surprit tout le monde, mais qu'elle toucha vivement la belle Aimée ! Son jeune cœur en sentit une émotion inconnue, et Naimée même, à la vue de ce beau portrait, ne fut pas exempte d'une passion dont personne ne pouvait être touché pour elle ; cette aventure ne surprit personne, car on était accoutumé à voir ces merveilles en ce lieu-là. Le roi et la reine vinrent au château voir les princesses, ils firent faire un grand nombre de copies de leurs portraits. Ils en envoyèrent dans tous les royaumes voisins. Cependant Aimée, dès qu'elle était seule, entraînée par un mouvement involontaire, allait dans la galerie des portraits ; celui du prince de l'île Galante occupait toute son attention, et attirait tous ses regards ; il paraissait digne de l'un et de l'autre.
Naimée, qui n'avait rien de commun avec sa sœur que le même empressement pour le portrait du prince, passait presque tous les jours dans la galerie. Cette passion naissante augmenta si bien la haine de Naimée pour la belle princesse, que ne pouvant trouver le secret de lui nuire, elle priait sans cesse Formidable de la venger des charmes de sa sueur ; la cruelle fée ne refusait jamais les occasions de faire du mal ; suivant donc son inclination et les prières de Naimée, elle fut trouver l'aimable princesse, qui se promenait au bord d'une rivière qui passait au pied du château des Portraits : « Va, lui dit Formidable en la touchant d'une baguette d'ébène qu'elle tenait dans sa main, va, fuis toujours le bord de cette rivière jusqu'au jour où tu trouveras une personne qui te haïsse autant que moi ; et jusqu'à ce moment tu ne séjourneras en nul lieu du mondé. » La princesse, à cet ordre terrible, se mit à pleurer. Quelles larmes ! Il n'y avait dans tout l'univers que le cœur de Formidable incapable d'en être attendri.
Lumineuse accourut au secours de la belle et malheureuse Aimée :
« Console-toi, lui dit-elle, ce voyage où Formidable vient de te condamner finira par une aventure agréable ; et jusqu'à ce jour tu ne trouveras que des plaisirs. » Aimée, après ces mots favorables, partit avec le seul regret de ne plus voir le beau portrait du prince de l'île Galante, mais elle n'osa en témoigner sa douleur à la fée ; elle se mit donc en chemin, et tout semblait être sensible à ses charmes. Le zéphyr régnait seul dans les lieux où elle passait. Elle trouvait partout des nymphes prêtes à la servir avec un respect extrême, les prairies se couvraient de fleurs à son abord, et quand le soleil était trop ardent, les bois redoublaient leur ombrage. Pendant que la belle princesse fait un voyage si charmant, Lumineuse ne borne pas sa vengeance à rendre le dessein de Formidable inutile ; elle fut trouver Naimée, et la frappant d'une baguette d'ivoire : « Va, lui dit-elle, pars à ton tour sur le bord de la rivière, tu ne te reposeras jamais que tu n'aies trouvé une personne qui t'aime autant que tu mérites peu de l'être. » Naimée partit et ne fut point regrettée.
Formidable même, à qui tout paraissait à son gré pourvu qu'on fît souffrir quelque peine, ne songea plus à Naimée, et ne daigna pas la protéger plus longtemps. Les deux princesses continuèrent ainsi leur voyage : Naimée avec toutes les fatigues imaginables, les plus belles fleurs se changeaient en épines sur son passage, et la belle princesse, avec tous les plaisirs que Lumineuse lui avait fait espérer ; elle en trouva même de plus sensibles que ceux qui lui avaient été promis.
Sur la fin d'un beau jour, à l'heure que le soleil va se reposer entre les bras de Thétis, Aimée s'assit au bord de la rivière ; aussitôt un nombre infini de fleurs naissantes autour d'elle formèrent une espèce de lit de repos dont elle eût admiré plus longtemps l'agrément, si elle n'eût aperçu un autre objet sur la rivière qui l'empêcha de penser pour lors à tout autre chose ; c'était une petite barque d'améthyste, elle était ornée de mille banderoles de la même couleur, chargée de chiffres et de devises galantes. Douze jeunes hommes vêtus d'habits légers, gris de lin et argent, couronnés de guirlandes d'immortelles, ramèrent avec tant de diligence que la barque fut en peu de temps assez près du rivage, pour laisser remarquer à la belle Aimée toute cette différente beauté. Ce fut avec un étonnement et une surprise agréables qu'elle aperçut partout son nom et ses chiffres ; un moment après, la princesse reconnut son portrait sur un petit autel de topaze' élevé au milieu de la barque ; au-dessous du portrait, elle lut ces paroles :
Si ce n'est l'Amour, qu'est-ce donc ?
Après avoir donné ses premiers mouvements à l'admiration, elle craignit de voir descendre de la barque ces étrangers, qui lui avaient d'abord paru si galants. « Tout me parle de l'amour d'un inconnu, disait Aimée en elle-même, et je sens que le prince de l'île Galante est seul digne de m'inspirer les sentiments dont je vois trop qu'un autre est sans doute touché pour moi. Portrait fatal ! ajouta-t-elle, pourquoi le destin t'a-t-il offert à mes yeux dans un temps, où loin de pouvoir me défendre, j'ignorais même encore si l'on pouvait aimer quelque chose plus tendrement que les fleurs ? »
Cette réflexion fut suivie de quelques soupirs, et elle eût demeuré plus longtemps dans sa douce rêverie, si un bruit agréable de divers instruments ne l'en eût tirée. Elle regarda vers la barque d'où partaient ces aimables sons. Un homme dont elle ne put voir le visage, vêtu d'un habit magnifique de la même couleur qui brillait dans tout son équipage, lui parut n'avoir d'attention qu'à regarder son portrait, tandis que six belles nymphes formèrent un concert charmant, et accompagnèrent ces paroles, qui furent chantées par celui qui avait toujours regardé le beau portrait de la princesse. L'air était de leu Boulay :
Que tout parle de mon amour,
Et des charmes de ce que j'aime,
Aimée a plus d'attraits que n'en a l'Amour même ;
Pour flatter ma tendresse extrême,
Nymphes, redites tour à tour
Que tout parle de mon amour,
Et des charmes de ce que j'aime.
Les Grâces, pour la suivre, abandonnent les cieux,
Et quittent sans regret la reine de Cythère ;
Le plaisir de la voir, le désir de lui plaire,
Vaut mieux que le séjour et le plaisir des dieux.
Aimée a plus d'attraits que n'en a l'Amour même ;
Pour flatter ma tendresse extrême,
Nymphes, redites tour à tour
Que tout parle de mon amour,
Et des charmes de ce que j'aime.
D'un seul de ses regards un cœur est enflammé ;
Tout lui cède, tout rend les armes,
Et jusqu'au temps heureux que brillèrent ses charmes,
On devrait n'avoir point aimé.
Aimée a plus d'attraits que n'en a l'Amour même,
Pour flatter ma tendresse extrême,
Nymphes, redites tour à tour
Que tout parle de mon amour,
Et des charmes de ce que j'aime.
La douceur de ce concert arrêta la belle Aimée sur le bord de la rivière ; quand il fut fini, l'inconnu tourna la tête de son côté et lui laissa remarquer, avec autant de trouble que de plaisir, les aimables traits du prince de l'île Galante. Quelle surprise ! quelle joie de voir ce prince charmant, et d'apprendre qu'il n'était occupé que d'elle ! Il faudrait savoir aimer aussi parfaitement qu'au temps des fées, pour bien comprendre tout ce que sentit alors la jeune princesse.
Le prince de l'île Galante éprouva la même surprise, il se hâta de descendre sur le rivage fortuné, qui offrait à ses yeux la divine Aimée. Elle n'eut pas la force de fuir un prince si parfait, elle accusa mille fois le destin de sa faiblesse : en semblable occasion, on ne manque guère de s'en prendre à lui ; il est impossible d'exprimer ce que ces jeunes amants se dirent, et souvent même ils s'entendirent sans se parler. Lumineuse, qui avait conduit en ce lieu et la jolie barque et les pas d'Aimée, parut tout d'un coup pour rassurer la timide princesse, qui avait enfin pris le parti de quitter un prince si charmant et si dangereux ; elle leur apprit qu'ils étaient destinés à s'aimer et à s'unir pour toujours. « Mais, ajouta la fée, avant ce temps heureux, il faut achever le voyage ordonné par Formidable. »
On ne peut désobéir aux fées ; la belle Aimée et le prince étaient si satisfaits du plaisir d'être ensemble que tout ce qui ne les séparait point leur paraissait trop doux. Ils continuèrent donc leur chemin, tantôt dans la jolie barque, tantôt en traversant une belle et vaste solitude que la rivière arrosait de ses eaux ; ce fut dans ce séjour tranquille que le prince de l'île Galante acheva de perdre le repos de son cœur. Il apprit à la belle princesse tout ce qu'il avait senti pour elle depuis le jour heureux où son divin portrait avait été porté à la cour, et qu'un jour se promenant au bord de l'eau et rêvant à son amour, Lumineuse lui apparut, et lui montrant la barque d'améthyste, lui ordonna de s'embarquer, et lui promit un succès favorable pour son voyage et pour son amour. Tandis que le prince et la belle Aimée achèvent d'obéir aux ordres de Formidable, et que tous les jours leurs ardeurs s'augmentent, ils deviennent si heureux qu'ils craignent d'arriver, de peur d'être occupés de quelque autre chose que de leur tendresse. Naimée finissait aussi de son côté son pénible voyage.
Le cours de la rivière que suivaient les deux princesses les conduisit insensiblement dans l'île Galante, et ils y arrivèrent tous en même temps. Lumineuse ne manqua pas de s'y rendre. Elle apprit à Aimée que la vengeance de Formidable était accomplie puisqu'en rencontrant sa sueur, elle trouvait la seule personne du monde qui la pût haïr. « Et le voyage de Naimée est donc aussi fini, dit la belle princesse, car rien n'a pu diminuer l'amitié que j'ai pour elle. » Elle pria ensuite la fée d'adoucir, s'il était possible, la triste destinée de sa sueur, mais cette grâce était inutile à demander pour Naimée ; dès qu'elle eut vu le prince de l'île Galante, qu'elle reconnut facilement pour celui dont l'aimable portrait avait touché son cœur, et qu'elle entendit dire à Lumineuse que le temps approchait de son hymen avec la jeune Aimée, elle se précipita dans cette même rivière qu'elle suivait depuis un an avec tant de peine, sans pourtant avoir recours au trépas ; mais les malheurs de l'amour touchent plus vivement que ceux de la fortune.
Lumineuse, qui vit tomber la princesse dans l'eau, la changea en un petit animal qui marque encore, par sa manière de marcher, quelle était l'humeur de la malheureuse Naimée. Son destin s'accomplit même après sa mort, elle ne fut point regrettée ; il en coûta pourtant quelques larmes à Aimée, mais de quels malheurs ne l'eût pas consolée le prince de l'île Galante ! Elle était si touchée de sa tendresse qu'elle ne le fut presque point de toutes les fêtes que l'on inventa pour la recevoir dans son royaume ; le prince y prit aussi peu de part. Quand on est bien amoureux, on ne connaît plus de vrais plaisirs que celui d'être aimé de ce qu'on aime.
Le roi et la reine, avertis par Lumineuse, vinrent retrouver leur aimable fille ; ce fut en leur présence que la généreuse fée déclara que la belle Aimée avait eu la gloire de mettre à fin' l'aventure du château des Portraits, parce que rien n'avait encore paru si beau qu'elle dans tout le monde. L'amour du prince de l'île Galante était trop violent pour attendre davantage ; il supplia le roi et la reine de consentir à son bonheur, Lumineuse elle-même honora de sa présence un jour si beau et si désiré. La noce se fit avec toute la magnificence que l'on doit attendre des fées et des rois, mais quelque heureux que ce jour dût être, je n'en ferai point la description, car quoi que se promette l'amour heureux, une noce est presque toujours une triste fête.
Tant qu'Amour fait sentir ses craintes, tourments,
Et les doux transports qu'il inspire,
Il reste cent choses à dire
Pour les poètes, les amants.
Mais pour l'hymen, c'est en vain qu'on réclame
Le dieu des vers, et les neuf doctes sœurs.
C'est le sort des amours, et celui des auteurs
D'échouer à l'épithalame.